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Full text of "Oeuvres de Dante Alighieri"

The Bellamann Collection 

Duke University Library 



ŒUVRES 



DANTE ALIGHIERI 



Les notes qui accompagnent la traduction de la Divine comédie sont presque 
toutes extraites de Gra' «ier, Clairfons, Landino, Yelletulo, Volpi, Venturi, Lom- 
bardi, etc., c'est-à-dire dog plus anciens et des plus doctes commentateurs : en 
dehors de leur science, i; n'y a trop souvent que système, interprétations indivi- 
duelles et péril. 

Sous une forme brève qui, ainsi, ne détourne pas longtemps l'attention, ces 
notes ont été, il semble, assez multipliées pour dispenser d'introduire le commen- 
taire dans le texte et de rief dénaturer. Cependant telles sont les obscurités con- 
tinues, non-seulement de la j(^nsée, mais de la forme dantesque, obscurités où le 
poëte, selon son aveu, s'est complu) que le lecteur devra s'efforcer d'en pénétrer 
par lui-même une très-grande partie. 

La Divine Comédie ne peut être d'une lecture courante comme l'Iliade ou 
l'Enéïde; il faut suivre le théologien et même le scholastique dans toutes sortes 
d'arguties; le politique passionné dans mille allusions aux affaires de sa petite ré- 
publique- l'artiste du moyen âge dans les étrangetés et les raffinements d'une 
poésie tome complexe ; enfin, c'est une étude et même un travail ; mais qu'on 
penetro dans cette grande œuvre, et, peu à peu, un grand charme se fera sentir. 



«•Ï23-S2. Coubsil. Typ. et sti'i;.. Caèrs. 



OKU VUES 



DANTE ALIGHIERI 



li A DIVI.TE COMEDIE 

Traduction de A. BRIZEUX 



LiA VIE MOUVEIiliE 

Traduction de E.-J. DELÉCLUZE 
NOUVELLES ÉDITIONS REVUEb, CORRIGÉES ET ANNOTÉE» 

PAR LES TRADUCTEURS 

ACCOMPAGNÉES DE NOTES ET COMMENTAIRES 

ET D'UNE ÉTUDE SUR LA DIVINE COMÉDIE 

PAR C. LABITTE, DU COLLÈGE DE FRANCE 



PARIS 

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 

13. RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13 

1883 



$5% /«r 
LA VIE NOUVELLE. 



PREFACE. 



Le petit livre de la Vie nouvelle est un ouvrage curieux, instruc- 
tif, et parfois très-intéressant. Il passe pour la première produc- 
tion littéraire de Dante Alighieri; au moins est-ce le recueil coor- 
donné de trente et une pièces de vers qu'il avait composées jusqu'à 
l'âge de vingt-six ans, époque à laquelle, si l'on doit en croire 
Boccace, le jeune poëte florentin, tout plein encore des regrets 
que lui inspirait la mort assez récente de Béatrice (en 1290), réu- 
nit les morceaux de poésie qu'il avait composés pour exprimer la 
chaste passion que lui inspira cette jeune personne, en les accom- 
pagnant du récit des divers événements qui donnèrent lieu à ces 
vers, et d'un commentaire où il fait assez souvent l'exposition psy- 
chologique de la cause, du conflit et du résultat de ses sentiments. 

Ces mémoires, ce roman, car la Vie nouvelle tient par quelque 
chose à ces deux sortes d'ouvrages, la Vie. nouvelle de Dante, enfin, 
est écrite sous trois formes qui se développent simultanément : le 
récit détaillé en prosej le même récit condensé en vers, puis enfin 
expliqué dans un commentaire. 

J'ai cru devoir prévenir le lecteur de cette singularité, autant 
pour préparer son esprit d'avance, que dans l'intention de lui 
épargner la peine de débrouiller l'espèce de confusion d'images et 
d'idées que ce système de narration fait naître à une première lec- 
ture. Ce livre est donc tout à la fois narratif, poétique et philoso- 
phique, et l'on y rencontre habituellement, et souvent dans 1* 
même page, l'expression des sentiments les plus passionnés, et lei 

1 



2 PRÉFACE 

raisonnements scolastiques les plus quintessenciés et les plus secs. 
Tel est cet ouvrage, qui se sent à la fois du génie vigoureux, mai» 
jeune encore, de l'auteur de la Divine Comédie, et du siècle où il a 
été composé. 

Maintenant que le lecteur est averti de ce qu'il pourrait trouver 
d'étrange dans la forme du livre de la Vie nouvelle, je dirai quel- 
ques mots indispensables sur la personne de Béatrice, qui est l'âme 
de cette première composition de Dante, comme elle vivifia plus 
tard les grands poèmes de son illustre amant. 

Béatrice, nommée aussi par abréviation Bice, est née à Florence 
en 1266, et elle mourut dans la même ville en 1290, à l'âge de 
vingt-quatre ans. Dante n'avait que neuf ou dix mois de plus 
qu'elle. Béatrice était fille de Folco di Ricovero Porlinari, citoyen 
riche et très-distingué de Florence, qui, entre autres bonnes œuvres 
qu'il a faites, fonda l'hôpital de Sainte-Marie-Nouvelle. Les familles 
Alighieri et Portinari étaient liées d'amitié, et ce fut dans une réu- 
nion pour la fête de mai de l'année 1276, chez le père de Béa- 
trice, que Dante, conduit là par le sien, y vit cette jeune enfant 
pour la première fois, conçut pour elle une passion mystique, si 
l'on peut s'exprimer ainsi, et ne cessa pendant toute la vie de Béa- 
trice, et même après sa mort, d'être préoccupé d'elle et de son 
souvenir. Jusqu'à quel point la passion de Dante a-t-elle été réelle 
ou imaginaire? c'est ce que je veux laisser juger à ceux qui li- 
ront la Vie nouvelle. On trouvera là tous les faits dont la compa- 
raison pourra aider les curieux à résoudre cette question. Quant à 
moi, qui me réserve d'en dire plus tard mon avis, je me ferais scru- 
pule de prévenir l'esprit du lecteur d'une manière ou d'une autre 
à ce sujet; car, pour lire avec fruit, il faut toujours aborder les 
livres sans prévention, sans opinion communiquée d'avance. Si la 
lecture en devient un peu plus laborieuse, le profit que l'on en tire 
est infiniment plus grand, car on a senti, comparé et jugé par soi- 
même. 

Mais, pour fournir les moyens de faire apprécier au juste le de- 
gré de réalité de la passion de Dante pour Béatrice, je dois d'abord 
fixer les idées sur le caractère de l'amour vlatonique qui fut, au ré- 
sultat, le sentiment que fit naître, la pensée qu'entretint Béatrice 
dans 1 ame de Dante, et dont on trouve constamment la peinture 
et l'expression dans la Vie nouvelle. 

Or c'est dans les écrits du philosophe même qui a donné son 
nom à cette doctrine singulière que je puiserai l'exposition la plus 
claire qui en ait jamais été faite, et je vais rapporter ce que Platon 
fait dire à Socrate sur cette matière, dans son Banquet : 



DE LA VIE NOUVELLE. 3 

« Celui qui veut s'y prendre comme il convient, doit, dès son 
jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit 
d'abord n'en aimer qu'un seul; ensuite reconnaître que la Beauté 
qui réside en un corps est sœur de la Beauté qui réside dans les 
autres. Et s'il est juste de rechercher ce qui est beau en général, 
notre homme serait bien peu sensé de ne point envisager la Beauté 
de tous les corps comme une seule et même chose... Après cela, 
il doit considérer la beauté de l'âme comme bien plus relevée que 
celle du corps, de sorte qu'une belle âme, d'ailleurs accompagnée 
de peu d'agréments visibles, suffise pour attirer son amour et ses 
soins... Par là il sera amené à considérer la Beauté dans les ac- 
tions des hommes et dans les lois, et à voir que la Beauté morale 
est partout de même nature; alors il apprendra à regarder la 
Beauté physique comme peu de chose. De la sphère de l'action il 
devra passer à celle de l'esprit et contempler la Beauté des sciences. 
C'est ainsi qu'il arrivera à considérer la Beauté sous un aspect plus 
large... Beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exempte 
de décadence comme d'accroissement; Beauté de laquelle toutes 
les autres beautés participent. 

» Mais quand de ces beautés inférieures on s'est élevé enfin jus- 
qu'à la Beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on n'est 
pas loin du but de l'amour. En effet, la vraie voie de l'amour, 
c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, mais en portant tou- 
jours les yeux sur la Beauté suprême, et de s'élever sans cesse 
vers elle, en passant par tous les degrés de l'échelle, d'un seul 
beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux 
beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, 
jusqu'à ce qu'on arrive à la connaissance suprême, qui n'a d'autre 
objet que le Beau même, de manière à ce qu'on arrive à le con- 
naître tel qu'il est en soi. 

» Car la seule chose qui puisse donner du prix à la vie, c'est le 
spectacle de la Beauté éternelle. » 

Comment cette doctrine a-t-elle été connue en Italie par Dante 
et ses contemporains? C'est un point de l'histoire littéraire qu'il 
ae convient pas de chercher à éclaircir ici; mais enfin il est évi- 
aent que ces poètes en ont eu connaissance, et la lecture de Za Vie 
nouvelle et de la Divine Comédie fera facilement reconnaître jusqu'à 
quel point Dante a suivi les idées de Platon et s'en est écarté. 

Il ne me reste plus qu'à toucher quelques mots sur la traduc- 
tion de la Vie nouvelle que j'offre au public. C'est la première fois 
que ce livre a été traduit en français. Je n'ai pu m'aider d'aucun 
travail analogue qui ait précédé le mien. Or, les littérateurs ita- 



4 PREFACE 

liens, ainsi que les Français qui ont étudié sérieusement la langue 
italienne, savent que le texte de la Yie nouvelle, et en particulier 
les poésies, présentent des difficultés que les plus doctes philolo- 
gues ne résolvent pas sans hésitation et sans peine. Ce n'est donc 
pas une modestie de faiseur de préfaces que celle que j'exprime- 
rai en disant : qu'il doit y avoir beaucoup de fautes dans ma tra- 
duction, et que je réclame l'indulgence des lecteurs, et surtout des 
lecteurs italiens. La vénération, je dirai presque le fanatisme que 
font naître les expressions de Dante en Italie, m'a forcé de m'écar- 
ter le moins que j'ai pu de la lettre; et cependant, engagé comme 
je l'étais dans le dédale d'une mythologie psychologique, serré de 
tous côtés par des phrases pleines d'ellipses, par des expressions 
hardies jusqu'à en devenir obscures, il m'a fallu aborder ces dif- 
ficultés à l'aide de la langue française, qui, impatiente de tout joug 
comme ceux qui la parlent, s'exprime avec grâce, élégance et 
darté, tant qu'elle precède selon son goût et à sa fantaisie, mais 
qui devient dédaigneuse, maussade et rebelle, sitôt qu'on veut lui 
faire changer d'allure. Bref, j'ai fait de mon mieux, et, dût-on ne 
me savoir gré que d'avoir osé donner le premier une traduction de 
la Yie nouvelle en français, je pense que l'on me tiendra compte 
d'un effort qui rendra ceux que l'on tentera par la suite moins 
pénibles. 

Parmi les nombreuses difficultés que présente le texte de la Vie 
rouvelle, il en est une qui se reproduit presque à chaque page; 
c'est la traduction des mots Donna, mia Donna, Madonna. En italien, 
et, en particulier, dans la langue de Dante, Donna signifie une 
femme distinguée non-seulement par ses manières, mais par ses 
qualités morales et ses vertus. Pour éviter les périphrases, j'ai pris 
le parti de donner l'explication qu'on vient de lire, et j'ai eu soin, 
comme on le verra dans ma traduction, de faire mettre la pre- 
mière lettre du mot Dame en majuscule, et de séparer ainsi «ma 
Dame, » pour relever par ces signes une expression devenue insi- 
gnifiante en français. L'adjectif gentile, qui veut dire noble, géné- 
reux, bien élevé, pur et vertueux tout u ift fois, se trouve égale- 
ment employé fort souvent dans la Yie nouvelle. Pour abréger, j'ai 
toujours traduit m gentile Donna ouDonna gentile, etc.,» parnooie Dame 
ou Dame noble, expression italienne qui, par l'étendue de sa signi- 
fictioan, rappelle toutes les qualités que l'on regardait anciennement 
comme devant être le partage d'un vrai gentilhomme et d'une dame- 
de qualité. Courtoisie et courtois doivent aussi se rapporter non-seu- 
lement à la politesse des manières, mais à celle de l'esprit et du 
cœur. 



DE LA VIE NOUVELLE. 5 

Je pense que ces avertissements suffiront aux simples curieux 
pour qu'ils ne prennent pas le change sur ces titres et ces épithètes, 
auxquels il ne faut pas attacher trop d'importance, mais dont il est 
bon cependant de connaître le véritable sens et la portée. 

Quant à ceux des lecteurs français cultivant les muses italiennes 
qui, désireux de s'assurer de la fidélité de ma traduction, la juge- 
raient digne de passer à la coupelle de leur critique, je ne crois 
pas pouvoir mieux favoriser leurs intentions à ce sujet, qu'en in- 
diquant les principales éditions italiennes de la Vita nuova données 
depuis 1576, que ce livre a été imprimé pour la première fois, 
jusqu'à nos jours. Ces éditions sont celles : 

De Bartolomeo Sermatelli. Florence, 1576, petit in-8°. Elle con- 
tient, en outre, la Vie de Dante, composée par J. Boccace; 

De Tartini et Franchi, in-8°, donnée par le chanoine Biscioni, 
à Florence, en 1723 ; 

D'Antonio Zatta, qui se trouve dans le quatrième volume des 
œuvres complètes de Dante Alighieri, donnée en cinq volumes 
in-4° par cet éditeur, à Venise, en 1758; 

De -Pogliani, in-8°, Milan, 1827, adoptée par l'Académie de la 
Crusca ; 

De la « Tipographia Nobili, in-8°, Pesaro, 1829,"» dont le titre 
est : « Vita nova di Dante Alighieri, secondo la lezione di un co- 
dice inedito del secol. XV; colle variante dell' edizioni più accre- 
ditate. » 

Et enfin, pour le texte des poésies qui font partie de la Vie nou 
velie, on peut consulter l'édition dite Giuntina, 1527, irr-8°, où elles 
se trouvent comprises parmi les Rime antiche.. 

Il y a douze ou treize ans que j'ébauchais cette traduction de la, 
Vie nouvelle, destinée à devenir l'un des chapitres importants d'une 
histoire de la poésie dantesque que j'ai achevée. Depuis cette épo- 
que, j'ai souvent revu ma traduction, et, pendant les deux der- 
nières années qui viennent de s'écouler, j'ai eu l'occasion de la 
soumettre à la critique de plusieurs lettrés italiens connaissant par- 
faitement notre langue. Je ne saurais même remercier trop vive- 
ment ici MM. Borghi et G. Campi de la complaisance et du soin 
qu'ils ont mis à épurer mon travail. Mais, malgré tous les soins 
que j'ai pris, malgré les précieux conseils qui m'ont été prodigués 
par les savants avec tant de zèle et de complaisance, il est impos- 
sible que mon travail ne laisse pas encore beaucoup à désirer. Je 
prie donc ceux des lecteurs des deux nations française et italienne,, 
qui aiment et ont étudié les ouvrages de Dante, de lire attentive- 
ment ma traduction de la Vie nouvelle, de consulter les variantes 

i. 



6 PREFACE DE LA VIE NOUVELLE. 

du texte pour savoir celles que j'ai préférées et suivies, et, après 
cette lecture laborieuse, d'avoir la bonté de me faire part de leurs 
observations et de leurs critiques; elles seront reçues avec empres- 
sement et reconnaissance, puisque je pourrai en profiter pour amé- 
liorer mon ouvrage. 

E. J. Delécluze. 

Fonteuay aux Roses, juillet 1S4I. 



LA VIE NOUVELLE. 



Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle 
il y aurait peu de chose à lire, se trouve une rubrique qui 
dit : Ici commence la vie nouvelle. Sous cette rubrique, je 
trouve beaucoup de choses écrites, et des paroles que j'ai 
l'intention de rassembler dans ce livre, sinon textuellement, 
au moins quant au sens. 

Neuf fois déjà, après ma naissance, le ciel de la lumière 
était retourné au même point, quand parut à mes yeux, 
pour la première fois, la glorieuse Dame de ma pensée, à 
laquelle beaucoup de personnes, ne sachant comment la 
désigner, ont donné le nom de Béatrice. Elle avait déjà assez 
vécu en ce monde pour que, dans cet espace de temps, le 
ciel étoile se fût porté vers l'orient de la douzième partie 
d'un degré; en sorte qu'elle m'apparut dans le commen- 
cement de sa neuvième année et lorsque j'accomplissais la 
mienne. Elle m'apparut vêtue d'une couleur rougeâtre, im- 
posante et modeste ; et la manière dont sa ceinture retenait 
son vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je 
dis avec vérité qu'en ce moment l'esprit de la vie, qui réside 
dans la voûte la plus secrète du cœur, commença à trem- 
bler avec tant de force, que le mouvement s'en fit ressentir 
dans mes plus petites veines; et, tremblant, il dit ces pa- 
roles : Ecce Deus fortior me, qui veniens dominabilur mihi : 



8 LA VIE NOUVELLE. 

Voilà un Dieu plus fort que moi; il va me dominer! Alors 
Vespril animal, qui se tient dans la haute voûte où tous les 
esprits sensitifs vont porter leurs perceptions, commença à 
s'étonner beaucoup, et, s'adressant particulièrement aux 
esprits de la vue, dit ces paroles : Apparuit fam beatiludo 
nostra : Notre béatitude est apparue ! En ce moment l'esprit 
naturel, qui demeure dans la partie où la nourriture s'éla- 
bore et se dispense, commença à pleurer et à dire en pleu- 
rant : Heu miser, quia fréquenter impeditus ero! Ali! mal- 
heur à moi, cav je serai souvent tourmenté par la suite ! Je 
dis qu'à partir de ce moment, l'amour se rendit maître de 
mon âme, qui tout aussitôt lui fut fiancée. Et il prit sur 
moi un ascendant si fort, par la force que mon imagina- 
tion lui accordait, que je me sentis dès lors contraint de lui 
obéir complètement. Il m'ordonnait souvent de chercher à 
voir cet ange de jeunesse, ce qui fut cause que, dans mon 
enfance, bien des fois j'allai courant après elle ; et je la 
voyais s' avançant avec tant de noblesse et de dignité, que 
l'on pouvait certainement lui appliquer ces paroles du poète 
Homère : « Elle ne semblait pas être la fille d'un mortel, 
mais d'un dieu ! » Et bien que son image, qui me suivait 
sans cesse, fût un moyen que l'amour employait pour me 
subjuguer, cependant elle avait une vertu si généreuse et 
si puissante, qu'elle ne souffrit jamais qu'Amour me gou- 
vernât, bien que je fusse privé des conseils de la raison, si 
utiles en pareilles circonstances. Mais comme on pourrait 
estimer fabuleux les efforts faits pour résister aux passions 
et aux mouvements d'une si grande jeunesse, passant sous 
silence beaucoup de choses que l'on pourrait déduire de 
ces exemples, j'en viendrai aux paroles qui sont gravées 
dans ma mémoire en paragraphes ( caractères ) plus im- 
portants. 

Quand il y eut tant de jours écoulés, qu'après l'appari- 
tion déjà indiquée de cette très-noble personne, neuf années 
étaient accomplies, il arriva que, dans le dernier de ces 
jours, cette merveilleuse Dame m'apparut vêtue d'un habit 
d'une blancheur éclatante, et placée entre deux nobles 



I,A VIE N0UVEIXE. V 

Dames un peu plus âgées qu'elle l . Comme elle passait dans 
une rue, elle tourna les yeux vers l'endroit où j'étais. Je 
me tenais plein d'une crainte respectueuse; et par l'effet 
de son ineffable courtoisie, qui reçoit maintenant sa récom- 
pense dans le ciel, elle me fit un salut qui produisit sur moi 
tant d'effet, que je crus toucher aux derniers termes de la 
béatitude. L'heure à laquelle je reçus ce salut si doux était 
précisément la neuvième du jour; et comme c'était la pre- 
mière fois que ses paroles vinrent frapper mes oreilles, j'en 
ressentis une si grande douceur, qu'enivré en quelque sorte, 
je quittai la foule. 

Rentré dans la partie la plus solitaire de mon logement, 
je me mis à penser à cette personne qui s'était montrée si 
courtoise envers moi; et, tout occupé d'elle, je fus pris par 
un doux sommeil pendant lequel j'eus une vision merveil- 
leuse. Il me sembla voir une nuée couleur de feu, et au 
milieu un Seigneur d'un aspect effrayant pour ceux qui le 
regardaient. Quant à lui, chose admirable ! il me parut gai. 
Il dit beaucoup de choses que je n'entendais pas, si ce n'est 
quelques-unes, et entre autres ces paroles : Ego Dominus 
tuus : C'est moi qui suis ton maître. Je crus le voir tenant dans 
ses bras une personne endormie, nue et enveloppée seule- 
ment d'un drap couleur de sang. Je la reconnus tout aus- 
sitôt pour la Dame inspirant la vertu qui avait daigné me 
saluer le jour précédent. Celui qui la portait tenait dan& 
l'une de ses mains quelque chose qui était tout en feu, et 
il me dit ces mots : Vide cor tuum : Vois ton cœur. Et après 
quelques instants, je crus voir qu'il éveillait celle qui dor- 
mait, et qu'à l'aide de toutes sortes d'inventions, il lui faisait 
manger cette chose ardente qu'il tenait dans sa main, ce 
qu'elle ne faisait qu'avec crainte et répugnance. Mais il ne 
se passa pas beaucoup de temps sans que la gaieté du Sei- 
gneur se changeât en plaintes; et, toujours pleurant, il 
serrait cette Dame dans ses bras, et se dirigea avec elle vers 
le ciel. 

J'en ressentis une si vive angoisse de cœur, que mon som- 

1 Dante avait dix-huit ans, Béatrice dix-sept. 



10 LA VIE NOUVELLE. 

meil, qui n'était que léger, fut interrompu, et je m'éveillai. 
Aussitôt je repassai dans mon esprit ce qui m'était apparu, 
et je reconnus que l'heure à laquelle cette vision s'était 
offerte à moi était la quatrième de la nuit; de sorte qu'il 
en résulte qu'elle fut la première des neuf dernières heures 
de la nuit. -Te pris donc la résolution de faire connaître ce 
que j'avais vu à plusieurs personnes qui alors étaient des 
troubadours fameux; et comme déjà j'avais fait expérience 
de l'art de dire des paroles en rimes, je décidai de com- 
poser un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles 
d'Amour. Les priant donc de juger ma vision, je leur écrivis 
ce qui m'était apparu pendant mon sommeil, et commençai 
ce àonnet : 

« A chaque âme éprise, à tout noble cœur à qui ce pré- 
sent sonnet parviendra, afin qu'ils en disent leur avis, 
salut ! au nom de leur Seigneur, c'est-à-dire Amour. 

» Le tiers des heures pendant lesquelles les étoiles sont 
le plus brillantes était passé, quand Amour m'apparut 
tout à coup; Amour dont l'essence me remplit de crainte 
quand j'y repense. 

» Amour me semblait gai, tenant mon cœur dans sa 
main, et soutenant dans ses bras une Dame endormie et 
enveloppée dans un voile. 

» Puis il la réveillait, et faisait repaître humblement 
la Dame épouvantée de ce cœur ardent. Après je le voyais 
fuir en pleurant l . » 

A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes 
dont les avis étaient fort différents. Parmi ceux qui me ré- 
pondirent est celui (Guido Cavalcanti) que j'appelle le pre- 

' Toutes les notes ajoutées aux poésies sont la glose de Dante. 

Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première, je Salue et demande ré- 
ponse ; dans la seconde, qui commence à ces mots : < ht tiers des heures } etc., > 
'e dis à quoi on doit répondre. 



LA VIE NOUVELLE. li 

mier de mes amis; son sonnet commence ainsi : « A mon 
avis vous avez vu, etc. » Cette correspondance fut en quel- 
que sorte l'origine de l'amitié qui règne entre nous deux, 
et elle naquit lorsqu'il sut que j'étais celui qui avait fait la 
demande. La justesse de la réponse contenue dans son son- 
net ne fut sentie alors par personne; mais maintenant elle 
est devenue manifeste aux plus simples. 

A la suite de cette vision, mon esprit naturel commença 
à être gêné dans ses opérations, parce que mon âme était 
entièrement adonnée à l'idée de cette très-noble Dame. 
Aussi devins-je si faible et si fluet en peu de temps, que 
mon aspect faisait de la peine à mes amis; et il y eut beau- 
coup de gens qui, par mauvaise intention, se tourmentaient 
pour savoir de moi ce que je ne voulais révéler à personne. 
M'étant aperçu de leur indiscrète curiosité, je suivis la vo- 
lonté d'Amour, qui m'inspirait selon le conseil de la raison, 
et je leur répondais qu'Amour était celui qui m'avait amené 
à cet état : rejetant tout sur Amour, parce que je portais 
sur mon visage tant de marques de ses coups, qu'il était 
impossible de le cacher. Et quand ils me demandaient : 
« Pour qui cet Amour t'a-t-il fait souffrir ainsi? » je les 
regardais en souriant et ne leur disais rien. 

Un jour il arriva que cette très-noble Dame assistait en 
un lieu où l'on entendait les louanges de la Reine de la 
gloire, et où j'étais placé de manière à voir ma béatitude. 
Entre elle et moi il y avait, en suivant la ligne droite, une 
Dame dont la figure était fort agréable, et qui dirigea plu- 
sieurs fois ses yeux sur les miens, s' étonnant que je la re- 
gardasse aussi attentivement ; car il semblait, par l'effet de 
ma position, que mes yeux fussent fixés sur elle, d'où il ar- 
riva que plusieurs s'aperçurent qu'elle me regardait. Aussi, 
lorsque je sortis de ce lieu, entendis-je dire auprès de 
moi : « Vois donc comme telle Dame tourmente ce pauvre 
homme; » et en la nommant, je m'aperçus qu'ils parlaient 
de la Dame qui se trouvait sur la ligne, entre la très-noble 
Béatrice et moi. Alors je me tranquillisai, ayant acquis la 
certitude qu'en ce jour mes yeux n'avaient point trahi mon 



42 LA VIE NOUVELLE. 

secret. J'eus même l'idée de faire de cette Dame une espèce 
de bouclier pour cacher la vérité, et je fis si bien en peu 
de temps, que les personnes qui s'occupaient de moi cru- 
rent avoir découvert mon secret. Grâce à cette Dame, je me 
mis à l'abri de la curiosité pendant des mois et des années, 
et, pour mieux donner le change aux indiscrets, je rimai 
pour cette Dame quelques bagatelles, que je passerai sous 
silence, à moins qu'il ne s'y trouve quelque chose à la 
louange de ma Dame. 

Je dis donc que dans le temps où cette Dame servait de 
voile à mon véritable amour, il me vint le désir de célé- 
brer le nom de Béatrice, en le mettant avec ceux de beau- 
coup d'autres Dames, et particulièrement celui de la Dame 
qui me servait d'égide. Je choisis les noms des soixante plus 
belles personnes de la cité où le Très-Haut a fait prendre 
naissance à ma Dame, et je composai une lettre sous forme 
de sirvente, mais que je ne transcrirai pas. Je n'en aurais 
même pas fait mention, si je ne désirais avertir de ce qui 
arriva de merveilleux en la composant, qui est que le nom 
de ma Dame ne put entrer dans le vers, à cause du mètre, 
que le neuvième parmi les autres. 

La Dame qui m'avait servi pendant si longtemps à ca- 
cher mes véritables sentiments fut obligée de partii' de ladite 
ville, et elle s'en alla dans un pays très-él oigne. Ce qui fut 
cause que, privé tout à coup de cette défense, j'en fus dé- 
conforté beaucoup plus que je ne le craignais avant. Et pen- 
sant que si je ne parlais pas en termes quelque peu tristes 
de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ce que je voulais 
cacher, je pris la résolution d'exprimer quelques plaintes 
dans un sonnet, que je transcris, parce que ma Dame m'in- 
spira certaines paroles que comprendront ceux qui sauront 
les entendre. Ce sonnet dit : 

« vous qui parcourez le chemin d'Amour ! faites at- 
tention, et dites s'il peut y avoir une douleur plus grande 
que la mienne? Veuillez seulement m'écouter, puis vous 
direz si je ne suis pas les clefs et la maison de toutes 
douleurs. 



IA VIE NOUVELLE. l3 

» Amour, non pas à cause de mon faible mérite, mais 
par l'effet de sa générosité, m'avait placé dans une vie si 
agréable et si douce, que souvent j'entendais dire derrière 
moi : « Dieu ! en faveur de quel mérite le cœur de cet 
homme est-il si heureux ? » 

» Maintenant j'ai perdu toute la hardiesse joyeuse qui 
jaillissait de mon trésor d'amour; mon cœur est devenu 
pauvre, et j'ai peur de parler. 

» Je fais comme ceux qui par honte cachent leur indi- 
gence. Devant tout le monde, je me montre gai; en de- 
dans de moi-même, je me consume, je pleure l . » 

Après le départ de cette Dame, il plut au maître des 
Anges d'appeler au milieu de sa gloire une autre jeune 
Dame de cette ville, dont la grâce et la beauté charmaient 
les habitants. Je vis son corps inanimé au milieu de beau- 
coup de Dames qui pleuraient. Me rappelant de l'avoir vue 
faisant compagnie à cette noble personne (Béatrice), je ne 
pus me tenir de verser quelques larmes; et même en pleu- 
rant, je me proposai de dire quelques paroles de sa mort, 
en bon souvenir de ce que je l'avais vue plusieurs fois avec 
ma Dame. A la fin de ce que je composai, j'en touchai quel- 
ques mots, comme pourra s'en apercevoir facilement celui 
qui comprend. Je fis donc ces deux sonnets, l'un commen- 
çant par : Pleurez, amants, et le second par : Mort cruelle ! 

ce Pleurez, amants, puisque Amour pleure; pleurez en 
apprenant la cause de ses larmes. Amour entend les 
Dames qui, fondant en larmes, excitent les autres à 
pleurer. 

» De ce que l'impitoyable Mort s'est emparée d'un noble 
cœur, en détruisant, hors l'honneur qui est impérissable, 

1 Ce sonnet a deux parties principales. Dans la première, je fais un appel aux 
fidèles d'Amour, au moyen de ces paroles de Jérémie : « vos qui transilis per 
<■ viam, attendite, et videte si est dolor sicut dolor meus. > Dans la seconde partie, 
qui commence par ces mots : * Amour, non pas à cause de mon faible mé- 
rite, etc., > je dis ce qu'Amour a fait pour moi, et ce qu'ensuite j'ai perdu. 

2 



14 LA VIE K0UVELLE. 

tout ce qui, en ce monde, est digne de louange dans une 
Dame. 

» Apprenez combien l'Amour lui rendit honneur. Je le 
vis sous sa véritable figure exprimer son chagrin près de 
la belle image défunte ; 

» 11 regardait souvent vers le ciel, où était déjà placée 
la belle âme qui avait été une femme si gracieuse 1 . » 

« Mort cruelle, ennemie de toute pitié, antique mère 
de la douleur, jugement invincible et dur, puisque tu as 
forcé mon cœur affligé de penser à ses douleurs, ma lan- 
gue fait tous ses efforts pour te maudire. 

» Et puisque tu es si dénuée de pitié, il faut bien que 
je publie ta faute, la plus grossière que l'on pût com- 
mettre; non que personne l'ignore, mais pour entretenir 
la colère dans l'âme de ceux qui, par la suite, se nourri- 
ront d'Amour. 

» Tu as arraché de dessus la terre la courtoisie, ce que 
l'on doit apprécier surtout dans une femme, la vertu ac- 
compagnée du charme de la jeunesse. Tu as détruit la 
grâce amoureuse. 

» Je ne veux pas désigner davantage une Dame que 
ses vertus font reconnaître. Qui ne mérite pas le salut 
éternel ne doit pas espérer d'aller jamais en sa compa- 
gnie*. » 

1 Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, j'appelle et je 
sollicite tous les Gdèles d'Amour à pleurer; et je dis qu'en apprenant la cause det 
pleurs de l'Amour ils seront plus disposes à m'écouter; dans la seconde, je dit 
quelle est la cause de ses pleurs ; dans la troisième, je parle des honneurs qu'A- 
mour rendit à cette dame. La seconde partie commence à : < Amour entend let 
dames qui, etc.; » la troisième à : c Apprenez combien, etc. > 

' Ce sonnet, qui commence par : c Mort cruelle, » se divise en quatre parties. 
Dans la première, je donne à la mort certains noms qui lui sont propres; dans la 
seconde, m'adressaut à elle, je donne la raison qui nie porte à la blâmer ; dans la 
troisième, je la couvre de boute; dans la quatrième, je parle à une personne in- 
déterminée, quoique intérieurement je sache bien de qui je parle. La seconde 
partie commence à : < Puisque tu as forcé, etc.; > la troisième à : < Et puisque 
tu e«, etc.; > la quatrième à : < Qui ne mérite pas le, etc. ? 



LA VIE NOUVELLE. 15 

Quelques jours après les funérailles de cette Dame, il se 
présenta des circonstances qui me forcèrent de sortir de la 
ville et d'aller vers les lieux où demeurait la personne qui 
m'avait servi de rempart contre les curieux. Quoique je 
n'allasse pas précisément jusqu'à l'endroit qu'elle habitait, 
et que j'eusse des compagnons dans la route, ce voyage me 
déplaisait, ne sachant comment me soustraire aux regards 
pour décharger mon cœur de l'angoisse que j'éprouvais en 
m'éloignant de ma félicité. Cependant le très-doux sei- 
gneur (Amour), qui me tyrannisait sous l'empire de ma 
noble Dame (Béatrice), m' apparut dans mon imagination 
comme un pèlerin mal et légèrement vêtu. Il me paraissait 
tout interdit, et tenait ses yeux fixés vers la terre, qu'il por- 
tait toutefois de temps en temps vers une rivière dont l'eau 
limpide et pure coulait le long du chemin où je me trou- 
vais. Il me parut qu'Amour m'appelait et me disait ces pa- 
roles: « Je viens de chez cette Dame qui t'a protégé si 
longtemps, et je sais qu'elle ne pourra revenir. Et cepen- 
dant ce cœur que je te faisais avoir par elle, je l'ai avec 
moi, et je le porte à une autre Dame, qui te servira d'égide 
comme la première. » Il me la nomma, et je la reconnus 
bien. « Du reste, ajouta l'Amour, si tu répètes quelques- 
unes des paroles que je t'ai dites, fais-le de manière à ne 
pas découvrir l'amour simulé que tu as montré à ces deux 
Dames, et qu'il te conviendra de montrer à une autre (ou 
à d'autres, variante). » Ayant ainsi parlé, ma vision dispa- 
rut. Le visage changé, je chevauchai pensif tout le jour, 
poussant de fréquents soupirs. Vers la nuit, je commençai 
ce sonnet : 

« Chevauchant avant-hier par un chemin, et tout 
préoccupé de marcher contre mon gré , je trouvai au 
milieu de la route Amour, vêtu en habit léger de pèlerin. 

» A le voir, il me parut misérable, comme s'il eût 
perdu son pouvoir, allant en soupirant, pensif et tête 
basse pour ne regarder personne. 

» Lorsqu'il m'aperçut, il m'appela par mon nom, et 



16 LA VIE NOUVELLE. 

dit : « Je \icns de loin et d'un endroit où ton cœur était 
par ma volonté. 

» Je l'ai retiré, afin qu'il pût encore éprouver un nou- 
veau plaisir. » Alors je pris une si grande pitié de lui, 
qu'il disparut sans que je m'en aperçusse 1 . » 

Sitôt que je fus de retour de ce voyage, je me mis à la 
recherche de cette Dame qui m'avait été désignée par mon 
seigneur, dans le chemin des soupirs; et afin d'éviter les 
longueurs, je dirai qu'en peu de temps je trouvai si bien 
moyen d'en faire ma sauvegarde, que beaucoup de gens en 
parlaient d'une manière offensante ; ce qui me blessa beau- 
coup plusieurs fois. Ces bavardages, qui tendaient à me 
noircir, furent cause que cette noble créature (Béatrice), 
qui détruisit tous les vices et fut reine des vertus , passant 
par un lieu où je me trouvais, me refusa sa douce saluta- 
tion, dans laquelle résidait toute ma félicité. 

Je veux même m'écarter un instant de mon sujet prin- 
cipal, pour faire comprendre tout le bien que son salut opé- 
rait en moi. Quand je la voyais paraître quelque part, dans 
l'espérance où j'étais de recevoir sa merveilleuse saluta- 
tion, je n'avais plus d'ennemi; je sentais au contraire une 
ardeur charitable qui me portait à pardonner à tous ceux 
dont j'avais reçu des offenses ; et si en pareille occasion on 
m'eût demandé quoi que ce soit, ma seule réponse eût été : 
Amour, que j'aurais prononcé avec un visage modeste. Et 
quand elle était sur le point de saluer, un esprit d'amour, 
anéantissant tous les autres esprits sensilifs, faisait paraître 
au dehors les faibles esprits de la vue, et leur disait : « Allez 
honorer votre Dame, » et lui seul (l'esprit d'Amour) de- 
meurait à leur place. Qui aurait voulu connaître Amour 
l'aurait pu facilement en observant le tremblement de mes 



1 Ce sonnel a trois parties. Dans la première, je dis. comment je rencontrai 
l'Amour, et quel il me parut; dans la seconde, je rapporte ce qu'il m'a dit, non 
pas entièrement, dans la crainte de découvrir mou secret; dans la troisième, je 
dis comment il disparut. La seconde commence à : « Lorsqu'il m'aperçut, etc.} » 
la troisième à : c Alors je pris une, etc. •> 



LA VIE NOUVELLE. 17 

yeux; et quand cette très-noble Dame faisait son salut, 
non-seulement Amour n'avait pas le pouvoir de cacher 
l'excessive félicité que j'éprouvais, mais lui-même devenait 
tel par l'effet de la douceur de cette salutation, que mon 
corps soumis entièrement à sa puissance se remuait sou- 
vent comme un corps grave inanimé ; ce qui me démontre 
évidemment que dans cette salutation résidait mon bon- 
heur, lequel fort souvent était trop grand pour que j'eusse 
la force de le supporter et d'en jouir. 

Revenant à mon sujet, je dis donc que mon bonheur (le 
salut) m'ayant été refusé, je ressentis une telle douleur, 
que je me séparai des assistants, et me retirai dans un lieu 
solitaire, où je baignai la terre de larmes arnères; qu'après 
m'être quelque peu soulagé en pleurant , j'entrai dans ma 
chambre, où je pus me livrer à mon chagrin sans être en- 
tendu de personne. Là, après avoir imploré la miséricorde 
de la Dame de la courtoisie (Béatrice), et m'être écrié : 
« Amour, viens au secours de ton fidèle, » je m'endormis 
comme un petit enfant qui pleure après avoir été corrigé. 
Mais, vers le milieu de mon sommeil, je crus voir dans 
ma chambre, près de moi, un jeune homme dont les vête- 
ments resplendissaient de blancheur. Il était pensif, diri- 
geant ses regards là où j'étais gisant, et il me sembla que, 
tout en soupirant, il me disait : « Fili mi, tempus est ut 
prœtermittantur simulacro, nostra : Mon fils, il est temps 
de mettre de côté tous nos vains fantômes. » Alors je le re- 
connus, parce qu'il m'appela comme il m'avait appelé déjà 
bien des fois. Et, le regardant, je crus m'apercevoir qu'il 
pleurait de pitié, attendant quelques paroles de moi. M'é- 
tant rassuré, dans mon sommeil, je commençai à parler 
avec lui : « Seigneur de la noblesse, pourquoi pleures-tu? » 
Et il me disait ces paroles : « Ego tanquam centrum circuii, 
cui simili modo se habent circumferentiœ partes : tu aulem 
non sic : Je suis comme le centre du cercle auquel tous les 
points de la circonférence se rapportent; il n'en est pas 
ainsi de toi. — Pourquoi parles-tu avec tant d'obscurité? » 
lui dernandai-je. Et il me répondit en langue vulgaire : 

2. 



18 LA VIE NOUVELLE. 

« Ne me demande plus que ce qui pourrait t'être utile. » 
Alors je commençai à parler avec lui de la salutation qui 
m'avait été refusée, et lui en demandai la raison. Il me 
répondit de la sorte : « Notre Béatrice, en conversant avec 
quelques personnes, a entendu dire que la Dame dont je 
t'ai dit le nom dans le chemin des soupirs avait éprouvé 
des désagréments de ta part; et comme cette noble per- 
sonne ne peut supporter l'idée du plus léger tort fait à qui 
(pie ce soit, elle n'a pas daigné te saluer, craignant que tu 
ne fusses un homme méchant. Cependant, comme elle con- 
naît véritablement ton secret, à cause de la longue habi- 
tude qu'elle a de toi, je veux que tu composes des vers 
dans lesquels tu exprimeras l'empire que j'ai sur toi par 
l'effet de son mérite, et comment tu as été son amant fidèle 
depuis ton enfance. Prends-en à témoin celui qui le sait; 
dis comment tu le pries de lui affirmer la vérité à ce sujet, 
et tu peux être certain que je lui en parlerai volontiers. 
Par ce moyen, elle connaîtra ta véritable intention, ce qui 
lui fera rejeter les paroles de ceux qui ont été mis dans 
l'erreur sur ton compte. Fais en sorte de tenir un milieu 
discret dans ces vers; ne lui parle pas directement, ce se- 
rait manquer aux convenances, et aie soin de ne pas en- 
voyer ce que tu écriras dans un lieu où elle pourrait l'en- 
tendre sans que je fusse près d'elle; mais orne tes vers 
d'une suave harmonie à laquelle je me mêlerai toutes les 
fois qu'il en sera besoin. » 

Ayant ainsi parlé, il disparut, et mon sommeil s'inter- 
rompit. En rappelant mes souvenirs, je m'aperçus que cette 
vision m'était apparue pendant la neuvième heure du jour. 
Je sortis de ma chambre avec l'intention de faire une bal- 
lade dans laquelle j'exprimerais tout ce que mon Seigneur 
m'avait ordonné d'y mettre, et je fis celle qui suit : 

« Ballade, va trouver Amour, et avec lui va te présen- 
ter devant ma Dame, afin que mon excuse, que tu con- 
tiens, plaide en ma faveur auprès d'elle avec le secours 
de mon Seigneur. Ballade , tu t'avances si modeste et si 
courtoise, que tu devrais ne rien craindre et voyager 



LA VIE NOUVELLE. 19 

seule. Mais, pour plus de sûreté, va d'abord trouver 
l'Amour; car il ne serait peut-être pas prudent de marcher 
sans lui , puisque celle qui doit t'entendre est tellement 
irritée contre moi, à ce que je crois, qu'elle pourrait te 
mal recevoir si tu n'étais pas accompagnée par l'Amour. 

» Quand tu seras avec lui devant ma Dame, et après 
avoir demandé merci, commence à dire ces paroles d'une 
voix bien douce : Ma Dame, celui qui m'envoie vers vous 
désire, dans le cas où cela vous agréerait, que vous écou- 
tiez ses excuses, s'il en trouve de bonnes. L'Amour est 
là qui peut vous dire que par l'empire de votre beauté il 
fait changer de visage comme il veut à celui qui m'en- 
voie, et que son cœur n'ayant pas varié, c'est à vous à 
deviner le motif pour lequel Amour lui a fait regarder 
une autre femme. 

» Ballade, dis-lui encore : Ma Dame, son cœur s'est 
maintenu dans une si ferme constance, que toutes ses 
pensées ne tendent qu'à obéir à votre volonté. Tout jeune 
il s'est voué à vous , et jamais il ne s'en est éloigné. Si 
par hasard ma Dame ne te croit pas , dis-lui qu'elle in- 
terroge l'Amour à ce sujet. Fais-lui une humble prière , 
si elle ne veut pas me pardonner ; et enfin qu'elle m'en- 
voie l'ordre de mourir, et elle pourra s'assurer que je 
suis son fidèle serviteur. 

» Quant à celui (Amour) qui est la source de toute 
piété et qui saura bien plaider ma cause auprès de ma 
Dame, dis-lui, avant qu'il cesse de causer avec elle : 
Seigneur, en faveur de ma douce harmonie, demeure 
près de cette Dame, et dis à ton serviteur (Dante) tout 
ce qui sera à propos. Que si, grâce à tes prières, elle 
(Béatrice) lui pardonne (à Dante), annonce-lui la paix 
avec un visage riant. Pars, gentille Ballade, choisissant 
à ton gré le moment favorable, afin que tout l'honneur 
du succès te revienne 1 . » 

' Cette ballade se divise en trois parties. Dans la première, je dis à la ballade 
ou elle va, et je la rassure pour qu'elle agisse plus efficacement. Je dis dans la 



20 LA VIE NOUVELLE. 

Après la vision que j'ai rapportée, et lor sepie j'eus dit les 
paroles que l'Amour m'avait imposées, mon esprit fut as- 
sailli par une multitude de pensées qui me combattaient sans 
que je pusse me défendre. Il y en avait quatre surtout qui 
ne me laissaient plus aucun repos. L'une était : La domi- 
nation d'Amour est bonne, puisqu'elle dégage l'intelligence 
de celui qui lui est fidèle de toutes les choses basses. L'autre 
était : La domination d'Amour n'est pas bonne, puisque 
plus son fidèle lui est attaché, plus il doit éprouver de peines 
et de chagrin. La troisième était : Le nom d'Amour est chose 
si douce à entendre, qu'il est impossible que par la vertu 
de cette parole on n'opère pas tout le bien imaginable ; car 
les noms sont la conséquence des choses. Nomina sunt con- 
sequentia rerum. Enfin la dernière difficulté qui se présen- 
tait était celle-ci : La Dame dont tu es si fortement occupé 
n'est pas comme les autres femmes, elle ne se laisse pas 
facilement vaincre. 

Chacune de ces réflexions m'assaillait tour à tour avec 
tant de force, qu'elles me contraignaient de m'arrêter comme 
celui qui ne sait quel chemin il doit prendre ni où il veut 
aller. Et lorsque je faisais des efforts pour trouver un terme 
moyen pour accorder ces opinions différentes, alors cette 
dernière idée me tourmentait beaucoup plus encore que les 
autres, et je me mettais à appeler la pitié et à me jeter dans 
ses bras. Etant arrivé à cet état, l'envie me vint de faire 
des vers, et je composai ce sonnet : 

a Je ne pense qu'à l'Amour ; mes pensées à ce sujet 
sont tellement diverses, que Tune rne fait respecter sa 



compagnie de qui elle doit se mettre, pour éviter tout danger. Dans la seconde, je 
dis ce qu'elle a à faire comprendre ; dans la troisième, je lui donne la permission 
d'aller quand elle voudra, lui recommandant de se mouvoir doucement dans les 
bras de la fortune. La seconde partie commence à : « Quand tu seras avec lui, etc.; » 
la troisième, à : < Pars, gentille ballade, etc. > On pourra m'objecter que l'on ne 
sait pas à qui je m'adresse en parlant à la seconde personne, car la ballade n'est 
rien autre cliose que ce que je dis. Cependant, je prétends résoudre ce doute dan» 
ce petit livre, à l'occasion d'une autre partie qui présentera une difficulté sem- 
blable ; et alors celui qui doute, ou qui prétend faire une critique, comprendra. 



LA VIE NOUVELLE. 21 

puissance, tandis qu'une autre met son pouvoir au rang 
de la folie. 

» Avec l'espérance une troisième m'apporte le repos, el 
la dernière ne me fournit bientôt qu'un sujet de larmes. 
Toutes s'accordent seulement en ce point, qu'elles m'in- 
vitent à demander merci au milieu des craintes que 
j'e'prouve. 

» D'où il arrive que je ne sais plus quelle matière 
prendre ni que dire. Je me trouve dans une incertitude 
amoureuse, et quand je cherche à accorder toutes mes 
pensées contraires, en désespoir de cause, j'en suis réduit 
à implorer le secours de mon ennemie, madame la Pitié, 
pour qu'elle me défende. » 

A la suite de ce conflit de pensées contraires, il arriva 
que cette très-noble Dame vint dans une assemblée de Dames 
de distinction, où je fus conduit moi-même par une per- 
sonne amie, qui crut me procurer un grand plaisir en me 
menant dans un lieu où tant de Dames montraient leur 
beauté. Ne sachant où j'allais, et me confiant en la personne 
qu'un de ses amis avait conduite à l'extrémité de la vie, je 
dis : « Pourquoi sommes-nous venus vers ces Dames? » 
Alors il me répondit : « Afin qu'elles aient des serviteurs 
dignes d'elles. » La vérité est qu'elles formaient la compa- 
gnie d'une Dame noble qui ce jour même avait été fiancée, 
et que, selon l'usage de notre ville, elles devaient assister 
au premier repas qu'elle ferait à la table et dans la maison 
de son fiancé. Je crus donc faire plaisir à mon ami en me 
proposant pour servir ces Dames avec lui. Lorsque je fus 
dans l'assemblée, je sentis dans la partie gauche de ma poi- 
trine un tremblement extraordinaire qui se communiqua 
dans tout mon corps. Alors je m'appuyai le long d'une pein- 
ture qui entourait cette maison, et, appréhendant que quel- 
qu'un ne se fût aperçu de mon tremblement,. je levai les 
yeux, et, regardant les Dames, j'aperçus la très-noble Béa- 
trice parrai elles. Mes esprits furent tellement abattus en ce 



22 LA VIE NOUVELLE. 

moment, par la force que reçut l'Amour en se sentant si 
près de la noble Dame, qu'il n'y eut plus que les esprits de 
la vue qui conservèrent de la vie, et encore restèrent-ils 
hors de leur usage ordinaire, parce qu'Amour voulait les y 
maintenir pour voir la très-admirable Dame. Et quoique je 
me fusse un peu remis, je me chagrinais beaucoup de ce 
que ces petits esprits (les yeux) se plaignaient si fort, en di- 
sant : « Si l'Amour ne nous avait pas ainsi troublés, nous 
pourrions être en état de voir la merveilleuse Dame, comme 
font nos pareils. » 

Je dis que plusieurs de ces Dames s'étant aperçues du 
changement qui s'était opéré en moi, commencèrent à en 
témoigner leur étonnement; puis, dans la conversation, elles 
se moquèrent de moi avec la très-noble Dame. Mon intro- 
ducteur, ami de bonne foi, qui, dans cette circonstance, se 
trouva pris pour dupe, me tira par la main, et m'ayant en- 
traîné hors de la vue de ces Dames, me demanda ce que 
j'avais. Je lui répondis quelques paroles, et mes esprits morts 
s'étant relevés, ainsi que ceux qui avaient été chassés ayant 
repris possession de leur faculté, je dis à cet ami : « J'ai posé 
les pieds dans cette partie de la vie au delà de laquelle on 
ne peut plus aller avec l'intention de retourner sur ses pas. » 
Et, l'ayant quitté, je rentrai dans la chambre des larmes, où 
pleurant et rougissant en moi-même, je dis : « Si cette Dame 
connaissait l'état où je suis, je ne crois pas qu'elle se moquât 
de moi; au contraire, j'exciterais en elle une vive pitié. » 
Et tout en laissant échapper cette plainte, je résolus de dire 
des paroles qui feraient connaître la cause de mon change- 
ment subit, lesquelles diraient : Que je sais que cette cause 
n'est pas connue, et que si elle l'était, certainement tout le 
monde aurait pitié de moi. Ayant le désir que cette expli- 
cation parvînt jusqu'aux oreilles de ma Dame, alors je com- 
posai ce sonnet : 

« Ma Dame, vous plaisantez avec les autres Dames sur 
ma figure, sans réfléchir d'où il arrive que mon visage 
change complètement lorsque je contemple votre beauté. 



LA VIE NOUVELLE. 23 

» Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait résister à 
une preuve si manifeste, puisque l'Amour, lorsqu'il me 
trouve si près de vous, prend tant d'empire sur moi, qu'il 
frappe sur tous mes esprits épouvantés, tuant les uns, 
chassant les autres, de telle sorte qu'il (l'Amour) reste 
seul à vous regarder. 

» D'où il résulte que ma figure change entièrement, 
mais non pas à ce point, toutefois, que je ne sente les dou- 
leurs poignantes des esprits chassés *. » 

Après mon étonnante transfiguration, il me vint une 
pensée fatigante qui ne me quittait pas. Sans cesse elle me 
reprenait, et voici quels étaient ses raisonnements : Puisque 
tu fais une si ridicule figure quand tu es près de cette Dame, 
pourquoi cherches-tu à la voir ? Et si elle te faisait appeler 
près d'elle, qu'aurais-tu à répondre dans le cas où tu aurais 
le libre exercice de toute ta raison? Alors une autre pensée 
humble me dictait cette réponse, et je disais : Si je ne perdais 
pas mes facultés, et qu'au contraire je les conservasse libres, 
je lui dirais : Qu'aussitôt que je pense à son admirable beauté, 
il me vient un désir si vif et si fort de la voir, que ce désir 
tue et détruit dans ma mémoire tout ce qui pourrait s'y op- 
poser. Et c'est ce qui est cause que les tourments passés ne 
me retiennent plus, et que je cherche toujours à la voir. 
Ces pensées diverses m'engagèrent à dire à ma Dame ce qui 
m'arrive quand je suis près d'elle, et je fis ce sonnet : 

« Tout ce qui se présente à mon esprit s'éteint et meurt 

1 Je ne divise pas ce sonnet en parties, parce que la division ne s'en fait que 
pour exposer les significations de la chose divine. Or, comme la cause survenue 
est très-manifeste, il n'y a pas lieu à faire des divisions. La vérité est que dans les 
paroles où la cause de ce sonnet est présentée, il s'en trouve de douteuses. Par 
exemple, lorsque je dis qu'Amour tue tous mes esprits, et que les esprits de la 
vue demeurent vivants, si ce n'est qu'ils sortent de leurs [instruments) organes, 
ceci est un doute ( une difficulté ) impossible à résoudre pour toute personne qui 
n'est pas fidèle d'Amour au même degré, tandis que pour ceux qui le sont (fidèles 
d'Amour ) , rien n'est si facile à comprendre que cee paroles douteuses. Aussi ne 
serait-il pas bien à moi d'expliquer de tels doutes, puisque mes explication» gé- 
raient vaines et superflues. 



24 LA VIE NOUVELLE. 

du moment que je vous vois, û mon précieux trésor! Et 
quand je suis près de vous, j'entends l'Amour qui me dit : 
« Fuis, si tu ne veux périr. » 

» Le visage fait connaître la couleur du cœur ; le visage 
qui semble annoncer la mort quand il cherche un appui. 
Et lorsque, pendant la fougue de mes frissons, les murs 
semblent crier : Meurs ! meurs ! 

» C'est un crime que commet la personne qui, me 
voyant en cet état, n'a pas cherché à raffermir mon âme 
éperdue en lui montrant un peu de pitié ; pitié que fait 
naître cet aspect des yeux qui désirent la mort, et que 
votre moquerie a détruite jusque dans l'âme des autres *. » 

Bientôt ce sonnet me fit naître l'idée d'exprimer quatre 
pensées sur mon état, que je n'avais pas encore fait con- 
naître. La première, que très-souvent je me chagrinais 
quand ma mémoire poussait mon imagination à rechercher 
ce qu'Amour me faisait éprouver; la seconde, qu'Amour 
m'assaillait si fort et si brusquement, qu'il ne me restait de 
la vie rien autre chose qu'une pensée qui me parlait de cette 
Dame; la troisième, que quand Amour me livrait ainsi 
combat, tout pâle, décoloré, je me débattais pour voir cette 
Dame, croyant que sa vue me soutiendrait dans cette at- 
taque, oubliant tout ce qui m'arrivai t de fâcheux, pour me 

1 Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première, je dis pourquoi je ne 
puis me retenir d'aile- près de cette dame ; dans la seconde, je fais savoir ce qui 
m'arrive quand je vais près d'elle ; et cette partie commence à : « Et quand je 
suis près de vous, etc. > Mais cette seconde partie se subdivise en cinq autres : 
dans la première, je dis qu'Amour, conseille par la raison, me parle quand je suis 
près d'elle ; dans la seconde, je fais connaître l'état de mon cœur par ce qui se 
passe sur mon visage ; dans la troisième, je dis comment tout courage m'a aban- 
donne ; dans la quatrième, je d:s que celui-là commet un crime, qui n'a pas pitié 
Je moi ; et enfin, dans la dernière, je fais savoir pourquoi un autre devrait avoir 
pitié ae l'apparence malheureuse qui se manifeste dans mes yeux ; laquelle appa- 
rence malheureuse est détruite, c'est-à-dire ne parait plus telle aux autres, à cause 
de la moquerie de cette dame, dont l'exemple entraine ceux mêmes qui seraient 
naturellement disposés à me plaindre. La seconde partie commence à : « Le visage 
fait connaître la couleur, etc.; s la troisième, à : < Pendant la fougue de, etc.- » 
la quatrième, à : < C'est un erime, etc.; > la cinquième, à : « Pitié que fait naî- 
tre, etc. > 



ILA VIE NOUVELLE. 25 

rapprocher de sa noble personne; la quatrième, que non- 
seulement cette vue ne me défendait pas, mais au contraire 
détruisait le peu de vie que j'avais encore. Je fis donc ce 
sonnet : 

« Souvent je pense à la triste expression qu' Amour 
donne à ma figure, et je m'en émeus tellement, que je 
dis : Hélas ! pareille chose arrive-t-elle à d'autres qu'à 
moi? 

» Car l'Amour m'assaille si brusquement, que je suis 
toujours sur le point d'en perdre la vie. Un seul esprit 
reste et vit encore en moi, Béatrice, parce qu'il s'occupe 
de vous. 

» Alors je m'excite, je m'efforce, j'épuise mon âme; 
alors je veux vous voir, croyant trouver la guérison; 

» Et si je lève les yeux pour vous regarder, un trem- 
blement s'élève dans mon cœur, qui me fait tomber sans 
pouls et sans haleine 1 . » 

Après avoir composé ces trois derniers sonnets adressés 
à cette Dame, et où se trouve la peinture de tout ce que j'ai 
éprouvé, je crus m'être assez clairement expliqué, et je ré- 
solus de me taire. Cependant, quoique je me sois toujours 
abstenu depuis de rien dire à cette Dame, il me convint de 
prendre une matière nouvelle et plus élevée que celle que 
j'avais traitée précédemment; et comme le sujet en est 
agréable à entendre, je le ferai connaître aussi brièvement 
que je pourrai. 

Comme par le changement subit de mon visage beau- 
coup de personnes avaient pénétré le secret de mon cœur, 
certaines Dames qui avaient coutume de se réunir savaient 

' Ce sonnet se divise en quatre parties, selon les quatre points qui y sont traités. 
Comme j'en ai parlé plus haut, je n'y reviendrai pas, si ce n'est pour de'signer les 
parties par leur commencement. Je dis donc que la seconde partie commence à : 
< Car l'Amour m'assaille, etc.; » la troisième, à : « Alors je m'excite, etc.; »ei la 
quatrième, à : « Et si je lève, etc. » 



26 LA VIE NOUVELLE. 

très-bien ce que j'éprouvais intérieurement, parce qu'elles 
avaient été témoins de plusieurs de mes mésaventures. Me 
trouvant, par hasard, un jour près d'elles, il y en eut une 
qui m'appela. Elle parlait avec beaucoup de grâce. Quand 
je lus près de la compagnie, et que je me fus aperçu que 
ma très-noble Dame n'était pas présente, m'étant rassuré, 
je saluai ces Dames, et leur demandai ce qui pouvait leur 
être agréable. Elles étaient en assez grand nombre, et 
riaient entre elles. Les unes me regardaient, en attendant 
ce que j'allais leur dire; d'autres chuchotaient ensemble, 
lorsque l'une de celles-ci , tournant ses yeux vers moi et 
m'appelant par mon nom, me dit : « A quelle fin aimes-tu 
cette Dame, puisque tu ne peux la regarder et supporter 
sa présence? il faut que le but d'un tel amour soit des plus 
étranges! » Et sitôt qu'elle m'eut ainsi parlé, non-seulement 
elle mais toutes les autres fixèrent leurs yeux sur mon vi- 
sage, en attendant ma réponse. Alors je leur parlai ainsi : 
« Mes Dames, la fin de mon Amour a été la salutation de 
cette Dame de qui vous voulez peut-être parler, et dans la 
salutation de laquelle était ma béatitude, but de tous mes 
honnêtes désirs. Mais, comme il lui a plu de me la refuser 
mon Seigneur Amour a mis désormais tout mon bonheur 
dans sa merci, qui ne peut me manquer. » 

Alors ces Dames commencèrent à parler entre elles , et 
comme parfois nous voyons l'eau tomber avec la neige* 
ainsi leurs paroles me semblaient-elles mêlées de soupirs. 
Et lorsqu'elles eurent conversé quelque temps, la Dame qui 
m'avait parlé la première me dit encore : « Nous te prions 
de nous expliquer en quoi consiste cette félicité, cette béa- 
titude dont tu parles. » Je lui répondis : « Dans les paroles 
qui contiennent les louanges de ma Dame. » Elle reprit : 
« Ne pourrait-on pas conclure de là que les paroles dont tu 
t'es servi pour peindre ta situation amoureuse n'allaient pas 
à ce but? » A ces paroles, je me sentis presque honteux, et 
m'éloignai de ces Dames, me disant en moi-même : Puis- 
qu'il y a tant de félicité dans les louanges de ma Dame, 
pourquoi ai-je parlé autrement? Et de ce moment je pris 



LA VIE NOUVELLE. 27 

îa résolution de ne traiter que des sujets qui fussent des 
louanges de cette noble Dame. En y pensant toutefois, je 
craignis d'avoir choisi une matière trop haute pour moi, en 
sorte que je n'osai commencer. Aussi demeurai-je plusieurs 
jours sans entreprendre aucune composition. 11 arriva en- 
suite que, passant près d'un ruisseau limpide, il me prit un 
désir si fort de parler, que je m'occupai du mode que je devais 
prendre. Je pensai qu'en parlant d'elle il ne convenait pas 
que je le fisse, à moins de m'adresser aux Dames, en em- 
ployant la seconde personne, ne prétendant pas toutefois 
parler à toutes les femmes, mais seulement aux Dames no^ 
blés et distinguées. Ma langue alors sembla se délier, et je 
m'écriai : Dames, qui savez ce que c'est qu'Amour! 

Je conservai joyeusement ces paroles dans mon esprit, 
me proposant d'en faire le début de ce que je voulais com- 
poser. Alors je retournai dans la ville ci-dessus désignée, 
et, après avoir mûri mes idées pendant quelques jours, je 
commençai une chanson avec le début que j'avais choisi, 
et selon les divisions que je donnerai plus bas. Voici la 
chanson : 

« Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'Amour, je 
veux m'entretenir avec vous de ma Dame, non que j'es- 
père la louer dignement, mais dans l'intention de soula- 
ger mon esprit en parlant d'elle. Je dis que, lorsque je 
réfléchis à son mérite, l'Amour se fait si doucement en- 
tendre à moi, que si je ne perdais pas toute hardiesse en 
ces moments, ce que je dirais rendrait tout le monde 
amoureux. Mais je ne veux pas m'élever si haut, dans la 
crainte que ma timidité ne me fasse tomber trop bas. Je 
traiterai donc avec vous. Dames et Demoiselles, mais bien 
légèrement, eu égard à son mérite, des éminentes quali- 
tés de ma Dame, car c'est un sujet dont on ne peut parler 
à tout le monde. 

» Un ange invoqua Dieu, en disant: «Sire, on voit 
au monde une merveille dont les manières nobles et gra- 
cieuses procèdent d'une âme dont la splendeur s'élève et 



28 t-A VIE NOUVELLE. 

parvient jusqu'ici-haut. » Le ciel, à qui il ne manquait 
rien que de la posséder, la demanda à son Seigneur, et 
chaque saint la réclame par ses prières. La seule pitié 
plaide ma cause dans le ciel; en sorte que Dieu, sachant 
qu'il s'agit de ma Dame, dit : «0 mes bien-aimés! souf- 
frez tranquillement que celle que vous désirez de voir 
reste autant qu'il me plaira là où il y a quelqu'un (Dante) 
qui s'attend à la perdre, et qui dira aux damnés dans l'en- 
fer : J'ai vu l'espérance des bienheureux ! » 

» Ma Dame est désirée dans le plus haut des cieux. 
Maintenant je veux vous faire connaître quelque chose de 
son mérite, et je dis : Toute Dame qui veut prendre des 
manières nobles doit aller avec elle, parce que quand elle 
s'avance quelque part, Amour jette aussitôt une glace sur 
les cœurs corrompus, qui frappe et détruit toutes leurs 
pensées. Celui qui serait exposé à la voir, ou s'ennoblirait, 
ou mourrait; et quand elle rencontre quelqu'un digne de 
la regarder, celui-là éprouve toute la puissance de ses 
vertus; et s'il lui arrive qu'elle l'honore de son salut, elle 
le rend si modeste, si honnête et si bon, qu'il va jusqu'à 
perdre le souvenir de toutes les offenses qu'il a reçues. 
Cette Dame a encore reçu une grâce particulière de Dieu; 
car la personne qui lui a adressé la parole ne peut pas 
mal finir. 

» Amour dit d'elle : « Comment une chose mortelle 
peut-elle être si pure et si belle ? » Puis il la regarde, et 
juge enlui-même que Dieu se propose d'en faire une chose 
merveilleuse : couleur de perle à peine sensible, comme- 
il convient précisément à une Dame de l'avoir. Elle possède 
autant de bonté que la nature en peut produire; et en la 
regardant on apprendra à apprécier la beauté. I)e quel- 
que maniere qu'elle meuve ses yeux, il en sort des esprits 
enflammés d'amour qui frappent les yeux de ceux qui la 
regardent; et ils pénètrent tellement, qae chacun va droit 
au cœur. Vous voyez l'Amour peint sur son visage, qu'au- 
cun regard ne peut fixer sans être ébloui. 



LA VIE NOUVELLE. 29 

» Chanson, je sais que tu iras de tous les côtés, par- 
lant à plusieurs Dames, quand je t'aurai envoyée par le 
monde. Maintenant il faut que je t'avertisse, puisque je 
t'ai élevée pour être une fille jeune et simple d'Amour, 
de consulter là où tu arriveras, en disant : Enseignez-moi 
le chemin pour aller droit à la Dame vers laquelle je suis 
envoyée et dont la louange fait mon ornement. Et si tu 
ne veux pas faire une démarche inutile, ne t'arrête pas 
là où il y a des personnes corrompues. Fais en sorte, si 
tu le peux, de te découvrir seulement aux Dames et aux 
hommes honnêtes qui te conduiront par la voie la plus 
courte. Tu trouveras Amour avec elle (Béatrice); aie 
soin de me recommander à tous deux, comme tu dois le 
faire 1 . » 



' Afin que cette chanson soit mieux comprise, j'en parlerai avec plus d'art que 
des morceaux qui précèdent. Je la diviserai en trois parties. La première est 
l'exorde des paroles qui suivent ; la seconde, l'exposé de la matière traitée ; et la 
troisième, on pourrait, en quelque sorte, l'appeler la servante des paroles qui pré- 
cèdent. La seconde commence à : Un ange invoqua Dieu, etc.; » la troisième, à : 
a Chanson, je sais, etc. > 

La première partie se subdivise en quatre : 1° je dis à qui je veux parler de ma 
Dame et pourquoi je veux en parler; 2° j'exprime ce que je crois sentir moi-même, 
quand je pense à son mérite, et comment je pourrais parler, si je ne perdais pas 
toute assurance et toute hardiesse ; 3° je dis comment je pense devoir m'exprimer 
pour que je ne sois pas décontenancé par l'abaissement ; 4° je reviens encore aux 
personnes à qui je dois m'adresser, et je donne la raison pour laquelle je m'adresse 
à elles. La seconde commence à : « Je dis, etc.; > la troisième, à : « Mais je ne 
veux pas m'élever, etc.; » la quatrième, à : « Dames el demoiselles, etc. » Puis, 
quand je dis : « Un ange invoqua, etc., » je commence à parler de cette Dame ; et 
cette autre partie se subdivise encore en deux. Dans la première, je dis qu'on s'oc- 
cupe d'elle au ciel ; dans la seconde, qu'on s'occupe d'elle sur la terre; et cette 
secondé, qui commence à : « Ma Dame est désirée, etc., > se subdivise de nouveau 
en deux. Dans la première, je traite de la noblesse de son àme, exposant quelques- 
vertus effectives qui procèdent de son àme noble ; et dans la seconde, je rappelle 
la noblesse de son corps, et j'énumère quelques-unes de ses beautés à : c L'Amour 
dit d'elle, etc. > 

Mais cette dernière seconde partie se redivise encore en deux. Je parle, dans 
l'une, de quelques beautés selon la gloire (morales), et, dans l'autre, de beautés 
spéciales et déterminées de la personne, à cet endroit où il est question de ses 
yeux, qui sont la source et le principe de l'Amour ; et aSa de détourner toute 
pensée grossière de ce que je dis, le lecteur ne doit pas oublier qu'il est écrit plus 
haut que le salut de cette dame, qui fut exprimé par sa bouche, fut la fin, le but 
de mes désirs pendant qu'elle voulait bien encore me le faire. Puis, quand je dis : 
< Chanson, je sois que tu, etc., » j'ajoute une stance qui est comme la servante 

3. 



30 LA VIE NOUVELLE. 

Après que cette chanson fut un peu connue dans le monde, 
un ami, l'ayant entendue, prit une opinion peut-être trop 
avantageuse de moi, et témoigna le désir que je lui disse ce 
que c'est qu'Amour. Réfléchissant qu'après la chanson c'était 
un beau sujet à traiter, et que d'ailleurs je devais me ren- 
dre agréable à cet ami, je fis ce sonnet : 

« Comme dit le sage, l'Amour et un noble cœur ne font 
qu'un ; et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est comme 
quand l'âme abandonne la raison. 

» La nature, quand elle est amoureuse (généreuse, 
bonne), rend l'Amour le maître, et fait du cœur la mai- 
son dans laquelle on se repose en dormant, tantôt peu, 
tantôt longtemps. 

» Cependant la beauté se manifeste aux yeux par les 
traits d'une Dame sage, et cet objet agréable fait naître 
un désir de la posséder ; 

» Et quelquefois ce désir persiste de telle sorte qu'il 
éveille l'esprit d'Amour. Un homme de mérite produit 
le même effet sur une Dame 1 . » 

Ayant traité d'Amour dans les vers précédents, je voulus 

des autres, où j'exprime ce que je désire et attends de ma chanson. Mais comme 
cette dernière partie est facile à comprendre, je ne me donnerai plus la peine d'en 
indiquer les divisions. Jt sens bien que, pour en faire saisir tout le sens, il con- 
viendrait de les multiplier encore ; mais je ne suis pas fâché de ne pas être com- 
pris par celui dont l'intelligence ue serait pas satisfaite des explications que j'ai 
données, et qui laissera là ma chanson ; car je crains d'en avoir donné le sens trop 
ouvertement par les divisions déjà indiquées, s'il arrivait que beaucoup de per- 
sonnes vinssent à en avoir connaissance en l'entendant réciter. 

' Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première, je parle de lui (Amour) 
comme puissance ; et dans la seconde, je dis comment sa puissance se réduit en 
action. La seconde commence à : € La beauté se manifeste, etc. > La première se 
divise eu deux partie» : 1* (comme puissance) je dis dans quel sujet est cette puis- 
sauce ; 2* commeut ce sujet et cette puissance sont produits en être, et comment 
l'un garde l'autre, ainsi que la forme garde la matière. La seconde commence à : 
c La nature, quand elle, etc. > Puis, quand je dis : « La beauté se manifeste, etc., » 
je dis comment cette puissance se réduit en acte, et d'abord comment il se ró. 
duit en homme, puis en femme : « Un homme de mérite, etc. > 



LA VIE NOUVELLE. 31 

encore dire quelques louanges de cette noble Dame (Béatrice), 
pour démontrer comment cet Amour s'éveille par elle, et de 
quelle manière non-seulement il s'éveille là où il dormait, 
mais comme elle le fait venir d'une manière merveilleuse 
là où il n'est pas en puissance; et alors .je fis ce sonnet : 

« Ma Dame porte Amour dans ses yeux; aussi enno- 
blit-elle tout ce qu'elle regarde. Partout où elle passe, 
chaque homme tourne les yeux vers elle, et elle fait battre 
le cœur de celui qu'elle salue. 

» Aussi baisse-t-il la tête, et devient-il pâle en se plai- 
gnant du peu de mérite qu'il a. L'orgueil et la colère 
fuient devant elle. Unissez-vous donc à moi, mes Dames, 
pour lui faire honneur. 

» Non, il n'est pas de pensée douce et modeste qui ne 
naisse dans le cœur de celui qui l'entend parler; aussi 
celui qui la voit le premier est-il bienheureux. 

» L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer 
ni retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nouveau 
et éclatant 1 . » 



1 Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette Dame réduit 
cette puissance en acte par la très-noble partie d'elle-même, ses yeux ; et dans la 
seconde, je rappelle le même effet produit par la très-noble partie d'elle-même, sa 
bouche ; et outre ces deux parties, il y en a une petite ( particella ) qui demande 
aide en quelque sorte aux précédentes. Elle commence ainsi : « Unisses-vous donc 
à moi, etc. > La troisième commence à : « Non, il n'est pas de pensée douce, eto 
La première se divise en trois :1° je dis de quelle manière elle ennoblit vertueu- 
sement ce qu'elle regarde ; et cette proposition équivaut à dire qu'elle introduit la 
puissance de l'Amour là où elle n'était pas encore ; 2° je dis comment elle réduit 
l'Amour en acte dans le cœur de tous ceux qu'elle regarde ; 3° je dis ce qu'elle 
opère vertueusement dans leurs cœurs. La seconde commence à : « Partout où elle 
passe, etc.; > la troisième, à : « Elle fait battre le cœur, etc. » Et quand je dis : 
« Unissez-vous donc à moi, etc., » je donne à entendre à qui j'ai l'intention de 
parler, en appelant les Dames à mon aide pour honorer ma Dame. Puis quand je 
dis : « Non, il n'est pas de pensée, etc., » je reviens sur ce que j'ai exprimé dans 
la première partie, au sujet des deux actes de sa bouche, dont l'un est son doux 
parler, l'autre son admirable sourire. Quant à ce dernier acte, je ne dis pas com< 
ment il opère sur les cœurs, parce que la mémoire ne peut conserver le souvenu 
4e cette opération. 



32 LA VIE NOUVELLE. 

Mais bientôt après, par la volonté de notre glorieux Sau- 
veur, qui lui-même n'a pas évité la mort, celui qui avait 
été le père d'une si merveilleuse personne, la très-noble 
Béatrice, sortant de cette vie, s'en alla à la gloire éternelle. 
Et comme cette séparation est toujours douloureuse pour 
ceux qui restent et qui ont été amis du défunt; qu'en outre 
il n'y a pas d'amitié plus intime que celle qui s'établit de 
bon père à bon fils, et de bon fils à bon père; et qu'enfin 
cette Dame était éminemment bonne et son père fort bon 
(comme tout le monde le dit avec toute vérité), il est cer- 
tain que cette noble Dame ressentit la plus amère douleur. 

Selon l'usage de la ville en ces occasions, les hommes et 
les femmes se rassemblèrent chacun de leur côté, là où 
Béatrice fondait en larmes. Comme je vis plusieurs Dames 
qui revenaient d'auprès d'elle, je prêtai l'oreille à leurs dis- 
cours, qui roulaient sur la douleur de cette noble personne. 
« Comme elle pleure ! disaient-elles ; ceux qui la voient en 
cet état devraient mourir de pitié ! » Puis ces Dames pas- 
sèrent leur chemin, et j'éprouvai une si profonde tristesse, 
les larmes inondèrent tellement mon visage, que je fus 
obligé de le couvrir de mes mains. Cependant mon atten- 
tion fut attirée de nouveau par des discours de la même na- 
ture que les premiers, car j'étais placé dans un lieu près 
duquel passaient toutes les Dames qui sortaient d'auprès de 
Béatrice : « Qui de nous pourra jamais se livrer à la joie, 
maintenant que nous avons entendu parler cette Dame si 
tristement? » disaient-elles. Après celles-ci en venaient 
d'autres qui faisaient des réflexions sur moi. « Celui qui 
pleure là, ne dirait-on pas qu'il l'a vue comme nous? 
— Voyez, ajoutaient celles qui suivaient, il est si changé, 
qu'il ne paraît plus être lui-même ! » 

Après avoir entendu ces paroles en passant, je conçus 
l'idée de composer des vers, car le sujet en était digne, sur- 
tout ce que je venais d'entendre de la bouche de ces Dames. 
Et comme je les aurais volontiers interrogées, si je n'avais 
pas été retenu par la discrétion, j'ai pris occasion de parler 
comme si je leur avais adressé la parole et qu'elles m'eussent 



LA VIE NOUVELLE. 33 

répondu. Je fis donc deux sonnets. Dans l'un j'interroge 
6elon la forme qui me convient, et dans l'autre je donne 
la réponse des Dames, prenant ce qu'elles ont dit d'elles- 
mêmes comme si elles l'eussent répondu. Voici le premier 
sonnet : 

« Vous qui avez un aspect humble et dont les regards 
baissés indiquent la douleur, d'où venez-vous, que la 
couleur de votre visage trahit votre émotion? 

y> Avez-vous vu notre noble Dame la figure inondée de 
douleur d'amour? Avouez-le-moi, mes Dames, car le 
cœur me dit qu'il - en est ainsi, puisque votre aspect et 
vos manières se sont ennoblis. 

» Que si vous venez de voir un spectacle si doulou- 
reux, faites-moi la grâce de rester quelques instants près 
de moi, et de me dirc, tout ce que vous savez d'elle. 

» Vos yeux ont tant pleuré et vos traits sont tellement 
altérés, que je tremble à l'idée de voir ce que vous avez 
vu l . » 

Voici le second : 

« Serais-tu celui qui a si souvent parlé de notre Dame, 
en nous adressant la parole? Nous reconnaissons ta voix, 
mais ta figure est bien changée. 

» Pourquoi pleures-tu si abondamment, que tu excites 
la pitié de tout le monde ? Est-ce que tu l'as vue pleurer, 
que tu ne saurais modérer ni cacher ta douleur ? 

» Laisse-nous pleurer, nous qui l'avons entendue mêler 
ses paroles à ses larmes. Ce serait chose répréhensible 
que de nous consoler. 

1 Ce sonnet se divise en trois parties. Dans la première, je demande à ces Dames 
li elles viennent d'auprès d'Elle, ajoutant que je crois qu'il en est ainsi, puis- 
qu'elles reviennent ainsi ennoblies. Dans la seconde, je les prie de me parler d'Elle, 
et cela commence ainsi : « Que si vous venez, etc. » 



34 LA VIE NOUVELLE. 

» Ah ! la douleur est si fortement empreinte sur les 
traits de cette Dame, que celle de nous qui aurait voulu 
la regarder serait tombée morte devant elle en pleu- 
rant l . » 

Peu de jours après la composition de ces vers, je tombai 
malade, et souffris tellement pendant neuf jours, que 
j'éprouvai une faiblesse qui ne me permettait plus de faire 
aucun mouvement. Au neuvième jour, sentant une douleur 
intolérable, je me mis à penser à ma Dame. Et après m'être 
occupé d'elle, mes pensées retombèrent sur ma frêle exis- 
tence, et, réfléchissant au peu de durée de la vie humaine, 
même dans l'état de santé, je commençai à pleurer en moi- 
même sur l'excès de ce malheur. Je me disais en soupirant : 
« Il faudra donc que la très-noble Béatrice meure un 
jour !» A ce moment, mon esprit s'égara tellement que je 
fus forcé de fermer les yeux, et que je me sentis tour- 
menté comme une personne frénétique. 

Au milieu de mon délire, je vis apparaître des femmes 
qui couraient les cheveux épars, et me disaient : Tu mour- 
ras! Puis après, il s'en montra d'autres avec des visages 
horribles, qui me criaient : Tu es mort! Alors, dans le 
trouble de mon esprit, je ne sentis plus où j'étais. Il me 
sembla que des femmes échevelées marchaient en pleurant; 
je crus voir le soleil s'obscurcir, à ce point que l'on voyait 
les étoiles si pâles que l'on eût dit qu'elles pleuraient les 
morts; les oiseaux frappés dans l'air tombaient, et, au 
milieu du bruit causé par des tremblements de terre, tout 
épouvanté, je crus voir venir à moi un ami qui me dit : 
« Ton admirable Dame est sortie de ce siècle ! Alors je com- 
mençai à pleurer non-seulement dans mon imagination, 
mais avec mes yeux, les baignant de véritables larmes. Puis 

1 Ce sonnet a quatre parties, selon que les Dames à qui je reponds employèrent 
quatre modes de parler. Mais je m'abstiendrai de revenir sur l'analyse que j'ai déjà 
faite de ces parties, me contentant de les indiquer seulement. La seconde com- 
mence à : « Pourquoi pleures-tu? etc.; > la troisième, à : « baisse-nous pieu- 
rtr, etc.; > la auatricme, à : « Ah '. la doultur, c te. » 



LA VIE KOUVELLE. 35 

je regardai vers le ciel, et il me sembla voir une multitude 
d'anges qui se dirigeaient en chœur vers la voûte céleste, 
conduits par une légère vapeur d'une blancheur éclatante. 
Je crus entendre ces anges qui chantaient glorieusement , 
et les paroles qu'ils chantaient me parurent être celles-ci : 
E osanna in excelsis! et je n'entendais rien autre chose. 
Alors il me parut que (mon) le cœur où il y avait tant 
d'amour me dit : « Il est certain que notre Dame est morte; » 
et je crus marcher pour aller voir le corps de cette âme 
noble et bienheureuse. Mon imagination était tellement 
frappée, que je crus la voir morte en effet, et que des dames 
couvraient sa tête d'un voile blanc. Sa figure était si calme 
et si modeste, qu'elle semblait dire : « Maintenant j'en suis 
venue à voir le principe de la paix. » En l'apercevant, je 
me sentis pénétré d'une telle humilité, que j'appelais la 
Mort, lui disant : ce Viens à moi, car je te désire ardemment, 
et tu vois que je porte déjà ta couleur ! » 

Après avoir assisté à toutes les cérémonies douloureuses 
qui se pratiquent auprès des morts, il me sembla que je 
retournais chez moi. Là, ayant porté mes yeux vers le ciel, 
je m'écriai en pleurant : « belle âme ! combien celui qui 
te voit est heureux! » Au milieu des sanglots et des larmes, 
et comme j'appelais la mort, une jeune Dame qui se trou- 
vait près de mon lit, croyant que mes paroles et mes plaintes 
métaient arrachées par la douleur de mon mal, pleine de 
terreur, se prit à pleurer. 

D'autres Dames, qui étaient dans la chambre, s'étant 
aperçues, par les pleurs de leur compagne, que moi-même 
je versais des larmes, firent retirer la première Dame, 
laquelle était ma très-proche parente. Les deux autres 
s'approchèrent de moi pour m'éveiller, croyant que je son- 
geais. « Ne dormez plus, et ne vous découragez pas, » me 
disaient-elles ; et m'ayant ainsi interpellé, mon délire me 
quitta au moment même que je voulais dire : « Béatrice ! 

que tu sois bénie! » J'avais déjà prononcé : Béatrice 

l'orsquesme réveillant tout à coup, j'ouvris les yeux et 



36 LA VIE NOUVELLE. 

m'aperçus que j'avais été trompé par un songe. Mais l'effort 
que j'avais fait pour prononcer ces deux mots en sanglo- 
tant, empêcha ces Dames de les entendre; et quoique je me 
sentisse honteux d'avoir laissé échapper ce nom, toutefois, 
par un avertissement d'Amour, je me retournai vers elles. 
Quand elles me virent, elles dirent d'abord : « On le croi- 
rait mort! » Puis elles me demandèrent ce qui m'avait 
causé une si grande terreur. Après ces questions, mes sens 
étant quelque peu remis, et ayant reconnu la fausseté des 
imaginations que j'avais eues, je leur répondis : « Je vous 
dirai ce que j'ai éprouvé. » Je leur dis en effet depuis le 
commencement jusqu'à la fin ce que j'avais vu, ayant bien 
soin toutefois de taire le nom de la noble Dame. Quand 
j'eus obtenu ma guérison, je me proposai de fane des vers 
sur tout ce qui m'était arrivé, parce que ce sujet me parut 
digne d'être entendu, comme se rapportant à l'Amour. Je 
fis donc cette chanson : 

« Une Dame miséricordieuse, ornée de jeunesse et de 
toutes les distinctions humaines, était là dans le lieu où 
j'appelais souvent la Mort. A la vue de mes yeux pleins 
de tristesse, et en entendant les paroles vides de sens 
que je laissais échapper, épouvantée, elle se mit à pleu- 
rer abondamment. D'autres Dames , averties par elle de 
mon état, la firent sortir, puis s'approchèrent de moi 
pour s'assurer si je pourrais les entendre. L'une me dit : 
« Ne dormez plus ; » l'autre : « Pourquoi vous laissez- 
vous aller ainsi au découragement? » Alors je quittai 
mes imaginations, et me mis à prononcer le nom de ma 
Dame. 

» J'éprouvais une douleur si vive en parlant, tant ma 
voix était altérée par les angoisses et les pleurs, que moi 
seul pus entendre au fond de mon cœur le nom que je 
prononçais. Alors Amour fit tourner mop visage, qui 
exprimait la honte, vers ces Dames. Et mon aspect leur 
parut tel, qu'il donna l'idée de la mort. « Ah ! disaient- 
elles, ranimons son courage. » Toutes ensemble priaient 



LA VIE NOUVELLE. 3? 

humblement et me répétaient souvent ;• « Qu'as-tu vu? 
Tu manques donc de courage? » Et dès que j'eus repris 
u n peu de force, je leur répondis : « Mes Dames, je vous 
le dirai. » 

» Tandis que je réfléchissais sur ma frêle existence et 
sur l'incertitude de sa durée, Amour pleura au fond de 
mon cœur, son habitation ordinaire, et mon âme en fut 
si troublée, que je me dis ces mots en soupirant : « Il 
faudra donc que ma Dame meure? » Le chagrin s'em- 
para si fortement de moi alors, que je laissai lâchement 
mes yeux se fermer. Bientôt mes esprits se sentirent telle- 
ment troublés et affaiblis, que chacun d'eux alla à l'aven- 
ture. Enfin, privé de ma connaissance et hors de la réalité, 
j'eus une apparition de femmes dont l'expression indi- 
quait la colère, et qui me criaient : « Il faut que tu 
meures ! il faut que tu meures ! » 

» Ensuite j'aperçus une foule de choses épouvantables 
au commencement de mon rêve. J'ignorais en quel lieu 
je pouvais être; je croyais voir des Dames marchant avec 
ïes cheveux épars, les unes pleurant, les autres poussant 
des cris de douleur et qui lançaient le feu de la tristesse. 
Bientôt il me sembla apercevoir le soleil qui se troublait, 
et l'étoile du soir apparaître. Tous deux pleuraient. Les 
oiseaux, arrêtés dans l'air, tombaient, et la terre trem- 
blait. Alors un homme faible et pâle, s'étant présenté à 
moi, me dit : « Que fais-tu? ne sais-tu pas la grande nou- 
velle ! Ta Dame, cette personne si belle, elle est morte ! » 

» Je levai au ciel mes yeux baignés de larmes, et je 
vis les anges qui, semblables à une pluie de manne, 
retournaient au ciel, guidés par une nuée derrière la- 
quelle ils chantaient ensemble : « Hosanna ! » S'ils en 
avaient dit davantage, je vous le dirais. Alors Amour me 
dit : « Je ne te cache plus rien; viens voir notre Dame 
qui est gisante morte. » Mon imagination trompeuse me 
conduisit en effet vers ma Dame, qui était sans vie. Et 

i 



38 LA VIE NOUVELLE. 

quand je fus près d'elle, je m'aperçus que des Dames la 
couvraient d'un voile. Son visage exprimait quelque 
chose de si pur et de si modeste, qu'elle semblait dire : 
« Je suis en paix. » 

» En observant son air si humble, la douleur me ren- 
dit si humble moi-même, que je m'écriai : « Mort! 
je te tiens maintenant pour une très-douce chose, puis- 
que tu as pénétré jusque dans ma Dame; et, loin d'être 
irritée, tu dois ressentir de la compassion, ô Mort! puis- 
que, te ressemblant déjà (par la pâleur), je m'avance 
désireux d'être mis au nombre des tiens ! Viens donc ! 
car mon cœur t'appelle ! » Après avoir épuisé ma dou- 
leur, je me retirai; et quand je fus seul, je m'écriai en 
regardant le royaume d'en haut : « Belle âme ! heureux 
qui te voit !... » Alors les Dames m'éveillèrent, et je les 
remerciai 1 . » 

Après cette vision, il arriva qu'un jour, étant livré à mes 
réflexions dans un lieu, je sentis venir un battement dans 
mon cœur, comme si j'eusse été en présence de ma Dame. 
Alors il me vint une imagination d'Amour; je crus le voir 
venir dans cette partie où ma Dame se tenait, et, d'un ton 
gai, il jiarut me dire au fond de mon cœur : Pense à bénir 
le jour où je me suis emparé de toi, parce que c'est un de- 
voir sacré pour toi. Et en vérité mon cœur était si content 
de ma nouvelle condition, que je ne le reconnaissais pas pour 
le mien. Et peu après que mou cœur m'eut ainsi parlé par 

* Celle chanson a deux partie». Daus la première, ja dis à une personne inde'linie 
comment je fus tire d'une vision par certaines Dames, et comment je promis de 
leur raconter ce que j'avais vu ; dans la seconde, je rapporte la narration que je 
leur ai faite ; et cette partie commence à : « Tandis que je pensais à ma frêle exis- 
tence, etc. » Quant à la première partie, elle se subdivise en deux : 1" je dis ce 
qu'une Dame et d'autres ont dit et fait au sujet de mon délire, avant que j'eusse 
repris mes sens ; ï' je rapporte ce que m'ont dit ces Dames quand j'ai cessé d'être 
frénétique, ce qui commence à : « J'éprouvats une si vive douleur en par 
lant, etc. > Puis, quand je dis : < Tandis que je pensais à ma frêle existence, etc., > 
je leur développe ma vision en deux parties. Dans la première, je raconte; dam 
lasecondc, je rappelle les personnes qui m'ont assisté, et je termine en les renier 
ciant. Cette dernière partie commence à : < Alors les dames, etc. » 



LA VIE NOUVELLE. 39 

la. bouche d'Amour, je vis s'avancer vers moi une très-noble 
Dame dont la beauté était célèbre, et qui était depuis long- 
temps déjà la Dame de ce premier ami dont j'ai déjà parlé 
(Guido Cavalcanti). Son nom était Giovanna, si ce n'est qu'en 
raison de sa beauté, et selon l'opinion de quelques-uns, on 
lui avait imposé le surnom de Primavera, par lequel on la 
désignait ordinairement. Derrière elle, je vis venir l'admi- 
rable Béatrice. Toutes deux, marchant en cet ordre, s'ap- 
prochèrent de moi, et il me sembla qu'Amour, m'adressant 
la parole, me dit : « Cette première Dame est appelée Pri- 
mavera (Printemps), seulement à cause de cette venue 
qu'elle fait aujourd'hui. Car j'ai poussé l'inventeur du nom 
à lui donner celui de Primavera, ce qui signifie elle viendra 
la première (prima verrà), le jour que Béatrice se mon- 
trera après la vision qu'a eue son fidèle. J'ajouterai que si 
tu veux faire attention à son premier nom, tu t'assureras 
qu'il signifie Primavera, puisque son nom de Giovanna vient 
de celui de Giovanni (Jeanne de Jean), lequel a précédé 
la véri/table lumière , en disant : « Ego vox clamantis in 
deserto : Parate viam Domini. » L'Amour me dit encore : 
« Et qui voudrait considérer les choses plus subtilement 
appellerait Béatrice Amour, à cause de la ressemblance 
qu'elle a avec moi. » En repensant à tout cela, j'eus l'idée, 
tout en retranchant ce qui ne devait pas être dit, d'en faire 
le sujet devers que j'adresserais à mon premier ami, croyant 
que son cœur était encore occupé de la beauté de cette 
- noble Primavera. Je fis donc ce sonnet : 

« Je sentis s'éveiller dans mon cœur un esprit amou- 
reux qui dormait, et je vis venir de loin Amour, mais si 
gai, qu'à peine si je pus le reconnaître. 

» Il me dit : « Pense maintenant à me faire honneur, » 
et chacune de ses paroles riait. Après être demeuré quel- 
ques instants avec mon Seigneur, regardant du côté où 
l'Amour s'avançait, 

» Je vis madame Vanna et madame Bice se dirigeant 



40 LA VIE NOUVELLE. 

vers le lieu où j'étais, deux merveilles, l'une marchant 
après Fautre. 

» Et comme ma mémoire l'a bien retenu, Amour me 
dit : Celle-ci est Primavera; quant à l'autre, elle a nom 
Amour, tant elle me ressemble l . » 

Une personne à qui son savoir donnerait le droit d'être 
éclairée sur ses doutes pourrait s'étonner de ce que je parle 
d'Amour comme s'il était une chose en soi, non-seulement 
en tant qu'intelligence, mais comme substance corporelle. 
Car, eu égard à la vérité, cette proposition est fausse, parce 
qu'Amour n'est pas par lui-même une substance, mais un 
accident dans la substance. Or, que je parle de lui comme 
s'il était corps et même homme, c'est ce qui résulte de trois 
choses que j'exprime à propos de lui. Car je dis que je le vis 
venir de loin. Or, le mot venir indiquant un mouvement 
local (on sait que, selon le philosophe [Aristote], se mou- 
voir localement est le propre des corps), il en résulte que 
j'établis qu'Amour est un corps. J'ajoute qu'il riait, qu'il 
parlait, actes propres à l'homme, particulièrement le rire, 
d'où il suit que j'établis qu'Amour est homme. 

Pour faire comprendre ceci (ce qui est à propos en ce 
moment), il convient d'abord de dire qu'anciennement il 
n'y avait pas de diseurs d'Amour (poètes erotiques) en langue 
vulgaire 2 , tandis qu'au contraire on comptait quelques poètes 
latins. Les choses étaient ainsi chez nous (Italiens), quoique 

1 Ce sonnet a beaucoup de parties, desquelles la première dit comment je sentis 
s'élever le battement ordinaire du cœur, et dans quelle apparence gaie je vis venir 
l'Amour de loin ; dans la seconde, 3e rapporte ce que l'Amour me dit dans le cœur, 
et l'effet que ses paroles produisirent sur moi ; la troisième apprend comment, 
après qu'Amour fut resté quelque temps auprès de moi, je vis telles personnes et 
j'entendis telles choses. La seconde partie commence à : t II me dit : Pense à, etc.; > 
la troisième, à : < Après être demeuré, etc. > La troisième se divise en deux : 
1» je dis ce que j'ai vu ; 2° ce que j'ai entendu ; elle commence à : « Amour mi 
dit, ce. > 

* Les mots, diseur, dire d'amour en rime, rimer en langue vulgair», sont op- 
posés à ceux de poète, de faire des vers, qui s'appliquent aux hommes qui compo 
nient de? vers latins. Langue d'oc, provençal ; langue de si, italien. 

[Noie du traducteur.) 



LA VUS NOUVELLE. 4J 

peut-être le même fait n'eût pas lieu chez d'autres nations, 
comme en Grèce par exemple, où des poètes lettrés et non 
vulgaires traitaient ces sujets d'Amour. Et il ne s'est pas 
écoulé un grand nombre d'années depuis que ces poètes vul- 
gaires ont apparu. Or dire en rime, en langue vulgaire, équi- 
vaut à dire en vers, en latin, selon une certains, proportion. 
Et la preuve que l'usage de rimer en langue vulgaire n'est 
pas ancien, c'est que si l'on cherche quelque chose d'écrit 
en langue d'oc ou de si, nous ne trouverons rien en remon- 
tant jusqu'à cent cinquante ans, à partir de nos jours. Et 
ce qui donna la réputation de diseurs à quelques gens gros- 
siers encore, c'est qu'ils furent les premiers qui dirent en 
langue de si (italien). Ce qui poussa le premier à dire comme 
poëte vulgaire, fut le désir qu'il eut de se faire comprendre 
par une Dame qui ne pouvait entendre les vers latins. Cela 
sert de condamnation à tous ceux qui riment sur d'autre ma- 
tière que celle qui se rapporte à l'Amour, parce que ce mode 
de parler a été originairement inventé pour dire d'amour. 
Il suit de là que comme on a toujours accordé aux poètes- 
une plus grande liberté qu'aux prosateurs, de même il est 
juste que ces diseurs en rime, qui ne sont autres que des 
poëtes en langue vulgaire, obtiennent le même privilège. 
L'usage de toute figure, de toute couleur poétique, accordé 
aux poètes, doit donc l'être également aux rimeurs. 

De tout ce qui précède, je conclus que si nous convenons 
que les poëtes ont parlé des choses inanimées comme si elles 
avaient sens et raison; que s'ils les ont fait s'entretenir en- 
semble non-seulement de choses vraies, mais de choses non 
réelles; que si, par exemple, ils ont prêté même la parole 
à des choses qui n'existent pas; s'ils ont dit enfin que beau- 
coup d'accidents parlent comme s'ils étaient substances ou 
hommes, il est de toute justice de laisser faire la même chose 
à celui qui dit en rime : pourvu toutefois qu'il ne le fasse 
pas de caprice et par boutade, mais avec quelque bonne 
raison que l'on puisse expliquer en prose. 

Quant au fait que les poëtes ont parlé comme je viens de 
le dire, on en trouve la preuve dans Virgile, qui dit qua 



42 LA VIE NOUVELLE 

Junon, c'est-à-dire une divinité ennemie des Troyens, parla 
à Éole, le maître des vents, au premier livre de l'Enéide: 

Eole, namque tibi, etc. 

Puis le maître des vents répond : 

Tuus, ô regina, quid optes 
Eiplorare labor : mini jussa capessere fas est. 

Ce même poëte fait parler la chose inanimée aux choses 
animées, au second livre de l'Enéide: 

Dardauidae duri, etc. 

Dans Lucain, la chose animée parle à la chose inanimée : 

Multum, Roma, tamen debes civilibus armis. 

Dans Horace, l'homme parle à sa propre science comme 
à une autre personne. Ce sont non-seulement les paroles de 
ce poëte, mais il ne répète en quelque sorte que celles du 
bon Homère. Dans sa Poétique on trouve : 

Die mihi, Musa, virum, etc. 

Ovide prête à l'Amour le même langage qu'à un homme, 
dans son livre du Remède d'Amour : 

Bella mihi video, bella parantur, ait. 

Ces exemples pourront détruire les doutes de ceux que 
quelques passages de ce livre ont pu choquer. Et afin qu'au- 
cune personne illettrée et grossière ne s'autorise de ce que 
j'avance pour mal faire, j'ajouterai que ]es poètes ne s'expri- 
maient point ainsi sans raison, et que ceux des rimeurs qui 
parlent de la même manière ne doivent pas le faire sans 
que leursv<uoles renferment un se*is bien motivé. Car ce 
serait une grande honte pour celui qui, après avoir rimé 
certains sujets sous le vêtement de figures et de couleurs de 
rhétorique, interrogé et pressé, ne pourrait déshabiller ses 
paroles de manière à faire voir et comprendre le sens qui 
est dessous. Mon premier ami et moi, nous en connaissons 
quelques-uns de ceux qui riment ainsi comme des sots. 



LA VIE NOUVELLE. 43 

Cette noble Dame, dont il a été parlé précédemment, avait 
tellement excité la vénération de tout le monde, que, quand 
elle passait dans la rue, chacun courait pour la voir; ce qui 
me causait une joie ineffable. Et quand elle s'approchait de 
quelqu'un, celui-là se sentait le cœur rempli d'une telle 
modestie, qu'il n'osait ni lever les yeux ni répondre à son 
salut. Beaucoup de ceux qui ont fait cette expérience pour- 
raient rendre témoignage de ce fait à ceux qui ne le croient 
pas. Quant à elle, couronnée et vêtue de modestie, elle 
marchait, ne montrant aucun orgueil de ce qu'elle voyait 
et entendait. Quand elle était passée, les uns disaient : « Ce 
n'est point une femme, mais l'un des plus beaux anges du 
ciel; » d'autres : « Cette femme est une merveille; que le 
Seigneur, qui a fait une si belle œuvre, soit béni ! » 

Elle se montrait si pleine de noblesse et d'agréments, que 
ceux qui la regardaient concevaient en eux-mêmes un sen- 
timent si honnête et si suave, qu'il leur était impossible de 
l'exprimer par des paroles ; et personne ne pouvait la re- 
garder sans être obligé d'abord de soupirer. Ces effets, et 
d'autres plus admirables encore, étaient sans cesse produits 
par elle. En y pensant, et désirant reprendre le cours de 
ses louanges, je me proposai de dire des paroles par les- 
quelles je ferais comprendre les excellents et merveilleux 
effets de sa présence, afin que non-seulement les personnes 
qui pouvaient réellement savoir, mais ceux mêmes qui ne 
feraient qu'entendre parler, pussent prendre une idée de 
l'effet qu'elle produit. Alors je composai ce sonnet : 

« Ma Dame salue avec tant de dignité et de modestie, 
que la langue de ceux à qui elle adresse une salutation 
devient muette , et que leurs veux n'osent se lever vers 
elle. 

» Vêtue d'une modestie, d'une douceur ravissante, elle 
marche au milieu des louanges qu'on lui prodigue, et 
l'on dirait qu'elle est descendue du ciel pour donner aux 
hommes l'occasion de voir un prodige. 



44 LA VIE NOUVELLE. 

» Elle se montre si agréable à ceux qui la voient, qu'elle 
leur communique par ses veux une douceur qui pénètre 
leur cœur. Cette douceur, on ne peut en avoir une idée 
quand on ne l'a pas sentie; 

» Et l'on dirait que sur le visage de cette personne il 
voltige un esprit d'amour qui dit à l'àme : « Soupire *. » 

Ma Dame non-seulement devint l'objet des hommages et 
des louanges de tous, mais, de plus, beaucoup de Dames 
furent louées et honorées à cause d'elle. M'étant aperçu de 
cette circonstance , et voulant la faire connaître à ceux qui 
ne pouvaient en être témoins, je me proposai de l'exprimer 
en vers, et fis ce sonnet, qui dit comment le mérite de 
Béatrice opérait sur les autres Dames : 

« Qui aperçoit Béatrice au milieu des Dames voit com- 
plètement tout moyen de perfection (tout salut, le para- 
dis) ; et celles qui vont en sa compagnie doivent remer- 
cier Dieu de la faveur qui leur a été accordée. 

» Sa beauté produit un si salutaire effet , que , loin de 
faire naître la jalousie chez les autres Dames, au con- 
traire elle les fait marcher avec elle, vêtues de noblesse, 
d'amour et de foi. 

» Tout devient humble et modeste en sa présence ; et 
non-seidement sa beauté la rend agréable elle-même, 
mais cette beauté réfléchit encore sa vertu sui' les autres 
personnes. * 

» Enfin chacune de ses actions est empreinte d'une 
telle noblesse, que nul ne peut même rappeler cette 
Dame dans son souvenir, sans qu'il soupire doucement 
d'amour 2 . » 



1 Ce sonni't est si simple et si facile à comprendre après ce qui a e'té racocté 
avant, qu'il est inutile de le diviser. 

' Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis parmi quelles personnel 
cette Dame se montrait admirable ; dans la seconde, combien sa compagnie riail 



LA VIE NOUVELLE. 45- 

Un jour que je réfléchissais à ce que j'avais dit de ma 
Dame dans les deux sonnets précédents, comme il me vint 
en pensée que je n'avais pas exprimé ce qu'elle opérait en 
moi dans ce moment, je jugeai que je n'avais dit qu'impar- 
faitement, et me décidai à exprimer comment j'étais dis- 
posé à recevoir l'opération de sa vertu, et de quelle ma- 
nière sa vertu opérait en moi. Craignant donc qu'un sonnet 
ne fût trop court pour renfermer tout ce que je voulais dire, 
je commençai une chanson, dont voici le commencement : 

« Amour me tient depuis si longtemps , et m'a telle- 
ment accoutumé à sa puissance, que, quelque dur qu'il 
m'ait paru d'abord, maintenant il est doux à mon cœur. 
Aussi , quand il m'enlève le courage au point que mes 
esprits m'abandonnent et prennent la fuite, en ce mo- 
ment mon âme , frêle et débile , éprouve quelque chose 
de si doux, que mon visage pâlit. Alors Amour prend un. 
tel ascendant sur moi, qu'il fait que mes soupirs s'échap- 
Dent en parlant; et en sortant ils appellent ma Dame 
pour qu'elle me donne plus de béatitude. Cela nrarrive- 
partout où elle me regarde : 

Quomodo sedet sola civitas piena populo ? Facta est quasi 
vida a domina gentium 1 . » 

Comme je composais cette chanson, et lorsque je tennis 
nais la stance que l'on vient de lire, le Seigneur de cette 
très-noble Dame, c'est-à-dire le Seigneur de la justice 
(Dieu), l'appela à jouir de la gloire sous l'enseigne de la 

gracieuse ; dans la troisième, je parle des effets merveilleux qu'elle ope'rait sur le» 
autres. La seconde commence à : « Et celles qui vont en sa compagnie, etc.; » la 
troisième, à : « So beauté produit, etc. > Cette dernière partie se subdivise en> 
trois. Je dis : 1° ce qu'elle opérait dans les Dames, c'est-à-dire pour elles-mêmes ; 
'2° ce qu'elle opérait en elles pour les autres ; 3° comment elle opérait non-seule- 
ment dans les Dames, mais dans toute espèce de personnes, et non-seulement par 
sa présence, mais même lorsqu'on pensait à elle. La secondé subdivision commence 
à : « Tout devient humble, etc.; > la troisième, à : « Enfin chacune de ses ac- 
tions, etc. > 

1 « Comment cette ville si pleine de peuple est-elle maintenant si solitaire? L» 
maiiïwse des nations est devenue comme veuve. > Jérémie, Lamentations* ch. I. 



46 LA VIE NOUVELLE. 

reine bénie Vierge Marie, dont le nom fut toujours pro- 
noncé avec tant de respect par cette bienheureuse Béatrice. 

Bien qu'il serait peut-être à propos de parler ici de son 
trépas, j'?i trois raisons pour ne pas le faire maintenant : 
la premere, que cet événement n'est pas de mon sujet, 
comme on en peut juger par l' exorde de ce petit livre; la 
seconde, qu'en supposant même qu'il s'y rattachât, ma 
plume ne suffirait pas pour traiter convenablement une 
telle matière; la troisième, enfin, qu'en admettant l'un et 
l'autre cas, il ne convient pas que je traite ce sujet, puisque 
alors je me trouverais forcé de me louer moi-même, chose 
inconvenante et blâmable; aussi en laisserai-je le soin à un 
autre glossateur. 

Toutefois, comme le nombre neuf s'est présenté souvent 
dans ce que j'ai dit précédemment, et que l'on pourrait 
croire que cela est arrivé sans bonne raison ; qu'en outre 
ce nombre joue un rôle important dans la séparation (la 
mort) de cette personne, il est à propos d'en dire quelque 
chose ici, puisque cela semble se rattacher au sujet. C'est 
pourquoi je dirai d'abord comment le nombre neuf inter- 
vint dans l'accident de sa mort; puis je signalerai la raison 
pour laquelle ce nombre fut si favorable à cette Dame. 

Je dis donc que, selon l'usage d'Arabie 1 , l'âme si noble 
de cette Dame s'est séparée de son corps pendant la pre- 
mière heure du neuvième jour du mois, et, selon l'usage 
de Syrie , pendant le neuvième mois de l'année. Car en ce 
pays , sirim 2 , le premier mois , correspond à octobre chez 
nous ; et , selon notre usage , elle a quitté ce monde dans 
cette année de notre indiction, c'est-à-dire des années du 
Seigneur, dans laquelle le nombre parfait était compris neuf 
fois dans ce siècle. Elle fut donc du nombre des chrétiens 
du treizième siècle. 

Si l'on cherche pourquoi ce nombre (neuf) l'accompagne 
toujours si amicalement, en voici une raison probable : 
puisque, selon Ptolémée et les vérités chrétiennes, il y a 

1 D'Italie, selon une triante. 
' Titillili, variante. 



LA VIE NOUVELLE. 47 

neuf ciels qui se meuvent, et que, selon Fopinion commune 
des astrologues, ces neuf ciels transmettent ici-bas les com- 
binaisons harmoniques auxquelles ils sont soumis là-haut, 
ce nombre a été ami de Béatrice, pour faire comprendre 
que, quand elle fut engendrée, les neuf ciels mobiles se 
comportaient dans une parfaite harmonie. Voilà déjà une 
raison. Mais , en considérant la chose plus subtilement et 
selon l'infaillible vérité, ce nombre fut elle-même. En éta- 
blissant une comparaison, voici comme j'entends la chose : 
le nombre trois est la racine de celui de neuf, puisque sans 
l'aide d'un autre nombre et par lui-même il produit neuf; 
car il est évident que trois fois trois font neuf. Si donc le 
trois est par lui-même créateur de neuf, et que le grand 
opérateur des miracles est par lui-même trois, c'est-à-dire, 
Père, Fils et Saint-Esprit, lesquels sont trois et un tout à 
la fois , cette Dame fut toujours accompagnée du nombre 
neuf, pour donner à entendre qu'elle était un neuf, c'est- 
à-dire un miracle dont la racine est l'admirable Trinité. On 
pourrait sans doute établir cette vérité par des raisons plus 
subtiles encore ; mais celle que je viens de donner me plaît 
plus que toutes celles que j'entrevois encore '. 

Cependant, à peine cette Dame eut-elle été séparée de ce 
siècle, que la ville, dépouillée de tout ce qui faisait sa 
gloire, demeura comme veuve; et moi, pleurant dans cette 
ville désolée, j'écrivis et adressai aux princes de la terre 
quelque chose sur cette Dame, en commençant par ces 
mots du prophète Jérémie : « Quomodo sedet $ola civitas? » 
Et je répète cette citation, afin que l'on ne s'étonne pas de 
ce que, l'ayant donnée comme le commencement de la ma- 
tière nouvelle qui vient après, je n'ai pas poursuivi mon 
sujet. Je m'en excuserai en disant que mon intention en 
composant ce petit livre ayant été de n'écrire qu'en langue 
\ulgaire (italien), je n'ai pas dû donner ici ce que j'ai 
adressé aux princes de la terre, qui est écrit en latin. Et je 



1 Béatrice, lille de Folco Portinan, est morte le 9 juin 1290. Elle avait huit aa. 
et quelques mois en 1274, lorsque Dante en devint amoureux ; d'où il suit qu'elle 
est morte à l'îige de vingt-quatre aa? environ. [Note du traducteur.] 



48 LA VIE NOUVELLE. 

sais que mon premier ami , à qui j'écris , partage mon in- 
tention, qui est de composer seulement en langue vulgaire. 
Mais comme, après avoir longtemps pleuré, mes yeux ne 
pouvaient se soulager de leur tristesse, j'eus l'idée de faire 
passer une partie de leur douleur dans mes plaintes par- 
lées, et de composer une chanson dans laquelle, tout en 
pleurant, je pusse raisonner de celle par qui ma grande 
douleur était devenue destructrice de mon âme, et je com- 
mençai ainsi * : 

« Les chagrins du cœur ont fait éprouver une telle 
douleur aux yeux en pleurant, que désormais ils sont 
vaincus; et si je veux soulager maintenant le chagrin 
qui me mène peu à peu vers la mort, je ne puis plus le 
faire qu'en exhalant des paroles pleines de plainte. Et 
comme je me souviens, ô nobies Dames! que je parlais 
volontiers de Béatrice avec vous lorsqu'elle vivait, je ne 
veux m'adresser à qui que ce soit, excepté aux Dames 
qui ont le cœur noble et tendre, et je dirai en pleurant 
qu'elle s'en est allée subitement au ciel, et a laissé Amour 
triste avec moi. 

» Béatrice est allée au haut du ciel, dans le royaume 

1 AGn que cette chanson reste plus complètement veuve, quand on aura achevé 
de la lire, j'en désignerai les divisions avant de récrire; et dorénavant j'en userai 
ainsi. Je dis donc que cette plaintive chanson a trois parties. La première forme 
l'cxorde ; dans la seconde, je parle d'Elle ; dans la troisième, je parle tendrement 
à la chanson. La seconde commence à : « Je dirai en pleurant, etc.; > la troi- 
sième, à : « O ma triste chanson, etc. > La première se subdivise en trois : 1° je 
dis pourquoi je commence à parler ; 2" à qui je veux parler ; 3° de qui je veux 
parler. La seconde commence à : « Et comme je me souviens, etc.; > la troisième, 
à : « Elle a traversé, etc.; 2 puis, quand je m'écrie : Béatrice s'en est allée, je parle 
d'Elle ; et à ce sujet je fais deux parties. D'abord je dis la raison pour laquelle Elle 
a été enlevée, puis je dis comment les autres pleurent sa perte, et là commença 
cette partie : < Pleine de grâce, etc. > , 

Cette dernière partie se subdivise encore en trois, disant dans la première c«ux 
qui ne la pleurent pas ; dans la seconde, ceux qui la pleurent ; et enDn, dans la 
troisième, je parle de la condition où je me trouve. La seconde commence à : 
« Tandis qu'au contraire, etc.; » la troisième, à : « Les soupirs me {ont, etc. > 
Puis, quand je dis : O ma triste chanson, je m'adresse à ma chanson, lui dési- 
gnant les Dames vers lesquelles elle doit aller et s'arrêter. 



LA VIE NOUVELLE. 49 

où les anges jouissent de la paix; elle est avec eux, et 
elle est séparée de vous, ô Dames ! Ce n'est l'excès ni du 
froid ni du chaud (maladies) qui nous l'a enlevée, comme 
il arrive de toutes les autres ; ce sont sa bonté et sa mo- 
destie insignes qui nous l'ont fait perdre. Elle a traversé 
les cieux en laissant éclater tant de mérite, que le Maître 
éternel, émerveillé, a éprouvé un doux désir d'appeler 
une si belle âme , et il l'a fait monter d'ici-bas jusqu'à 
lui, reconnaissant que cette triste vie n'était pas digne 
d'une chose si belle. 

» Pleine de grâce , cette âme noble s'est séparée de sa 
belle personne, et, glorieuse, a été habiter un lieu digne 
d'elle. Celui qui en en parlant ne pleure pas a un cœur 
de pierre, si méchant et si bas, qu'aucun esprit bien- 
veillant n'y peut pénétrer. Quelque élevée que soit l'in- 
telligence de ceux qui ont un cœur bas, jamais ceux-là 
ne peuvent imaginer quelque chose à propos d'elle ; aussi 
ne se sentent-ils jamais disposés à pleurer; tandis qu'au 
contraire, la tristesse, l'envie de pleurer et de mourir de 
chagrin, s'emparent de tous ceux qui, ne fût-ce que par 
la pensée, se sont rendu raison de ce qu'elle a été sur là 
terre, et comment elle en a été enlevée. 

» Les soupirs me font éprouver des angoisses quand 
la réflexion reproduit dans ma pensée grave le souvenir 
de celle qui a déchiré mon cœur. Très-souvent , en por- 
tant mes idées sur la mort , j'éprouve un désir si doux 
de l'obtenir, que mon visage change entièrement de cou- 
leur; et quand ces imaginations se sont emparées de moi, 
j'éprouve tant de douleurs de tous côtés, qu'elles me font 
revenir à moi, que la honte me fait fuir la foule, et qu'en- 
suite seul, pleurant, j'appelle Béatrice, et dis : « Tu es 
donc morte! » et pendant que je l'appelle, je me sens 
mieux. 

» Pleurer et soupirer me serre tellement le cœur par- 
tout où je me trouve seul, que celui qui pourrait m'en- 

5 



50 LA VIE NOUVELLÇ. 

tendre en serait touché; et telle a été ma vie depuis que 
ma Dame est allée dans le siècle nouveau, que personne 
ne pourrait en donner une idée ; moi-même, ô Dames ! 
quand je le voudrais, je ne pourrais vous dire quel je 
suis, tant la vie amère me fait souffrir ; cette Aie si dé- 
couragée, qu'il me semble que tout homme, à l'aspect de 
mon visage pâle, me dit : « Je t'abandonne. » Mais, quel 
que je puisse être, ma Dame le voit, et j'espère encore 
quelque récompense de sa part. ' 

» ma triste chanson! va maintenant tout en pleurs 
retrouver les Dames et les Demoiselles à qui tes sœurs 
avaient coutume de porter la joie; et toi, fille de la dou- 
leur inconsolable., va les retrouver et reste avec elles ! » 

Lorsque j'eus composé cette chanson, il vint vers moi une 
personne qui, selon les degrés de l'amitié, était mon ami 
immédiatement après le premier. C'était le plus proche pa- 
rent de cette glorieuse Dame ; et, après quelque peu de con- 
versation, il me pria de lui composer quelque chose pour 
une Dame qui était morte, parlant avec ambiguïté, dans 
l'intention de faire croire qu'il s'agissait d'une autre Dame 
qui était morte aussi depuis peu de temps. Mais, m'étant 
aperçu qu'il s'agissait de cette bienheureuse Béatrice, je 
promis de faire ce qu'il me demandait. Je résolus donc d'é- 
crire un sonnet dans lequel j'exprimerais des plaintes, et 
de le donner à cet ami , aûn qu'il semblât avoir été com- 
posé pour lui. J'achevai celui qui commence ainsi i : 

nobles cœurs ! venez entendre mes soupirs, la 
piété le demande; mes soupirs inconsolables qui s'échap- 
pent heureusement de mon sein, sans quoi je mourrais 
de douleur. 

» Car mes yeux fatigués refusent plus souvent que Je 

1 Ce sonnet a deux partie;. Dans la première, j'appelle les fidèles d Amour pont 
qu'il» ontendent le récit de ma triste condition. La seconde coitimene*, i : < Que 
t'échappent, etc. > 



LA VIE NOUVELLE. 51 

ne voudrais de ptaffer, lorsque j'ai besoin de soulager 
mon cœur 

» Vous entendrez la voix de mes soupirs appeler sou- 
vent ma noble Dame qui est allée dans un siècle digne 
de ses vertus, 

» Et mépriser la vie par celui dont l'âme triste est 
abandonnée de celle qui faisait son bonheur. » 

Apr 3s avoir achevé ce sonnet, et en repensant à ce qu'était 
la personne au nom de qui je l'avais composé, je m'aperçus 
que le service que je rendais était bien pauvre et bien mes- 
quin, eu égard à un ami qui touchait de si près à cette glo- 
rieuse Dame; c'est pourquoi, avant de le lui donner, je fis 
deux stances d'une chanson, l'une en effet pour l'ami, et 
l'autre pour moi, quoique, aux yeux de celui qui n'y regarde 
pas de près, toutes deux semblent faites pour une seule per- 
sonne. Mais pour celui qui les lira avec pénétration, il verra 
bien que ce sont deux personnes différentes qui parlent ; 
car l'une ne l'appelle pas sa Dame, tandis que l'autre le 
fait ainsi. Je lui donnai cette ehanson avec le sonnet, en 
lui disant que c'était pour lui seul que je les avais com- 
posés *. 

« Toutes les fois que, malheureux, je me rappelle que 
je ne dois plus jamais revoir la Dame que je regrette 
tant, cette pensée affreuse rassemble tant de douleurs 
dans mon sein, que je dis : « mon âme! que ne t'en 
vas-tu ! car les peines que tu aUras à supporter dans ce 
monde qui te pèse déjà tant me rendent tout pensif de 
frayeur. » Aussi j'appelle la Mort comme mon plus doux 
repos, lui disant avec l'accent de l'envie que fait naître 
en moi le sort de ceux qui meurent : « Mort ! viens à 
moi ! » 



1 La chanson commence à : * Toutes les fois que, etc., » et a deux pavties. Dans 
la première, mon ami, parent de Béatrice, se lamente; dans la seccmJc, je me la- 
mente, c'est-à-dire à l'autre sUuce qui commence à : € Et il se (orme de tous, etc.; » 



52 LA VIE NOUILLE. 

» Et il se forme de tous mes soupirs un son doulou- 
reux qui va sans cesse demandant la mort. C'est vers elle 
que se tournèrent tous mes désirs, quand ma Dame devint 
la proie de sa cruauté', parce que l'agrément de la beauté 
de ma Dame, en se retirant d'entre nous, est devenu une 
beauté grande, spirituelle, qui se répand dans le ciel 
comme une lumière d'Amour qui salue les anges, et 
ravit en admiration leur haute intelligence, tant elle est 
noble. » 

Le jour où s'accomplissait l'année depuis laquelle cette 
Dame avait été mise au nombre des citoyens de la vie éter- 
nelle, j'étais assis dans un lieu où, tout en pensant à elle, 
je dessinais un ange sur certaines tablettes. Et pendant que 
je dessinais, je tournai les yeux et aperçus près de moi des 
hommes auxquels il était convenable de faire honneur. Et 
ils regardaient ce que je faisais. D'après ce qui m'a été dit 
ensuite, ils étaient là depuis quelque temps, avant que je 
m'en fusse aperçu. En les voyant, je me levai, et, les saluant, 
je leur dis : « Une autre était tout à l'heure avec moi. » Ces 
hommes s'étant retirés, je repris mon travail, le dessin des 
anges, et, tout en m'y livrant, l'idée me vint de dire des 
paroles en rimes pour l'anniversaire de la mort de ma 
Dame, et d'écrire à ceux qui étaient venus auprès de moi. 
Alors je fis ce sonnet, dont les premiers mots sont : La 
noble Dame, et qui a deux commencements '; 



ea sorte que dans cette chanson il semble que deux personnes se lamentent, l'une 
comme frère, l'autre comme serviteur. 

* Je diviserai ce sonnet selon l'un et l'autre commencement. Selon le premier, 
il a trois parties. Dans la première, je dis que cette Dame était déjà dans ma mé- 
moire ; dans la seconde, ce qu'Amour me faisait à cause de cela ; dans la troi- 
sième, je parle des eiïets d'Amour. La seconde commence à : < Amour qui la sen- 
tait, etc.; > la troisième, à : < Pleurant, ces soupirs, etc. > Cette dernière se sub- 
divise en deux. Dans l'une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant ; dans 
l'autre, je dis, comme quelques-uns disent, des paroles dillérentes de celles des 
autres. La seconde commence à : « Hais ceux qui, etc. > La division pour le se- 
cond commencement se fait de la même manière, si ce n'est que dans a première 
partie je désigne le moment où cette dame était ainsi venue à ma pensée, ce que 
je ne dis pas dans l'autre. 



LA VIE NOUVELLE. 53 

PREMIER COMMENCEMENT. 

« La noble Dame qui, à cause de ses mérites, a été 
placée par le très-haut Seigneur dans le ciel de la mo- 
destie où est Marie, était venue dans ma pensée. » 

SECOND COMMENCEMENT. 

« Cette noble Dame qu'Amour pleure, était venue dans 
ma pensée au moment où la puissance de sa vertu vous 
poussa à regarder ce que je faisais. 

» Amour, qui la sentait dans ma mémoire, s'était ré- 
veillé dans mon cœur fatigué, et disait aux soupirs: 
« Sortez ; » c'est pourquoi, tristes, ils se pressaient pour 
s'échapper. 

» Pleurant, ces soupirs sortaient de mon sein avec un 
son qui conduit ordinairement les larmes aux yeux 
tristes. 

» Mais ceux qui s'échappaient avec le plus de peine 
arrivaient en disant : « noble intelligence! ce jour 
complète l'année dans laquelle tu es montée au ciel. » 

Quelque temps après, comme j'étais en un lieu où je 
réfléchissais au temps passé, je me sentais accablé par de 
si douloureux souvenirs, que mon visage trahissait les sen- 
timents terribles dont j'étais agité» M'étant aperçu de ce 
trouble, je levai les yeux pour voir si quelqu'un ne me re- 
gardait pas, et j'aperçus une noble et jeune Dame fort belle, 
qui du haut d'une fenêtié observait mes traits avec tant de 
compassion, qu'il semblait que la pitié tout entière fût en 
elle. Comma il arrive aux malheureux d'être prompts à 
pleurer quand les autres semblent s'intéresser à leur sort, 
alors je sentis que mes yeux voulaient se mouiller de 
larmes 3 mais, honteux de laisser voir mon triste état, je me 
dérobai aux regards de la noble Dame, et je disais en moi- 
même : « Il n'est pas possible qu'avec cette Dame compa- 

5. 



54 LA VIE NOUVELLE. 

tissante il ne se trouve pas le plus noble amour. » C'est pour- 
quoi je résolus de faire un sonnet pour le lui adresser, et où 
je raconterais tout ce que je viens de dire. Le voici * : 

« Mes yeux ont vu quelle compassion s'est manifes- 
tée sur votre figure, quand vous observiez l'air et les 
habitudes que la douleur me fait prendre si souvent. 

» Alors je me suis aperçu que vous étiez occupée du 
triste état de ma vie ténébreuse, et la peur me vint de 
laisser voir rabaissement où je suis tombé. 

» Je me suis dérobé à vos regards, sentant que les 
larmes allaient surgir de mon cœur troublé par votre 
présence. 

» Puis je disais : « Cet amour qui me fait aller ainsi 
pleurant est certainement avec cette Dame. » 

Il arriva que partout où cette Dame me voyait, son ex- 
pression devenait compatissante, et sa figure d'une couleur 
pâle, presque comme celle d'Amour; ce qui fut cause que 
plusieurs fois cela me fit souvenir de ma très-noble Dame, 
qui se montrait à moi avec une couleur semblable. Et sou- 
vent, ne pouvant pleurer ni me débarrasser de mon cha- 
grin, j'allais pour voir cette Dame compatissante dont la 
vue semblait tirer les larmes de mes yeux. A ce sujet il 
me vint encore la volonté de dire des paroles en m'adres- 
sant à elle, et je fis ce sonnet 8 : 

« Couleur d'amour et expression de pitié ne se sont 
jamais peintes plus admirablement sur le visage d'une 
Dame attentive à des plaintes douloureuses, 

» Que sur le vôtre, lorsque vous voyez mon visage em- 
preint de douleur. L'effet en est si pénétrant, que, par 

1 Ce sonnet est si clair, que je n'en donnerai pas les divisions. 

* Ainsi auc le précédent, si simple, celui-ci n'a pas besoin d'èlrc divisé. 



LA VIE NOUVELLE. 55 

votre. présence, il me vient à l'esprit une chose qui me 
fait craindre que mon cœur ne se déchire. 

» Je ne puis rinpêcher mes yeux presque éteints de 
vous regarder souvent, à cause du besoin quils éprouvent 
de pleiôr; 

» Et vous, vous avez tellement augmenté ce désir, 
qu'ils se sont consumés tout à fait en désirant ; mais ils 
ne savent pas pleurer devant vous. » 

Par la vue de cette Dame, j'en arrivai à ce point que mes 
■yeux commencèrent à prendre trop de plaisir à la voir. 
J'en éprouvai du chagrin; je condamnai ma faiblesse, et 
plusieurs fois même je blasphémai (je maudis) la vanité de 
mes yeux. Je leur disais au fond de ma pensée : « Vous 
aviez coutume de faire pleurer ceux qui voyaient votre 
triste état ; et maintenant il semble que vous vouliez l'ou- 
blier à cause de cette Dame qui vous regarde, mais qui 
vous regarde seulement parce que la glorieuse Dame que 
vous avez l'habitude de pleurer lui pèse. Tenez bon autant 
que vous pouvez, parce que je vous rappellerai souvent ma 
Danie, yeux maudits dont les larmes ne devraient jamais 
avoir cessé de couler, si ce n'est après votre mort. » Et 
après avoir ainsi parlé à mes yeux en dedans de moi-même, 
des soupirs longs et douloureux vinrent m'assaillir. Et afin 
que chacun, outre le malheureux qui avait éprouvé cette 
bataille intérieure, en eût connaissance, je pris la résolu- 
tion de faire un sonnet qui comprît tout cet horrible conflit. 
Je dis donc ce qui suit - : 

« mes yeux ! les pleurs amers que vous avez versés 



1 Ce sonnet a deux parties. Dans la première, je m'adresse à mes yeux, comme 
si c'était mon cœur qui parlât. Dans la seconde, j'exprime quelques doutes, de* 
mandant qui ou quelle chose parle. Cette partie commence à : « Ainsi dit mon 
coeur, etc. » \ 

Ce sonnet pourrait admettre encore plusieurs divisions ; mais elles sont inutiles, 
à cause de l'explication qui précède. 



56 LA VIE NOUVELLE. 

pendant si longtemps faisaient pleurer les personnes 
compatissantes, comme vous l'avez vu. 

» Maintenant, il me paraît que vou* l'oublieriez, si, de 
mon côté, j'étais assez lâche pour ne pas vous distraire 
de cet oubli par tous les moyens, en rappelant à votre 
mémoire celle que vous pleuriez. 

» Je ne puie m'empêcher de réfléchir sur votre vanité; 
et je m'en étonne au point de craindre beaucoup une 
Dame qui vous regarde. 

» A moins que vous ne soyez morts, vous ne devriez 
jamais oublier votre Dame qui est morte. Ainsi dit mon 
cœur, et il soupire. » 

La vue de cette Dame produisit un tel changement en 
moi, que souvent je pensais à elle comme à une personne 
qui me plaisait trop; et je pensais d'elle ainsi : Cette Dame 
est noble, belle, jeune et sage, et elle est apparue, peut-être 
par la volonté d'Amour, pour donner quelque repos à ma 
vie. Et souvent je pensais plus amoureusement, tellement 
que le cœur consentait avec le raisonnement que je faisais; 
mais quand nous étions d'accord, comme si j'eusse été mû 
par la raison, je pensais et disais en moi-même : « Ah ! 
quel penser est celui qui prétend me consoler d'une ma- 
nière si basse, et ne me laisse presque pas d'autre idée 
dans l'esprit ? » Et puis une autre réflexion se présentait 
tout à coup, qui disait : « Maintenant que tu es plongé dans 
un si grand chagrin d'Amour, pourquoi ne chercherais-tu 
pas à échapper à tant d'amertumes? Tu vois bien que c'est 
un souffle d'Amour qui te vient d'une part agréable, des 
yeux de la Dame qui s'est montrée si compatissante envers 
toi. » Après avoir longtemps combattu ainsi en dedans de 
moi-même, je voulus encore écrire quelques paroles; et 
comme dans la bataille des pensées, celles qui militaient 
pour la Dame étaient victorieuses, il me parut convenable 
de m'adrcsser à elle, et je fis ce sonnet : 



LA VIE NOUVELLE. 57 

« Noble pensée 1 qui parle de vous vient souvent de- 
meurer avec moi, et elle raisonne si doucement d'amour, 
qu'elle fait consentir le cœur avec elle. 

» Alors l'Ame dit au Cœur : « Qui est celui qui vient 
pour consoler notre esprit? Sa vertu est si puissante, 
qu'elle ne laisse aucune autre idée s'arrêter en nous. » 

» Le Cœur répond : « Ame pensive ! c'est un nouveau 
petit esprit d'Amour qui apporte devant moi ses désirs. 

» Et sa vie ainsi que sa puissance viennent des yeux 
de cette personne compatissante qui se troublait à la vue 
de nos douleurs, » 

Un jour, vers l'heure de None, il s'éleva en moi, contre 
cet adversaire de la Raison, une imagination puissante. Je 
crus voir cette glorieuse Béatrice, vêtue de rouge comme 
anciennement, jeune et à l'âge où je la vis la première 
fois. Alors mes pensées se reportèrent sur elle, et, en rap- 
pelant son souvenir d'après l'ordre des temps, mon cœur 
commença à se repentir douloureusement du désir auquel 
il s'était lâchement laissé aller pendant quelques jours, au 
mépris de la constance que lui conseillait la raison. Dès 
que le coupable désir fut chassé, toutes mes pensées se 
reportèrent vers leur très-noble Béatrice ; et à compter de 

1 J'ai dit noble pensée, parce que je m'adresse à une Dame noble, car d'ailleurs 
cette pensée était basse. Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, selon 
que la nature do mes pensées était différente. J'appelle l'une, Cœur; c'est le désir, 
l'appétit; j'appelle l'autre, Ame, c'est la raison ; et je dis comment l'un parle avec 
l'autre. Et quant à la convenance d'appeler l'appétit, cœur, et la raison, âme, elle 
est manifeste à ceux à qui il me plaît que cela soit manifeste et clair. Il est vrai 
que, dans le sonnet qui précède, j'oppose la partie du cœur à celle des yeux, ce 
qui paraît contrarier ce que je dis à présent ; c'est pourquoi je dis que par l'appétit 
j'entends le cœur, parce que j'avais un désir encore plus vif de me souvenir de ma 
très-noble Dame, que de voir l'autre Dame, quoique j'en eusse quelque appétit, 
bien que léger. D'où il suit qu'une proposition n'est pas contraire à l'autre. Ce 
sonnet a trois parties. Dans la première, je commence par dire à cette Dame com- 
ment mon désir se tourne tout entier vers elle ; dans la seconde, je dis comment 
l'àme, c'est-à-dire la raison, parle au cœur, c'est-à-dire l'appétit ; dans la troi- 
sième, je dis comment celui-ci répond. La seconde commence à : « L'Ame dit, etc.; » 
la troisième, à : « Le Cœur répond, etc. > 



58 LA VIE NOUVELLE. 

ce moment, lorsque je m'occupais d'elle, mon cœur était 
tellement pénétré de honte, que je manifestais fort sou- 
vent cette disposition par mes soupirs, qui, en sortant, 
semblaient dire ce qui s'agitait en dedans de moi-même, 
c'est-à-dire le nom de cette noble personne, et comment 
elle s'est séparée de nous. Et bien souvent il arrivait que 
chaque pensée contenait tant de douleur que j'oubliais ma 
pensée même et ne savais plus où j'étais. Cette recrudes- 
cence de soupirs augmenta tellement mes solennelles la- 
mentations, que mes yeux semblaient être deux choses qui 
ne désirassent faire que pleurer; d'où il résultait très-sou- 
vent qu'en continuant ainsi de verser des larmes, ils étaient 
entourés d'une couleur de pourpre, comme on le voit à ceux 
qui éprouvent de vives souffrances. En recevant cette juste 
récompense de leur vanité, mes yeux, depuis ce moment, 
ne purent plus se fixer sur une personne qui les regardait, 
et n'y puisèrent plus d'idée semblable à celle que j'avais 
eue. Désirant donc que ce coupable désir, cette orgueilleuse 
tentation, parussent détruits au point que les vers que 
j'avais composés précédemment ne pussent faire naître au- 
cun doute, je résolus d'écrire un sonnet qui exprimât cette 
disposition de mon esprit, et je dis : 

« Hélas M par la force des nombreux soupirs qui nais- 
sent des pensées contenues dans mon cœur, les yeux 
sont vaincus et n'osent plus s'exposer au regard de per- 
sonne. 

» Ils paraissent être devenus deux désirs de pleurer 
et de témoigner de la douleur. Et souvent ils versent 
tant de larmes, qu'Amour les entoure de la couronne 
des martyrs, 

» Ces pensées, ces soupirs que j'exhale, deviennent 
si douloureux dans le cœur, qu'Amour s'y évanouit en se 
plaignant ; 

1 Je dis hilas ! parce que j'e'tais honteux de co <|ue mes yeux m'avaient fait 
cominci tir une cireur. Je ne divise noiut ce sonnet, dont le sujet est très-clair. 



LA VIE NOUVELLE. 59 

» Parce que ces douloureux (les pensées et les soupirs) 
ont écrit en eux le nom de ma Dame et beaucoup de pa- 
roles relatives à sa mort. » 

Après ce chagrin ( c'était au moment où la foule va pour 
voir l'image sainte que Jésus-Christ nous a laissée de sa 
Delle figure, que regarde glorieusement ma Dame ), il ar- 
riva que quelques pèlerins passaient par la rue située pres- 
que au milieu de la ville où naquit, vécut et mourut la 
très-noble Dame. Et à ce qu'il me parut, ces pèlerins mar- 
chaient tout pensifs. En les observant, je dis en moi- 
même : « Ces pèlerins, selon toute apparence, viennent de 
bien loin d'ici; ils n'ont sans doute jamais entendu parler 
de cette Damé; ils ne savent rien de ce qui la touche, et 
leurs pensées, au contraire, sont portées sur tout autre 
chose que ce qui se passe ici. Peut-être pensent-ils à leurs 
amis que nous nous ne connaissons pas. S'ils étaient 
voisins de ce pays, ajoutais-je, le trouble et l'émotion se 
peindraient sur leur figure en passant au milieu de cette 
ville affligée. Oh! si je pouvais les entretenir un instant, 
je les ferais pleurer avant qu'ils sortissent de cette ville, 
car je dirais des paroles qui arracheraient des larmes à 
quiconque les entendrait. Après ces réflexions, et quand les 
pèlerins furent déjà loin de ma vue, je résolus de faire un 
sonnet où j'exprimerais ce que j'avais dit en moi-même ; 
et, afin qu'il parût plus touchant, je supposai que j'avais 
adressé la parole aux pèlerins. Je dis donc : 

« Ah ! pèlerins l , qui marchez pensifs en vous occu- 

1 J'ai dit pèlerins dans la plus large acception de ce mot, car pèlerins peut 
s'entendre dans ira sens général ou restreint. Dans le sens générai, en ce que est 
pèlerin quiconque est hors de sa patrie ; dans le sens particulier, on n'entend par 
pè'.erin que celui qui va à l'église de Saint-Jacques de Compostelle^ou qui en re- 
vient. Car il faut que l'on sache que l'on désigne de trois manières différentes les 
^ens qui vont au service de Dieu. On les appelle Palmiers quand ils vont outre mer, 
d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle Pèlerins quand ils vont en 
Galice, parce que saint Jacques est celui de tous les apôtres qui a été le plus loin 
de sou pays. EnGn on appelle Boméens ceux qui vont à Rome. Ce sonnet n'a pas 
besoin d'être divisé, parce que le sujet en est parfaitement clair. 



60 LA VIE NOUVELLE. 

pant peut-être de choses étrangères à ce qui vous entoure, 
venez-vous de si lointain pays, comme votre apparence 
• l'indique, 

» Que vous ne sentiez pas vos larmes couler en tra- 
versant au milieu de cette triste cité, comme des per- 
sonnes qui ne comprennent rien à ce qu'elle a éprouvé 
de douloureux ? 

» Si vous vous arrêtez ici de vous-mêmes ou pour 
m'écouter, le cœur, asile des soupirs, me dit que certai- 
nement vous ne sortirez pas de cette ville sans avoir 
pleuré. 

» Cette cité a perdu sa Béatrice, et les paroles que 
l'on peut dire de cette Dame ont la vertu de faire pleu- 
rer ceux qui les entendent. » 

Deux Dames nobles envoyèrent ensuite vers moi pour 
me prier de leur faire tenir de ces paroles rimées; et, en 
réfléchissant à leur noblesse, je me proposai de les leur 
adresser et de faire une chose nouvelle, afin de répondre 
de la manière la plus honorable à leur demande. Je fis 
donc un sonnet qui fait connaître mon état, et je le leur 
envoyai accompagné d'un autre qui commence par : 
cœurs élevés, venez entendre mes soupirs , etc. Quant au 
dernier que je fis, le voici l : 

1 Ce sonnet a en lui cinq parties. Dans la première, je dis où va ma pensée, la 
désignant par le nom de l'un de ses effets ; dans la seconde, je dis pourquoi elle va 
en haut, et qui l'y fait aller ; dans la troisième, je dis ce qu'elle vit, c'est-à-dire une 
Dame honorée là-haut. Et alors je l'appelle pensée-pèlerine, parce que spirituel- 
lement elle va là-haut comme pèlerin, et hors de la portée de la vue humaine ; dans 
Ja quatrième, comme ma pensée voit cette Dame, c'est-à-dire dans de telles condi- 
tions, que mon intelligence ne le peut comprendre, car notre intelligence est, à 
l'égard de cas âmes bienheureuses, comme notre faible vue est à l'égard du soleil : 
c'est ce que dit le philosophe (Aristote) dans le second livre de la métaphysique ; 
dans la cinquième, je dis que, bien que je ne puisse voir là jusqu'où la pensée m'at- 
tire (je veux dire l'admirable mérite de ma Dame), j'entends au moins cela, que 
telle est la pensée de ma Dame, puisque j'entends souvent son nom dans ma pensée. 
Et, à la fin de celte cinquième partie, je dis : Mes chères Dames, pour faire com- 
prendi e que ce sont des Dames à qui je m'adresse. La seconde partie commence à i 



LA VIE NOUVELLE. 61 

«t Au delà de la sphère qui tourne plus largement, s'é- 
lance le soupir sortant de mon cœur ; c'est la nom elle 
intelligence qu'Amour en pleurs met en lui et qui le fait 
monter si haut. 

» Arrivé là où Amour le désire, il (le soupir) voit une 
Dame entourée d'honneurs, et dont l'éclat est si resplen- 
dissant, qu'à l'aide de tant de lumières l'esprit pèlerin la 
contemple et l'admire. 

» Il la voit telle que, quand il m'en rapporte des nou- 
velles, je ne le comprends pas; car il parle à mon cœur 
désireux de l'entendre un langage que ne saisit pas mon 
intelligence. 

» Je sais cependant qu'il parle de cette noble personne, 
puisqu'il rappelle souvent le nom de Béatrice, de telle 
façon, mes Dames, que ceci, je l'entends très-bien. » 

Après avoir terminé ce sonnet, j'eus une vision extraor- 
dinaire pendant laquelle je fus témoin de choses qui me 
firent prendre la ferme résolution de ne plus rien dire de 
cette Bienheureuse jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait 
dignement d'elle. Et, pour en venir là, j'étudie autant 
que je peux, comme elle le sait très-bien. Aussi, dans le 
cas où il plairait à Celui par qui toutes choses existent que 
ma vie se prolongeât, j'espère dire d'elle ce qui n'a jamais 
encore été dit d'aucune autre; et ensuite qu'il plaise à Celui 
qui est le seigneur de la courtoisie que mon âme puisse 
aller voir la gloire de la Dame, c'est-à-dire la bienheureuse 
Béatrice, qui regarde glorieusement en face Celui qui est 
per omnia sœcula benedictus. Laus Deo. 

« Cent la nouvelle intelligence, etc.; » la troisième, à : « Arrivé là,' etc. ; « la qua- 
trième, à : < Je sais cependant, etc. > On pourrait Taire encore d'autres divisioni, 
«nais cela serait superflu. 



OBSERVATIONS 

SUR LA VIE NOUVELLE. 



Malgré de nombreuses répétitions que le plus mince écrivain de 
nos jours éviterait au lecteur, et bien que certaines digressions pé- 
dantesques et une glose courante donnent aujourd'hui un carac- 
tère étrange à la Vie nouvelle, je serais fort étonné si cette com- 
position brillante de beautés poétiques, et qui présente de l'intérêt 
dans ce sens même que le drame en est touchant, n'avait pas vi- 
vement sollicité l'attention de ceux qui viennent d'en terminer la 
lecture. 

A bien considérer ce livre, c'est un roman sous la forme de mé- 
moires, de confessions même, dans lequel l'auteur, après avoir 
exprimé ses sensations avec énergie, prend un soin particulier pour 
en rechercher la cause et en analyser les effets. En un mot, la Vit 
nouvelle est le type du roman moderne, le modèle de ce genre de 
composition où, le sentiment de l'amour étant donné comme sujet 
principal, l'auteur s'observe et se décrit lui-même aussi minutieu- 
sement que s'il parlait d'un autre, ou qu'il fût question d'un sen- 
timent qui lui est étranger. 

Cette forme n'a point été trouvée par Dante, puisqu'elle fut mise 
assez fréquemment en usage par les prophètes hébreux, et que 
Boëcc, dans sa Consolation de la philosophie, ainsi que saint Au- 
gustin dans ses Confessions, l'avaient déjà employée. Mais il est 
évident que le poëîe florentin l'a singulièrement modifiée, qu'il lui 
a même donné un caractère tout nouveau, en l'appliquant à un 
sujet d'amour. La littérature italienne, à laquelle on a reproché 
parfois de n'avoir pas produit de romans, possède cependant deux 
modes de compositions qu'il serait injuste de ne pas classer dans 



Un.,cKVAT10ISS SUR LA VIE NOUVELLE. 63 

cette catégorie. Ce sont les Nouvelles, narrations vives, passionnées, 
mais privées, il est vrai, de développements, et où l'on n'introduit 
jamais l'analyse des sentiments; puis la Vie nouvelle, et tous les ou- 
vrages auxquels elle a servi de point de départ et de modèle. 

Personne n'ignore que les Nouvelles, et les bonnes même, soni 
assez nombreuses; mais un fait littéraire peu connu, si ce n'est 
pas la première fois qu'il est signalé ici, c'est l'influence qu'a 
exercée la Vie nouvelle de Dante sur les écrivains et les poètes qui 
lui ont succédé, ainsi que le nombre et l'importance des imita- 
tions plus ou moins heureuses et plus ou moins fidèles qui ont été 
faites de ce livre singulier. Les curieux qui voudront, par exem- 
ple, se donner le plaisir d'entremêler la lecture des poésies ita- 
liennes de Pétrarque à celle du livre qu'il a composé en latin (De 
conîemplu vita) et qu'il a appelé son secret, reconnaîtront qu'à l'imi- 
tation de Dante, Pétrarque a fait aussi le commentaire de ses poé- 
sies et l'analyse des sentiments les plus profonds et les plus déli- 
cats de son cœur. Toutefois Pétrarque est un esprit si élevé, il est 
si puissant par lui-même, que cette imitation, bien que réelle, 
pourrait échapper au lecteur, si on ne retrouvait pas dans un bon 
nombre des écrits en prose de cet auteur l'analyse des sentiments 
d'amour, ce qui est proprement l'invention dantesque que je si- 
gnale en ce moment. 

Mais où l'imitation est flagrante, c'est dans le recueil des poésies 
de Laurent des Médicis, dit le Magnifique ', suite de sonnets amou- 
reux précédés et suivis de narrations et de commentaires en prose, 
dans lesquels, comme Dante dans la Vie nouvelle, Laurent indique 
l'occasion qui luì a fait composer ses vers et le sens dans lequel 
on doit les interpréter. Dans cet autre petit roman, non-seulement 
le premier magistrat de Florence suit 1-e développement de sa 
chaste passion avec la même minutie et les mêmes raffinements 
que le grand poëte; mais il va jusqu'à se conformer à l'allure de 
1« phrase et au choix des expressions familières à Alighieri. Les 
centons tirés de la Vie nouvelle ne sont pas rares dans la prose de 
Médicis, qui du reste se fait pardonner ces petits larcins par l'élé- 
gance de son style, et même par le tour original qu'il a su donner 
à cette imitation spirituelle, monument curieux d'archaïsme. 

La Vie nouvelle, les sonnets avec commentaires de Pétrarque et 
de Laurent des Médicis, ayant eu une grande vogue pendant deux 
siècles, les esprits s'accoutumèrent à ce genre de lecture; et, 

' Poesie volgari nuovamente stampate, di Lorenzo de' Medici, che fu padre di 
papa Leone. Aldus. Vincaia, 1554- 



64 OBSERVATIONS 

comme il arrive ordinairement aux productions littéraires dont les 
gens de goût se sont d'abord nourris, il fallut les transformer, les 
débiter en monnaie courante pour l'usage des lecteurs vulgaires. 
En effet, il ne se passa pas beaucoup d'années après la publication 
des poésies commentées de Laurent des Médicis sans qu'un long 
roman composé par le moine Colonna de Trévise parût. Le Songe 
de Poliphile est une imitation tout à la fois servile et exagérée de 
la Vie nouvelle et des trois cantiques de Dante. Dans cet ouvrage, 
ainsi que dans les compositions erotiques des troi3 écrivains pré- 
cédents, on trouve, à la différence près de l'invention et du style, 
qui dans Colonna sont très-vulgaires, la même attention minu- 
tieuse à rendre un compte exact des soins, des peines et de toutes 
les vicissitudes de la passion amoureuse à laquelle l'auteur est en 
proie. Ce livre, qui, au milieu d'un fatras souvent inintelligible, 
paraît cependant renfermer l'histoire véritable du moine Colonna, 
ravisseur d'une jeune religieuse, fut imprimé par Aide ', et orné 
de compositions gravées sur bois qui sont encore aujourd'hui fort 
recherchées des amateurs et des curieux. Aide en donna deux 
éditions à quelques années de distance; et il est impossible de se 
figur "Y le succès prodigieux qu'obtint ce livre bizarre , non-seule- 
ment en Italie, mais chez toutes les nations de l'Europe, où il fut 
traduit, réimprimé maintes fois, et toujours somptueusement orné 
de gravures. Cette vogue excessive, qui dura deux siècles, prouve 
à quel point le goût des aventures amoureuses très-développées, 
et de l'analyse des sentiments intimes et quintessenciés, exposés 
par le patient lui-même, était devenu général en Europe, depuis 
1499 jusqu'à la fin du dix-septième siècle. 

La lecture comparative de la Vie nouvelle, des Poésies de Pé- 
trarque et de Laurent des Médicis, commentées par ces auteurs 
mêmes, celle du Songe de Voli-phile et de quelques ouvrages ana- 
logues composés en France pendant le seizième siècle *, portera, je 
crois, dans l'esprit de ceux qui la feront, la certitude qu'entre \es 
écrits que je viens de citer et les romans d'analyse, tels qu'on en 
fait en Europe depuis Richardson jusqu'à nos jours, il règne non- 
seulement un air de famille, mais un rapport fondamental et carac- 
téristique, qui est l'exposé d'une fable et d'une passion d'amour 
environnées d'un immense commentaire. 

1 la Hypncrotomachia di Poliphilo, cioè pugna d'amore :a sogno, etc. — Aide 
en donna la première édition on 1499; la seconde, à Venise, en 1515. 

1 L'un des plus remarquables est intitule : les Épîtres familières et inveelivet 
de madame Hêiisène de Crine, à la suite desquelles se trouvent les Awjoisses dotf 
loureuses qui procèdent d'Amour, I53S. 



SUR LA VIE NOUVELLE. 65 

SI, comme je le crois, cette observation est fondée et juste, le 
roman d'analyse, le roman intime, comme l'a désigné un écrivain 
spirituel de nos jours, remonte en ligne directe et sans interrup- 
tion jusqu'à la Vie nouvelle, et il faudra bien joindre ce nouveau 
titre de gloire à tant d'autres donnés déjà à Dante Alighieri. Quant 
i moi, je dois dire qu'il y a longtemps que je regarde ce poëte 
comme le père de ce que l'on appelle le roman moderne. 

Pour justifier cette opinion, qu'on me permette de rappeler en 
auelques mots les traits principaux de la gracieuse composition de 
Dante, et l'on jugera si je me suis fait illusion. 

Dans la -ville de Florence, à l'ouverture du printemps, pendant 
les fêtes de mai célébrées dans toutes les familles de cette ville, le 
jeune Alighieri, achevant sa neuvième année, est conduit par son 
père chez un ami, son voisin Folco di Ricovero Portinari. Le jeune 
Dante trouve là, parmi d'autres enfants de son âge, la fille du maître 
du logis, Béatrice ou Bice, âgée elle-même de huit ans et quelques 
mois. Au milieu de leurs jeux, ces deux petits êtres, doués sans 
doute d'une réflexion et d'une gravité précoces, font impression 
l'un sur l'autre. Le garçon, surtout, frappé de la beauté majes- 
tueuse de la jeune enfant, emporte et conserve d'elle un souvenir 
profond. 

Cependant les années se succèdent, et l'attachement respectueux 
du jeune Dante croît avec la beauté de celle qui l'a fait naître. 
Bientôt sa passion devient plus vive. Il voit l'Amour, et, dans cette 
vision, il lui semble que celle qui le préoccupe est forcée de se 
nourrir de son cœur. Incertain sur le sens qu'il doit attacher à 
cette espèce de songe, Dante, poëte déjà lui-même, écrit en vers 
et adresse une circulaire poétique à tous les fidèles d'Amour, à tous 
les diseurs en rime, afin qu'ils l'aident à interpréter le véritable sens 
de sa vision. De tous ceux qui lui répondent, Guido Cavalcanti est 
le seul qui lui paraisse avoir saisi la question sous son véritable 
jour, et à compter de ce moment Dante le nomme son premier, 
son principal ami. 

Encouragé par la réponse de Guido Cavalcanti, Dante se laisse 
aller à l'admiration passionnée, mais toujours respectueuse, que 
Jui inspire Béatrice. Cependant, malgré toute sa discrétion et ses 
scrupules, il transpire quelque bruit de ses amours par la ville; 
et, dans l'intention de tromper la curieuse malignité des indiscrets, 
il profite des coups d'œil que lui donne une Dame placée dans la 
même direction que Béatrice à l'église, pour faire croire qu'il s'oc- 
cupe effectivement de cette autre personne, et se livrer dans le se- 
ti. 



66 OBSERVATIONS 

cret de son âme à tout ce que Béatrice lui fait éprouver d'admiration 
tendre et respectueuse. 

Ici la chaste jalousie de Béatrice, que l'on devine à peine, tant 
son amant parle toujours respectueusement de sa Dame, jette un 
incident plein de grâce et de vivacité dans le récit. Piquée d'en- 
tendre dire que Dante adresse ses vœux à une autre, Béatrice, pour 
lui faire sentir qu'elle désapprouve l'expression même passagère 
de la galanterie la moins sérieuse, refuse le salut à son amant. 
Celte punition produit son effet. Dante consulte son cœur, recon- 
naît sa faute, et se propose de n'y plus retomber. Peu de jours 
après cet événement, Dante, conduit par un ami pour assister aux 
fiançailles d'une personne de la ville, y rencontre Béatrice, dont 
la vue lui cause tant d'émotion, qu'il se trouve mal et change de 
visage. Les Dames témoins de cette scène questionnent le jeune 
amant, le plaisantent même sur la nature singulière de sa passion, 
au point de le forcer de se retirer chez lui, où il se livre au cha- 
grin que lui causent les moqueries non-seulement de ces Dames, 
mais de Béatrice elle-même, à qui il fait mentalement le reproche 
de ne point s'apercevoir qu'elle est la seule cause du trouble qui 
règne clans son âme et qui s'est manifesté sur ses traits. 

Mais une circonstance grave va donner plus de force et d'im- 
portance encore à l'attachement de Dante pour Béatrice. Le père 
de sa Dame, Folco di Bicovero Portinari, meurt, et la douleur que 
Béatrice éprouve de cette perte se communique tout entière à son 
amant. Par un enchaînement d'idées, naturel en pareille circon- 
stance, Dante, méditant sur l'incertitude de la vie humaine, réflé- 
chissant que, tout jeune et bien portant qu'il soit, il faudra cesser 
de vivre , arrive à cette terrible pensée : « que de toute nécessité 
Béatrice elle-même doit mourir un jour! » La fièvre le prend, sa 
tête s'égare, et, dans un accès de délire somnolent, il lui semble 
apprendre la nouvelle de la mort de Béatrice, et croit la voir en- 
levée au ciel par les anges. Dans son sommeil pénible, il fait un 
effort pour prononcer le nom de Béatrice, et, à peine l'a-t -il laissé 
échapper, que, réveillé tout à coup, il reconnaît que ce qu'il a vu 
et entendu n'est qu'un songe. Mais le coup est porté, le songe prend 
toute l'importance d'une prophétie; et Béatrice, appelée car Dieu> 
semble déjà prendre sur la terre où elle demeure encore toute la 
majesté d'une sainte. L'amant poète ne parle plus d'elle que pour 
vanter l'effet bienfaisant de sa présence sur ceux qui la voyant et 
qui recevant son salut, deviennent bons, justes, compatissants, et se 
sentent inondés d'une telle charité, qu'ils oublient jusqu'aux plus 
mortelles injures. 



SUR LA VIE NOUVELLE. 67 

Enfin Béatrice meurt, et rien n'égale la violence du chagrin que 
Dante ressent de cette perte. L'excès de la douleur et les éloges 
que lui fait exprimer cette personne après sa mort ne sauraient 
guère être surpassés; cependant, vrai dans ses aveux, le poëte ra- 
conte bientôt après comment une jeune et belle dame, qui se mon- 
tra sensible à ses chagrins, lui fit naître l'idée d'accepter une con- 
solation qui semblait lui être offerte par le ciel, En cette occasion, 
Dante sentit plus d'un combat intérieur que se livraient son honneur 
et ses désirs; mais le souvenir de Béatrice l'emporta au moins cette 
fois, et sa Dame resta reine dans son cœur. 

Là se termine le drame qu'il a désigné sous le titre de son pre- 
mier amour, et commence pour lui la Vie nouvelle, celle dont il a 
été animé par le souvenir de la beauté et des vertus de Béatrice, 
lorsque, laissant la terre, cette femme alla se présenter à la face de 
Dieu. A partir de ce moment, Dante, comme il le dit lui-même, 
se proposa de ne plus rien dire qui n'eût pour objet les louanges 
de Béatrice, et c'est dans cette intention formelle qu'il répète, en 
terminant Za Vie nouvelle : « J'eus alors une vision extraordinaire, 
» pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre 
» la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse 
» jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'Elle; et, 
» pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme Elle sait 
» très-bien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes 
» choses existent que ma vie se prolongeât, j'espère dire d'Elle ce 
» qui jamais encore n'a été dit d'aucune autre. » 

Le poëte, comme on voit, termine par annoncer la composition 
de ses trois cantiques: l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, dans 
lesquels, en effet, Béatrice, presque divinisée, joue un rôle si noble 
et si éclatant. 

Tout lecteur intelligent est à même maintenant de distinguer ce 
qu'il y a de réel et d'imaginaire dans les amours de Dante pour 
Béatrice. Il est arrivé au jeune poëte florentin ce que beaucoup 
d'hommes, même très-inférieurs à lui, éprouvent encore de nos 
jours. Tout enfant, il a été frappé de la beauté d'une personne de 
son âge, dont les traits et les hautes qualités morales, se dévelop- 
pant peu à peu, lui ont imprimé dans l'âme un sentiment tendre, 
mais respectueux, qui Ta porté à faire de Béatrice sa Dame, son 
guide, son ange tutélaire, un être abstrait sur lequel il s'est plu 
à rassembler toutes les beautés, toutes les vertus, toute. les per- 
fections. Ce phénomène intellectuel est assez commun, je le ré- 
pète, et je suis presque certain qu'il n'y a pas un des lecteurs 
parcourant cette page, si peu platonicien qu'il soit habituellement 



68 OBSERVATIOAS 

dans ses amours, qui n'ait eu sa Béatrice, qui n'en retrouve même 
le souvenir en ce moment. Cette fiction, cette imagination dont 
tout le monde se moque hautement, mais que chacun nourrit et 
caresse avec amour au plus profond de son cœur, est inhérente à 
la nature de l'homme. Elle est le résultat d'un besoin toujours re- 
naissant, et de l'amour instinctif que nous avons tous du beau, du 
bon et du juste. A défaut de leur réalité, nous nous en créons le 
simulacre, et c'est ce qui fait que l'amour platonique est aussi vrai 
et tout aussi durable que l'amour naturel. 

On peut donc voir dans la Vie nouvelle quel a été ce que Dante 
a nommé son premier amour, celui qui lui a été inspiré par Béatrice 
tant qu'elle a vécu, et que sa belle enveloppe terrestre a modifié 
la pure admiration que faisaient naître en lui les qualités et les 
vertus éminentes de sa Dame. 

Quant à son second amour, sentiment, ou, pour parler plus juste, 
idée qui se forma dans son esprit après la mort de Béatrice, c'est 
Dante lui-même qui va nous apprendre quelle est au juste sa na- 
ture : « J'affirme, dit-il en terminant le second traité de son Banquet 1 , 
que la Dame dont je suis devenu amoureux, après monpremier amour, 
fut la très-belle et très-honnête fille de l'empereur de l'univers, à 
laquelle Pythagore a donné nom Philosophie. » Dans le traité sui- 
vant, il reproduit la même proposition en d'autres termes : « Par 
ma Dame, dit-il encore, j'entends toujours parler de celle dont il a 
été question dans la chanson précédente, c'est-à-dire de cette lu- 
mière puissante, Philosophie, dont les rayons font reverdir les fleurs 
et fructifier la véritable noblesse de l'homme*. » 

Mais puisque j'ai choisi des citations dans le Banquet, ouvrage de 
la vieillesse de Dante, dans l'intention d'éclaircir ce qu'il a dit dans 
la Vie nouvelle, composition de sa jeunesse, je rapporterai encore un 
passage tiré de ce même Banquet, où il parle comparativement de ces 
deux productions : « La nourriture que l'on trouvera à ce banquet, 
dit-il au commencement de ce traité de philosophie morale, sera 
présentée en quatorze services, c'est-à-dire quatorze chansons sur 
l'amour et la morale, sujets qui auraient pu n'être pas bien saisis, 
faute d'une forme qui les rendît sensibles, de telle sorte que les 
chansons auraient pu être lues plutôt à cause de leur agrément 
qu'en raison de leur utilité. Mais ce pain que j'offre, ainsi que la 
disposition de ce Banquet, ce sera la lumière qui rendra clair le 
sens qu'elles (les chansons) renferment. Et si dans ce présent livre, 

1 Convito, édition de Zatta, i' vol., pag. Ili. 
» ld., pag. 160. 



SUR LA VIE NOUVELLE. 69 

que j'intitule Banquet, ces sujets sont traités d'une manière plus 
virile que dans la Vie nouvelle, cependant je ne prétends contredire 
à rien de ce que contient mon premier ouvrage , mais seulement 
confirmer ce qui est exprimé dans l'un par ce que je dis dans 
l'autre, reconnaissant comme chose naturelle et raisonnable que 
l'un soit brûlant et passionné, et l'autre, au contraire, tempéré et 
viril; car il convient de parler tout autrement à un âge qu'à un 
autre 1 . » ,, 

De la lecture de la Vie nouvelle, et des citations que je viens de 
rapporter, on peut, je crois, en conclure que l'amour mystique que 
Dante entretint dans son cœur pendant toute sa vie pour Béatrice 
eut pour principe et pour cause première un sentiment très-réel, 
mais qui ne tarda pas à se combiner dans son imagination avec ses 
inventions poétiques et ses études de théologie et de philosophie 
morale. Dante procéda instinctivement de l'amour naturel à l'amour 
platonique, à peu près de la même manière qu'un peintre habile 
se sert d'un modèle qui favorise le développement de son idée, pour 
s'élever par ce moyen aux hauteurs de l'art où il veut atteindre. 
Le modèle ne ressemble plus au chef-d'œuvre ; mais le chef-d'œuvre 
n'aurait pu être réalisé sans le modèle. 

Puisque ces réflexions nous ont conduit à parler de la beauté 
idéale et des attributs presque divins que Dante a prêtés à la fille 
de Folco Portinari, à Béatrice, je n'irai pas plus avant sans rame- 
ner l'attention du lecteur sur un passage de la Vie nouvelle dans le- 
quel le jeune auteur a usé avec un étrange laisser-aller du droit 
que l'on a toujours accordé aux amants poètes d'exalter les mérites 
et la nature de la personne qui les préoccupe. On n'a sans doute 
pas lu sans étonnement les réflexions que fait Dante sur le nombre 
neuf, et sur sa racine trois, ainsi que les raisonnements à l'aide des- 
quels il prétend démontrer et établir comme une vérité mathéma- 
tique : « que cette Dame (Béatrice) était un neuf, c'est-à-dire un 
miracle dont la racine est l'admirable Trinité. » Je n'ai point qua- 
lité pour prononcer sur la convenance plus ou moins contestable 
de cette proposition, considérée sous le point de vue religieux et 
théologique, et je dois croire ou qu'elle a paru admissible, ou qu'on 
l'a laissée passer comme une fantaisie de poëte, puisque je ne sache 
pas qu'aucun lecteur de la Vie nouvelle ait encore eu l'idée de con- 
sidérer ce passage comme renfermant une impiété ou exprimant 
une idolâtrie. 

Quoi qu'il en soit, outre le mauvais goût de cette exaltation 

'Convito, édition de Zatta, 4" vol., pag. ti5. 



70 OBSERVATIONS 

poético-malliématique, cet abus des choses saintes et sacrées dans 
un sujet mondain, après tout, blesse singulièrement les habitudes 
et le bon sens des simples enfants de l'Église. Et, à ce sujet, je crois 
devoir dire que depuis une quinzaine d'années que l'on s'est plus 
particulièrement occupé en France des ouvrages de Dante, on a fori 
exagéré le mérite de cet écrivain comme théologien. De tous côtés 
on répète et l'on écrit que dans ses trois cantiques le poëte floren- 
tin est resté et s'est montré rigoureusement catholique. Qu'il ait ce 
mérite quant à ce qui touche aux dogmes, c'est ce que je crois, 
et c'est bien en effet le point principal; mais cependant, lorsqu'un 
personnage mythologique tel que Béatrice est installé au-dessus 
des saints et repose près de Dieu, faisant en quelque sorte partie 
de la Trinité, je trouve cette licence d'un fort mauvais goût, si elle 
n'est que poétique, et très-choquante, si on a eu la prétention de 
la rendre pieuse. Il faut y prendre garde, nous sommes portés à 
tout exagérer en France : il y a trente ans que nous admettions 
à peine les plus sublimes beautés que renferment les poëmes de 
Dante, et aujourd'hui nous y admirons tout sans choix et sans ré- 
flexion. Soyons plus circonspects; Dante n'y perdra rien, et nous 
pourrions y gagner quelque chose. 

Je crois avoir passé en revue, dans la Vie nouvelle, tout ce qui se 
rattache à l'invention de la fable, à la nature des sentiments, à la 
réalité du principal personnage introduit par le poëte, ainsi qu'à 
la convenance religieuse de certaines idées, au moins fort bizarres, 
qui se trouvent dans ce livre; il ne me reste plus qu'à fixer l'at- 
tention sur quelques passages relatifs aux préjugés et aux études 
littéraires de Dante, et de quelques poètes ses prédécesseurs immé- 
diats ou ses contemporains. 

Le premier qui se presente est la pièce de vers, le sonnet ser- 
vant en quelque sorte d'exposition au petit drame de la Vie nou- 
velle qui va commencer. Je le reproduirai ici en entier, afin de 
mettre les lecteurs plus à portée de le comparer avec les réponses 
auxquelles il donna lieu : 

SONNET DE DANTE. 

« A chaque âme éprise, à tout noble cœur à qui ce présent son- 
net parviendra, afin qu'ils en disent leur avis, salut! au nom de 
leur Seigneur, c'est-à-dire Amour. 

» Le tiers des heures pendant lesquelles les étoiles sont le plus 
brillantes était passé, quand Amour m'apparut tout à coup; Amour 
dont l'essence me remplit de crainte quand i'y repense. 



SUR LA VIE NOUVELLE. 71 

» Amour me semblait gai, tenant mon cœur dans sa main, et 
soutenant dans ses bras une Dame endormie et enveloppée dans 
un voile. 

» Puis il la réveillait, et faisait repaître humblement la Dame 
épouvantée de ce cœur ardent. Après, je le voyais fuir en pleurant'.» 

SONNET DE CINO DA PISTOIA. 

« Ton amant désire naturellement de faire savoir au cœur de sa 
Dame ce qu'il éprouve, et c'est ce que l'Amour a voulu te démon- 
trer par la présente vision, 

» Lorsqu'il t'a fait voir ta Dame se repaissant de ton cœur avec 
une tendre modestie, restant longtemps endormie, enveloppée d'un 
voile et libre de tout chagrin. 

» Amour se montra gai, venant à toi pour te donner ce que le 
cœur demandait, de comprendre deux cœurs en un seul; 

» Et, connaissant la peine amoureuse qu'il avait fait naître dans 
le cœur de la Dame, il pleura de compassion en la quittant. » 

SONNET DE GUIDO CAVALCANTI 

« Vous avez vu, à mon avis (dans votre songe), tout ce qu'un 
homme peut sentir et connaître de fort, d'agréable et de bon, si 
en effet vous avez été mis à pareille épreuve par le puissant Sei- 
gneur (Amour) qui gouverne le monde de l'honneur, 

» Qui vit* dans une paix tranquille, qui tient dans son esprit 
compatissant la raison toujours reine, et se montre si agréable 

1 Cette circulaire poétique, amoureuse, fut adressée aux fidèles d'Amour, aux 
diseurs en rimes, à tous ceux enfin qui s'occupaient de poe'sie. Dans ce sonnet, 
Dante leur expose la vision qu'il a eue, en les engageant à lui en donner l'inter- 
prétation ; mais il le fait de manière cependant à laisser douter s'il met la péne» 
tration de ses confrères à l'essai, ou si effectivement, n'osant s'en Âer à ses pr». 
D re* lumières, il leur propose un problème à résoudre. 

De tous les fidèles d'Amour dont il a pu recevoir réponse, il K f en a que trou 
dont les sonnets nous aient été conservés ; ce sont ceux de Cino da Pistoia, de 
Guido Cavalcanti, et enfin de Dante da Maiano, qui, malgré son nom, était r'tran» 
ger à la famille des Alighieri. Quoique les difficultés que préssnte la traduction de 
ces trois sonnets soient grandes, j'essayerai de les mettre en français, afin que l'on 
puisse juger du caractère étrange que portaient ces correspondances lilléraires et 
amoureuses, et que leur teneur puisse servir d'explication et de commentaire au 
sonnet même de Dante. [Note du traducteur.) 



72 OBSERVATIONS 

dans les songes des hommes, qu'il enlève leurs cœurs sans les faire 
souflïir. 

» Il (Amour) emporta votre cœur, voyaut que votre Dame dési- 
rait votre mort ; et, dans l'effroi qu'il éprouva de cela, il s'avisa de 
la nourrir de votre cœur. 

» Quand il vous apparut s'en allant tout en pleurs, votre som- 
meil dut vous paraître doux, car il s'achevait lorsque son con- 
traire (un sommeil pénible) arrivait pour le vaincre. » 

SONNET DE DANTE DA MAI ANO. 

« Considérant la chose sur laquelle tu m'as interrogé, je te ré- 
ponds en te faisant connaître la véritable signification de ton songe, 
toi, mon ami, qui te montres si peu intelligent en cette occasion. 

» Pour satisfaire complètement à ta demande, je te dirai : « Que 
si ton esprit est ferme et sain, tu n'as rien de mieux à faire que 
de te baigner largement afin de dissiper les vapeurs 

» Qui te font débiter des contes en l'air ; mais, que si tu es af- 
fligé d'un mal incurable, il faut que tu saches que j'entends que 
tu n'as fait autre chose qu'extravaguer. » 

» Telle est mon opinion, que je te fais connaître en répondant, 
et dont je ne changerai pas, jusqu'au moment où je pourrai faire 
voir tes urines aux médecins. » 

Ces trois réponses ont un caracfère tout aussi tranché que celui 
de chacun des poètes qui les on\.' écrites. Dante da Maiano, le 
moins savant et le plus inculte des anciens poètes de l'Italie, ne 
cherche point à s'alambiquer l'esprit en se livrant à des spécula- 
tions qui lui paraissent chimériques, et répond à Dante, en se mo- 
quant de lui, que le songe qu'il a fait, vide de sens, ne peut être 
que le fruit d'un cerveau malade. 

Cino da Pistoia, esprit plus délicat, plus distingué, bien que 
n'élevant jamais son vol trop haut, donne au songe de Dante, son 
ami, une interprétation simple, gracieuse et naturelle. Il y voit le 
besoin qu'a toujours un amant de faire connaître ce qu'il éprouve 
à sou amante, et le bonheur de deux cœurs qui sont sur le point 
de n'en plus faire qu'un. En un mot, Cino découvre dans la vision 
de son ami le présage d'un amour naturel dont le développement 
doit être heureux. C'est le jugement d'un liomme raisonnable. 



SUR LA VIE NOUVELLE. 73 

Gins da Pistoia, du parti gibelin, était un jurisconsulte aussi sa- 
vant que célèbre, qui fut plutôt élégant versificateur que poëte. 
Guido Cavalcanti, au contraire, attaché au parti guelfe, avait rejeté 
les opinions philosophiques de son père, qui passait pour un épi- 
curien et même un incrédule des plus hardis, puisque Boccace pré- 
tend que le peuple disait de lui : « Que ses méditations n'avaient 
pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu n'exis- 
tait pas. » Quant à son fils, celui qui nous occupe, il avait adopté 
les opinions platoniciennes telles qu'elles avaient été transmises en 
Italie par les auteurs arabes; et sur ce fond, auquel il avait ajouté 
la galanterie des troubadours catalans et provençaux, il était de- 
venu fidèle d'Amour, diseur en rime, et professant la doctrine poé- 
tique et morale de l'amour platonique. Quoique Dante puisse passer 
pour un adepte des plus chauds et des plus avancés de cette école, 
il paraît que, de son temps, Guido Cavalcanti était réputé plus fort 
et plus subtil encore que lui. 

Guido et Dante ne se connaissaient point, lorsque celui-ci pro- 
voqua, par son premier sonnet, une explication du songe qu'il avait 
eu au sujet de Béatrice. A travers les nuages qui environnent la 
réponse que Guido Cavalcanti envoya, il est facile de s'apercevoir 
cependant qu'il reconnaît dans les vers de Dante le langage d'un 
poète qui, loin de s'occuper de l'amour naturel, comme l'y invite. 
Cino da Pistoia, élève son cœur et son âme jusqu'à l'amour plato- 
nique. Ce que Dante n'avait fait que dire à demi-mot, Guido l'ex- 
prima ouvertement, et c'est cette sagacité inattendue et inespérée 
sans doute par l'amant de Béatrice, qui lui fait dire dans la Yie 
nouvelle : « A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de per- 
sonnes dont les avis étaient fort différents; parmi les hommes qui 
m'en adressèrent est celui que j'appelle le premier de mes amis; 
son sonnet commence ainsi : « Vous avez vu, à mon avts, etc. » 

Qu'était-ce que cet amour platonique dont les fidèles affectaient 
d'employer un langage voile pour dérober leur système et leurs pen- 
sées aux profanes? N était-ce qu'un jeu d'esprit au moyen duquel 
les hommes les plus intelligents et les plus doctes s'entretenaient 
volontairement dans une illusion perpétuelle? ou bien, comme quel- 
ques esprits subtils et prévenus l'ont imaginé, cette langue érotico- 
philosophique n'était-elle qu'un jargon, un argot convenus, au 
moyen desquels on pouvait s'entendre sur certaines questions, sans 
être compris par le vulgaire? On a fait sur cette étrange conjec- 
ture un gros livre fort savant, mais plus spécieux que solide; et, 
après mûre réflexion, je pense qu'en voulant donner l'origine, la 
rnson et l'explication de tout ce que les nations de l'Europe on 

7 



74 OBSERVATIONS 

fait pendant la transition du moyen âge à la renaissance, c'est four- 
nir la preuve que l'on connaît mal cette époque, ou qu'on Ta étu- 
diée avec des préventions et dans un système arrêté d'avance. On 
ne donnera pas plus la raison des détails singuliers qui se trouvent 
prodigués dans les trois cantiques de Dante, que l'on n'expliquera 
le véritable sens du roman de la Rose, que l'on ne découvrira d'où 
viennent et ce que signifient les étranges ornements sculptés qui 
couvrent les cathédrales gothiques. Il y a eu deux siècles pendant 
lesquels les hommes de talent ont entassé avec un instinct merveil- 
leux tous les débris provenant d'âges et de pays différents, pour 
en former des édifices ou des monuments littéraires qui, malgré 
eur bizarrerie, commandent encore notre admiration, mais sur 
lesquels les prétendus savants s'épuiseront toujours en explications 
et en commentaires stériles. 

Ceux de ces commentaires qui ont été écrits au moment même 
où les grandes compositions de cette époque venaient d'être ache- 
vées sont fort peu satisfaisants, et tout homme de bonne foi qui les 
a lus et les a comparés avec ceux que l'on façonne encore de nos 
jours, avouera qu'il y a appris bien peu de chose. 

Quant à ce que Dante a écrit touchant la doctrine amoureuse dite 
platonique , le plus court et le plus sûr moyen d'en saisir le sens 
est de le rapporter à l'idée fondamentale de Platon que j'ai fait 
connaître dans la préface de ce livre. Avec le secours de cette com- 
paraison, qui permet au lecteur d'aller du simple au composé, il 
n'y a pas de labyrinthe si tortueux où s'engage parfois le poète flo- 
rentin, dont on ne puisse parvenir à reconnaître les détours, si l'on 
n'abandonne pas le fil donné par Platon. 

Personne n'admire Dante plus sincèrement que moi; mais pour 
que je le lise avec plaisir, c'est sous la condition que je ne serai 
point forcé de suivre dans leurs subtils détails tous les artifices allé- 
goriques sous lesquels il déguise parfois les vérités les plus simples. 
Je l'aime comme il est si souvent, grand avec naïveté, gracieux et 
énergique, sublime et clair tout à la fois. En général, il me plaît 
moins quand il raisonne que quand il peint, parce que, dans ce 
dernier cas, il est beau, grand et facile à comprendre comme 
Homère. 

Les défauts des ouvrages de Dante, l'obscurité des pensées et la 
subtilité de langage, appartiennent bien plus à son temps qu'à 
lui-même. Cet homme a fait un usage merveilleux des matériaux 
qu'il a trouvés; mais ces matériaux étaient si disparates, si incohé- 
rents entre eux, qu'il était inévitable que l'édifice dans la compo- 
sition duquel on les ferait entrer ne se ressentit pas de ce désordre 



SUR LA VIE NOUVELLE. 7S 

originel. Voiji quels étaient les éléments dont Dante pouvait dispo- 
ser; qu'on y réfléchisse bien : la religion catholique qu'il professait, 
la Bible, puis Homère, Platon et Aristote entrevus à travers la version 
latine des traductions défigurées des Arabes; ajoutez à cela les écrits 
de Boëce et de saint Augustin, le poëme de Virgile, les sermons de 
saint Bonaventure, la Somme de saint Thomas d'Aquin, les poésies 
des Siciliens, la galanterie des Catalans et des Provençaux, une 
philosophie dite platonique, conçue et énoncée comme celle de son 
ami Guido Cavalcanti, et enfin deux factions terribles, la guelfe 
et la gibeline, pour l'une desquelles il fallait absolument prendre 
parti. 

Aujourd'hui que tout a été exploré, étudié et classé, on peut, 
avec quelques années d'études, mettre tous ces éléments contraires 
à leur place, ne fût-ce qu'en les soumettant à l'ordre chronolo- 
gique. Mais, à la fin du treizième siècle, la critique était peu 
avancée, et la théologie de saint Thomas d'Aquin demandait aussi 
impérieusement à être comptée pour quelque chose et mise en jeu, 
que la galanterie raffinée des troubadours et les subtilités de l'amour 
platonique. En un mot, il fallait, pour débrouiller ce chaos, inven- 
ter une poétique et constituer une langue, et c'est ce que fit Dante 
Alighieri. 

Il nous reste de ce grand homme un ouvrage composé vers la 
fin de ses jours, mais qu'il a laissé inachevé. C'est un traité Bu 
langage vulgaire. La traduction de ce livre intéressant manque en- 
core en français, et c'est le seul cependant où il soit possible de 
puiser des renseignements précis sur les efforts que Dante fut obligé 
de faire pour créer des modes différents de composition, et réduire 
les dialectes variés de l'Italie à l'unité d'une langue régulière et 
polie. Ce livre nous aidera, je pense, à compléter les observations 
que nous avons déjà émises au sujet de la Vie nouvelle. 

La Vie nouvelle, ce renouvellement intérieur que produisirent dans 
l'âme de Dante la jeunesse et les grâces virginales de Béatrice, ne 
fait pas seulement connaître quelques détails des vingt premières 
années de la vie de ce grand poëte; elle a cela de particulier en- 
core, qu'elle peut être considérée comme une image réduite du 
grand renouvellement qui s'opéra dans le siècle où Dante vécut. 
Ce que tout le monde éprouvait, ce que chacun demandait au 
treizième siècle, en Italie, Dante l'a exprimé, l'a demandé dans sa 
Vie nouvelle. 

Parmi les laïques alors, l'usage de parler et d'écrire en latin se 
perdait. Au contraire, les langues provençale et française, répan- 
dues dans toute l'Europe et dans la Péninsule, l'italien déjà dé- 



76 OBSERVATIONS 

grossi, rendaient l'emploi des idiomes vulgaires tous les jours plus 
imminent. De toutes les causes qui ont concouru à maintenir dans 
les pays catholiques l'usage de la langue latine, il en est une ca- 
pitale : c'est l'autorité exclusive attribuée au texte de la traduction 
latine des saintes Écritures, à la Vulgate. De nos jours encore, il 
n'est pas permis, dans les États romains, de vendre une traduction 
du Nouveau Testament en italien, sans le texte de la Vulgate en 
regard, afin de prévenir la divergence des interprétations de la 
Bible, et les erreurs et les schismes qui pourraient en résulter. 

Cependant, vers les douzième et treizième siècles, la masse du 
peuple italien n'entendait plus le latin, et vraisemblablement le 
clergé, à cette époque, se trouva, à l'égard des populations qu'il 
était chargé de captiver et d'instruire par la parole, dans un cas 
analogue à celui du poète 'dont parlé Dante dans la Vie nouvelle, 
«qui le premier, dit-il, commença à s'exprimer en langue vulgaire, 
pour se faire comprendre par une dame qui n'entendait pas les 
vers latins. » La moindre concession du clergé à cet égard, et elle 
était forcée, dut déterminer à l'instant même la prédominance de 
la langue vulgaire. Aussi fut-on obligé de prêcher en patois italien. 
Vers le même temps, les chansons, les sonnets des poètes siciliens 
devinrent à la mode; on les imita dans le dialecte toscan, et bien- 
tôt les poésies de Guitone d'Arezzo, de Giacomo da Lentino et de 
Guido Guinizzelli, celui qui partage avec Brunetto Latini l'honneur 
d'avoir été maître de Dante, contribuèrent à donner de la souplesse 
et quelque régularité à la nouvelle langue. 

Ce fut alors que Dante, averti par son instinct de linguiste et de 
poète, s'empara de cette disposition populaire, forma le hardi pro- 
jet de la régler, et adopta l'usage de la langue vulgaire, l'italien 
que l'on parlait, pour la débrouiller, la réduire à des lois et la 
fixer. En outre, il combina toutes les idées théologiques, savantes, 
poétiques et populaires, qui couraient de son temps, les fondit avec 
les traditions du paganisme grec et latin que l'on conservait encore, 
et plaça tous ces matériaux incohérents dans un ordre absolument 
nouveau, en les alignant, si l'on peut dire ainsi, sur le plan géné- 
ral du catholicisme qui maintenait alors toute l'Europe. 

C'est dans cette disposition d'esprit, et lorsqu'il tenta ses premiers 
essais en langue italienne, qu'il écrivit la Vie nouvelle : et dans cet 
ouvrage de sa jeunesse, où l'on aperçoit déjà le germe de toutes 
les idées qu'il développa plus tard, on trouve en particulier cette 
ferme résolution de substituer l'usage de l'italien à celui de la lan- 
gue latine, et l'origine du culte qu'il voua à Béatrice, galanterie 
pieuse et mystique qui devint un des accidents importants de sa 



SUR LA VIE NOUVELLE. 77 

*ie, et le centre auquel toutes ses compositions poétiques furent 
subordonnées. 

Ce qui étonne dans la Vie nouvelle et ce qui frappe également 
dans la Divine Comédie, c'est la fusion continuelle et complète des 
opinions platoniciennes avec les arguties galantes des Provençaux 
et celles de la théologie scolastique. De la combinaison de ces élé- 
ments contraires, il est résulté un amour religieux, ou, si on l'aime 
mieux, une religion amoureuse, qui, une fois adoptée par le poëte- 
pontife, l'a entraîné à se créer un médiateur de contrebande entre 
la Divinité et lui, je veux dire Béatrice. Sanctifiée par la pureté 
d'un amour dont les reflets, en retombant sur le chaste amant qui 
les avait produits, le purifiaient à son tour, Béatrice prit alors place 
parmi les démons de Platon, entre les génies des gnostiques ou les 
anges des chrétiens, et devint, comme Diotime, sainte Monique, ou 
la Philosophie de Boëce, un de ces êtres intermédiaires qui portent 
tour à tour la volonté de Dieu sur la terre et les prières des hommes 
vers Dieu. Tel est à peu près le pivot sur lequel se meut le mé- 
canisme poétique que Dante a inventé, et dont il a fait usage. 

Maintenant venons-en à la partie matérielle et littéraire de l'art 
poétique, dont Dante a tracé les lois à sa manière dans son Traité du 
langage vulgaire. 

Déjà dans la Vie nouvelle il avait réclamé pour les poètes mo- 
dernes, on doit s'en souvenir, tous les privilèges accordés aux poètes 
latins. Non-seulement il revendique pour les premiers l'usage des 
figures et de toutes les fleurs de rhétorique, mais il demande en- 
core pourquoi lui et ses contemporains n'auraient pas le droit de 
personnifier l'Amour, et de le faire parler comme Eole, Junon, 
Rome ou Vénus. Dante, à cette occasion, tombe dans une erreur 
qui était celle de son siècle, en confondant des divinités qui prési- 
dent, des divinités qui protègent et gouvernent soit un élément, 
soit une ville ou une passion, avec des personnifications qui repré- 
sentent allégoriquement un sentiment, une vertu, ou une cité, par 
exemple. Les dieux du paganisme n'ont rien qui les oblige à par- 
ler continuellement, comme pourraient le faire les objets soumis 
à leur empire; ils ont une existence indépendante du pouvoir qui 
leur est dévolu; et les déesses de la Pauvreté ou delà Peu«" elles- 
même? peuvent tenir un langage superbe dans l'occasion, parce 
qu'elles ne sont ni pauvres ni peureuses, mais gouvernent les gens 
qui sont pauvres et qui ont peur. Au contraire, la personnification, 
invention sinon propre au moyen âge, du moins exclusivement adop- 
tée à cette époque, donnait grossièrement un corps et la parole à 
un objftt qui ne s'occupait eï ne parlait plus alors que de ce qui se 

7. 



78 OBSERVATIONS 

rapporte exclusivement à lui. Ainsi voit-on dans le roman de la Rose 
figurer et parler d'une manière monotone et souvent niaise, Bel- 
accueil, dames Félonie et Luxure; de même que l'on aperçoit sur les 
sculptures de ce temps la Mort figurée par un squelette qui mar- 
che, parle, et est armé d'une faux. Le temps a fait justice de toutes 
ces machines prétendues poétiques, dont l'idée fondamentale aussi 
bien que les apparences visibles sont aussi repoussantes pour l'es- 
prit que pour les yeux, et l'allégorie gothique, la personnification 
en un mot, a été rejetée par tous les bons esprits. 

Dante fut des premiers à donner ce bon exemple; et ce qui dé- 
montre la supériorité de son génie et de son goût, c'est qu'après 
avoir employé la personnification grossière dans sa Vie nouvelle et 
en avoir vivement réclamé l'usage pour l'avenir, à peine si on en 
retrouve des traces dans ses grands poèmes; car Béatrice, Mathilde 
et Lucie elles-mêmes ressemblent bien plus à des génies, à des 
anges qui président à la théologie, à la philosophie et à la science, 
qu'elles ne sont des personnifications de ces trois puissances in- 
tellectuelles; et, en effet, on n'est pas encore parfaitement d'accord 
aujourd'hui sur la signification allégorique de ces trois personnages '. 

Le mécanisme poétique demandé et exposé dans h Vie nouvelle 
n'est donc pas précisément celui qu'adopta plus tard le grand poète 
de Florence ; mais il est utile de le connaître , afin de juger des 
progrès que fit l'esprit de Dante, depuis son premier essai litté- 
raire jusqu'à l'époque où il mit la main aux grandes compositions 
qui l'ont immortalisé. 

Je conseillerai donc à ceux qui veulent faire une étude sérieuse 
des écrits et des progrès de l'intelligence de cet homme, de lire 
d'abord la Vie nouvelle, puis son traité Bu langage vulgaire, dans le- 
quel il a exposé plus profondément, et plus en détail tout à la fois, 
l'art du poète. Dans ce livre curieux, Alighieri, après avoir établi 
que de tous les dialectes parlés en Italie il ressort une langue 
épurée qu'il qualifie de cardinale, à'aulique, de courtisanesque , et 
d'illustre, conclut qu'elle doit être employée par tous les écrivains, 
mais en particulier par les trouveurs, par les poètes qui se proposent 
de traiter les sujets les plus élevés. De toutes les formes de poésie 
et de versification que les Italiens ont reçues des Provençaux, la 
ekamm est mise au premier rang par Dante; la ballade a le second, 
puis vient le sonnet. On verra bientôt que la chanson à triple rime, 
mode lyrique qu'il a adopté pour la Divine Comédie, remplaçait 

1 La personnification a été très-rarement m:ae en usage par les poêles de IV ]i- 
qiiitr. Cependant on voit figurer la Puiuance et la Force dans le Promitk'' «»• 
c'i.: i ru. d'E-cliyle. 



SUR LA VIE NOUVELLE. 

dans son esprit l'importance du vers hexamètre héroïque des an- 
ciens, et qu'en substituant une langue moderne à la latine, il sen- 
tait le besoin de modifier toutes les formes de la poésie comme 
celles du langage. Écoutons-le parler maintenant sur ce sujet : • 
« Nous avons fait connaître, dit-il, les qualités que doivent réunir 
les hommes dignes de faire usage de la langue vulgaire illustre, 
et nous avons indiqué les matières qu'il leur convient de traiter. 
Maintenant, avant de passer outre, il faut faire connaître ce qui 
constitue la chanson, genre de poésie qui, selon quelques-uns, se- 
rait plutôt le résultat de la fantaisie et du sort que de l'étude et 
de l'art. On refuse le titre de poètes aux faiseurs de chansons, et, 
selon nous, c'est à tort; car, de quelque idiome qu'ils fassent usage, 
on doit les considérer comme poètes, du moment qu'ils ne s'écar- 
tent pas de la marche des grands poètes (latins), c'est-à-dire de 
ceux qui sont réguliers. Car, en effet, ces derniers ont fait de la 
poésie selon les règles de l'art, et tous ceux qui n'en agissent pas 
ainsi travaillent à l'aventure. D'où il suit que plus nous imitons 
la marche de ces poètes réguliers, plus notre poésie est correcte. 
Ce qu'il y a de mieux à faire, est donc de se servir de leur doctrine. 
Mais avant tcut il faudra, comme dit notre maître Horace, « choisir 
un fardeau proportionné à nos forces. » 

» Il est surtout nécessaire d'établir certaines distinctions, et de 
savoir si l'on veut chanter dans le mode tragique, comique ou élé- 
giaque : car, pour la tragédie, on se sert du style élevé (superiore); 
pour la comédie, du style tempéré (inferiore); et pour l'élégie, du 
style des malheureux. Si les sujets que l'on veut traiter doivent 
être chantés dans le mode tragique, alors on doit employer la 
langue vulgaire illustre, et conséquemment faire une succession 
de chansons en les liant l'une à l'autre. Pour les compositions co- 
miques, on aura recours à la langue vulgaire, tantôt tempérée, 
tantôt humble. L'humble servira exclusivement da? les sujets 
élégiaques. 

» Le style tragique est celui où l'on réunit la profondeur des 
pensées, la hardiesse des vers, la noblesse des tours de phrase à 
l'heureux choix des mots. Mais, pour atteindre à cette perfection, 
il faut encore joindre à ces qualités, l'avantage de sujets dignes 
d'être chantés avec toute cette pompe. Ces sujets sont, comme je 
l'ai déjà dit, le Salut éternel, l'Amour et la Vertu. On pourra bien y 
joindre quelques combinaisons accessoires, pourvu toutefois qu'elles 
ne fassent naître aucune idée basse. Que celui donc qui voudra trai- 
ter les trois sujets qui viennent d'être désignés ne perde pas de 
vue ce que noub avons prescrit. Alors, après s'être désaltéré à la 



SO OBSKRVATIONS 

l'ontaine d'Hélicon, qu'il approche avec confiance le plectron de sa 
lyre bien accordée, et qu'il commence à chanter. 

» Mais il faut bien composer la chanson, et c'est là une œuvre 
difficile. Car on n'y parviendra jamais sans le concours de la viva- 
cité naturelle du génie, de l'étude et de l'art. Ce sont les hommes 
doués tle ces facultés que désigne le poëte dans le sixième livre de 
l'Enéide, lorsqu'il les appelle « chéris de Dieu, élevés au ciel par 
la vertu, et enfin fils des Dieux, » bien qu'il parle d'une manière 
figurée. Reconnaissons donc la sottise de ceux qui, ignorants et 
sans art , ne se confient qu'en leur propre génie et s'ingèrent de 
chanter des choses sublimes et d'employer le style élevé. Qu'ils re- 
noncent à cette présomptueuse entreprise; et si, naturellement 
faibles, ils ne sont en effet que des oies, qu'on ne les voie pas cher- 
chant à imiter le vol audacieux de l'aigle 1 ! » 

Par cet échantillon de l'art poétique de Dante, on peut s'aper- 
cevoir que, dans le fond comme dans la forme de la poésie, le 
Florentin combine toujours trois éléments bien contraires, l'Enéide, 
l'Apocalypse et les chansons provençales. 

Où Dante a-t-il emprunté cette division des modes et des styles 
en tragique, comique et élégiaque, si elle n'est pas de son inven- 
îion? C'est ce que l'on ignore, à moins qu'on ne la rapporte à une 
tradition confuse des trois genres de scènes, décorations dont on 
ornait le proscenium des théâtres antiques 5 . Quoi qu'il en soit, le 
choix de cette division peut servir à rendre raison du titre assez 
étrange de «Comédie,» que Dante a donné à ses trois grands poèmes. 
Comme l'excessive variété des sujets qu'il y a traités, loin de lui 
permettre l'emploi d'un style également élevé, l'a forcé au contraire 
de prendre des tons très-différents, peut-être, en raison des prin- 
cipes littéraires qu'il s'était imposés, a-t-il cru devoir ranger son 
ouvrage dans le genre comique, pour se laisser la latitude d'y in- 
troduire, comme il l'a fait parfois, des pensées communes et même 
des expressions fort basses, bien que l'objet principal de son œuvre 
fût de donner une idée de ce qu'il y a de plus sublime, « le sé- 
jour des bienheureux et le trône de l'Éternel. » Au surplus, le poëte 
B pris soin lui-même, dans la lettre qu'il a adressée à Can le Grand, 
de faire connaître le motif du choix de ce titre, en disant: que le 
commencement d'une comédie est toujours âpre et difficile, tandis 
que son dénoùment est heureux, dispositions contraires à celles d» 

1 Kdiliun de Zjlta, Della volgare eloquenza, lib. II, cap. IV, vol. 4, pag. 288 
el seq. 

* « Genora aulem sunt scenarum iria : unum quod dicitur tragicum, alteruir 
tuntteum, li-rtium satyricum. » (Vitruve, lik V, cap. vin.) 



SUR LA VIE NOUVELLE. Si 

la tragédie, qui s'ouvre au milieu du calme et se termine malheu- 
reusement; d'où il conclut que son poëme ayant pour commence- 
ment l'Enfer et pour fin le Paradis, il doit porter le titre de Co- 
médie. Mais ce ne fut que deux siècles après la mort de Dante 
que l'admiration générale fit ajouter l'épithète de Divine. 

Quant au traité «Du langage vulgaire,» composé vers 1318-1321, 
dans les dernières années de la vie de Dante, il fait voir claire- 
ment l'idée que le poëte florentin se formait de la poésie, idée qui 
devint le point de départ de tous les écrivains toscans qui se distin- 
guèrent après lui dans le genre sérieux. La dévotion, l'amour, la 
science et la théologie, furent les sujets habituels sur lesquels ils 
s'exercèrent jusqu'à Vittoria Colonna et Michel -Ange; et encore 
de nos jours, la philosophie et la poésie, chez les Italiens, ont- 
elles conservé une certaine teinte de piété et de platonisme que les 
révolutions de toute espèce n'ont pu entièrement effacer. 

C'est que la philosophie et la poésie ont été instituées en ce pays 
par Dante, et que quelques grands esprits qui vinrent après lui 
ont encore consolidé les principes qu'il avait établis. Il suffit de se 
rappeler le nom de Pétrarque pour savoir que la philosophie amou- 
reuse et platonicienne est devenue une manière d'être intellectuelle 
pour les enfants de l'Italie; et Boccace, tout mondain qu'il ait été 
parfois dans sa conduite, comme lorsqu'il composait, était non- 
seulement admirateur passionné de Dante, dont il a écrit la vie, 
mais a pris soin, dans ce curieux petit livre', de nous dire aussi 
comment on comprenait la poésie de son temps. Son opinion en 
cette matière, jointe aux préceptes du grand maître déjà cité, 
achèvera de faire saisir l'esprit dans lequel on comprenait et on 
traitait la poésie, aux treizième et quatorzième siècles, en Italie. 

« Les gens qui manquent d'intelligence, dit le spirituel auteur 
du Decameron, croient généralement que la poésie n'a pour objet 
que de raconter des choses fabuleuses et incroyables. Mais je veux 
démontrer que la poésie est théologie. 

» En faisant taire nos sens, et si nous n'écontons que la raison, 
nous ne tarderons pas à reconnaître que les poètes de l'antiquité 
ont suivi, autant que la portée de leur intelligence le leur a per- 
mis, les traces de l'Esprit-Saint. Ces traces de la science éternelle 
sont voilées dans l'Écriture sainte comme dans les écrits des poètes; 
et c'est sous ce voile que se conservent les vérités qui doivent être 
complètement démontrées à la fin des siècles. L'usage des figures 

1 Origine, Vita, Studi e costumi del chiarissimo Dante Alighieri poeta fiorentino, 
fatta e compilata dall' inclito M. Giovanni Bocaccio da Certaklo. — In Firenze, 
B. Sermartelli, 1576, pag. 48 et seq. 



82 OBSERVATIONS 

pour couvrir les vérités, a ces avantages : de présenter à la fois le 
texte du livre et le mystère qui y est renfermé; d'exercer simul- 
tanément la réflexion des sages et l'instinct des simples; qu'en pu- 
blic on nourrit l'âme des faibles d'esprit, et que, dans le silence de 
la retraite, on élève encore la pensée des intelligences les plus su- 
blimes. C'est comme un large fleuve sur les pentes duquel l'agneau 
peut se désaltérer, tandis que l'éléphant nage au-dessus de la pro- 
fondeur du courant. 

» Mais revenons à notre objet particulier : par ce que nous ap- 
pelons Théologie, il faut entendre ce que produit l'Écriture sainte, 
soit lorsqu'au moyen de récits historiques et par l'effet de certaines 
visions, ou soit par l'expression de plaintes et de lamentations, elle 
se propose de montrer le profond mystère de l'incarnation du Verbe 
divin, de sa vie humaine, de ce qui lui est arrivé à sa mort, de 
sa victorieuse résurrection, de sa miraculeuse ascension, et enfin 
de tous les actes divins par lesquels il nous a frayé un chemin vers 
la gloire éternelle et nous a rachetés du péché originel. 

» De même les poètes, par leur œuvre que nous nommons Poésie, 
et à l'aide de l'histoire des dieux, de leurs métamorphoses et des 
discours séduisants qu'ils prêtent à ces personnages, cherchent à 
nous donner la raison des choses, à nous faire fuir le vice, aimer 
la vertu, et à nous amener à connaître le "vrai Dieu dans la pen- 
sée de faire notre salut. 

» Par le buisson verdoyant où Moïse vit comme une flamme 
ardente, l'Esprit-Saint a désigné la Vierge, dont la pureté ne peut 
être souillée par rien. Par la statue composée de plusieurs métaux 
qui apparut à Nabucodònosor, il figure toutes les phases précé- 
dentes de la doctrine du Christ, qui fut et est une pierre sur la- 
quelle tout vient s'affermir et former un monument stable comme 
les montagnes. Par les lamentations de Jérémie, il annonce la 
ruine de Jérusalem, etc., etc. 

» De même nos poètes, dans leurs fables, en disant que Saturne 
avait beaucoup d'enfants et qu'il les dévora tous, à l'exception de 
quatre, nous indiquent que le temps produit et détruit tout, ex- 
cepté ses qualre enfants : Jupiter, qui n'est autre que le feu; Junon, 
l'air; Neptune, l'eau; et Pluton, la terre, etc., etc. 

» De ce qui précède on doit conclure que la théologie et la poésie 
s'accordent en ce qu'elles emploient les mêmes formes pour opé- 
rer. Mais, quant au sujet qu'elles se proposent, non-seulement elles 
diffèrent, mais elles sont opposées; car le sujet de la théologie est 
la voie de la vérité, tandis que celui de la poésie antique est l'idolâ- 
trie, les dieux et les hommes. Elles sont contraires encore en ce 



SUR LA VIE NOUVELLE. 83 

que la théologie ne propose que des choses vraies, tandis que la 
poésie en propose quelques-unes comme vraies, qui sont essentiel- 
lement fausses et erronées à l'égard de la religion chrétienne. Mais 
comme certains ignorants s'élèvent contre les poètes, disant que 
toutes leurs inventions ne sont que des fables qui ne se rapportent, 
à aucune vérité, et qu'ils devraient présenter leurs récits sous 
d'autres formes, afin d'éclairer véritablement les gens du monde, 
je leur dirai : Qu'ils fassent donc attention aux visions de Daniel, 
d'isaïe et d'Ézéchiel, et à toutes celles qui sont rapportées dans 
l'Ancien Testament, écrit avec une plume divine par celui qui n'a 
jamais eu de commencement et n'aura point de fin ! Qu'ils relisent 
dans le Nouveau Testament les visions de TÉvangéliste (l'Apoca- 
lypse), remplies de vérités si utiles; et si quelques-unes des fables 
poétiques sont aussi loin de la vérité ou de la vraisemblance que 
ces visions paraissent s'en écarter dans la forme, que l'on accorde 
au moins que si les poètes ont inventé des fables qui ne peuvent 
donner ni plaisir ni enseignement, ce n'est pas une raison pour 
condamner l'essai qu'ils ont fait de répandre leur doctrine à l'aide 
de ce moyen. 

» Mais revenons au point où nous nous sommes arrêtés. Je 

dis que la théologie et la poésie sont presque la même chose, quand 
elles se proposent le même objet. J'irai même jusqu'à avancer que 
la théologie n'est rien qu'une poésie de Dieu et une fiction poétique. 
Dans l'Écriture du Christ (Évangile), c'est tantôt le lion et tantôt 
l'agneau ; ici le vermisseau, là le serpent; puis la pierre, la paille, 
et mille autres choses qu'il serait trop long d'énumérer. Que sont 
ces paroles du Sauveur, si ce n'est un langage figuré que nous 
nommons plus habituellement allégorie? Il semble donc résulter de 
là que non-seulement la poésie est théologie, mais encore que la 
théologie est poésie. Mais si mes paroles ne paraissent point assez 
graves dans une si importante question, je ne m'en offenserai pas, 
et on en pourra croire Aristote, dont le témoignage est si véné- 
rable; or il affirme avoir reconnu que les poètes ont été les pre- 
miers théologiens. » 

La poétique de Dante, et ce commentaire qu'en donne Boccace, 
forment, à ce que je crois, l'exposition la plus précise du système 
en vertu duquel les poètes et les écrivains italiens, dits platoni- 
ciens, ont composé leurs ouvrages depuis Dante jusqu'à Vittoria 
Colonna. J'ai préféré donner les opinions mêmes des deux grands 
écrivains que j'ai cités, plutôt que d'en disséminer les traits prin- 
cipaux dans le cours d'une dissertation où l'on aurait eu d'autant 
plus de peine à les saisir que je ne les aurais certainement pas 



84 OBSERVATIONS SUR LA VIE NOUVELLE. 

présentes dans toute leur crudité et leur bizarrerie originale. Mais- 
je tenais encore à les faire connaître, afin que les jeunes gens qui 
lisent et étudient les ouvrages de Dante se tiennent en garde 
contre les idées poético-théologiques de ce grand poëte, de Boccace 
et de tous les platoniciens de l'époque de la renaissance. En effet, 
si ardente et si sincère qu'ait été la foi de ces hommes, rien n'est 
moins orthodoxe, fort souvent, que leurs opinions littéraires et 
leurs inventions poétiques, admirables fantaisies d'écrivains, beau- 
coup plus propres en général à charmer l'imagination qu'à soute- 
nir la foi. 

Au résultat, la préoccupation qui domina toutes les autres dans 
l'esprit de Dante a été de substituer l'usage de la langue italienne 
à celui de la latine, et de constituer le nouvel idiome qu'il voulait 
mettre en honneur. Pour entreprendre et achever ce grand œuvre, 
il a employé pendant toute sa vie une volonté de fer. On a vu 
avec quelle chaleur il plaidait cette cause dans sa Vie nouvelle: ses 
grands poëmes ont prouvé au monde le droit qu'il avait de dire 
que les langues modernes pouvaient rivaliser avec celles de l'an- 
tiquité; et lorsqu'il avait achevé ce grand monument, lorsque les 
vers de la Divine Comédie faisaient déjà l'admiration et la gloire 
de l'Italie, Dante, exilé, vieux, affaibli par les malheurs, écrivait 
encore avec une espèce de rage, et comme s'il n'avait pas gagné 
sa noble cause : « A la honte et l'éternelle infamie des mauvais 
Italiens qui vantent les langues vulgaires des autres pays et dépré- 
cient la leur, je dis que cette disposition résulte chez eux de cinq 
causes abominables, etc. » « A perpetuale infamia e depressione delli 
■macvagi uomini d'Italia, che comendano lo volgare altrui, e lo propio 
reggano •" dico, che la loro mossa viene da cinque abbominevoli ca- 
gioni, etc. » (Convito, ediz. di Zatta, voi. 4, pag. 77.) 

Depuis que j'étudie les écrits de Dante, j'ai toujours pensé que 
la meilleure manière de se préparer à la lecture de la Divine Co- 
màlie était de commencer par celle de la Vie nouvelle; et ce fut 
dans 1 intention de faciliter l'emploi de ce mode d'étude, quej'en- 
i' piis la traduction qui précède. J'espère que mon travail, tout 
Imparfait qu'il puisse être, remplira du moins l'objet que je me 
suis proposé, qui est de faire naître le désir de connaître le livre 
original de Dante Alighieri, et d'en rendre la lecture un peu moins 
difficile aux Français. 

E. J. Delecluze. 



LA DIVINE COMEDIE 

AVANT DANTE. 



On ne dispute plus à Dante le rôle inattendu de conquérant 
intellectuel que son génie a su se créer tout à coup au milieu 
de la barbarie des temps. L'auteur de la Divine Comédie n'est 
pas pour rien le représentant poétique du moyen âge. Placé 
comme au carrefour de cette ère étrange , toutes les routes 
mènent à lui, et sans cesse on le retrouve à l'horizon. Société, 
intelligence, religion, tout se reflète en lui. En philosophie, il 
complète saint Thomas; en histoire, il est le commentaire vi- 
vant de Villani : le secret des sentiments et des tristesses 
d'alors se lit dans son poëme. C'est un homme complet, à la 
manière des écrivains de l'antiquité : il tient l'épée d'une main, 
la plume de l'autre; il est savant, il est diplomate, il est 
grand poëte. Son œuvre est un des plus vastes monuments de 
l'esprit humain ; sa vie est un combat : rien n'y manque, les 
larmes, la faim, l'exil, l'amour, les gloires, les faiblesses. Et 
remarquez que les intervalles de son inspiration, que la sau- 
vage dureté de son caractère, que l'aristocratie hautaine de son 
génie, sont des traits de plus qui le rattachent à son époque, 
et qui en même temps l'en séparent et l'isolent. Où que vous 
portiez vos pas dans les landes ingrates du moyen âge, cette 
figure , à la fois sombre et lumineuse , apparaît à vos côtés 
-comme un guide inévitable. 

On est donc amené naturellement à se demander ce qu'est 
Dante, ce qu'est celte intelligence égarée et solitaire, sans lien 
presque, sans cohésion avec l'art grossier de son âge ? d'où 

8 



86 LA DIVINE COMÉDIE 

vient cette intervention subite du génie, celte dictature inat- 
tendue? Comment l'œuvre d'Alighieri surgit-elle tout à coup 
dans les ténèbres de l'histoire, prolem sine maire crealam ? 
Est-ce une exception unique à travers les siècles? C'est mieux 
que cela, c'est l'alliance puissante de l'esprit créateur et de 
l'esprit traditionnel ; c'est la rencontre féconde de la poésie des 
lemps accomplis et de la poésie des âges nouveaux. Ayant de- 
vant les yeux les idoles du paganisme et les chastes statues des 
saints, l'image de l'ascétisme et de la volupté, Dante garda le 
sentiment de l'antiquité sans perdre le sentiment chrétien; il 
resta fidèle au passé, il comprit le présent, il demanda aux plus 
terribles dogmes de la religion le secret de l'avenir. Jamais le 
mot d'Aristote : « la poésie est plus vraie que l'histoire, » ne 
s'est mieux vérifié que chez Dante; mais ce ne fut pas du 
monde extérieur du moyen âge que se saisit le génie inventif 
d'Alighieri; ce fut au contraire du monde interne, du monde 
des idées. De là viennent la grandeur, les défauts aussi, de là 
la valeur immense, à quelque point de vue qu'on l'envisage, 
de ce livre où est semée à profusion une poésie éternellement 
jeune et brillante. L'intérêt philosophique vient encore ici 
s'ajouter à l'intérêt littéraire et historique. C'est la Bible, en 
effet, qui inspire Milton ; c'est l'Évangile qui inspire Klopstock : 
dans la Divine Comédie, au contraire, c'est l'inconnu, ce sont 
les mystères de l'autre vie auxquels l'homme est initié. La 
question de l'immortalité est en jeu, et Dante a atteint la sou- 
veraine poésie. 

La préoccupation, l'insistance de la critique sont donc légi- 
times : ce perpétuel retour vers le premier maître de la cul- 
ture italienne s'explique et se justifie. Jusqu'ici les apologistes 
n'ont pas manqué à l'écrivain : investigations biographiques, 
jugements littéraires, interprétations de toute sorte, hypothèses 
même pédantes ou futiles, tout semble véritablement épuisé. 
Peut-être n'y a-l-il pas grand mal : il s'agit d'un poëte, et si 
le vrai poëte gagne toujours à être lu, il perd souvent à être 
commenté. Un poiut curieux et moins exploré reste cepen- 
dant, qui, si je ne m'abuse, demande à être particulièrement 
mis en lumière : je veux parler des antécédents de la Divine 
Comédie. Ce poème, en effet, si original et si bizarre même 



AVANT DANTE. 87 

qu'il semble, n'est pas une création subite, le sublime ca- 
price d'un artiste divinement doué. Il se rattache au contraire 
à tout un cycle antérieur, à une pensée permanente qu'on voit 
se reproduire périodiquement dans les âges précédents; pen- 
sée informe d'abord, qui se dégage peu à peu, qui s'essaye dU 
versement à travers les siècles, jusqu'à ce qu'un grand homme 
s'en empare et la fixe définitivement dans un chef-d'œuvre. 

Voyez la puissance du génie 1 Le monde oublie pour lui 
ses habitudes : d'ordinaire la noblesse se reçoit des pères; ici, 
au contraire, elle est ascendante. L'histoire recueille avec em- 
pressement le nom de je ne sais quel croisé obscur, parce qu'à 
lut remonte la famille de Dante; la critique analyse des lé- 
gendes oubliées, parce que ces légendes sont la source pre- 
mière de la Divine Comédie. La foule ne connaîtra, n'accep- 
tera que le nom du poëte , et la foule aura raison. C'est la 
destinée des hommes supérieurs de jeter ainsi l'ombre sur ce 
qui est derrière eux, et de ne briller que par eux-mêmes. Mais 
pourquoi ne remonterions-nous point aux origines, pourquoi 
ne rétablirions-nous pas la généalogie intellectuelle des émi- 
nents écrivains? Aristocratie peu dangereuse, et qui n'a chance 
de choquer personne dans ce temps d'égalité. 

Ce serait une folie de soutenir que Dante lut tous les vision- 
naires qui l'avaient précédé Chez lui, heureusement, le poëte 
effaçait l'érudit. Cependant, comme l'a dit un écrivain digne 
de sentir mieux que personne le génie synthétique de Dante, 
« il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le 
plan d'un grand ouvrage appartient à qui l'exécute 1 . » Ce mot 
explique précisément ce qui est arrivé à l'auteur de la Di 
vine Comédie. Dante a résumé avec puissance une donnée phi ■ 
Iosophique et littéraire qui avait cours de son temps; il a 
donné sa formule définitive à une poésie flottante et dispersée 
autour de lui, avant lui. Il en est de ces sortes de legs poéti- 
ques comme d'un patrimoine dont on hérile : sait-on seule- 
ment d'où il vient, comment il s'est formé, à qui il apparte- 
nait avant d'être au possesseur d'hier? 

Que le poëte s'élance par-dessus les générations, et qu'il ap- 

• Victor Cousiu, Introduci, à l'hist. de la Philosophie, XV leçon. 



SS LA DIVINE COMÉDIE 

pelle Virgile « mon père, » il mio autore, rien de mieux : ce 
sont de ces familiarités, de ces soudaines reconnaissances 
comme on s'en permet entre génies. Mais la lointaine parenté 
de Dante avec l'antiquité n'est pas le but de ce travail. Il y a 
surtout là des rapports de forme et d'exécution; l'inspiration 
générale, au contraire, de la Divine Comédie est profondé- 
ment catholique. Il nous suffira donc de traverser très-rapi- 
dement l'époque païenne, et ce court préliminaire nous con- 
duira vite aux âges chrétiens, que nous avons hâte d'aborder, 
et où se rencontreront les vrais ancêtres, les ancêtres immé- 
diats d'Alighieri. 

L 

L'ANTIQUITÉ. — ER L'ARMÉNIEN. — THESPÉSIDS. — LA RIRLE. 

Entouré de mystères, assistant comme un acteur égaré et 
sans souvenir au spectacle du monde, l'homme, dès qu'il s'in- 
quiète du problème de sa destinée, a volontiers foi dans l'in- 
connu, dans l'invisible. La logique le mène à la notion d'une 
autre vie, les religions la lui enseignent, et dès lors il se 
préoccupe de l'existence future: son imagination peuple à son 
gré ces contrées mystérieuses du châtiment et de la récom- 
pense. De là, à l'origine même des sociétés, et, sans parler de 
l'Orient, dans l'antiquité grecque et latine, une mythologie 
qui prend l'homme au cercueil, le suit à travers les ténèbres 
de l'autre monde, et vient raconter ce qu'elle sait des morts à 
ceux qui vivent et qui sont inquiets. A côté de la philosophie 
qui explique, à côté du dogme qui affirme, la poésie se saisit 
aussitôt de ce théâtre surnaturel, plein de curiosité et de ter- 
reur, d'où elle peut juger le passé et initier à l'avenir. 

11 importe, à propos des antécédents de la Divine Comédie, 
do distinguer entre ce que j'appellerai le côté éternel et le còli 
particulier du poème de Dante. En transportant la poésie fan- 
tastique là où elle est surtout légitime, c'est-à-dire dans l'autre 
monde. Alighieri a en effet touché au grand problème de la 
destinée à venir, qui n'est que la conséquence de la destinée 
présente. On pourrait donc retrouver des analogies frappantes 



AVANT DANTE. 89 

entre ce qu'il a dit et ce qu'ont enseigné sur ce point les phi- 
Iosophies et les religions; mais ce serait s'égarer dans l'infini. 
Le sujet que je veux traiter est parfaitement vague et indé- 
terminé, ou parfaitement limité ou distinct, selon qu'on se 
perd à rechercher l'inspiration générale, ou qu'on s'applique 
seulement à suivre l'inspiration directe et immédiate du poëte. 
C'est dans ce dernier cadre que je m'enfermerai obstinément. 
Un mot rendra ma pensée : il s'agit tout simplement de ne 
pas traiter du règne à propos de l'espèce. 

Dante a connu l'antiquité comme on la pouvait connaître au 
treizième siècle. Non-seulement il ignorait ces traditions de 
l'Egypte sur les formes de la vie future, qu'a expliquées et 
embellies peut-être l'imagination savante de Champollion; 
non-seulement ces grandes légendes de l'Inde, que la science 
moderne aborde à peine, lui étaient inconnues, mais il n'avait 
abordé la Grèce et Rome que par les poètes et les philosophes 
dont la gloire restait populaire dans les écoles, Platon, Aris- 
tote, Virgile. De tout le reste, il ne savait guère que des noms 
propres. Avait-il même lu Homère? Question insoluble, puis- 
que les érudits discutent encore pour savoir s'il comprenait le 
grec. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Homère est le plus vieil an- 
cêtre d'Alighieri ; son enfer est le plus ancien des enfers con- 
nus ; c'est l'enfance de l'art. L'autre monde, en effet, n'est 
pas pour lui très-distinct du monde où nous sommes. Sans 
doute il est dit dans un vers de l'Iliade 1 : « Bien loin, là où 
est sous terre le plus profond abîme ; » mais, au XI e livre de 
l'Odyssée, la situation des enfers est plus indéterminée en- 
core, s'il est possible. Ulysse y entre on ne sait comment, en 
poursuivant l'ombre d'Ajax, et il en sort pour monter aussi- 
tôt sur son navire. Presque aucune trace de cet épisode de 
l'Odyssée ne se retrouve dans la Divine Comédie. C'est à 
peine si le géant Titye, qui couvrait neuf arpents de son corps, 
est dédaigneusement nommé par Alighieri 2 . Le seul écho qui 
retentisse également dans les deux poëmes est ce clapotemenl 
des morts, tàayyìi vexvuy, qu'Homère compare en si admirables 



1 vin, 14. 

• Inferno, XXXI, 124. 



90 LA DIVINE COMElnt 

termes à celui des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes 
parts. 

C'est par Virgile, qu'une longue et amoureuse pratique lui 
avait rendu familier, que Dante a surtout connu l'antiquité. 
Aussi s'est-il donné ce maître pour guide dans son terrible pè- 
lerinage; aussi a-t-il emprunté à l'Enéide beaucoup de sou- 
venirs mythologiques, plus même qu'il n'eût été convenable 
en un sujet chrétien. Qu'on ne s'imagine pas cependant trou- 
ver chez Dante un plagiaire; la Divine Comédie n'a avec 
VÊnéide que quelques rapports de détails, et il y a entre ces 
deux poètes et leurs deux poèmes la distance qui sépare le 
monde païen du monde, chrétien. Aussi n'est-il pas sans inté- 
rêt de voir ce que deviennent quelques-uns des personnages 
de l'enfer virgilien dans l'enfer dantesque. Caron, l'horrible 
vieillard, est presque le seul qui n'ait pas changé; tous les 
autres sont déchus. Minos, par exemple, n'est plus le juge 
austère qui pèse les destinées, quœsitor Minos urnam movet; 
c'est un démon hideux, grinçant des dents, et indiquant aux 
damnés par le nombre des plis de sa queue le chiffre du cercle 
infernal qui leur est assigné. Enfin il n'est pas jusqu'au pauvre 
Cerbère qui ne soit traité avec rigueur : Enée l'apaisait par 
un gâteau de miel, Dante lui jette une poignée de terre. Chez 
Virgile, les âmes qui se pressent sur la rive « tendent les mains 
vers l'autre bord; » chez Dante, au contraire, les damnés, 
avant d'entrer en enfer, sont déjà punis ; ils désirent leurs sup- 
plices ; « ils sont tourmentés du besoin de traverser le fleuve. » 
Alighieri croit à son sujet. Virgile en rit et le met sous ses 
pieds, subjecit pedibus 1 . C'est qu'il n'y a rien. sur le front 
calme du poêle latin de ce sourcil visionnaire que Wordsworth 
prête ù Daute ; c'est qu'il n'y a rien de ces mystiques aspira- 
tions qui révélèrent au vieux gibelin les extases du paradis. 
L'Elysée de l'Enéide ne vaut même pas le paradis terrestre de 
la Bible; c'est une mesquine parodie de ce qui se passe, dans 
celte vie. Admirons cependant combien les idées ont marché 
depuis Homère. Virgile a déjà à un bien plus haut degré le 
sentiment de la justice : il gradue les châtiments et les ré- 

1 Otonj-, il, 490. 



AVANT DANTE. 9i 

compenses ; chez lui l'idée de purification fait même présager 
le purgatoire. C'est qu'entre l'Odyssée et VÈnèide il y avait 
eu Platon. 

J'ai nommé Platon : ce fut assurément un des maîtres fa- 
voris de Dante- Sans parler de la théorie de l'amour, qui est 
comme la trame même de son poëme, Alighieri a souvent 
suivi les traces du philosophe idéaliste. La forme concentrique 
qu'il a donnée à l'enfer est une idée toute platonicienne. Mais 
Dante a dû particulièrement connaître deux passages impor- 
tants du Phédon et de la République 1 . 

Dans le premier, Platon parle des traditions qui couraient 
de son temps sur le séjour des morts. La triple division que le 
christianisme a faite de l'autre monde s'y trouve déjà mar- 
quée : le lac Àchéiusiade, où les coupables sont temporaire- 
ment purifiés, c'est le purgatoire; le Tartare, d'où ils ne sor- 
tent jamais, c'est l'enfer ; enfin ces pures demeures au-dessus 
de la terre, qui ont elles-mêmes leur degré de beauté selon le 
degré de vertu de ceux qui les habitent, c'est le paradis. Seu» 
lement Platon ajoute prudemment : « Un'est pas facile de les 
décrire. » Peut-être est-ce le mot qui a piqué l'émulation de 
Dante. 

Platon n'a pas toujours montré autant de réserve. S'ap- 
puyant sur quelque tradition orientale recueillie dans ses 
voyages, et la modifiant sans doute selon ses croyances, il a, 
en effet, raconté ailleurs la* vision d'un soldat originaire de 
Pamphylie, et qu'il appelle Er l'Arménien. Er avait été tué 
dans une bataille. Dix jours plus tard, comme on enlevait les 
morts à demi putréfiés, il fut retrouvé dans un état parfait de 
conservation. Bientôt après, pendant qu'il était sur le bûcher 
des funérailles, on le vit revivre, et il narra ce qui lui était 
arrivé. Son âme, s'étant séparée du corps, avait été transportée 
en grande compagnie dans un lieu merveilleux, où le ciel et 
la terre étaient percés de deux ouvertures correspondantes. 
Entre ces deux régions siégeaient des juges; après l'arrêt, les 
bons allaient à droite avec un écriteau sur la poitrine, et les 
méchants ù gauche avec un écriteau sur le dos. Le tour d'Er 

1 Trad. de M. Cousin, in-8% t. I, p. 399, et t. X, p. 280. 



92 LA DIVINE COMEDIE 

vint enfin ; mais, au lieu de prononcer sur son sort, les juges 
lui ordonnèrent de retourner dans le monde, et de dire aux 
hommes ce qu'il avait vu. Le soldat, avant d'obéir, examina 
le spectacle qui était sous ses yeux. Par les ouvertures qu'il 
avait d'abord remarquées, des âmes montaient et descendaient 
sans cesse, les premières sans tache , les autres souillées de 
fange. Plus loin, dans une vaste prairie, arrivaient deux bandes 
d'âmes diverses qui semblaient venir d'un long voyage. Les 
unes, sortant de l'abîme, racontaient les tristes aventures d'un 
exil souterrain qui s'était prolongé pendant mille ans; les au- 
tres, descendant du ciel, disaient les délices qu'elles avaient 
goûtées. Le mal ou le bien était payé au décuple à chaque 
âme vertueuse ou coupable. Nous sommes encore loin de 
l'infini bonheur des élus comme l'entend le christianisme. Au- 
cun supplice n'est montré à Er, aucun nom ne lui est révélé, 
excepté celui d'Ardiée, tyran de Pamphylie, qui était traîné à 
travers les ronces, et que tourmentaient « des personnages 
hideux au corps enflammé. » Ce sont les aïeux des diables 
d'Alighieri. 

Ce qui frappe dans cet épisode, c'est que ce n'était là pour 
Platon qu'une forme populaire donnée à la vérité; c'est que 
le penseur sentait toute la portée de ces symboliques récits. 
Comme Dante, il prend la chose du côté sérieux. Aussi aimé- 
je à me figurer que le poëte avait sous les yeux ces propres 
paroles du Phédon, qui eussent si- bien servi d'épigraphe à son 
livre : « Soutenir que ces choses sont précisément comme je 
les décris ne convient pas à un homme de sens ; mais que tout 
ce que j'ai raconté des âmes et de leurs demeures, soit comme 
je l'ai dit ou d'une manière approchante, s'il est certain que 
l'âme est immortelle, il me paraît qu'on peut l'assurer con- 
venablement, et que !a chose vaut ia peine qu'on hasarde d'y 
croire. » Décidément Platon, ce génie précurseur, est le véri- 
table, le seul ancêtre du poêle dans l'antiquité. 

Je me trompe, la vision infernale d'Er l'Arménien, la pre- 
mière des visions isolées, spéciales, non mêlées à un poëme, 
a eu un pendant, cinq siècles après, chez Plutarque 1 . On y 

• D:ms son traité Des ddais de la justice divine. Voir la trart. de Josepfc <« 



AVANT DANTE. 93 

entrevoit la fusion première des vieilles légendes païennes 
et des légendes nouvelles apportées par le christianisme. 
Quoique ce soit un prêtre d'Apollon qui écrive, il y a déjà là 
quelque chose de la foi du moyen âge; Plutarque dit : « ce 
«onte, » mais il a soin de se reprendre et d'ajouter : « si c'est 
un conte. » 

L'histoire de Thespésius se passe au temps de l'empereur 
Vespasien. Ce Thespésius, originaire de Cilicie, s'était ruiné 
dans la débauche, et il avait ensuite essayé de relever sa for- 
tune par toutes sortes de dois. Le scandale devenait chaque 
jour plus flagrant, quand Thespésius se tua dans une chute. 
Durant la cérémonie des funérailles, il revint à la vie, et ra- 
conta qu'aussitôt après sa mort, son âme avait été transportée 
à travers les astres jusqu'à un endroit où se découvraient deux 
régions atmosphériques, l'une basse, l'autre élevée, dans les- 
quelles tourbillonnaient les âmes des morts. Chacune de ces 
âmes arrivait jusque-là au milieu d'une bulle lumineuse qui 
se déchirait, et l'âme, paraissant alors sous une forme hu- 
maine, allait prendre son rang. Dans la région supérieure 
erraient doucement les âmes des justes; elles étaient transpa- 
rentes, lumineuses, et gardaient leur couleur naturelle. Dans la 
région inférieure , au contraire , se heurtaient en courant les 
âmes perverses; elles étaient opaques; les unes paraissaient 
tachetées de gris, les autres d'un noir luisant comme des écailles 
de vipère. A leur couleur, on distinguait le vice qui les souil- 
lait : le rouge marquait la cruauté; une sorte de violet ulcé- 
reux indiquait l'envie; au bleu, on reconnaissait l'impureté; 
au noir , l'avarice. Celles qui se purifiaient reprenaient peu à 
peu leur premier aspect. 

Au clignotement de ses yeux, à l'ombre que projetait son 
corps, Thespésius fut reconnu pour un vivant, ainsi qu'il ar- 
riva à Dante. Puis, entraîné sur un rayon de lumière, il con- 
tinua sa route jusqu'en un lieu où des âmes criminelles étaient 
punies, et, selon qu'elles étaient curables ou incurables, li- 
vrées à trois divinités vengeresses. La dernière, Érichnis, pré- 

Blaistre, { 42, et ce que le violent écrivain dit en nòte de cette judicieuse histoire, 
l>ar opposition à Hume qui la trouvait extravagant*. 



94 tA DIYIÏv'E COMEDIE 

cipilait les grands coupables dans un abîme que l'œil ne pouvait 
sonder. 

Après avoir traversé un espace infini, après avoir vu un 
gouffre mystérieux d'où sortait un veni qui enivrait comme 
du vin, après avoir visité un cratère où venaient se déverser 
les eaux de six fleuves diversement colorés, que trois génies, 
assis en triangle, mêlaient suivant différentes proportions, 
Thespésius reconnut parmi les coupables le cadavre de son père 
couvert de piqûres. Il s'enfuit terrifié, et s'aperçut qu'aban- 
donné par son guide, il était maintenant conduit par d'affreux 
démons. Des supplices divers s'offrirent alors à ses regards : 
ici c'étaient des hommes écorchés et exposés aux variations de 
l'atmosphère; là, des groupes de deux, de trois personnes, 
s'entrelaçant comme des serpents et se déchirant à coups de 
dents. Venaient ensuite trois vastes étangs, l'un d'or fondu, 
l'autre de plomb liquide et froid, le troisième de fer aigre. 
Des diables prenant, comme des forgerons, les âmes des avares 
avec des crocs, les plongeaient dans l'étang d'or bouillant jus- 
qu'à ce qu'elles devinssent transparentes, et, les retirant alors, 
ils les éteignaient au sein des autres étangs. Ces âmes, dur- 
cies et comme trempées, pouvaient être rompues en divers 
fragments. Sous cette nouvelle forme, elles étaient forgées et 
refondues. Puis on recommençait durant l'éternité. 

Thespésius demeura atterré quand il découvrit plusieurs pe- 
tits groupes qui déchiraient chacun une victime; c'étaient des 
fils irrités, tonte «an ascendance furieuse qui, damnée par la 
faute des aïeux, se vengeait sur les auteurs de ses souffrances. 
Voilà bien la transmission de la faute originelle, voilà la res- 
ponsabilité héréditaire, telle que l'enseigne le christianisme. 
Mais tout se mêle dans le légendaire païen. Nous touchions aux 
mystères de l'Evangile, nous retombons presque aussitôt dans 
les folies pythagoriciennes et orientales. Thespésius, en effet, 
parvint au lieu où s'opérait la métempsycose de quelques âmes; 
des ouvriers, s'emparant de ces âmes, taillaient ou suppri- 
maient leurs membres, et, à coups de ciseaux, leur donnaient 
la forme de différents êtres. Us saisirent entre autres Néron, 
et, après lui avoir ôté les clous de feu qui le perçaient, ils se 



AVANT DANTF. 95 

mirent à le découper pour en faire une vipère; mais une voix 
secrète cria qu'il fallait seulement le changer en oiseau aqua- 
tique, parce qu'il avait été favorable à la liberté de la Grèce. 
— Bientôt Thespésius dut quitter l'enfer, poussé par un cou- 
rant d'air impétueux, comme s'il avait été chassé d'une sar- 
bacane; il rentra dans son corps, se réveilla, et revint à la 
vertu. 

Telle est la vision rapportée par Plutarque au premier siècle 
de l'ère chrétienne; elle me semble du plus haut intérêt, et 
montre comment l'éternelle préoccupation de la vie à venir a 
pu, dans tous les âges, recevoir de l'esprit inquiet de l'homme 
une solution symbolique, la forme que lui a définitivement 
donnée Dante. 

C'est là ce que l'Alighieri, dans son érudition bornée, dut à 
l'antiquité grecque et latine. Il connut les poètes par Virgile, 
et aussi par Slace, son second guide, qui lui montra les lacs 
aux eaux paresseuses et les étangs de feu de son enfer,. pigrique 
lacus ustœque paludes ' ; il connut les philosophes par Platon et 
par ces échos atténués de Sunium qui retentissent encore dans 
le songe que Cicéron a prêté à Scipion. Remarquons cependant 
que Dante, tout en empruntant au paganisme quelques-uns 
de ses modèles pour les transporter au sein de la poésie chré- 
tienne, ne s'attache qu'au côté grave, austère, qu'à ce que la 
mythologie pouvait encore offrir de grands tableaux à une 
imagination habituée aux pompes du catholicisme. 

Dès les origines presque de la poésie grecque, les descentes 
aux enfers étaient devenues un lieu commun des épopées a : la 
vengeance y conduisait Thésée; Polluxy allait par amitié, Or- 
phée par amour. Plus lard on y pénétra par l'antre de Tro- 
phonius. Aussi , à Athènes comme à Rome , chaque poète se 
croyait-il obligé de versifier sa descente chez Pluton 3 . On dra- 



* Thebaid., 1. vm. 

* V. Welker, Der Epische Cyclus, p. 255; Bode, Geschichte der Hellen. Dichl 
kunst, t. I, p. 125, 403 ; Lobeck, Aglaophamus, p. 360, 373, etc. 

3 On peut consulter avec profit la thèse latine de M. Ozanam : De frequenti apud 
veteres poetas heroum ad inferos descensu, 1839, in-8°. Dans les notes de son 
livre sur Dante, le même écrivain a aussi donné de sommaires et savantes indica- 
tions sur le cycle chrétien des visions antérieures à l'Alighieri. C'est, avec uc 



96 LA DIVINE COMÉDIE 

matisail l'enfer tous les jours dans les mystères sacrés, dan» 
les évocations, dans les cérémonies religieuses. Virgile nous l'a 
dit : Facilis descensus Averno; et il en savait quelque chose, 
puisque dans le Culex {si le Culex est de lui) il trouve moyen 
de faire accomplir ce voyage à un moucheron. Mais, qu'on 
veuille bien le remarquer, l'autre monde, chez les anciens, est 
une affaire d'art, une sorte de conte mythologique qu'on per- 
met aux poètes de chanter, et dont chacun rit dans la vie 
pratique. La dégradation sur ce point s'achève avec la venue de 
l'empire romain, et à cette date c'est tout à fait une exception 
que la bonne foi de Thespésius et de son biographe. Personne 
dès lors ne se cache ; on fait montre, au contraire, d'incrédulité 
-sur la vie future. Les amers sarcasmes de Lucrèce sont de 
mode; pour le poète Sénèque, il n'y a dans tout cela que de 
vains mots * ; pour Juvénal, des contes dignes des enfants qui 
ne payent encore rien aux bains*. C'est surtout dans les dialo- 
gues de Lucien qu'il faut voir avec quelle légèreté le scepti- 
cisme païen en était arrivé à parler de l'immortalité. Pour ce 
précurseur de Voltaire, l'autre monde n'est qu'un prétexte de 
satire contre ce monde-ci. Qu'on se rappelle seulement celte 
Nêcyomantie dans laquelle Ménippe , déguisé en Hercule , est 
conduit aux sinistres bords par un magicien; qu'on se rappelle 
la singulière description de ce Tartare , qui n'est autre chose 
que le monde renversé, et où Philippe de Macédoine, par 
exemple, raccommode de vieux souliers. Dante, ce poêle émi- 
nemment religieux, n'a rien de commun, on le devine, avec 
ces cyniques inspirations qui reparaîtront chez les trouvères t 
et dont héritera Rabelais. 

On vient de voir ce qu' Alighieri tira de l'antiquité païenne. 
Que dut-il à l'antiquité hébraïque? Fort peu de chose. Ce qui 
est dit. en effet, de l'enfer dans la Bible, ne prèle pas beau- 
coup à l'image et à la description. Ce feu qui doit brûler jus- 

ccurl article de Foscolo [Edinburg Review, sept. 1818, t. XXX, p. 317), le seul 
Invai! que je connaisse sur ce point d'histoire littéraire. 
' Rumores vacui verbaque inania... 

(Troad., act. II, ebeeur.) 
Ncc puen crcdlnt, msi qui nondum sere lavantur... 
[Sat., II, 152.) 



AVANT DANTE. 9T 

qu'aux fondements des montagnes 1 , ce grand abîme*, cette 
géhenne*, cette terre de ténèbres où règne un ennemi éternel* , 
ce lieu où le lit sera la pourriture, et les vers la couverture 5 , 
ces eaux sous lesquelles gémissent des géants 6 , ce lac profond 
où l'on est plongé 1 ; tout cela, toutes ces indications vagues et 
mystérieuses ne présentaient aucun thème brillant au poète. 
Le petit nombre de textes, bien moins explicites encore, sui» 
le purgatoire et sur le paradis, ne lui fournissaient point d'in- 
dication matérielle qui lui fût une autorité. De plus, il n'y avait 
pas de vision dans les livres saints, ou du moins il n'était pas 
donné de détails sur les ravissements d'Élie, d'Hénoc, d'Ezé- 
chiel, ni même sur le voyage aux enfers entrepris par le Sau- 
veur, et auquel Dante a fait allusion dans le douzième chant 
de son premier poëme. Ce divin antécédent, il est vrai, était 
fait pour animer la pieuse émulation d'Alighieri. 

Avec l'Évangile pourtant on entre dans une voie nouvelle. 
Ainsi le riche, quand il est en enfer, veut envoyer à ses frères 
encore vivants un messager pour les avertir du châtiment qui 
les attend s'ils persévèrent dans la fausse route; mais il lui 
est répondu : « S'ils n'ont pas voulu écouter la loi et les pro- 
phètes, ils n'écouteront pas davantage imi homme qui revien- 
drait de l'autre monde. » Voilà ce que raconte saint Luc 8 . C'est 
la vision en projet; elle se réalise chez saint Paul : « J'ai connu 
quelqu'un , dit-il , qui a été ravi en esprit jusque dans le pa- 
radis, où il a entendu des paroles qu'il n'est pas permis à 
l'homme de publier 9. » Pour ma part, je soupçonne qu'AIi- 
ghieri lut le verset de saint Paul: il lut surtout l'Apocalypse, 
et cet esprit visionnaire, ce tour prophétique, lui laissèrent 
une forte empreinte. 

C'est ainsi qu'il apparaît plein de lumière dans ce ciel téné» 

' Veut., xxxvni, 22. 
' Luc, xvi, 26. 

* V. Dict. théd. de Bergier, v° Enfer. 
1 Job, X, 21, 22. 

5 Isaïe, xiv, 9. 
c Job, xxvi, 5. 

' Ps. LXXXVII, 6. 

* xvi, 24. 

* II Corinth , su, 4. 



98 LA DIVINE COMÉDIE 

breux du moyen âge ; c'est ainsi qu'il vient à nous, guidé d'une 
main par le génie charmant de Virgile, de l'autre par la sombra 
figure de saint Jean. 

IL 

PREMIÈRES VISIONS CHRETIENNES. — CARPE. — SATURE. — 
PERPÉTUE. — CHRISTINE. 

Avec le christianisme commence une ère distincte, une ère 
tout à fait tranchée. On sait quelle place tient l'autre monde 
dans les dogmes de la religion catholique, on devine celle qu'il 
a dû tenir dans son histoire. Succédant au matérialisme des 
antiques théogonies, la poésie des temps nouveaux, la poésie 
des légendes, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de 
ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme la 
future patrie à ceux qui s'oubliaient dans la vie présente. L'en- 
fer était irréfragablement annoncé dans les livres saints; mais 
ce n'est pas en prêchant la damnation, c'est en prêchant le 
salut que le christianisme put conquérir le monde. On montre 
le ciel aux néophytes, on montre les profondeurs de l'abîme 
aux croyants infidèles. Eh! qui songeait aux peines éternelles, 
parmi ces sublimes martyrs du premier âge? Lisez leur his- 
toire, ils n'ont que des bénédictions pour les bourreaux, et 
plusieurs leur désignent même du doigt ces célestes parvis^où 
ils voudraient les entraîner avec eux. C'est la poésie en action. 
Il ne faut donc pas s'attendre à rencontrer alors des poètes 
qui chantent les terribles merveilles de l'autre monde. Seule- 
ment quelques rares assertions viennent çà et là prêter une 
forme déterminée à ces mystères de l'avenir. Ainsi, au second 
siècle, saint Justin nomme certains esprits qui cherchent à 
s'emparer de l'âme des justes aussitôt après la mort 1 ; etTer- 
I ii II un, qui parle quelque part des monts ensoufrés qui sont 
les cheminées de l'enfer, inferni fumariola, croit qu'il y a 
dans l'autre vie une prison d'où l'on ne sort point que l'on 
n'ait payé jusqu'à la dernière obole*. C'est aussi un spectacle 

1 Dial. cum Tryph., n" 105. 

' L Ut onim., c. xxxvi et xxxviu. 



AVANT DANTE. 99 

assez fréquent dans cette histoire primitive, que de voir les 
martyrs, des éwêques surtout, entourés de leurs diacres, échap- 
per tout à coup aux mains des persécuteurs, aux flammes des 
bûchers, et s'élever radieux jusqu'au ciel, devant la foule 
étonnée *. 

Ainsi, dans le petit nombre de très-courtes et très-simples 
visions qui nous sont ^"lues des siècles apostoliques, c'est 
surtout l'idée d'indulgence qui me paraît dominer. Une des 
premières et des plus curieuses que je rencontre a rapport à 
saint Carpe. 

Un jour ce pieux personnage 2 fut transporté en esprit dans 
un vaste édifice dont le sommet enlr'ouvert laissait voir au 
ciel le Christ entouré de ses anges. Au milieu de la maison, on 
découvrait, à la lueur d'un bûcher, un gouffre sur la marge 
duquel se retenaient quelques païens qui avaient résisté aux 
prédications de saint Carpe; des serpents et des hommes 
armés de fouets les poussaient dans l'abîme. Carpe alors se 
prit à les maudire: mais, en reportant les yeux vers le ciel, 
il vit Jésus tout attendri qui tendait à ces pauvres pécheurs 
une main compatissante, disant : « Frappe-moi, Carpe, je suis 
encore prêt à souffrir, et de tout cœur, pour le salut des 
hommes. » Et l'apôtre se réveilla. — Dieu, plus indulgent que 
îes hommes sur les châtiments dus à l'humanité coupable, le 
juge moins sévère que l'accusé! voilà bien les merveilles des 
premiers temps du christianisme. 

Ce caractère de naïveté charmante se retrouve également 
en deux autres visions qu'a enregistrées saint Augustin 3 . 

La première est celle de saint Sature, mort en 202. Quatre 
anges l'enlevèrent tout à coup, sans le toucher, jusqu'aux lu- 
mineux jardins du ciel. Là s'élevait le trône du Tout-Puissant, 
autour duquel les légions sacrées faisaient incessamment reten- 
tir ces mots : «Saint, saint, saint! » Le Seigneur baisa le 
nouveau venu au front, et lui passa la main surla face, après 
quoi Sature sortit du ciel. — Dieu a déjà, dans les simples extases 



1 V. Dom Calmet, Traité sur les apparitions, 1751, in-12, t. ti, p. 2f3- 
* Dyon. Arcopag., epist. vm. 
' De origin. anim., 1. 1. 



100 LA DIVINE COMÉDIE 

<les martyrs, ces familiarités étranges que lui prêteront plus 
fard les auteurs de mystères. Ici ce n'est que simplicité gra- 
cieuse et native; plus tard ce sera la grossièreté de l'art, ou 
plulôt l'absence de tout art. 

L'autre vision se rapporte à sainte Perpétue, qui avait ac- 
compagné Sature au ciel, comme elle le suivit depuis au sup- 
plice. Elle eut en effet dans sa prison un autre rêve où il ne 
s'agit plus du cieï, mais où semble se manifester vaguement 
l'idée de purgatoire. La sainte vit, dans un grand éloignement 
qu'elle ne pouvait franchir, un enfant dévoré de soif, et dont 
les lèvres s'efforçaient en vain d'atteindre les bords trop élevés 
d'un bassin rempli d'eau. C'était son frère Dinocrate, mort na- 
guère, à l'âge de sept ans, d'un cancer à la joue. A ce spec- 
tacle, Perpétue répandit des larmes et pria. Quelques jours 
après, elle revit l'enfant, toujours dans le lointain. Cette fois, 
il était guéri, revêtu d'habits brillants, et, une coupe à la main, 
il puisait dans la piscine, dont l'eau ne diminuait pas. — Di- 
nocrate était-il un enfant mort sans baptême? Je ne sais. Ce 
qu'il y a de sûr, c'est que la miséricorde fait presque exclu- 
sivement le fond de toutes ces légendes , c'est que l'efficacité 
des prières pour les morts éclate déjà avec quelque poésie. 

Il en est de même de la singulière hallucination de sainte 
Christine, dans le courant du troisième siècle 1 . Cette vierge, 
étant morte, fut exposée en pleine église aux regards des fidèles. 
Pendant qu'on célébrait pour elle l'office accoutumé, elle se 
leva subitement de son cercueil et s'élança sur les poutres du 
temple, ainsi qu'aurait fait un oiseau; puis elle reprit le che- 
min de sa maison, et alla vivre avec ses sœurs, auxquelles 
elle raconta ses ravissements successifs en purgatoire, de là en 
enfer, et enfin en paradis. Arrivée dans ce dernier lieu, Dieu 
lui avait donné à choisir de rester au ciel ou de retourner sur 
terre, afin d'y racheter par la pénitence les âmes qu'elle avait 
vues en purgatoire. Christine n'hésita pas à prendre ce dernier 
parti, et les saints anges la ramenèrent dans son corps 2 . — 

1 Bolland., Act. sanct. 21 août, p. 259 et suiv. 

'Dans un rrcit [écrit seulement au treizième siècle) Dieu fait la même propo- 
sition à saint Amliroise de Sienne à qui il apparaît : « Elige ex his rjuod vis. > 
Amliroise répond qu'il est soumis au Seigneur en tout; mais il émet le vœu de 



AVANT DANTE. 101 

Telle est la charité en sa plénitude, et l'agiographe qui recueil- 
lait au moyen âge cette antique tradition n'en a certainement 
pas altéré l'esprit : on se sent là dans les premiers siècles du 
christianisme. 

Ainsi, quoique toujours présent par le dogme, l'enfer lient 
peu de place en ces récits des vieux légendaires. Entraîné par 
■ce souffle d'ind ulgence, Origene soutint que toutes les peines 
de l'autre vie sont expiatoires, et que le bien gagnera enfin le 
•dessus. Cette doctrine, bientôt réprouvée par le sixième con- 
■cile, sembla amener une réaction des idées de damnation éter- 
nelle, à laquelle il est peut-être convenable de rattacher en 
partie le traité vengeur de Lactance, De la Mort des Persécu- 
teurs. Mais bientôt les théories indulgentes reparaissent. Au 
quatrième siècle (cela ressort d'un passage de l'Hymne auSom- 
meil de Prudence), on croyait volontiers que le nombre des 
hommes assez pervers pour être damnés serait très-restreint. 
L'idée d'un milieu entre l'enfer et le paradis, je veux dire le 
purgatoire, plaît singulièrement à ce poëte chrétien. C'est donc 
'Je principe du pardon qui semble dominer alors, el qui charme 
particulièrement les esprits. Leibniz * paraît même assez dis- 
!f:K)sé à croire que saint Jérôme penche vers cette opinion : que 
tous les chrétiens seront à la fin reçus en grâce. Mais prenons 
garde ; c'est entrer dans la théologie, et nous n'avons à parler 
que de poésie : peu importe ici l'opinion prêtée, un peu légère- 
ment peut-être, à saint Jérôme; peu importe même le mot 
mystérieux de saint Paul, que « tout Israël sera sauvé; » con- 
statons seulement que, dans ces origines, la légende s'attache 
bien plus à l'idée de salut qu'à l'idée de damnation. C'était là 
une tendance générale, tout à fait en rapport avec la pureté 
et la douceur des mœurs d'alors. Je n'en veux plus indiquer 
qu'une preuve : qu'on se rappelle les très-rares endroits des 
homélies de Césaire d'Arles où il est question de l'enfer; qu'on 
se rappelle les précautions oratoires dont s'entoure à ce propos 



.|uitter la terre, et alors les légions du paradis viennent au-devant de lui. (V. Bol- 
lano., mars, t. III, p. 215.) Li différence des temps se trouve marquée par ce 
détail. 
1 Théod., part. 1, § 17. 

9. 



102 LA DIVINE COMÉDIE 

l'apôtre, et les regrets qu'il exprime à son auditoire d'être forcé 
malgré lui à ces menaces. 

III. 

LE SOLDAT DE SAINT GREGOIRE LE GRAND. — TRAJAN DANS LE 
CIEL. — LES PÈLERINS DE SAINT MACAIRE. — SAINT FCRSI. 
— SAINT SAUVE. 

C'est seulement vers le sixième siècle que la vision , dans 
le sens particulier où je l'entends, apparaît et se constitue 
comme un genre persistant et distinct. La foi n'a déjà plus 
sa vivacité première, et on peut prévoir l'époque où l'on aura 
besoin de la terreur. Les curieux Dialogues de saint Grégoire 
le Grand offrent l'un des premiers exemples de ces révélations 
nouvelles sur l'autre monde 1 . C'est un soldat qui meurt, re- 
vient à la vie, et raconte ce qu'il a vu pendant sa disparition. 
Une vaste plaine où sont d'un côté les méchants entassés dans 
fies cabanes fétides, et de l'autre les bons, vêtus de blanc, 
dans des palais lumineux; au milieu, un fleuve bouillant, tra- 
versé par un pont de plus en plus étroit, d'où tombent ceux 
qui le veulent franchir sans être purifiés : voilà tout ce que 
sait trouver l'aride imagination du visionnaire. Encore le pont 
de l'épreuve est-il emprunté à la théogonie persane, d'où il a 
passé depuis dans le Koran. C'est une des premières traces de 
l'invasion des légendes orientales au sein des traditions chré- 
tiennes du moyen âge. 

Si fréquentes que soient, dans les Dialogues de Grégoire le 
Grand, les histoires de cadavres et de damnation, la charité, 
le pardon , y ont aussi leur place. C'est en effet à une anec- 
dote de la vie de ce pape, racontée par Paul Diacre, qu'il faut 
peut-être rapporter l'origine de cette croyance assez répandue 
au moyen âge, à savoir qu'un damné, même païen, peut quel- 
quefois être délivré par les prières des fidèles. Grégoire avait 
conçu, par la Icclure des historiens latins, une vive admiration 
pour les vertus de Trajan. Il se mit donc à prier, et sa prière 
ne larda pas à sauver des supplices éternels l'âme païenitc ^e 

liv. IV, cb XXXVI. 



AVANT DANTE Ì03 

l'empereur; mais Dieu, en déférant au vœu du saint pape, lui 
ordonna expressément de n'y plus revenir 1 . Cette tradition s'est 
perpétuée jusqu'à Dante, qui en a recueilli le dernier héritage. 
Lorsque, dans le Paradis, les légions ailées se groupent pour 
représenter un aigle immense, symbole de la politique gibeline 
du poète, Trajan se trouve être une des cinq âmes lumineuses 
qui forment le sourcil du gigantesque oiseau. Seulement Ali- 
ghieri, qui, dans le Purgatoire^, regarde ce fait comme le grand 
triomphe de saint Grégoire, « sua gran vittoria, » semble, 
dans le Paradis 3 , laisser à Trajan lui-même l'honneur de son 
salut. Le poète est ici d'accord avec son maître, saint Thomas*, 
qui admet cette étrange légende sur Trajan, et soutient que ce 
prince et ses pareils ne pouvaient être à jamais damnés; c'est 
la seule fois peut-être où le poëte, égaré parle théologien, se soit 
départi de sa rigueur orthodoxe. 

Nous sommes au sixième siècle. De très-anciens biographes 8 
de saint Macaire-Romain, qui vivait alors, racontent que trois 
moines orientaux, Théophile, Serge et Hygin, voulurent dé- 
couvrir le point où le ciel et la terre se touchent, c'est-à-dire 
le paradis terrestre. Après avoir visité les saints lieux, ils tra- 
versent la Perse et entrent dans les Indes. Des Éthiopiens (telle 
est la géographie des agiographes) s'emparent d'eux, et les 
jettent en une prison d'où les pèlerins ont enfin le bonheur 
de s'échapper. Us parcourent alors la terre de Chanaan (c'est 
toujours la même exactitude), et arrivent en une contrée fleu- 
rie et printanière où se trouvent des pygmées hauts d'une 
coudée, puis des dragons, des vipères, mille animaux épars 
sur des rochers. Alors un cerf, une colombe, leur viennent 
servir de guides et les mènent, à travers des solitudes téné- 

At pater omnipoteDs ahquem mdignatus ab umbris 
Mortalem infernis ad lumina surgere vilae... 
C'est presque la même histoire que dans Virgile, comme le remarque Leibiii 
[Ihéod., part, m, §272). 
■ X, 75. 
'XX, 106. 

* Summ., Suppl., quœsl. 71, art. 5, ad. 5 : « Non m inferno Dnaliter de» 

putati... > 

V. au 23 oct. les Vitce sanctorum de Surius. 



104 LA DIVINE COMÉDIE 

breuscs, jusqu'à une haute colonne placée par Alexandre à l'ex- 
trémité de la terre. Après quarante jours de marche, ils tra- 
versent l'enfer. On y découvrait, ici un grand lac de soufre 
plein de serpents, là des figuiers sur lesquels une foule d'oi- 
seaux criaient avec une voix humaine : « Pitié, pitié! » et 
par-dessus ces clameurs dominait ce cri imposant : « C'est ici 
le lieu des châtiments. » Enfin les moines voyageurs parviennent 
à l'extrémité de l'enfer, où veillent quatre gardiens couronnés 
de pierreries et armés de palmes d'or. Après quarante jours 
encore de fatigue, sans autre aliment que l'eau, ils commen- 
cent à sentir une odeur parfumée, pleine de douceurs incon- 
nues aux sens. Une contrée merveilleuse se révèle à leurs yeux, 
avec des teintes de neige et de pourpre, des ruisseaux de lait, 
des contours lumineux, des églises aux colonnes de cristal. Un 
jeûne de cent journées étant subi, ils peuvent se nourrir 
d'herbes blanches. Enfin la route les mène à l'entrée d'une ca- 
verne où ils trouvent Macaire, qui, comme eux, était arrivé 
miraculeusement aux portes du paradis, gardées par le glaive 
du chérubin. Depuis cent années, le saint était là abîmé en 
prières. Instruits par cet exemple, les pèlerins abandonnèrent 
leur projet, et reprirent, en louant Dieu, le chemin de leur 
couvent. 

Voilà la vision dans toute sa plénitude, dans toute son exal- 
tation ; aucune notion de temps ni de lieu, les contes de l'âge 
d'or et les splendeurs des Mille et une Nuits mêlés aux aspi- 
rations de l'ascétisme, une sorte d'enivremeut enfin. Quant à 
saint Macaire lui-même, il est longtemps resté célèbre, et c'est 
précisément ce voyage à travers les mystérieuses contrées de 
la mort qui le rendit populaire. Dans les danses macabres, il 
se montre habillé en docteur, et, après avoir reçu les trois 
morts et les trois vifs , il vient prononcer la moralité; on le 
retrouve jusqu'au Campo-Santo, dans les peintures d'Orcagna. 
Je suis, de plus, porté à croire, malgré les commentateurs, 
que c'est ce même Macaire-Romain, Maccario, que saint Be- 
noit montre à Dante parmi « les contemplatifs,» dans s»n 
poëi ne du Paradis 1 . 

' IXH, 49. 



AVANT DANTE. 105 

On ne contestera pas, je suppose, le caractère bien plus cé- 
leste qu'infernal des visions sur l'autre monde durant les pre- 
miers âges du christianisme. Le doute serait encore possible, 
qu'il suffirait de rappeler ce qui arriva à saint Sauve, alors 
qu'il n'était encore qu'un humble abbé voué aux plus austères 
pénitences. Ici rien d'apocryphe; Grégoire de Tours 1 atteste 
devant Dieu qu'il a recueilli les faits de la propre bouche du 
saint : la bonne foi est patente. 

Sauve mourut après une fièvre violente, et, pendant la cé- 
rémonie des obsèques, il ressuscita. Au bout de trois jours, 
cédant enfin à l'importunile de ses frères, il leur raconta com- 
ment il avait été emporté au delà dés sphères jusqu'à des plaines 
pavées d'or où s'agitait une multitude immense ; comment enfin 
il était parvenu en un lieu où l'on était nourri de parfums, et 
où planait une nuée plus lumineuse que toute lumière, et de 
laquelle sortait une voix pareille à la voix des grandes eaux. 
Mais tout à coup ces mots retentirent avec éclat : « Qu'il re- 
tourne sur la terre, car il est utile à nos églises! » Sauve s'étant 
jeté à genoux : « Hélas! hélas! Seigneur, pourquoi m'avez- 
vous révélé ces splendeurs , si je devais bientôt les perdre? » 
Il lui fut aussitôt répondu : « Va en paix, je serai avec toi jus- 
qu'à ton retour. » Et Sauve, pleurant, sortit par la porte 
éblouissante qu'il avait naguère franchie. A ce récit, les moines 
demeurèrent frappés , et l'abbé s'écria en gémissant : « Mal- 
heur à moi, qui ai osé trahir un pareil secret! Le parfum qui 
me nourrissait s'est retiré de moi; ma langue est comme dé- 
chirée et semble remplir toute ma bouche. » Bien des années 
après, le saint abbé quitta le cloître pour devenir évêque d'Albi. 

On le voit, Sauve n'accepte pas son retour sur terre avec la 
même résignation que sainte Christine ; il y a déjà décadence. 
Cependant il est bon de remarquer qu'il n'est ici question en- 
core que des félicités célestes, et que la terreur s'efiace devant 
l'espérance. Ces ravissements, où domine l'idée de salut et de 
béatitude, se prolongeront jusqu'au septième siècle. Quand 
saint Fursi 2 sera enlevé à son corps afin de visiter les divins 



• IHst. Franc, I. vu, } 1. 

* Bolland., 10 janvier, p. 37. CF. Bcde, Hist. eccles. angl., 1. Ili- eli. 



106 LA DIVINE COMÉDIE 

parvis, il assistera sans doule à bien des luîtes; les anges se- 
ront obligés de parer avec leurs boucliers les flèches de feu 
que lui lanceront les démons; mais il ne sera pas dit un mot 
de l'enfer. 

Les hétérodoxes iront même plus loin ; au neuvième siècle 
encore, Jean Scot osera .enseigner que les corps des dam- 
nes, quoique livrés au feu éternel, conservent toute leur 
beauté, en un mot, qu'ils jouissent d'une béatitude naturelle, 
que seulement ils sont privés des félicités du ciel, et que c'est 
là tout leur malheur 1 . Les hérésies aussi ont leur signification 
historique. 

Toutefois, en avançant dans les âges, on voit la préoccupa- 
tion de la vie à venir devenir de plus en plus sérieuse et gé- 
nérale; les vivants ne cessent de prier pour les morts. La foi 
au purgatoire était même si vive, que, dans une assemblée 
tenue à Altigny, en 763, vingt-sept évèques et dix-sept abbés 
signèrent un compromis par lequel il était convenu que, cha- 
que fois que l'un d'entre eux décéderait, tous les prêtres atta- 
chés aux prélats et abbés survivants réciteraient pour lui cent 
psautiers et diraient cent messes*. S'il transpire dans ce détail 
un peu d'égoïsme, il y éclate, en revanche, une foi profonde. 
L'égoisme et la foi I deux choses pourtant qui sembleraient s'ex- 
clure, si l'une n'était de tous les temps, si l'autre ne semblait 
un privilège des peuples qui n'ont pas vieilli. 

IV. 

RÊVE DE GONTRAM. — l'ANGLAIS DRITIIELME. — LE RESSDSCITÉ 
DE SAINT BONIFACE. — DAGOBERT. — CHARLEMAGNE. — 
WETTIN. 

L'invasion barbare devait laisser partout son empreinte; 
nous allons la retrouver dans les. légendes sur la vie future. 
Ce ne sera plus, en effet, l'extase puérile et naïve; après le 
ravissement sincère du saint, viendra le rêve calculé du poli- 

Remy Collier, Écrtv. ecclés., t. XIX, p. 20. 
Lalile, Concil., t. VI, p. 1702. 



AVANT DANTE. 107 

tique, L'Église approche des siècles où elle devra présider aux 
destinées, non plus seulement religieuses, mais temporelles du 
monde. Or c'était se faire gouvernement, et un gouyernement 
politique a bien plutôt à punir qu'à récompenser. Nous tou- 
chons donc à une ère nouvelle : la vision va devenir une arme 
entre les mains des évêques contre les princes, puis entre les 
mains des moines contre les évêques. C'est même dès l'abord 
un instrument utile pour un roi franc. Tout le monde se rap- 
pelle le caractère historique de Chilpéric , tel qu'il ressort des 
Récits d'Augustin Thierry. Quand ce barbare eut été assassiné, 
son frère Gontram supposa une vision 1 dans laquelle il avait 
vu Chilpéric enchaîné que lui présentaient trois évêques. Deux 
d'entre eux disaient : « Nous vous supplions de le laisser : qu'il 
soit libre après avoir subi son châtiment. » Mais le troisième 
répondait avec emportement : « Non ; qu'il soit dévoré par le 
feu pour les crimes qu'il a commis! » Cette discussion ayant 
continué longtemps entre les prélats, Gontram vit de loin un 
vase d'airain placé sur le feu; puis, tandis qu'il pleurait de 
douleur, son frère Chilpéric fut violemment saisi; on jeta ses 
membres brisés dans le vase , où ils disparurent bientôt sans 
qu'il en restât la moindre trace. 

Ainsi peu à peu cette espèce de légende pénètre partout : elle 
n'est pas seulement chez les théologiens, chez les agiographes, 
elle envahit le domaine des faits et trouve credit auprès des 
graves écrivains. Je n'en voudrais pour preuve que l'épisode 
intercalé par le vénérable Bède dans son Histoire ecclésiastique 
des Anglais 2 , qu'il écrivait au huitième siècle. 11 s'agit d'un 
homme pieux nommé Drithelme, qui mourut, ressuscita, et, 
laissant sa famille, se voua à Dieu. Drithelme racontait sou- 
vent ce qu'il avait vu au sein de la mort, son voyage dans les 
vallons, tantôt glacés, tantôt brûlants, de l'enfer, les rica 
nements et les menaces des démons lorsque son guide lumi- 
neux l'abandonna, et enfin son miraculeux ravissement sur un 
mur énorme, sans portes, sans ouvertures, sans terme, et du. 
haut duquel se découvraient les colonies pieuses qui attendaient 

* Greg. Tur., Hist. Franc, vin, 5. (Ap. Duchesne, t. I, p. 396*} 

* L. V, c. xiu. 



108 IA DIVINE COMEDIE 

le jugement dans des champs fleuris. En avançant, Drithelme 
rencontra tant d'éclats et de parfums, les choses d'alentour 
prirent un caractère si différent des choses humaines, qu'il fut 
obligé de rebrousser chemin, et que, sans savoir comment, il 
se sentit avec amertume redevenir homme. Entré aussitôt au 
cloître, il s'imposa toutes sortes d'austérités. On le voyait, au 
plus fort de l'hiver, se plonger dans les fleuves glacés, et quand 
ses frères l'interrogeaient sur cet excès de pénitence, il répon- 
dait naïvement: « J'ai vu bien d'autres froidures, frigidiora 
ego vidi. » 

Bède, pour le huitième siècle, a des idées sur la vie future 
plus nettes, plus arrêtées qu'aucun de ses contemporains. Les 
écrivains de l'Église d'Orient n'en étaient pas là; ainsi saint 
Jean Damascène place en un même lieu, dans les profon- 
deurs de la création 1 et au milieu des ténèbres, les châtiments 
temporaires qu'infligent des anges, et les châtiments éternels 
qu'infligent des démons. C'est à peine s'il spécifie ces puni- 
tions : il parle seulement d'un lac de feu inextinguible où 
personne n'a encore été jeté, et qui est là en réserve pour 
l'époque du jugement dernier. Quant au paradis, saint Jean 
Damascène ne se le représente que comme un séjour enchan- 
teur où il n'y aura pas de saisons ; pour lui, c'est tout simple- 
ment le sein d'Abraham. L'historien anglais, on le voit, est 
plus affîrmatif que le père grec : le génie audacieux de l'Oc- 
cident devance les lenteurs du génie oriental. 

Avec Drithelme, on était encore dans la vision pure, sans 
mélange d'intérêts contemporains; mais ce caractère va de- 
venir de plus en plus exceptionnel. L'un des derniers exemples 
qu'on en trouve est emprunté aux Lettres de saint Boniface*. 

Le brait s'étant répandu qu'un mort venait de ressusciter 
dans le monastère de Milbourg, Boniface voulut s'en assurer 
par lui-même, et interrogea, en présence de trois vénérables 
religieux, ee visionnaire, qui se mit à raconter comment, du- 

1 Locus in reluis creatis ìnconditus, eie. (Joann. Damasceni Opera, e'dit. du P. 
teqnieii, 1748, in-fol., passim.) 

' Episl. xxi. Voir aussi la Lettre i.xxi, où se trouve une autre vision, mais mu- 
tili <■ et qui u'a rien de curieux, sinon qu'une femme, contre l'ordinaire, en est 
l'IiL'ioïne. 



AVANT DANTE. 109 

raut une maladie, son âme s'était séparée de son corps, et 
comment un autre monde lui avait été révélé aussi brusque- 
ment que l'est la lumière à des yeux voilés qu'on découvre 
tout d'un coup. De ce nouvel horizon, la terre lui apparaissait 
bien loin comme entourée de flammes, et, dans l'intervalle, 
l'espace était tout rempli d'âmes voyageuses qui venaient de 
mourir. Dès que ces âmes arrivaient, elles devenaient un su- 
jet de querelles entre les anges et les démons, querelles vio- 
lentes parfois, lorsque les malins esprits s'avisaient de tricher 
dans la pesée des vices et des vertus de chaque âme. Les 
Vices et les Vertus, quand ces sortes de conflits devenaient 
trop violents, comparaissaient en personne et intervenaient 
dans le débat. C'est ce qu'ils firent pour le visionnaire de saint 
Boniface. L'Orgueil, la Paresse, la Luxure, vinrent tour à 
tour charger son passé; puis ses Vertus, ses petites Vertus, 
parvœ viriutes (il faut bien paraître modeste) eurent aussi 
leur tour; l'Obéissance et le Jeûne firent son apologie, et il 
n'y eut pas jusqu'à son Psaume familier qui ne vînt en chair 
et en os prononcer sa louange. Aussi les anges, prenant le 
parti du moine, l'enlevèrent à l'infernale légion, et lui mon- 
trèrent en détail les contrées de la damnation ; puis ils le con- 
duisirent vers un lieu charmant, où il découvrit une foule 
glorieuse, d'hommes admirablement beaux, qui de loin lui fai- 
saient signe de venir, mais il ne put pénétrer plus avant. 
C'était le paradis. Les anges alors ordonnèrent au moine de 
retourner sur la terre. Ils lui enjoignirent aussi de raconter 
aux hommes pieux tout ce qu'il venait de voir, et de. n'en 
rien dire à ceux qui s'en moqueraient, insultantibus narrare 
denegaret. La précaution était sage, mais qui se fût avisé de 
ce scepticisme au huitième siècle? Le ressuscité de saint Bo- 
niface eut tous ces rêves merveilleux dans un couvent. Il est 
en effet à remarquer que, durant les siècles qui vont suivre, 
le clergé aura le monopole de ces sortes de visions. 

C'est à cette origine sacerdotale que je rapporterais volon- 
tiers les récits de deux écrivains anonymes * où reviennent 

■ Ces deux récits ont été imprimés par Lenglet Dufresnoy dans ses Dissertation* 
tur les apparitions, 1751, in-12, t. I, p. 178 et 182. Une autre vision qu'on trou- 

10 



HO LA DIVINE COMÉDIE 

ces combats des malins esprits et des saints à l'occasion de 
quelque âme en litige, dont on retrouvera chez Dante le sou- 
venir modifié. Dans le premier, il s'agit du roi Dagobert, que 
des démons poussent à coups redoublés en enfer, et que saint 
Maurice et saint Martin (dont ce roi avait doté les couvents) 
viennent délivrer pour l'emmener au ciel l . Dans le second, il 
est question de l'âme de Charlemagne, que les diables en 
troupe veulent pareillement saisir après sa mort, lorsqu'un 
couple sans têtes, Jacques de Galice et Denis de France, se pré- 
sente et exige qu'on procède à une nouvelle pesée; alors les 
deux décapités se mettent à jeter dans la balance toutes les 
bonnes œuvres du prince, bois et pierres des abbayes construi- 
tes, ornements donnés aux églises, et ce poids énorme n'a pas 
de peine à l'emporter sur les péchés et les vices. 

Le nom de Charlemagne, en nous ramenant à Dante, nous 
conduit à Wettin. Ce religieux du cloître d'Augie-la-Riche eut 
en 824, la veille de sa mort, une vision qu'il redit à tout le 
couvent, et que son abbé, Hetto, rédigea aussitôt après. Ba- 
luze, qui retrouva cette rédaction primitive et la communi- 
qua à Mabillon, assure que, de toutes les histoires analogues, 
celle de Wettin fut la plus célèbre au moyen âge, et qu'elle 
devint immédiatement populaire dans toute l'étendue du 
royaume des Francs ». 

Comme Wettin malade était couché les yeux fermés, oculis 
clausis (je n'invente pas le détail, qui n'a rien de piquant 
d'ailleurs depuis les beaux miracles du magnétisme), il vit en- 
trer un démon sous la forme d'un clerc noir et sans yeux, 
portant des instruments de supplice; une légion de diables 
l'accompagnait avec des lances et des boucliers. Mais plusieurs 

vera dans le même volume, p. «89, et qui est relative au chancelier Gervai», ar- 
chevêque de Reims au onzième siècle, me parait simplement copiée sur celle de 
Da gobe vu 

1 Le texte est bon à citer : « ... Quae non tam verisimilia quam verissima, ut 
irbilror, videri possimi, quoniam idem rex cum et alias longe lateque ecclesias di- 
tassel tum precipue horuni copiosissime locupletava. > 

5 ... Fuit illa visio omnium quae seculo ilio evenerunt et celeberrima et accep- 
lissima. Statim eredita, slatini per universas francici iniperii nationes sparsa ac 
vulgata est... [Atl. SS. t. Benedicci, Venise, 1733, infoi, t. V, p. 238. Cf. D. Cal- 
inct, Traili des apparition/, t. II, p. 378.) 



AVANT DANTE. HI 

personnages vénérables, habillés en moines, vinrent bientôt 
les chasser. Alors apparut, au pied du lit de Weltin, un ange 
environné de lumière et vêtu de pourpre, qui l'appelait d'une 
voix douce. Wettin obéit, et fut emporté, à travers « le che- 
min charmant de l'immensité, » jusque dans de très-hautes 
montagnes de marbre. Le long de cette vaste chaîne coulait 
un fleuve de feu où étaient plongés une infinité de damnés, 
parmi lesquels un grand nombre de prêtres de tout rang que 
Wettin avait connus. On voyait plusieurs de ces prêtres liés 
par le dos, au milieu des flammes, à des souches brûlantes, et 
vis-à-vis de chacun d'eux étaient enchaînées de la même ma- 
nière les femmes qu'ils avaient séduites. Tous les deux jours 
des bourreaux armés de verges les fustigeaient sans pitié en 
leur disant : « Soyez punis par où vous avez péché. » 

Les voluptueux, chez Dante, sont moins sévèrement traités 
peut-être : dans l'Enfer, il n'y a point de flammes pour eux ; 
c'est une rafale seulement, 

La bufera infernal che mai non resta ', 

une rafale qui les emporte dans soft tourbillon comme une 
bande de grues, et les entrechoque sans relâche. 

Chez Wettin, l'idée d'expiation temporaire, de rachat, est 
évidemment distincte de l'idée de damnation. Le visionnaire 
observe cependant l'unité de lieu dans ce vaste drame de l'éter- 
nité; le purgatoire et l'enfer se confondent pour lui sur la 
même scène. Ce système pénitentiaire de l'autre monde est 
très-peu avancé, même pour le moyen âge. Nous ferons des 
progrès avec le temps. Le moine rêve toutes ces belles choses 
dans un cloître dont son imagination ose à peine franchir le 
seuil. Parmi les suppliciés, il ne distingue guère que des re- 
ligieux; mais il est de bonne composition pour eux, et il se 
garde de les laisser éternellement en lieu si triste. Voulant se 
montrer bon confrère, il ne les met là que pour leur ap- 
prendre à vivre, ad purgationem, non ad damnationem. Les 
excès du pouvoir civil trouvent cependant leur punition chea 

1 Inferri., y, 31. 



U2 LA DIVINE COMÉDIE 

Wcllin à còlè des excès du pouvoir clérical. Ainsi un grand 
nombre de comtes apparaissent tour à tour dans son récit, et 
on les voit expier d'une façon singulière leurs rapines et leurs 
vols. Tous les objets pillés par eux sont successivement dépo- 
sés à leurs pieds, et les malheureux ont pour tâche de les mâ- 
cher et de les avaler, quels qu'ils soient. Ils ont beaucoup à 
faire, comme on l'imagine. 

Ce n'est pas là le trait le plus bizarre du ravissement ra- 
conté par Wettin avec un accent de vérité qui montre l'hallu- 
cination et qui exclut la mauvaise foi. Le conquérant catholique 
des Saxons, le soutien de l'Église d'Occident, Charlemagne, 
est, le croirait-on, rangé parmi les victimes : son tourment 
honteux ne peut même se redire *. Michel-Ange (c'est bien la 
lignée de Dante), un de ces génies qui osent tout, semblerait 
s'êlre inspiré de l'audace cynique de Wettin dans les tortures 
qu'il fait subir à je ne sais quel cardinal de son Jugement 
dernier. Il y a de ces traits bizarres qui reparaissent à travers 
les siècles : celui-là est assez commun au moyen âge. Wettin 
étant tombé dans un grand étonnement à la vue de Charle- 
magne, l'ange lui expliqua que ce prince était, il est vrai, 
destiné aux joies du salut, mais qu'il expiait momentanément 
la liberté de ses mœurs. Peut-être ne faut-il voir là qu'une 
dernière protestation contre la polygamie germanique. Au sur- 
plus, c'est un moment d'humeur qui passera vile. Cet empe- 
reur, en effet, mort à peine depuis dix ans, et que Wettin 
ose poursuivre de ses vengeances, bientôt l'Église le canoni- 
sera à demi ; et l'apothéose religieuse de Charlemagne, se con- 
tinuant à travers le moyen âge, ne cessera pas josqu'à Dante, 
qui, dans son Paradis 2 , fait du grand empereur l'une des 



1 Voici comment Walafïid Strabo raconte, dans sa rédaction en vers de cette 
légende, l'étrange punition que subit Charlemagne, Carolus imperator, car il )« 
nomme en acrostiche, tandis qu'Hetto disait seulement quemdam principem : 

Fixo consistere gressu 

Opposilumqiie animal lacerare virilia stantis, 
Lœtaque por reliquura corpus lue membra carebant... 

Cela nous gate on peu le Charlemagne officiel et classique. 
1 XVIII, 43. 



AVANT DANTE. 



H3 



lumières de la croix éblouissante formée par les défenseurs du 
Christ. 

Quant à Wettin, après avoir contemplé le paradis, il 
s'éveilla de son assoupissement, raconta ce qu'il venait de 
voir, et mouru-t. 

V. 

LE PRÊTRE DES ANNALES DE SAINT RERTIN. — RERNOLD. — 
CHARLES LE GROS. — LA FIN DU MONDE. 

Jamais les visions n'ont été plus fréquentes qu'au neu- 
vième siècle l . L'un des premiers exemples qui me vienne au 
souvenir est ce que rapporte Prudence, évêque de Troyes, 
dans la partie des Annales de saint Berlin qui lui est géné- 
ralement attribuée 2 . 

Un prêtre anglais, dont le nom est inconnu, fut, durant 
une nuit, tiré de son sommeil par un personnage qui lui or- 
donnait de le suivre. Le prêtre (on avait encore le sentiment 
de l'obéissance dans ce temps-là) se hâta d'obtempérer à l'in- 
jonction, et fut conduit en une contrée où s'élevaient un grand 
nombre d'édifices. Les deux voyageurs entrèrent dans l'un de 
ces monuments, qui n'était autre chose qu'une magnifique 
cathédrale. Là était une troupe innombrable d'enfants. Ayant 
remarqué que chacun d'eux lisait assidûment dans un volume 
où se croisaient des lignes noires et des lignes sanglantes, 
l'Anglais interrogea son guide : « Les lettres de sang, répon- 
dit l'inconnu, sont les crimes des hommes; ces enfants sont 
les âmes des saints qui invoquent la clémence de Dieu. » II 
ajouta que la corruption des générations nouvelles était pire 
que jamais, et qu'il fallait s'attendre à une prochaine inva- 
sion de barbares maritimes (sans doute les Normands) et à 
des ténèbres qui envelopperaient la terre pendant trois jours. 
Quand le prêtre eut subi ce sermou, il lui fut permis de re- 
gagner le chemin de son lit. On se demandera peut-être s'i! 

' Ou en trouvera de très-curieuses preuves dans M. Ampère, Hist. littéraire d, 
la France avant le douzième siède, t. III, p. 116 et suiv. 
J Année 839, ap. Duchesne, t. III, p. 195. 

10. 



H 4 LA DIVINE COMÉDIE 

l'avait quitté; ce qu'il y a d'incontestable, c'est que cette 
étrange vision n'annonce guère la Divine Comédie : seulement 
ce livre que tiennent les saints, ce livre où sont inscrits les 
crimes des hommes, ne peut-on pas dire que Dante aussi Fa 
lu jusqu'à la dernière page, et que son œuvre en est la poé- 
tique copie? 

Remarquons que c'est un évêque des Gaules, saint Pru- 
dence, qui raconte cette histoire. Ainsi l'épiscopat, qui essayait 
alors de se faire une position indépendante, ne manqua pas 
de s'emparer des visions comme d'un instrument utile. Le 
fait se trouve encore confirmé par le ravissement qu'Hincmar 
attribue à un certain Bernold 1 , son paroissien, lequel lui était 
particulièrement connu; et notez que ce morceau a un carac- 
tère tout à fait officiel, puisqu'il fait partie d'une lettre 
écrite par l'archevêque à ses suffragants et aux fidèles de son 
diocèse. 

Bernold, durant un évanouissement, se trouva transporté 
en un lieu obscur et fétide, où le roi Charles le Chauve pour- 
rissait dans la fange de sa propre putréfaction ; les vers avaient 
dévoré sa chair, et il ne restait plus que les nerfs et les os. 
Après avoir demandé au pèlerin de lui mettre une pierre sous 
la tête : « Va annoncer à l'évêque Hincmar, lui dit-il, que je 
suis ici pour n'avoir pas suivi ses conseils. Qu'il prie, et je se- 
rai délivré. » Aussitôt Bernold vit une magnifique église où 
était Hincmar en habits pontificaux, avec son clergé, et il lui 
rapporta les paroles du roi Charles; puis il revint vers le 
prince, qui le remercia. Charles, en effet, n'était plus ce ca- 
davre rongé de tout à l'heure, mais un homme vigoureux et 
sain de corps, un monarque splendide dans toute la magni- 
ficence de son costume royal. 

Voilà comment Hincmar osait traiter son maître mort hier, 
et des attaques pareilles se renouvellent de sa part contre Eb- 

1 Hincmar, Oper., 1645, in-fol., t. II, p. 805. La vision de Bernold se retrouve 
textuellement, avec quelques omissions toutefois, dans Flodoard, Hist. Ecoles. re- 
mensii, 1. m, c. 3 et 18. Seulement Flodoard ajoute : < Le seigneur Hincmar ex- 
poca cette vision là oit il était nécessaire, et la fit parvenir à la connaissance 
d'un grand nombre de personnes. > On touche ici du doigt le secret dea vision- 
naire? politiques. 



AVANT DANTE. il» 

bon, son compétiteur au siège de Reims, et contre d'autres 
ennemis. Sous le couvert de son paroissien Bernold, il joue 
tout à fait le rôle de Dante au début du Purgatoire* ■': ce sont 
des âmes qui viennent tour à tour le prier, afin qu'il prie 
pour elles, ombre che pregar pur ch'altri pregi. La politique 
fait chez Hincmar ce que la poésie fera chez Dante. C'est à la 
crédulité des populations barbares que s'adresse l'archevêque 
de Reims ; aussi ne raffine-t-il pas sur les moyens. Son héros 
n'est guère plus vraisemblable que le héros de Rabelais. Pan- 
tagruel apparaît tantôt avec une taille de géant, tantôt avec 
une taille ordinaire, sans qu'on aperçoive et qu'on saisisse la 
transition. Bernold fait quelque chose de tout à fait analogue; 
on le voit causer avec des morts, puis prier pour eux auprès 
des vivants, et tout cela dans le même quart d'heure. La 
grossièreté des procédés littéraires est frappante :• nous entrons 
au sein des âges barbares. Heureusement l'étoile de Dante, 
comme dans son poëme, luit et nous appelle à l'horizon. 

Hincmar, dans ses sombres tableaux, ne maltraitait que 
les morts : pour satisfaire ses inimitiés, pour plonger ceux 
qu'il haïssait dans les abîmes maudits, il attendait au moins 
que le cercueil eût recueilli leur dépouille. Dante, plus im- 
placable, plus farouche, n'aura pas ces ménagements : il ne 
se fera point scrupule de mettre des vivants en enfer, de les 
montrer en proie aux plus horribles supplices de la damna- 
tion; il assurera même que le démon seul occupe sur terre 
leur enveloppe charnelle, et les malheureux alors consume- 
ront dans la peur les restes d'une vie agitée. Étrange conquête 
du génie que de pouvoir mettre ainsi à jour les ténèbres des 
consciences ; que d'accomplir au sérieux ce rôle d'Asmodée 
rendu depuis plaisant par Le Sage! Singulier et redoutable 
privilège que cette royauté de la mort dont Alighieri pouvait 
faire chacun vassal I 

Tout se touche et se mêle en ce monde heurté du moyen 
âge. Je parlais tout à l'heure de l'abbaye d'Àugie-la-Riche ou 
de Richenaw, laquelle était située dans une île du lac de 
Constance. C'est là que vécut, c'est là que fut enterré Wettio. 



116 LA DIVINE COMÉDIE 

Eh bien ! la tombe de ce religieux confine peut-être à celle du 
roi visionnaire Charles le Gros, qui y fut également inhumé 
soixanle-quatre ans plus tard, en 888. Ainsi deux vision- 
naires à côté l'un de l'autre, un prince et un moine qui se 
rapprochent dans la morti 

La légende de Charles le Gros eut une grande célébrité au 
moyen âge 1 . Comme ce roi revenait des matines et qu'il allait 
se coucher, un inconnu vêtu de blanc vint l'enlever, qui te- 
nait à la main un peloton rayonnant comme une comète ; il en 
déroula un bout, et dit à ce prince de se l'attacher au pouce 
droit, afin que ce fil lumineux le guidât dans les labyrinthes 
infernaux. A peine Charles était-il arrivé en un lieu où étaient 
punis les mauvais évêques qui avaient servi son père, que 
deux démons fondirent sur lui, et, à l'aide de crocs de fer ar- 
dent, s'efforcèrent de s'emparer du peloton lumineux. L'éclat 
les ayant éblouis, ils voulurent attaquer le prince par der- 
rière; mais son guide lui jeta aussitôt le fil merveilleux sur 
les épaules, et en ceignit deux fois ses reins. Les malins es- 
prits furent aussitôt forcés de s'enfuir et de laisser les deux 
voyageurs continuer leur route. Charles alors gravit de hautes 
montagnes (les montagnes tiennent une grande place dans 
cette géographie de l'autre monde) d'où sortaient des torrents 
de métaux liquéfiés, au sein desquels étaient baignées une im- 
mense foule d'âmes. Charles reconnut entre autres celles de 
plusieurs seigneurs, ses compagnons à la cour de son père. 
Les unes disparaissaient sous le flot brûlant jusqu'aux che- 
veux, les autres jusqu'au menton, et une voix criait : « Le 
châtiment des grands sera grand. » Cette gradation se repro- 



1 Voir le continuateur de Bède (Guill. de Malmesbury?), De gest. Anglor., 
liv. Il, cliap. 2, année 884. Après lui, Albe'ric des Trois-Fontaines (dans sa Chro- 
nique, ann. 889), Vincent de Beauvais [Spect. hist. chap. 49), et l'Abréviateur des 
Gestes des rois de Fiance (ap. D. Bouquet., t. VII, p. 147), ont reproduit des ex- 
trait; le cette vision. On la retrouve également en langue vulgaire dans les Chro- 
niques de. Saint-Denis (édit. de M. Paulin Paris, t. III, p. 58). Deux des nom- 
breuses rédactions manuscrites ont aussi été imprimées, l'une avec traduction par 
Lenglct Dtilïesnoy {Dissert, sur les apparie, t. I, p. 184), l'autre avec une sa- 
vante dissertation par Zur Lauben. [Acad. Inscript., t. XXXVI, p. 207, hist.). Ce 
dernier texte est de beaucoup le meilleur. Il a été enfin donné plus récemment 
nne traduction piquante de cette légende par M. Génin. [National, 21 août 1839.) 



AVANT DANTE. H 7 

duit souvent chez Alighieri. Enfin Charles arriva en un vallon 
dont un côté avait la rougeur blafarde d'un four allumé, dont 
l'autre était radieux et fleuri. Tremblant dans tous ses mem- 
bres, le prince vit, du côté sombre, plusieurs rois de sa race 
en proie à la damnation. Bientôt l'un des coins obscurs de 
cette vallée s'éclaira d'une sorte de reflet blanchâtre. Charles 
aperçut alors deux sources, l'une très-chaude, l'autre tiède, et 
tout à côté deux tonneaux qui étaient remplis de ces eaux. 
Dans la tonne bouillante, un homme se tenait debout, plonge 
à mi-corps. C'était Louis le Germanique, le père même de 
Charles le Gros. « Biau fils, n'aie paour, » lui dit-il, pour 
parler comme les Chroniques de Saint-Denis ; et il lui expli- 
qua comment, grâce à l'intercession de saint Pierre et de 
saint Denis, il ne passait plus qu'un jour sur deux dans l'eau 
brûlante. Puis il ajouta : « Si vous m'aidez de messes et d'of- 
frandes, toi et mon fidèle clergé, je sortirai tout à fait du 
tonneau fatal... Pour toi, fais pénitence de tes crimes, ou ces 
deux vastes tonneaux que tu vois à gauche te sont réservés. » 
Transporté au paradis, le roi des Francs reconnut son oncle 
Lothaire, assis sur une énorme topaze, et qui lui dit avec 
douceur : « Ton père sera bientôt délivré, mais notre race est 
perdue, et tu cesseras prochainement de régner. » En effet, le 
fantôme du jeune prince successeur de Charles apparut, et 
Charles, dénouant le fil lié au pouce de sa main droite, le lui 
présenta comme l'emblème du gouvernement, et le peloton 
lumineux alla aussitôt s'amonceler entre les mains de l'en- 
fant. Charles en même temps revint sur terre, et trouva son 
corps plein de fatigue. 

La couleur dantesque est frappante dans cette inexacte pro- 
phétie de l'abdication de Charles le Gros; néanmoins c'est 
toujours la politique qui se montre au premier plan de ces 
tableaux fantastiques du neuvième siècle. Quand l'archevêque 
de Hambourg, saint Anschaire, raconte 1 tout simplement ce 
qu'il a vu dans l'autre monde, sans y mêler d'allusions con- 
temporaines, c'est là un rôle tout à fait exceptionnel. Il y a 

1 Voir au t. VI des Bollandistes, la vie de saint Anschaire par saint Rembert, 
son disciple et son successeur. 



H 8 LA DIVINE COMEDIE 

d'ailleurs, dans le récit de l'archevêque, quelques beaux dé- 
tails. Sa transfiguration dans les feux du purgatoire, sa course 
vers le paradis entre les deux apôtres ses guides , qui mar- 
chent d'un pas immobile, gressu immobili ambulantes, à tra- 
vers une lumière croissante, ce tableau des saints tournés 
tous avec adoration vers l'orient, et plus loin ces vingt-quatre 
vieillards assis sur des trônes et les yeux levés aussi vers 
l'orient ; à l'orient enfin, cette immense clarté en qui résident 
toute couleur précieuse et tout bonheur ineffable, c'est-à-dire 
le Dieu éternel ; tout cela n'est pas sans une certaine poésie, 
rare au neuvième siècle, et qui ne serait pas indigne d'Ali- 
ghieri. Mais encore une fois, c'est là l'exception. 

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les visions d'alors, 
c'est qu'elles ont pour héros des contemporains. Évidemment 
la foi à ces sortes de fictions était facile et générale, et jamais 
le mol rapporté par saint Chrysostome * ne semble avoir été 
plus applicable : « Si quelqu'un sortait de chez les morts, 
tous ses récits seraient crus. » Autrement on n'eût pas man- 
qué d'attribuer à de saints personnages du passé de glisser 
sous la grave autorité de leur nom toutes ces inventions sur 
le monde futur. La précaution était facile à prendre : per- 
sonne ne sentit le besoin d'y avoir recours, et de transporter 
ces merveilles dans les lointains commodes de l'histoire. Les 
imaginations, on le comprend, étaient bien autrement ébran- 
lées encore quand on leur désignait, non plus seulement dans 
les livres, mais dans leur temps, tout à côté, dans le pays, 
dans la ville même, ces visionnaires authentiques desquels on 
disait sans doute, comme les femmes de Ravenne à la vue de 
Dante : « Voilà l'homme qui revient de l'enfer. » 

Ainsi la crédulité atteint son apogée dans les années de té- 
nèbres qui succèdent à la grande ère de Charlemagne. La fé- 
condité des légendaires disparaît même au dixième siècle. 
L'ange de la mort semble étendre un instant ses ailes sur la 
société européenne. Des générations tout entières, prenant au 
sérieux les fantasmagories infernales qui ont successivement 
passé sous nos regards, croient à la fin prochaine du monde, 

' ' Serm. 66. 



AVANT DANTE. 119 

et attendent avec terreur le moment suprême. Termino 
mundi appropinquante, des Chartres , des lettres sont ainsi 
datées. La croyance des millénaires est devenue un lieu com- 
mun de chronologie. Il semble qu'alors l'humanité elle-même 
ayant le pied dans la tombe, personne, sous cette impression 
générale et profonde, n'ose plus se risquer, du sein de la vie 
présente, au dangereux pèlerinage de la vie à venir. C'est une 
halte des légendaires. 

VI. 

SAINT BRENDAN. — SERMON DE GRÉGOIRE VII. — ALBÉRIC. — 
ODILON DE CLUNT. — LA CAVERNE DE SAINT PATRICE. — 
TIMARION. 

Au onzième siècle, les visions commencent à reparaître. La 
première qui se présente a précisément le caractère dont nous 
avous noté l'absence dans l'époque antérieure. La foi popu- 
laire devenant quelque peu rebelle avec l'âge, on se hâta de 
mettre sur le compte de morts respectés ce qu'on n'osait plus 
dire en son propre nom; on s'empara des traditions analo- 
gues, des traditions des vieux temps, pour les développer dans 
des rédactions nouvelles. C'est ainsi que deux saints irlandais 
du sixième siècle se trouvent tour à tour, Brendan au onzième, 
et Patrice au douzième, évoqués dans les légendes. 

Les fabuleuses merveilles du Voyage de Brendan 1 nous 
touchent par quelques points seulement. Laissons le saint 
abandonner la verte Erin , et chercher à travers les mers la 
contrée idéale, l'île fortunée, ce jardin regretté d'Adam, au 
seuil duquel il voudrait au moins mourir comme Moïse : lais- 
sons-le courir les aventures et entasser des miracles auprès 
desquels les merveilles de Robinson et de Gulliver semblent de 
chétives inventions, et notons seulement trois traits distinct» 
qui rentrent dans notre sujet. 

C'est d'abord une île remplie d'innombrables oiseaux blancs, 
lesquels chantent avec des voix humaines les psaumes de Da- 

1 Voir la Légende latine de saint Brandaincs, publiée par M. Achille Jubinal, 
1836, in-8'. 



120 LA DIVINE COMEDIE 

vid. Ces oiseaux sont des anges déchus, qui, sans partager la 
révolte de Satan, demeurèrent neutres et la laissèrent écla- 
ter. Ces anges ne souffrent point, ils sont même libres toute 
la semaine et errent à leur gré dans les espaces; mais le di- 
manche est pour eux un jour d'esclavage, durant lequel ils 
sont forcés de revêtir ce blanc plumage et de psalmodier les 
offices. Dante a été bien autrement sévère envers ces esprits 
égoïstes qui n'osèrent se montrer ni rebelles ni fidèles à Dieu 1 . 
Pareils au sable quand le vent tourbillonne, ces malheureux 
roulent en gémissant dans un air éternellement orageux, et 
c'est au seuil extérieur de l'enfer qu'ils souffrent leur vie ob- 
scure et jalouse; car, si le ciel les a chassés pour ne pas per- 
dre sa pureté, l'enfer aussi les a repoussés, de peur que les 
damnés n'en tirent quelque gloire. On voit ici quels souffles 
différents et presque contraires animent le légendaire et le 
poëte : ce ne sont presque jamais les inspirations d'indulgence 
que l'implacable génie de Dante emprunte à ses devanciers. 
Brendan ne voit guère que les abords de l'enfer; à un 
certain moment, pourtant, on croirait qu'il va pénétrer plus 
avant : Sumus modo in confinio infernorum. 11 s'agit d'une 
île sauvage, entourée de fumée et de lueurs lugubres. On n'y 
entend que le bruit des noirs forgerons (singulière réminis- 
cence des Cyclopes I ) qui frappent à coups redoublés sur de 
vastes enclumes. Ce sont sans doute les damnés qui servent 
de fer malléable. Un de ces monstrueux ouvriers, à la fois 
plein de ténèbres et de feu, vint pour frapper Brendan avec 
son marteau enflammé; mais le saint, armé de sa croix, le 
fit fuir aussitôt. Dans sa fureur, la bande infernale se mit 
alors à incendier l'île ; et comme chacun de ces affreux for- 
gerons jeta sa massue de feu à la mer, l'eau bouillonna comme 
eu une chaudière échauffée 2 . 

1 Angeli che non furon ribelli 

Né fur fedeli a Dio, ma per se foro... 
[Inferri., Ili, 38.) 
comme dit le poète dans ses admirables vers. 
' Li mers corn caudière bouloit 

Quant eie a fort fu desous h, 

pour emprunter les parole* du trouvère qui a mis cette légende en rime». 



AVANT DANTE. 121 

Plus loin, Brendan trouve assis sur une pierre un homme 
velu et difforme, contre les yeux duquel frappait incessam- 
ment un pan de voile agité par le vent. C'était Judas, qui, 
par la clémence de Jésus, venait là, les jours de fêle, se re- 
poser des tortures que les démons lui faisaient endurer le 
reste du temps. Le malheureux raconta au pèlerin comment 
la montagne qu'il voyait était la demeure de Leviathan et de 
ses satellites, et comment, à* chaque âme impie qui tombait 
dans le cratère, l'enfer, en signe de joie, lançait des flammes 
au dehors. A la prière de Judas, et au grand mécontentement 
des démons ses bourreaux, Brendan lui accorda une nuit de 
répit. 

Il est tout à fait remarquable que Judas, dans cette lé- 
gende, soit précisément le seul qui jouisse du repos dominical. 
C'est un généreux privilège que le Christ, en son infinie cha- 
rité, accorde à celui qui l'avait trahi. On pourrait bien trou- 
ver quelque chose d'analogue chez ceux qui ont enseigné que 
le jour du sabbat interrompt les supplices du purgatoire. Ce- 
pendant observez la différence. Qu'est-ce , en effet , que le 
purgatoire entre l'enfer et le paradis, sinon une chose éphé- 
mère entre deux choses éternelles? Ce n'est pas le bien, mais 
ce n'est plus le mal. Transition mystérieuse où les douleurs 
sont tempérées par l'espérance; asile provisoire où, comme sur 
la terre, on sait aussi ce que c'est que le temps, et combien 
durent les heures 1 11 n'est donc nullement étrange de voir 
introduire des tempéraments, des délais, dans ce qui n'est pas 
destiné à durer toujours. Mais la pitié en enfer, mais le Christ 
pardonnant autant qu'il est en lui (puisque l'éternité des 
peines est proclamée) à l'homme qui l'a conspué et vendu, 
c'est assurément le plus poétique et le plus touchant, sinon le 
plus orthodoxe effort des imaginations chrétiennes du moyen 
âge. Dante, qui se complaît à la tradition catholique en ce 
qu'elle a de plus rigoureux, s'est bien gardé de suivre cet 
exemple. Loin d'imiter ces excès d'indulgence, il a montré au 
dernier degré de l'enfer Judas, la tête dans la gueule de Lu- 
icifer, agitant en dehors ses jambes dénudées par les coups de 
griffes 5 . 

Inferii., xxxiv, 62. 

11 



122 LA DIVINE COMÉDIE 

Le poêle, qui savait tout ce qu'on savait de son temps, a dû 
connaître le Voyage de saint Brendan. Aucune tradition du 
moyen âge ne fut plus répandue que celle-là; le tour, l'ima- 
gination brillante et presque orientale qu'elle décèle, ont un 
peu effrayé la facile critique des Bollanti is tes, qui n'ont vu dans 
tout cela que des rêves indignes d'attention, deliramenla apo- 
crypha. Le malheur est que précisément cette antique légende 
est une de celles qui ont exercé la plus longue , la plus réelle 
influence. Soupçonnerait-on qu'il n'y a guère plus d'un siècle, 
en 1721, un vaisseau, et cela dans un but non de piété, mais 
d'ambilion, partait encore des ports de l'Espagne pour cher- 
cher à l'ouest des Canaries l'île fortunée , l'île fabuleuse de 
saint Brendan ? Voyez le triste sort de ces idées du moyen âge : 
celles qui tentent la cupidité et l'intérêt sont presque les seules 
qui persistent. Dans l'Espagne du dix-huitième siècle, on n'eût 
point rencontré peut-être un seul soldai qui voulût, comme 
aux grandes époques chrétiennes, tenter la croisade et délivrer 
le tombeau du Sauveur. Eh bien, il se trouvait en revanche 
des aventuriers qui couraient au delà des mers vers je ne sais 
quelle terre inconnue , vers je ne sais quel souvenir égaré de 
l'Atlantide. Il est vrai que cette superstition avait si profon- 
dément pénétré dans les croyances populaires, qu'au seizième 
siècle, au temps de Luther, on avait vu des spéculateurs se 
ruiner et des expéditions considérables mettre à la voile pour 
atteindre cette chimère. La terre apocryphe de saint Brendan 
avait même eu la consécration diplomatique, car elle figure 
sous le nom d'île non trouvée dans le traité par lequel le Por- 
tugal cède à la Castille ses droits de conquête sur les Canaries. 

Quoi qu'il en soit de cette tradition étrange et obstinée, il est 
légitime de penser qu'elle n'a pas été sans quelque lointaine et 
sourde influence sur les deux plus grands génies des temps 
nouveaux, Danle et Colomb, deux noms qui s'appellent, deux 
fugitifs qui rêvent la contrée idéale, car ils ont un tel vide en 
eux-mêmes, qu'il leur faut l'infini pour le combler. Repous- 
ses de leur patrie, ils vont en chercher une autre, l'un dans 
l'inconnu des mers, l'autre dans les mystères de la vie future, 
et chacun revient avec sa conquête, Colomb avec des empires, 



AVANT DANTE. 123 

Dante avec son poëme, tous les deux avec un monde nouveau. 
Ce ne serait pas assurément une petite gloire pour le premier 
et ignoré rédacteur du Voyage de saint Brendan que d'avoir 
ainsi, après des siècles, donné une impulsion à l'homme qui 
a trouvé l'Amérique, à l'homme qui a fait la Divine Comédie. 
Revenons au onzième siècle. Rien ne s'accomplit dans cette 
ère d'envahissement pontifical sans que le génie d'Hildebrand 
intervienne. Grégoire VII, archidiacre alors, et prêchant un 
jour devant Nicolas II, n'hésita pas à se servir à son tour de 
ces prosopopées de l'enfer, et se mit à raconter comment, dis 
années auparavant, il était mort en Allemagne un comte riche 
et en même temps honnête, ce qui semble un prodige dans 
cette classe d'hommes (c'est déjà une haine de guelfe, comme 
on voit). Depuis lors, un saint personnage, étant allé en esprit 
dans le séjour de la damnation, vit ce même comte sur le de- 
gré le plus élevé d'une vaste échelle. Mais je ne veux pas alté- 
rer plus longtemps la pensée de Grégoire VII, je le laisse parler 
lui-même : « Cette échelle, dit-il, semblait s'élever intacte entre 
» les flammes bruyantes et tourbillonnantes de l'incendie ven- 
» geur , et être là placée pour recevoir tous ceux qui descen- 
» daient d'une même lignée de comtes. Cependant un noir 
» chaos, un affreux abîme, s'étendait à l'infini, et plongeait 
» dans les profondeurs infernales d'où montait cette échelle 
» immense. Tel était l'ordre établi entre ceux qui s'y succé- 
» daient : le nouveau venu prenait le degré supérieur de 
» l'échelle, et celui qui s'y trouvait auparavant, et tous les 
» autres, descendaient chacun d'un échelon vers l'abîme. Les 
» hommes de cette famille venant après la mort se réunir suc- 
» cessivement sur cette échelle, à la longue, par une loi inévita- 
» ble, ils 6 allaient tous l'un après l'autre au fond de l'abîme. 
» Le saint homme qui regardait ces choses demandant la cause 
» de cette terrible damnation, et surtout pourquoi était puni 
» ce comte, son contemporain, qui avait vécu avec tant de 
» justice, de décence, de probité, une voix répondit : « A cause 
» d'un domaine de l'église de Metz qu'un de leurs ancêtres, 
» dont celui-ci est l'héritier au dixième degré, avait enlevé au 
» bienheureux Etienne, tous ceux-là ont été dévoués au même 



124 LA DIVINE COMÉDIE 

» supplice, el comme le même péché d'avarice les avait réunis 
• dans la même faute, ainsi le même supplice les a rassem- 
» blés pour les feux de l'enfer. » Que dire de celte malédiction 
implacable étendue pour une faute pareille sur tant de géné- 
rations? que dire de l'incertitude et de l'attente ainsi intro- 
duites comme un raffinement au milieu des supplices éternels? 
On reconnaît un ancêtre de Dante dans le terrible génie qui a 
inventé ce noviciat progressif de l'enfer, selon la vive expres- 
sion de M. Villemain, à qui j'emprunte ces lignes qu'il lui ap- 
partenait de citer le premier 1 . 

Propagée de la sorte par l'homme qui, quelques années plus 
tard, sut faire des monarchies de l'Europe une sorte de féoda- 
lité pontificale, celte apostrophe, diversement reproduite et 
commentée, ne tarda pas à devenir un lieu commun de la 
prédication usuelle, un texte vulgaire, un canevas commode 
pour les vengeances. Le pardon d'ailleurs (on est sûr d'en tou- 
jours trouver quelques traces, même aux plus sombres époques 
du christianisme) continuait d'avoir sa part en ces légendes 
sur la vie future. Ainsi on racontait, dans la première moitié 
du onzième siècle*, qu'un chevalier, au retour de la Terre- 
Sainte, avait été jeté par les tempêtes en une île déserte, et 
que là un ermite, venu à sa rencontre, lui avait explique 
comment les gouffres où on tourmentait les morts n'étaient 
pas éloignés. L'ermite lui assura même avoir entendu les dia- 
bles tout récemment se plaindre du grand nombre d'âmes que 
l'abbé Odilon et ses moines de Cluny délivraient par leurs 
prières : pas un jour ne se passait sans que quelque patient 
fût par là racheté. Et alors chacun se mit à conjurer le 
pieux abbé de toujours continuer, et d'augmenter de cette fa- 
çon la joie des saints dans le ciel, la fureur des démons dans 
l'enfer. 

C'est ainsi que les promesses toujours se retrouvaient, en 
celle série de visions, à côté des menaces. Espérer et craindre, 
n'est-ce pas là tout l'homme? Aussi on conçoit l'avidité avec 

1 Tableau de la littérature au moyen âge, leçon I. 

* V. La Fleur des Saints, du P. Girard, t. II, p. 445. Voltaire s'est anièreoient 
égayé sur celle innocente légende, au mot Purgatoire de son Dictionnaire philo- 
fphiqttc. 



AVANT DANTE. 125 

laquelle la foule s'emparait de récils qui excitaient à ce degré 
sa peur comme sa confiance dans le monde à venir. Au sur- 
plus, ce n'est pas la publicité, ce n'est pas la popularité qui 
jamais, durant le moyen âge, manquèrent à ces légendes ; et 
si celle d'Albéric demeura ignorée jusqu'à ce que l'abbé Can- 
cellieri en publiât le texte latin 1 , il y a une trentaine d'an- 
nées, ce fut là seulement un de ces hasards qui se rencontrent 
quelquefois dans l'histoire des lettres. Cette vision était adve- 
nue, vers le commencement du douzième siècle, à un jeune 
moine du Mont-Cassin, et on en conservait avec soin la relation 
dans ce monastère même, où l'Alighieri en prit peut-être con- 
naissance, au temps de son ambassade à Rome 2 . 

Il y avait en Campanie un certain château, dit le château 
des Sept Frères. Un noble chevalier l'habitait , qui avait un 
fils nommé Albéric. A l'âge de dix ans, Albéric, attaqué d'une 
maladie de langueur, demeura neuf jours immobile et sans 
connaissance. C'est durant cet évanouissement qu'il eut sa vi- 
sion. Une colombe blanche l'emporta par les cheveux, tandis 
que saint Pierre et deux anges lui servaient d'ailes. Ravi en 
un autre monde , il trouva à son tour cet enfer déjà connu , 
celte foule de supplices vulgaires que nous avons déjà ren- 
contrés tant de fois. A la fin , le jeune pèlerin de la mort se 
trouva vis-à-vis d'un reptile gigantesque, devant la gueule 
duquel les âmes voltigeaient comme des insectes. Quand le 
monstre respirait, ces malheureuses disparaissaient ainsi qu'une 
nuée dans sa poitrine, et rejaillissaient ensuite en étincelles: 
Judas était du nombre. Au sortir d'une mer de flammes, tout 
à fait comme Alighieri dans le Purgatoire*, Albéric arriva à 
des champs immenses, couverts de chardons, et à travers les- 
quels un démon, monté sur un dragon, poursuivait avec une 

'Rome, 1814, in-12. La 'vision d'Albéric a été insérée par Lombardi dans sa 
célèbre édition de Dante, avec une confrontation des passages analogues de la Di- 
vine Comédie. Ces passages sont nombreux sans doute ; toutefois la plupart des 
détails cités n'appartiennent ni à Dante ni à Albéric, mais bien aux visions anté- 
rieures. C'est ce qu'il eût fallu dire. 

5 Parad., xxu, 37. M. Arrivabene a péremptoirement réfuté l'opinion de Gin- 
guené, qui prétend que Dante n'avait pu aller au Mont-Cassin. (Voir la Div. Comr 
med. giust. la lez. del cod. Bartoliniano. Udine, 1827, in-8°, t. III, p. 698.) 

' xxvii, 10. 

11. 



126 LA DIVINE COMÉDIE 

fourche entourée de vipères les pauvres repentants. Après avoir 
assisté au jugement d'un pécheur par le Tout-Puissant, après 
avoir vu une page de crimes effacée du livre de la justice par 
une seule larme de repentir qu'avait recueillie l'ange de la 
miséricorde, le jeune moine parvint aux abords du ciel, où, 
comme toujours, il ne rencontra que des parfums, des lis et 
des roses. Aussitôt il revint sur terre, et saint Pierre, lui fai- 
sant parcourir un grand nombre de royaumes, lui montra les 
lieux sacrés auxquels il fallait croire. Roulant ensuite une 
immense carte sur laquelle était tracée l'image de ces con- 
trées, l'apôtre la broya et la lui fit avaler. Albéric ne sentit 
rien, mais bientôt il se réveilla de son assoupissement, étourdi 
et frappé au point que, pendant plusieurs jours, sa mère ne 
put se faire reconnaître de lui. Plus tard il se fit moine et prit 
l'habit au Mont-Cassin. 

Un des traits caractéristiques du texte d' Albéric, c'est que 
l'idée de purgatoire y domine celle d'enfer , ou plutôt que les 
deux choses sont entièrement confondues. Guidé par la doctrine 
de saint Thomas, qui annonçait que les âmes, dans le purga- 
toire, ne sont pas tourmentées par les démons 1 , Dante, le pre- 
mier parmi les poètes, comprendra qu'au point de vue chré- 
tien, le purgatoire n'est pas un appendice de l'enfer, mais une 
sorte de vestibule du paradis ; le premier parmi les visionnaires, 
il séparera, il éloignera les réprouvés des éprouvés. Toutefois, 
il faut rendre justice à chacun, cette idée commençait déjà à 
poindre dans le voyage de l'autre monde que nous avons vu 
accomplir au roi Charles le Gros. 

Si la vision d' Albéric est restée inconnue et n'a guère fran- 
chi les murs de l'abbaye du Mont-Cassin, ou peut affirmer que 
celle dite du purgatoire de saint Patrice * devint, en revanche, 
familière à toute l'Europe. Mathieu Paris 8 ainsi que Vincent 
de Beauvais* lui firent les honneurs de leur prose; Marie de 
France enfin, et d'autres jongleurs avec elle, la rendirent po- 



1 Summ., tert. part., snppl., qujost. 72, art. 3. 
' V. Bollami., 17 mars, p. 587. 
* Éd. de 1644, in-fol., p. 61 et sui». 
•Ami. 1153. 






AVANT DANTE. 127 

puîaire par leurs rimes 1 : c'est une de celles qui probablement 
furent connues d'Alighieri. 

Une très-ancienne tradition voulait qu'au sixième siècle 
l'apôtre Patrice eût, pour convaincre les Irlandais, ouvert près 
de Dungal une caverne miraculeuse qui menait à l'autre 
monde. C'est dans cette caverne que s'avisa de vouloir des- 
cendre, six siècles plus tard, et par pur esprit de pénitence, 
un soldat converti nommé le chevalier Ow ein. Après être de- 
meuré quinze jours en prières (il y a là évidemment quelque 
souvenir de l'antre antique de Trophonius, tel que l'a dépeint 
Pausanias 2 ), Owein s'aspergea d'eau bénite; puis, se recom- 
mandant à Dieu et à la procession qui l'accompagnait , il en- 
tra seul et pieds nus. Après qu'il eut longtemps marché dans 
les ténèbres, le chevalier arriva à une vaste cour entourée de 
colonnes. Là, quinze religieux vinrent le trouver, et le prieur, 
qui marchait en tête, l'engagea vivement à ne se point laisser 
tenter ni effrayer par les démons. Une légion de diables dif- 
formes ne tarda pas en effet à arriver, et, après avoir vaine- 
ment offert à Owein de le reconduire par où il était venu, elle 
essaya de le jeter tantôt sur un énorme bûcher, tantôt sur 
une roue aux dents de feu; mais toujours le nom du Christ, 
prononcé à propos par Owein, faisait évanouir ces simulacres 
de supplice. Le chevalier, resté seul avec quelques démons, se 
sentit entraîner rapidement dans des solitudes ténébreuses, loin- 
taines, sans fin, et où soufflait un vent violent. Enfin apparut 
une plaine dont l'horizon était infini, et d'où parlaient des gé- 
missements : une multitude d'hommes couchés à terre et tra- 
versés par des pieux rougis mordaient le sol avec rage. Dans un 
autre champ, ils étaient couchés sur le dos : des dragons, assis 
sur leur poitrine, les déchiraient avec des dents de feu, et des 
serpents ignés, les serrant à les étouffer, lançaient leurs dards 
dans le cœur de chacun d'eux. De hideux démons et des vau- 
tours gigantesques volaient sur cette foule, et lacéraient ceux 



* Roquefort, Poésiet de Marie de France, t. II, p. 411 et suiv. Cf. De Larue, 
Bardes et Jongleurs, t. III, p. 245. 

1 Descript- Grœc , ]. ix, Bœotica, c. 39. Cf. le Grand d'Aussy, FabHwts, e'd. 
Eenouard, 1829, in-8% t. V, p. 93. 



128 LA DIVINE COMÉDIE 

qui ne souffraient pas assez. Plus loin, c'étaient d'autres tour- 
ments: ici, des squelettes grelottant sous une glace éternelle; 
là, des patients attachés au sol par des clous si nombreux qu'on 
n'eût pas trouvé à poser le doigt sur leur chair 1 ; puis venaient 
des damnés suspendus dans le soufre par les ongles, une roue 
de feu qui tournait si vite qu'on eût dit un cercle rouge, et 
enfin des broches colossales que des démons arrosaient avec 
des métaux fondus. Voilà ce qu'Owein vit dans les vallées de 
la damnation ; quant aux ineffables délices des jardins célestes, 
il ne les contempla qu'à distance, à travers une lumière fati- 
gante et du haut d'une grande montagne, où une procession 
l'était venue conduire. Il lui fut défendu d'aller plus loin : on 
le reconduisit à la porte, qui se ferma, et le chevalier revint 
humblement sur terre, purifié de ses péchés. 

Je ne mets pas en doute que l'auteur de la Divine Comé- 
die n'ait directement connu cette légende; le souvenir s'en 
retrouve à bien des endroits du poëme, et les rapprochements 
sont trop faciles pour qu'il soit besoin de les indiquer. On a 
même été plus loin; on a voulu que Dante ait puisé directe- 
ment son sujet et tout son plan dans le vieux roman de Gue- 
rino il Meschino*, dont la date et l'origine, soit provençale, 
soit française, sont incertaines, et où se retrouvent tout sim- 
plement les principaux détails de la vision d'Owein. L'enfer a, 
dans ce roman, la forme concentrique qu'il a reçue de Dante, 
et Satan y occupe également le fond de l'abîme; mais il serait 
aisé d'établir, malgré l'autorité de Pelli et de Fontanini, que 
le roman de Guerino, si populaire au quinzième siècle, et qui 
a eu les honneurs de la Bibliothèque bleue, est, au moins dans 
sa rédaction actuelle, postérieur à la Divine Comédie. 

Peu importe; avec le temps, avec chaque siècle, le cycle lé- 
gendaire auquel appartient la Divine Comédie s'étend et se 
diversifie. On le voit ainsi grandir jusqu'à Dante, qui absorbe 
tous ces ruisseaux, comme fait un grand fleuve, sa?s que ses 
eaux mêmes paraissent grossir et s'augmenter. 

* Si cspès que nul ni mettreit 
Sun dei k'a clou ni tuchcreit... 

dit Marie de France. 

* Padouc, 1473, in-fol., eli. 160 et suiv. 



AVANT DANTE. 129 

Il n'est donc pas possible de douter que le pèlerinage de 
l'autre monde ne fût à la fin devenu comme une forme gé- 
nérale et courante, commode aux écrivains. Ce genre litté- 
raire, répandu dans toute l'Europe, pénétra jusqu'à Constan- 
tinople, sans doute à l'aide des croisades. Un contemporain 
inconnu d'Anne Comnène chercha en effet à rajeunir , par 
une composition de cette espèce, la littérature dégénérée de la 
Grèce. Rien de plus plat que cette Vision de Timarion l . Un 
gourmand entouré de rats qui lèchent sa barbe, un rhéteur 
qui mord l'épaule de Diogene pour entrer en paradis, voilà 
tout ce que sait trouver l'imagination abâtardie du Byzantin. 
Le tribunal de l'éternité n'est plus chez lui qu'une méchante 
échoppe où plaident des avocats bavards ; ce ne sont que riva- 
lités de pédants ou ergoteries de théologiens, en un mot l'em- 
pire grec au douzième siècle. 

Ne rions pas trop de ce manque d'art, de cette grossièreté 
du moyen âge ; il en reste des traces dans l'œuvre même du 
maître, et le lecteur de Dante s'aperçoit trop souvent qu'il 
n'assiste qu'au rêve d'un homme. Çà et là les petites haines 
du gibelin, les intérêts de faction ou de caste font irruption 
tout à coup au milieu des intérêts éternels. Il y a, par exemple, 
un endroit du Paradis qui m'a toujours choqué : on est au 
milieu des sphères, tout semble s'abîmer dans l'infini, et le 
poëte montre à peine visible à l'horizon des espaces la planète 
obscure où végète l'homme; mais voilà que subitement la 
terre se rapproche comme par un coup de théâtre, au point 
qu'on la touche pour ainsi dire, et qu'on reconnaît les rues de 
Florence. L'illusion, qui a des ailes, disparaît aussitôt, et il 
me semble que j'ai entrevu les ficelles du machiniste. Toute- 
fois le génie de l'Alighieri a en soi quelque chose de si despo- 
tique, qu'on retombe vite sous le joug; il ne vous lâche que 
pour vous ressaisir. 

On le sait, il est douteux que Dante eût lu directement Ho- 

1 Elle a été publiée par M. Hase, Notices des Mss., t. IX, 1813, m-4°, p. 141. Il 
y a encore deux autres rapsodies byzantines du même genre, mais postérieures à 
Dante. M. Hase a donné l'analyse de la première à la suite de celle de Timarion 
(ibid., p. 129 et suiv.). M. Boissonade a inséré le texte de la seconde t j.Tu.8r t p.\m 
Md'^af •. Iv âSov] dans ses Anecdota grœca. 



130 LA DIVINE COMÉDIE 

mere; en revanche, les platitudes byzantines de Timarion 
parvmrent-elles jusqu'à lui? Ce serait un grand hasard, et il 
est presque permis d'affirmer le contraire. Je tenais néan- 
moins, en poursuivant ainsi jusque dans la Grèce mourante 
celte inspiration commune et générale des visions sur l'autre 
monde, je tenais à montrer, par un exemple d'autant plus 
frappant qu'il est plus détourné, quel est au fond le caractère 
en quelque sorte humain de l'œuvre du poète. Dante avait 
pour lui l'initiative des peuples qui, par tant d'ébauches suc- 
cessives, préparèrent cette épopée à laquelle il devait donner 
son nom. 

Si on voulait même sortir de ce vieux monde païen, de 
venu, au moyen âge, le centre et comme le domaine immé- 
diat du catholicisme, on pourrait demander à la poésie scan- 
dinave et à la littérature orientale quels sont les monuments 
analogues qu'elles présentent à la critique. On a rapproché 
quelques traits de l'Edda de certains passages de la Divine 
Comédie; je pourrais en faire autant pour le voyage de 
Tadjkita vers le roi de la mort dans le Mahabarata, enfin 
pour tous ces codes des religions de l'Inde, pour toutes ces 
épopées sanscrites dont les poètes semblaient faire de gigan- 
tesques sépultures à leur pensée. Sans même s'égarer si loin, 
il y aurait à rechercher si l'influence arabe, manifeste à la 
cour lettrée de Sicile, et qui par là avait dû remonter en Tos- 
cane, n'a pas fait pénétrer chez Alighieri quelques-unes des 
images du Koran ; il y aurait à rechercher aussi si les sept 
compartiments * progressifs introduits dans le séjour de la 
damnation par les rabbins, ne lui donnèrent pas l'idée pre- 
mière de ses cercles infernaux. Mais, je le demande, ne se- 
rait-ce pas élargir inutilement, indiscrètement le cercle de 
l'inspiration dantesque? ne serait-ce pas se montrer infidèle 
au caractère même de ce grand génie poétique? Assurément, 
si on considère le sol, pour ainsi dire, de la culture littéraire 
du moyen âge, on voit peu à peu s'établir comme un double 

* < Hiec vooantur : gebenna, port» mortis, portae umbrae mortis, puteus corrup- 
tinnis, lutimi cœni, pcrditio ; inlimum est infernus... > (Job. Buxlorlii, Lexicon 
tlialdaieum, talmudicum et rabbinicum. Bàie, 1639, in-fol., p. 231 a.] 



AVANT DANTE. 131 

courant qui vient féconder ces plages arides et jonchées des 
débris de la civilisation romaine. L'nn sort du monde germa- 
nique et de la Scandinavie pour apporter à la vieille Europe 
cette poésie originale et barbare qu'on retrouve dans les Eddas 
et dans les Niebelungen; l'autre nous arrive de Bagdad avec 
les féeries, avec les splendeurs inattendues de la littérature 
arabe. Dante, sans nul doute, a profité de l'influence générale 
que cette nouvelle et double révélation poétique avait déjà 
exercée de son temps; mais il n'en a rien tiré individuelle- 
ment, directement. Le propre de son talent, ou, si l'on veut, 
de sa méthode, c'est de s'enfermer dans l'ancien monde, dans 
la Rome impériale devenue la Rome pontificale. Son livre res- 
semble à ces temples des anciens dieux changés en églises; le 
poète s'agenouille au pied de la croix , mais il est aussi en 
contemplation devant l'adorable beauté de l'art païen. C'est 
Virgile qui le guide dans son pèlerinage catholique : les véri- 
tables tendances de Dante éclatent ici manifestement; par son 
culte pour l'antiquité, il fait présager la Renaissance; par la 
donnée pieuse de son poëme, il résume les croyances du moyen 
âge. Ces statues de Janus , qu'il pouvait contempler dans les 
ruines italiennes et qu'allaient bientôt recueillir les musées des 
Médicis , semblent lui avoir fait envie ; comme elles , il a les 
regards tournés en même temps vers le passé et vers l'avenir. 

VII. 

ENVAHISSEMENT DU GROTESQUE PAR LES TROUVERES. — ADAM 
DE ROS. — RUTEREUF. — RAOUL DE HOUDÀN. — FADLlAUX. 

Dante a commencé son poëme à la fin du treizième siècle; 
or, au treizième siècle, s'ouvre précisément une ère nouvelle. 
Il y a comme un temps d'arrêt dans les visions, comme un 
moment de silence solennel avant la venue d'Alighieri. Les 
moines sont dépossédés par les trouvères. Dorénavant, au lieu 
d'être le résultat d'hallucinations sincères, ou de servir d'in- 
struments aux ruses politiques, les pèlerinages dans l'autre 
monde deviennent de simples thèmes littéraires. 

L'esprit narquois et trivial des trouvères venait de faire la 



132 LA DIVINE COMÉDIE 

satire de la vie dans le Roman de Renart. Pour conl.ouer cette 
œuvre, il lui suffit de s'emparer des visions, car rien n'est si 
facile que de railler ce monde-ci en parlant de l'autre. Comme 
l'imagination, d'ailleurs, n'était pas le propre de ces poètes de 
la langue d'oil, ils durent naturellement se saisir dès l'abord 
d'un cadre aussi facile et aussi anciennement populaire. On 
devine quelles transformations va subir la vision en passant 
ainsi du cloître dans la rue, de la langue officielle de l'Église 
dans les patois vulgaires : le familier se substituera au sé- 
rieux, la satire à la menace, la plaisanterie burlesque à la ter- 
reur. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est l'esprit des temps nou- 
veaux, c'est le scepticisme futur qui commence à apparaître, 
sans qu'on le devine , sous cette livrée et avec ces grelots de 
baladin. Quand Voltaire, plus tard, se moquera des contes 
bouffons que les jongleurs faisaient de la vie à venir, il mé- 
connaîtra sa propre généalogie; il ne se doutera pas que ces 
paradoxes impies qu'il ose émettre sur l'autre monde, il n'a 
la liberté de les écrire et le privilège de les faire croire que 
parce que ces pauvres rimeurs du moyen âge ont les premiers 
risqué le sarcasme contre la foi des époques antérieures. L'éclat 
de rire amer qui semble se correspondre , à travers les âges , 
de Lucien à l'auteur de Candide, a certainement son écho 
chez les trouvères. De là le caractère étrange et inattendu des 
visions versifiées d'alors. 

L'histoire littéraire n'échappe pas à la loi des transitions; 
entre les visions latines, qui étaient écrites d'un ton grave, et 
les visions en langue vulgaire, qui furent rédigées dans une 
intention plaisante, il dut se produire des œuvres intermé- 
diaires. C'est précisément le caractère d'un petit poème rimé, 
au commencement du treizième siècle , par un pauvre moine 
anglo-normand. Ce qu'il y a de curieux dans la Descente de 
saint Paul aux enfers 1 d'Adam de Ros, c'est que Dante sem- 
ble avoir connu ce poème, tandis qu'il a ignoré, ou fait comme 
s'il ignorait les autres productions des jongleurs. Il dit en effet 

1 t Écriture a seulement raconté le ravissement de saint Paul au ciel [Act., IX). 
Quant au poème d'Adam de Ros (V. De Larue, Jongleurs, t. III, p. 139), il a été 
nuéré dans les pièces justilicatives du livre de M. Ozanam sur Dantt tt lo philo- 
sophie catholique au fràntale siècle, 1839, in-8°, p. 243 et suiv. 



AVANT DANTE. 133 

à Virgile , au deuxième chant de VEnfer : « Pourquoi venir 
ici? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul. » Le texte 
est irrécusable. 

Après avoir trouvé aux enfers les divers supplices qui sont 
devenus pour nous des banalités, saint Paul arriva à une ci- 
terne scellée de sept sceaux. L'archange Michel, son guide, 
l'ouvrit, et une odeur infecte s'exhala. C'était la prison des in- 
crédules , et à l'entour se trouvait une fosse où d'autres cou- 
pables, nus et rongés tout entiers par la vermine, se roulaient 
les uns sur les autres. On reconnaît ici le cloaque des faussaires 
pestiférés 1 que Dante va bientôt nous montrer, tantôt ram- 
pant, tantôt s'arrachant à coups d'ongles les scares d'une peau 
gangrenée. Au surplus, ce n'est pas la seule ressemblance : la 
scène du démon qui vole et se démène plein de joie , empor- 
tant sur son dos une âme que les diables harponnent, se re- 
trouve presque littéralement chez l'Alighieri'. 

Quand il eut parcouru le paradis , saint Paul, touché du 
contraste, se mit à prier le Christ, et obtint que les supplices 
cesseraient dorénavant du samedi soir au lundi matin. Puis, 
avant de s'en retourner sur terre, il demanda à Michel com- 
bien dureraient les tourments de l'enfer ; et l'archange répon- 
dit naïvement : « Quarante-quatre mille ans. » Ainsi le trou- 
vère, comme l'enfant qui ne soupçonne point de nombres 
au delà du chiffre qu'il sait, accumule au hasard quelques 
milliers d'années, afin de représenter l'idée d'infini; c'est 
l'immensité réduite aux proportions de son intelligence. Voilà 
bien la poésie du moyen âge, et en même temps la gloire de 
Dante. 

Rutebeuf 3 , ce cynique précurseur de Villon/a, un des pre- 
miers parmi les trouvères, essayé de descendre le chemin de 
l'autre monde; mais il s'est, pour ainsi dire, arrêté au mi- 
lieu. Sa Voye de Paradis n'est qu'un fabliau plein de ces 
personnifications oiseuses qui, appliquées aux expéditions vers 

1 Inferri., xxix, 52. 
s Inferri., xxi, 30. 

1 OEuvres pubi, par M. Jubinal, 1839, in-8", t. II, p. 24. Cf. Le Grand d'Aussy, 
Fabliaux, éd. Renouard, t. II, p. 226. 

12 



j34 la divine comédie 

Taulre monde, n'étaient pas même une nouveauté; car, dé* 
le quatrième siècle, Marcianus Capella avait raconté le voyage 
de Philologie au ciel. Il ne fallait pas grand effort d'imagina- 
tion pour montrer, sur la route de la vie future, la Paresse 
vêtue en chanoine et l'Orgueil habillé en évêque. En nous ap- 
prochant de la Divine Comédie, nous nous en éloignons. L'in- 
spiration dantesque ue s'annonce pas davantage dans un autre 
Voyage de Paradis 1 , mauvais rêve où le trouvère Raoul de 
Houdan se fait montrer, par Dieu lui-même, la couronne qui 
l'attend dans l'éternité. Alighieri s'imposera bien d'autres 
épreuves avant d'obtenir la purification. 

Jusqu'ici nous avons vu les trouvères ne jouer, pour ainsi 
dire, que sur les limites du sujet; mais ce même Raoul de 
Houdan y entra plus pleinement par son Songe d'enfer, où il 
a transporté les burlesques allures des rimeurs de fabliaux : 
on se croirait déjà dans le Tartare de Virgile parodié par 
Scarron. L'enfer n'est qu'un immense réfectoire 2. A peine le 
voyageur est-il aperçu des convives, qu'on l'entoure avec em- 
pressement; des clercs, des évêques, lui serrent la main. Rel- 
zébuth fait mettre un couvert et lui dit : « Raoul, bien sois-tu 
venu. » Je le demande, ne se croirait-on pas chez ces cuisi- 
nières de Proserpine qu'Aristophane nous montre dans les 
Grenouilles? Ne croirait-on pas assister déjà à cette scène 
étrange de Rabelais 8 où Épistemon, après avoir eu la tête 
coupée, raconte à Pantagruel comment « il avoit parlé à Lu- 
cifer familièrement, et fait grand' chière en enfer et par les 
Champs Élysées, asseurant devant tous que les diables estoient 
bons compaignons? » Quand Raoul de Houdan s'est mis à ta- 
blé, il s'aperçoit que la nappe est faite de peaux de publi- 

' Dans les notes des OEuvres de Rutebeuf, t. II, p. 127. 
L'histoire, le croirait-on ? vient ici servir d'appui au jongleur : < ... Prêtres et 
moines disent que les âmes sont tourmentées les unes jusques au col, les autre* 
jusqu'à la ceinture, autres le doigt, et disent que quelquefois elles sont assises et 
maillent à table et font des banquets, et spe'cialement à la fête des morts quand 
les peuples offrent aux. prêtres largement sur leurs sépultures et disent que quel- 
quefois elles cueillent les miettes sous les tables des riebes... Et le peuple est for- 
tement déçu et trompé louchant les âmes en purgatoire... > (Jean Léger, Hitt. du 
églises vaudoises, p. 85.) 

' L. il, c. 30. 



AVANT DANTE. 135 

cains; la serviette qu'on lui sert est un cuir de vieille cour- 
tisane. Les plats se succèdent rapidement; ce sont des langues 
de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons à l'ail, des 
nonnes en pâte; le reste du service se devine, et je n'en dé- 
taillerai pas le menu 1 . On est effrayé de ces hardiesses des 
jongleurs, quand on songe qu'elles ont précédé Voltaire de 
plus de cinq cents ans : tout a été osé de très-bonne heure. 

Ne nous récrions pas trop contre ces grossièretés du ri- 
meur, qu'on rejetterait volontiers sur le compte d'un Saint- 
Amant ou d'un d'Assoucy. Pour être plus indulgents, rappe- 
lons-nous les monuments de la sagesse indienne, ces Lois de 
Manou, par exemple, qui datent de treize siècles avant notre 
ère, et où il est sérieusement question de damnés qu'on ex- 
pose dans des poêles à frire '*. 

Voilà ce que les trouvères firent de ces idées sur la vie fu- 
ture pour lesquelles le moyen âge, dans sa poésie, avait épuisé 
toutes les ressources de la terreur et de l'espérance : il était 
impossible de descendre plus bas dans la parodie. C'est l'esprit 
du temps ; un grand nombre de fabliaux sont pleins, ici de 
brocards railleurs, là de trivialités ridicules sur les châti- 
ments et les récompenses que la religion montre au delà de la 
tombe. On en jugera par quelques exemples. Tantôt, comme 
dans la Cour de Paradis, c'est une sorte de fête grotesque 
que Dieu improvise pour les élus 3 . Saint Simon, muni d'une 
crécelle, va éveiller les bienheureux dans les dortoirs; les 
chœurs de vierges et de martyrs accourent aussitôt, et, tandis 
que les quatre évangélistes jouent du cor, ce sont des danses 
et des refrains erotiques qu'on n'attendrait pas en pareil lieu. 
Tantôt c'est le célèbre conte du jongleur qui va en enfer*, et 



1 Cette pièce a été insérée à la suite des Mystères inédits, publie's par M. Ju« 
binai, t. II, p. 384. Cf. Le Grand d'Aussy, t. 11$ p. 222. Dans les Jongleurs et 
Trouvères, édités aussi par M. Jubinal, 1835, in-8", p. 43, on trouve une petite 
satire intitulée Salut d'enfer, dans laquelle le poète anonyme raconte également 
les festins qu'on lui a donnés chez Satan, et le bon feu qu'on lui a fait avec des 
moines. Les usuriers au pot et les entremets d'avocats lui avaient paru délicieux. 

'iv, 30 ; éd. de Loiseleur-Deslongcbamps, 1833, in-8°, p. 136. 

3 Fabliaux de Barbazan, éd. Méon, t. III, p. 128. Cf. Le Grand d'Aussy, t. t, 
p. 66. 

♦Barbazan, t. IXI, p. 282. 



136 LA DIVINE COMEDIE 

qu'on charge, durant l'absence du diable, de faire bouillir la 
cuve des damnés. Saint Pierre vient avec des dés et lui gagne 
toutes les âmes en peine. Ou bien enfin c'est l'histoire du vi- 
lain qui gagna le paradis* en faisant vacarme à la porte gar- 
dée par saint Pierre, et en attirant l'attention de Dieu lui- 
même, qui, riant de son insistance plaisante, finit par le laisser 
entrer. 

Mais c'est assez, c'est trop de ces citations que je pourrais 
multiplier ; on est à même maintenant de juger les trouvères 
par rapport à Dante. Telle est la poétique qui avait cours au- 
tour de lui et qu'il eut à détrôner, car l'aimable lyre des 
troubadours s'était brisée comme d'elle-même. Une remarque 
surtout me frappe à propos de l'éclatante apparition de la 
muse d'Alighieri au milieu de ces trivialités satiriques, au mi- 
lieu des fadeurs de la première poésie italienne : c'est com- 
bien elle est en même temps tardive et précoce : tardive par 
rapport aux idées, au sujet, à l'inspiration ; précoce par rap- 
port au talent du poète, à ce génie assurément inattendu en 
ces solitudes de la pensée du moyen âge. Chose singulière! 
dans l'ordre philosophique, Dante n'ouvre pas une ère nou- 
velle, il clôt le moyen âge, il le résume, il est l'homme du 
passé; dans l'ordre littéraire, au contraire, Alighieri est un 
génie précurseur qu'on ne saurait comparer qu'à Homère. Au 
milieu de la barbarie de son temps, quand les langues ne sont 
que d'informes patois, trois cents ans avant Cervantes et 
Shakespeare, quatre siècles avant Corneille, six siècles avant 
Goethe, il donne à l'Italie une grande littérature, il lui fait 
devancer toutes les nations modernes. Et observez, en passant, 
ces singulières compensations, ces contradictions intelligentes 
que sait ménager l'histoire : à l'aide du latin, cet idiome des 
pontifes, cette langue officielle de l'unité catholique, qui était 
sa vieille langue nationale, adoptée par l'Europe intellectuelle, 
l'Italie avait régné sur le monde au moyen âge. Longtemps 
on crut qu'il n'y avait pas de culture littéraire sérieusement 
possible hors de là. Eh bien! ce fut précisément Dante, le 
premier chantre du catholicisme, qui, le premier aussi, vint 

' fabliaux j c Le Grand d'Aussy, éd. Renouard, t. II, p. 238. 



AVANT DANTE. 137 

rompre le charme et arracher décidément le sceptre du lan- 
gage à cette antique madone qu'il adorait, et sur le front de 
laquelle il déposait sa couronne poétique comme un hommage. 



VIII. 

TEINTURES ET SCULPTURES. — MYSTERE JOUÉ A FLORENCE. — *- 
TESORETTO DE LATINI. — DANTE. — CONCLUSION. 

Quand je disais tout à l'heure que Dante vint lard, il ne 
faudrait pas entendre qu'il vint trop tard ; l'heure de pareils 
hommes est désignée; seulement il arriva le dernier, il ferma 
la marche, pour ainsi dire. D'ailleurs, quoique la société reli- 
gieuse d'alors commençât à être ébranlée dans ses fondements 
par le sourd et lent effort du doute, elle avait encore gardé 
intact l'héritage de la foi. La forme rigoureuse de la vieille 
constitution ecclésiastique demeurait sans échecs apparents, et 
l'on était encore à deux siècles de la Réforme ; la papauté, en 
abusant des indulgences, n'apaisait pas les scrupules des con* 
sciences chrétiennes sur les châtiments de l'enfer. 

Mais quel fut le résultat immédiat du relâchement qui com- 
mençait à se manifester çà et là dans les croyances? C'est 
que les prédicateurs, pour parer à ce danger, évoquèrent plus 
qu'auparavant les idées de vengeance, et redemandèrent à la 
mort ces enseignements que leur permanence même rend 
plus terribles. De là, ces terreurs profondes de la fin de 
l'homme, ces inquiétudes, ces ébranlements en quelque sorte 
qu'on retrouve dans beaucoup d'imaginations d'alors, et qui 
furent si favorables à l'excitation du génie de Dante. Les an- 
ciens figuraient volontiers la mort sous des formes aimables; 
dans les temps qui avoisinent l'Alighieri, on en fait, au con- 
traire, des images repoussantes. Ce n'est plus cette maigre 
jeune femme des premiers temps du christianisme ; c'est plus 
que jamais un hideux squelette, le squelette prochain des 
danses macabres. Le symptôme est significatif. 

De quelque côté qu'il jetât les yeux autour de lui, Dante 
voyait cette figure de la Mort qui lui montrait de son doigt 

12. 



I3S LA DIVINE COMÉDIE 

décharné les mystérieux pays qu'il lui était enjoint de visiter. 
Je ne crois pas exagérer en affirmant que Dante a beaucoup 
emprunté aussi aux divers monuments des arts plastiques. 
Les légendes infernales, les visions célestes, avaient été tra- 
duites sur la pierre et avaient trouvé chez les artistes du 
moyen âge d'ardents commentateurs. Les peintures sur mur 
ont disparu presque toutes; il n'en reste que des lambeaux. 
Ainsi, dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre, on voit un 
fragment où est figuré le triomphe du Christ, tel précisément 
qu'Alighieri l'a représenté dans le Purgatoire. Les peintures 
»ur verre où se retrouvent l'enfer et le paradis abondent dans 
nos cathédrales, et la plupart datent de la fin du douzième siè- 
cle et du courant du treizième. Dante avait dû encore en voir 
exécuter plus d'une dans sa jeunesse. Entre les plus curieuses, 
on peut citer la rose occidentale de l'église de Chartres. Quant 
aux sculptures, elles sont également très-multipliées : le 
tympan du portail occidental d'Autua, celui du grand portail 
de Conques, le portail de Moissac, offrent , par exemple, des 
détails très-bizarres et très-divers. Toutes les formes du châ- 
timent s'y trouvent pour ainsi dire épuisées, de même que 
dans l'Enfer du poète ; les récompenses aussi , comme dans 
le Paradis, sont très-nombreuses, mais beaucoup moins va- 
riées. Est-ce parce que notre incomplète nature est plus faite 
pour sentir le mal que le bien? Lorsque Dante fit son voyage 
de France, tout cela existait, même le portail occidental de 
Notre-Dame de Paris, où sont figurés plusieurs degrés de 
peines et de rémunérations. Sans sortir de nos frontières, 
notre infatigable archéologue M. Didron a pu compter plus de 
cinquante illustrations de la Divine Comédie, toutes anté- 
rieures au poëme. Évidemment Alighieri s'est inspiré de ce 
vivant spectacle. Les artistes ont donc leur part, à côté des 
légendaires, dans ces antécédents de l'épopée chrétienne, tan- 
dis que Dante lui-même, par un glorieux retour, semble avoir 
été présent à la pensée de celui qui peignit le Jugement der- 
nier. Noble et louchante solidarité des arts! Qui n'aimerait à 
lire une page de la Divine Comédie devant les fresques de la 
chapelle Sixtine? Qui n'aimerait à reconnaître dans Michel- 
Anjje le seul commentateur légitime de Dante? A une cer- 



AVANT DANTE. i 39 

taine hauteur, tout ce qui est beau et vrai se rejoint et se 
confond. 

Ainsi tout concourait à pousser dans ses voies le génie de 
Dante. Ajoutez-y lo goût de son temps pour ces scènes de la 
contrée inconnue, le hasard de son éducation, qui lui donna 
Latini pour maître, et enfin sa vie agitée, ardente, qui l'ini- 
tia à toutes les douleurs, à toutes les joies, et qui le prépara à 
les peindre 1 . Ce n'était pas pour rien qu'il avait monté « l'es- 
calier d'autrui, si dur à gravir; » ce n'était pas pour rien 
que ses yeux, selon son énergique expression, étaient devenus 
des désirs de pleurer ; ce n'était pas pour rien enfin que son es- 
prit, éveillé jeune aux grandes ambitions, avait cherché l'ac- 
tivité dans les affaires et dans les passions du temps. Dante, 
qu'on en soit sûr, ne perdit pas , comme poëte, à cette dure 
école de la politique, à ce déchirant contact des hommes et 
des choses, à cet enseignement laborieux des révolutions et de 
l'exil. Il avait en lui l'idéal, l'expérience lui révéla le réel; il 
put de la sorte toucher aux deux pôles de la poésie. 

II est une circonstance singulière, qu'on dirait inventée à 
plaisir, et dans laquelle éclate la bizarre prédilection des con- 
temporains de Dante pour ces tableaux de la vie à venir; 
c'était un besoin du temps, partout et de toute manière ma- 
nifeste. En 1504 (alors qu' Alighieri n'avait pas encore publié 
son poëme, mais que le plan en était conçu depuis plusieurs 
années ), les habitants du bourg de San-Priano envoyèrent un 
héraut publier dans les rues des villes avoisinantes que qui- 
conque tenait à savoir des nouvelles de l'autre monde n'avait 
qu'à se rendre le \ n mai sur le pont de la Carraia ou sur les 
quais de l'Arno. Au jour indiqué, des barques surmontées 
d'échafauds étaient préparées sur le fleuve ; la représentation 
commença, el l'on vit bientôt l'enfer avec ses feux et ses sup- 
plices : il y avait, entre autres choses, des démons et des pa- 
tients qui poussaient des cris horribles. Tout à coup le pont 
de bois s'écroule avec fracas sous le poids des spectateurs et 
s'abîme dans le fleuve. On ne sut jamais le nombre des vic- 

1 Dès qu'il s'agit de la vie de Dante, il faut renvoyer à la belle et déBnitive Mo» 
graphie donnée par M. Fauriel dans la Revu* de* Deux Mondes, 1" oct. 1834. 



140 I.A DIVINE COMÉDIE 

limes. Villani ajoule : « Ce qui avait été annoncé par plaisan- 
terie se changea en vérité; plusieurs allèrent savoir des nou- 
velles de l'autre monde. » On aimerait à supposer que Dante 
était là parmi les spectateurs atterrés. De toute manière, cette 
subite confusion de l'hypothèse et de la réalité, ce passage 
inattendu de la représentation fictive à l'événement même, 
durent produire une vive impression sur le poêle. On dirait 
que son rêve a été conçu au milieu de ces lugubres souvenirs. 

J'ai nommé plus haut Brunetto Latini, le précepteur de 
Dante, celui qui a fourni un épisode si touchant au poëme de 
son disciple l , celui-là même qui lui avait appris comment on 
s'immortalise, come l'uom s'eterna; et on sait si l'Alighieri 
a profité de la leçon. L'ancienne critique, qui n'aimait pas re- 
monter aux origines, a longtemps attribué à Brunetto l'idée 
première, le plan de la Divine Comédie. C'est une supposition 
gratuite dont Ginguené a fait justice. Latini est l'auteur d'un 
petit ouvrage fantastique et bizarre, le Tesoretto, dont voici en 
deux mots le sujet : 

Brunetto s'égare dans une forêt; bientôt des animaux de 
toute sorte l'environnent, qui naissent et meurent selon que 
l'ordonne une femme à laquelle le ciel sert de voile , et dont 
les bras semblent entourer le monde. Cette femme est la Na- 
ture. Brunetto l'interroge, et la déesse lui explique la création 
et la chute de l'homme; puis elle le quitte, mais après lui 
avoir annoncé qu'il verra sur sa route trois voies distinctes : 
la philosophie le conduira dans la première, le vice dans la 
seconde, l'amour dans la troisième. Le voyageur trouve en 
effet le triple carrefour, et, dans le sentier de l'amour, Ovide 
avec lequel il cause, et qui lui fait trouver son chemin. 

Tel est le Tesoretto; c'est là qu'on avait encore, il y a trente 
ans, la manie de chercher presque exclusivement la source de 
la Divine Comédie. Assurément il fallait de la bonne volonté. 
11 est vrai qu'il y a là 2 , comme chez Dante, un égarement 
dans une forêt, et qu'Ovide joue un rôle analogue à celui de 
Virgile dans le poëme d'Alighieri; mais le grand écrivain n'a 

: ïnfern., xv. 

• V. GingULné, Ui$t. li». d'Italie, t. II, p. 8. 



AVANT DANTE. 141 

pu emprunter que des détails tout à fait secondaires et maté- 
riels, pour ainsi dire, à une œuvre aussi informe. Chez Bru- 
netto, Dieu disparaît ou au moins s'efface derrière cette in- 
carnation de la Nature, qui s'enveloppe du ciel comme d'un 
vêtement; Dante, au contraire, relègue la Nature bien en deçà 
de Dieu 1 dans les profondeurs de la création. Selon lui, l'idée 
souveraine, source de tout amour, répand ses rayons de sphère 
«n sphère jusqu'aux dernières puissances; et la Nature, reflet 
lointain de Dieu, faculté affaiblie, est pareille en ses œuvres, 
«n ses empreintes imparfaites, à l'artiste consommé dans la 
pratique de l'atelier, mais dont la main tremble. Un abîme, 
on le voit, sépare Brunetto d'Alighieri, le maître obscur de 
l'élève illustre : il suffît d'ouvrir les deux livres pour s'en con- 
vaincre. Cependant il importait de savoir que l'homme qui 
forma Dante aux lettres était lui-même préoccupé de l'idée, si 
répandue alors, de ravissements au delà de ce monde, de 
voyages en dehors de la vie réelle. Qui sait? les empreintes 
qu'on reçoit dans la jeunesse ne s'effacent guère. Quand Latini 
s'entretenait de ces expéditions surnaturelles avec l'écolier cu- 
rieux qui l'interrogeait, il ne se doutait pas qu'il lui déchiffrait 
l'énigme de sa destinée, et que cet enfant, accomplissant plus 
tard un pèlerinage pareil, le montrerait, le reconnaîtrait lui- 
même avec larmes parmi les suppliciés de l'enfer. 

Enfin nous voilà au seuil du grand monument d'Alighieri. 
Déjà, arrivé à Brunetto, nous pouvions nous écrier avec Mon- 
tesquieu : ltaliam! Italiaml mais ce n'étaient là encore que 
les désertes maremmes, ces maremmes, il est vrai, qui tou- 
chent à Borne, qui mènent aux splendeurs de la ville éternelle 
On avait cru dans l'antiquité 2 , avec Pythagore et Empédo- 
time, que la voie lactée est la route des âmes qui quittent ce 
monde ; dans les légendes du moyen âge, ce chemin de Saint- 
Jacques , ainsi qu'on l'appelait, fut aussi regardé comme la # 
Voie de l'éternité. Dante est le dernier à qui il fut donné da^ 
la gravir. C'est ainsi qu'il nous apparaît à l'horizon de la poé- 

1 Parai., xm. 

* Philoponus, in Metaph., p. 1046 ; Porphyre, De Antr. Nymph., cap. 28. 



f 42 LA DIVINE COMÉDIE 

aie moderne; c'est ainsi, entouré d'une auréole et dans un 
sentier parsemé d'étoiles, que les maîtres de la première école 
italienne, Cimabuë et Giotto (qu'il connut tous les deux), au- 
raient dû le peindre pour nos regards désireux. Mais le poète 
en vain semble appeler à lui ceux qui le contemplent et nous 
faire signe de l'accompagner dans son pieux et redoutable pèle- 
rinage : il n'est pas donné à tous de l'y suivre. Aujourd'hui, 
nous ne voulions que répéter avec Stace : Longe sequere et 
vestigia semper adora. Il nous aura suffi de traverser le pays 
inconnu, le désert curieux et trop inexploré jusqu'ici, qui mène 
à cette terre promise : nous n'essaierons pas d'y pénétrer. 

Le mouvement d'ailleurs auquel nous avons assisté, cet essai 
en quelque sorte périodique, ce tâtonnement non interrompu 
d'une pensée qui se produit laborieusement sous tant de formes 
grossières et provisoires, avant de rencontrer sa forme défi- 
nitive, un si long effort des intelligences au profit d'un seul 
homme, tout cela offre une suite, un ensemble qui méritaient, 
je crois, d'être considérés à part, et dont la critique et l'his- 
toire ont à tirer quelques enseignements. Outre qu'il n'est pas 
sans intérêt en soi, sans un intérêt j'oserai dire philosophique, 
de savoir ce qu'ont pensé tant de générations , à travers tant 
de siècles, sur la fin dernière du problème de notre destinée, 
c'est-à-dire sur la constitution même , sur l'organisation ma- 
térielle de la vie future; outre qu'il y aurait à rechercher sous 
ces récits étranges, sous cet appareil souvent symbolique, les 
plus graves , les plus légitimes préoccupations de l'esprit hu- 
main dans les âges qui nous séparent de l'antiquité, on peut, 
eu s'en tenant à la poésie seulement, déduire de là, par rapport 
aux origines des grandes œuvres épiques, par rapport à la Di- 
vine Comédie surtout, des conséquences auxquelles l'histoire 
littéraire doit accorder leur place, une place notable. 

La question des épopées, si vivement et si fréquemment dé- 
battue par la critique moderne, ne peut-elle pas recevoir quel- 
que profil du tableau que nous avons vu se dérouler sous no» 
yeux? On sait maintenant, par un exemple considérable (quel 
est le nom à côté duquel ne pourrait être cité celui de Dante?], 
on sait comment derrière chaque grand poëte primitif il y a 
des générations oubliées , pour ainsi dire, qui ont préludé aux 



AVANT DAME. !43 

mêmes harmonies, qui ont préparé le concert. Ces œuvres ca- 
pitales, qui apparaissent çà et là aux heures solennelles et chez 
les nations privilégiées, sont comme ces moissons des champs 
de bataille qui croissent fécondées par les morts. Dante explique 
Homère. Au lieu de l'inspiration religieuse mettez l'inspiration 
nationale, et vous saurez comment s'est faite l'Iliade; seule- 
ment la trace des rapsodes a disparu, tandis que celle des lé- 
gendaires est encore accessible à l'érudition. Ces deux poètes 
ont eu en quelque sorte pour soutiens les temps qui les ont 
précédés et leur siècle même ; l'un a redit ce que les Grecs pen- 
saient de la vie publique, l'autre ce que les hommes du moyen 
âge pensaient de la vie future. Sont-ils moins grands pour cela? 
Cette collaboration de la foule, au contraire, est un privilège 
qui ne s'accorde qu'à de bien rares intervalles et à des génies 
tout à fait exceptionnels. Pour s'emparer à leur profit de l'in- 
spiration générale, pour être les interprètes des sentiments et 
des passions d'une grande époque, pour faire ainsi de la litté- 
rature qui devienne de l'histoire, les poètes doivent être mar- 
qués au front. Les pensées des temps antérieurs éclatent tout 
à coup en eux et s'y résolvent avec une fécondité et une puis- 
sance inconnues. A eux de dire sous une forme meilleure, 
souveraine, à eux de fixer sous l'éternelle poésie ce qui se ré- 
pèle à l'entour I 

Ce spectacle a sa moralité : n'y a-t-il pas là , en effet , en 
dehors des noms propres , quelque chose de vraiment gran- 
diose par la simplicité même? Dans l'ordre esthétique, la poésie 
est la première de toutes les puissances données à l'homme. 
Elle est à l'éternel beau ce qu'est la vertu à l'éternel bien, ce 
qu'est la sagesse à l'éternel vrai, c'est-à-dire un rayon échappé 
d'en haut; elle nous rapproche de Dieu. Eh bien! Dieu, qui 
partout est le dispensateur du génie , et qui l'aime , n'a pas 
voulu que les faibles, que les petits fussent tout à fait déshé- 
rités de ce don sublime. Aussi, dans ces grandes œuvres poé- 
tiques qui ouvrent les ères littéraires, toute une foule anonyme 
semble avoir sa part. C'est pour ces inconnus, éclaireurs pré- 
destinés à l'oubli, qu'est la plus rude tâche ; ils tracent instinc- 
tivement les voies à une sorte de conquérant au profit de qui 
ils n'auront qu'à abdiquer un jour; ils préparent à grandV 



144 LA divini; comédie 

peine le métal qui sera marqué plus tard à une autre et 
définitive empreinte; car, une fois les tentatives épuisées, 
arrive l'homme de génie. Aussitôt il s'empare de tous ces élé- 
ments dispersés et leur imprime cette unité imposante qui 
équivaut à la création. Et alors, qu'on me passe l'expression, 
on ne distingue plus rien dans ce faisceau, naguère épars, 
maintenant relié avec tant de puissance, dans cet imposant 
faisceau du dictateur poétique, qu'il s'appelle Homère ou Dante. 
11 y a donc là une loi de l'histoire littéraire qui rend un peu 
à tous, qui prête quelque chose à l'humanité, qui donne leur 
part aux humbles, et cela sans rien ôter au poëte ; car, je le 
répète, les plus grands hommes évidemment sont seuls appe- 
lés ainsi à formuler une pensée collective, à concentrer, à 
absorber, à ranger sous la discipline de leur génie tout ce qui 
s'est produit d'idées autour d'eux, avant eux. C'est le miroir 
d'Archimede. 

Voilà quelques-unes des vues générales que vient confirmer, 
par des témoignages continus et essentiels, le cycle poétique 
que nous avons parcouru dans ses détails. La mystérieuse for- 
mation des épopées primitives, le secret de naissance de la 
pensée littéraire, chez les souverains génies, s'en trouvent, en 
quelques points, éclairés. Mais je m'arrête; l'analogie est un 
instrument perfide dont il ne faut user qu'avec d'extrêmes ré- 
serves. Ce sont surtout les profondeurs de l'œuvre d'Alighieri, 
ce sont surtout les procédés poétiques, la grandeur native de 
celte forte intelligence, qui semblent par là mis dans toute 
leur lumière. Il n'était pas sans quelque intérêt peut-être de 
rechercher ce que le travail de tant de siècles devint entre les 
mains de Dante. Tous les éléments, même les moindres, de son 
œuvre étaient préparés : nous les avons successivement re» 
connus. Ils jonchaient au hasard le sol où les trouva le poëte, 
et le sublime architecte sut mettre la main aussitôt sur ce qui 
était propre au merveilleux monument qu'il voulait élever. 

Il y a donc deux parts à faire dans la Divine Comédie, si- 
non pour ;le lecteur, au moins pour le critique: la part de 
l'imilalion, la part de la création. Dante est un génie double, 
à la fois éclectique et original. 11 ne veut pas imposer au 
monde sa fantaisie et son rêve par le seul despotisme du gé- 



AVANT DANTE. 145 

nie. Loin de là, il va au-devant de son temps, tonfe 2n atti- 
rant son temps à lui. C'est ainsi que font les grands hommes : 
ils s'emparent sans dédain des forces d'alentour et y ajoutent 
la leur. 

Dirai-je ce que Dante a imité, ou plutôt ce qu'il a conquis 
sur les autres, ce qu'il a incorporé à son œuvre? 11 faudrait 
en rechercher les traces partout, dans la forme, dans le fond, 
dans la langue même de son admirable livre. L'antiquité s'y 
trahirait vite : Platon par ses idéales théories , Virgile par la 
mélopée de ses vers. Le moyen âge, à son tour, s'y rencontre- 
rait en entier : mystiques élans de la foi, rêveries chevaleres- 
ques, violences théologiques, féodales, municipales, tout jus- 
qu'aux bouffonneries ; c'est un tableau complet de l'époque : 
le génie disputeur de la scolastique y donne la main à la muse 
étrange des légendaires. Si la chevalerie introduit dans les 
mœurs le dévouement à la femme , si les troubadours abdi- 
quent leur cynisme pour chanter une héroïne imaginaire, si 
Gauthier de Coinsy et les pieux trouvères redoublent le lis vir- 
ginal sur le front de Marie, si les sculpteurs enfin taillent ces 
chastes et sveltes statues dont les yeux sont baissés, dont les 
mains sont jointes, dont les traits respirent je ne sais quelle 
angélique candeur, ce sont autant de modèles pour Dante, qui 
concentre ces traits épars, les idéalise, et les réunit dans l'ado- 
rable création de Béatrice. Cet habile et souverain éclectisme, 
Alighieri le poursuit dans les plus petits détails. Ainsi, par un 
admirable procédé d'élimination et de choix, son rhythme il 
l'emprunte aux cantilènes des Provençaux; sa langue splen- 
dide, celte langue antique et cardinalesque, comme il l'appelle, 
il la prend à tous les patois italiens, qu'il émonde et qu'il 
transforme. On dirait même qu'il sut mettre à profit jusqu'à 
ses liaisons, jusqu'aux amitiés de sa jeunesse, au musicien 
Casella ne put-il pas demander ces harmonieuses douceurs de 
la langue toscane dont hérita plus tard Pétrarque; au peintre 
Giotto, le modèle de ces figures pensives dont le pinceau tou- 
cha à peine les lignes suaves, et qui, dans les vieilles œuvres 
italiennes, se détachent au milieu d'une lumière d'or; à l'ar- 
chitecte Arnolfo enfin, la hardiesse de ses belles construction?, 

13 



146 LA DIVINE COMÉDIE 

pour bâtir aussi son édifice, sa sombre tour féodale main- 
tenant noircie par "les années, mais qui domine tout l'art du 
moyen âge. 

Ainsi Dante ne dédaigne rien: philosophe, poète, philo- 
logue, il prend de toutes mains, il imite humblement l'abeillo. 
Vous voyez bien qu'il n'a rien créé , ou plutôt il a tout créé. 
C'est de la sorte que procèdent les inventeurs : chacun sait les 
éléments dont ils se servent, personne ne sait le secret de leur 
mise en œuvre. Ce qui d'ailleurs appartient en propre à Dante, 
ce qui suffirait à sa gloire, c'est le génie; l'imposante grandeur 
de l'ensemble et en même temps la suprême beauté du détail 
et du style, ce je ne sais quoi qui est propre à sa phrase, cette 
allure souveraine et inexprimable de sa poésie, tant d'énergie 
à la fois et tant de grâce, tant de sobriété sévère dans la 
forme, et cependant tout un écrin éblouissant, des couleurs 
diaprées et fuyantes, et comme un rayonnement divin dans 
chaque vers. , 

Ce n'est pas qu'il faille porter le culte jusqu'à la superstition. 
Les ultras, il est vrai, sont moins dangereux en littérature 
qu'en politique: en politique, ils perdent les gouvernements 
qu'ils flattent; en littérature, ils ne font que compromettre un 
instant les écrivains qu'ils exaltent, et qui, après tout, sont 
toujours sûrs de retrouver leur vrai niveau. Mais pourquoi ces 
exagérations? Comment la vogue a-t-elle osé loucher à l'aus- 
tère génie de Dante ? L'œuvre d'Alighieri, j'en veux convenir, 
ressemble à ces immenses cathédrales du moyen âge que j'ad- 
mire beaucoup, autant que personne, mais qui, en définitive, 
sont le produit d'un temps à demi barbare, et où toutes les 
hardiesses élancées de l'architecture, où les merveilles ciselées 
et les délicatesses sculpturales s'entremêlent souvent, à tra- 
vers les époques, à de lourds massifs, à des statues difformes, 
à des parties inachevées. Apprécions Dante en critiques, et sa- 
chons où vont nos adhésions. Sans doute il y a sympathie per- 
manente en nous pour ce passé que chante le poète; mais 
nous sentons bien que c'est du passé. Soyons francs : la fibre 
erudite est ici en jeu aussi bien que la fibre poétique; la cu- 
riosité est éveillée en même temps que l'admiration. Si l'on est 



AVANT DANTE. Î47 

frappé de ces catacombes gigantesques, on sait qu'elles sont 
l'asile de la mort. En un mot, nous comprenons, nous expli- 
quons, nous ne croyons plus. La foi de Dante nous paraît tou- 
chante, aux heures de tristesse, elle nous fait même envie 
quelquefois; mais personne ne prend plus au sérieux, dans 
l'ordre moral, le cadre d'Alighieri. N'est-ce pas pour nous un 
rêve bizarre qui a sa grandeur, sa grandeur en philosophie et 
en histoire? Et à qui, je le demande, cette lecture laisse-t-elle 
une terreur sincère et mêlée de joie, comme au moyen âge? 
Hélas ! ce qui nous frappe surtout dans la Divine Comédie, 
ce sont les beaux vers. 

Heureusement la forme seule a vieilli ; le problème au fond 
est demeuré le même, et la poétique solution tentée par l'Ali- 
ghieri reste immortelle. Les sentiments qu'il a touchés avec 
tant d'art, les vérités qu'il a revêtues de parures si splen- 
dides, sont de tous les temps. Convenons seulement que dans 
cette forêt où s'égare le poëte, on rencontre bien des aspects 
sauvages, bien des rochers inabordables. Dante, génie capri- 
cieux et subtil, est, ne l'oublions pas, un homme du moyen 
âge ; incomparablement supérieur à son temps, il en a ce- 
pendant çà et là les inégalités, le tour bizarre, la barbarie, le 
pédantisme : légitime satisfaction qu'il faut donner à la cri- 
tique. Qu'importe après tout? S'il y açà et là des broussailles 
pédantesques qui obstruent la voie et qui fatiguent, tout à 
côté, et comme au détour du buisson, on est sûr de retrouver 
les idées grandioses, les images éclatantes, et aussi cette sim- 
plicité naïve, ces grâces discrètes, qui n'interdisent pas la 
science amère de la vie. Laissons donc l'ombre descendre et 
couvrir les parties de l'œuvre de Dante d'où la poésie s'est de 
bonne heure retirée, et contemplons plutôt celles que l'éter- 
nelle aurore de la beauté semble rajeunir encore avec les siècles. 

Cette forme, si longtemps populaire, si universellement ré- 
pandue, de la vision, semble disparaître avec Alighieri, qui 
sort radieux du fatras des commentaires et des imitateurs. 
Après lui, qu'on me passe le mot, il n'y a plus de pèlerinage 
de Childe-Harold dans l'autre monde l . Le poëte avait fait d& 

fer 

' Au quinzième siècle, sainte Françoise-Romaine (voir Boll., mars, II, 162) 



148 LA DIVINE COMÉDIE 

la vision son inaliénable domaine; c'était une forme désor- 
mais arrêtée en lui, et qui ne devait pas avoir à subir d'épreu- 
ves nouvelles. Quelles avaient été pendant treize cents ans les 
craintes, les espérances de l'humanité sur la vie à venir : 
voilà le programme que s'était tracé Dante, et qu'il avait pour 
jamais rempli dans son poëme. 

Sur la pente rapide qu'elles descendaient, comment les gé- 
nérations qui succédèrent à l'Alighieri auraient-elles pris dé- 
sormais un intérêt autre que l'intérêt poétique à ces questions 
du monde futur ainsi résolues par des visionnaires? Dante, il 
est bon de le rappeler encore, n'est pas un génie précurseur 
par les idées; il ne devance pas l'avenir, il résume le passé ."son 
poëme est comme le dernier mot de la théologie du moyen 
âge. Cela est triste à dire peut-être, mais le cynique Boccace 
est bien plutôt l'homme de l'avenir que Dante. Dante parle à 
ceux qui croient, Boccace à ceux qui doutent. La Béforme est 
en germe dans le Decameron, tandis que la Divine Comédie 
est le livre des générations qui avaient la foi. C'est qu'on 
marche vile dans ces siècles agités de la Benaissance. Prenez 
plutôt l'Italie, cette vieille reine du catholicisme; la France, 
cette fille aînée de l'Église; l'Espagne même, celte terre pri- 
vilégiée de la foi, et interrogez-les. Qu'elles vous disent ce que 
font leurs écrivains des souvenirs de Dante et des révélations 
sur l'aulre vie; qu'elles vous disent s'ils n'ont pas bien plutôt 
dans la mémoire le scepticisme goguenard des trouvères. Voici 
en effet que Folengo, un moine italien, donne brusquement 
un enfer burlesque pour dénoûment à sa célèbre macaronée 
de Daldus, et qu'il y laisse sans façon son héros, sous pré- 
texte que les poètes, ces menteurs par excellence, ont leur 
plate marquée chez Satan, et qu'il n'a, lui, qu'à y rester. 
Voilà que Babelais, à son tour, verse au hasard les grossières 
enluminures de sa palette sur ce tableau où le vieux gibelin 
avait à l'avance mis les couleurs de Bembrandt. Le prosaïque 
enfer de Rabelais, c'est le monde renversé. Je me garderai 



sera une exception, et ne fera que copier fastidieusement les visionnaires anté- 
rieurs et Dàntfl lui-même. 

Le reslo ne vaut pas L'honneur d'être nommé. 






AVANT DANTE. 149 

de citer des exemples : qu'on se rappelle seulement qu'il ne 
sait que faire raccommoder des chausses à Alexandre le Grand, 
à ce conquérant qu' Alighieri avait plongé dans un fleuve de 
sang bouillant. C'est à ces trivialités que l'Italie et la France 
retombent avec Folengo et Rabelais. L'Espagne aussi, un peu 
plus tard, aura son tour; prenez patience. Laissez sainte Thé- 
rèse, ce grand génie mystique égaré au seizième siècle, lais- 
sez-la évoquer l'enfer dans ses songes, et rêver que deux mu- 
railles enflammées viennent à elle, qui finissent par l'étreindre 
dans un embrassement de feu; laissez la foi et la mode des 
autos sacramentales conserver encore quelque importance 
aux compositions religieuses. Déjà, quand Calderon met sur 
la scène la légende du Purgatoire de saint Patrice, il n'a 
plus, à beaucoup prés, ces mâles accents de la chanson du 
Romancero, où étaient si énergiquement dépeints les châti- 
ments que Dieu inflige en enfer aux mauvais rois. La transfor- 
mation s'annonce : on touche aux railleries de Quevedo, à cette 
bouffonne composition des Étables de Pluton, par laquelle l'Es- 
pagne vint la dernière rejoindre les cyniques tableaux du 
Baldus et du Pantagruel. 

Tels sont les successeurs de Dante, qui l'ont un instant fait 
descendre de ce trône de l'art chrétien, où notre équitable ad- 
miration l'a si légitimement et à jamais replacé. Comment, 
en demeurant au degré où nous l'avons vu, l'homme de son 
époque, l'Alighieri a-t-il empreint à un si haut point son 
œuvre d'un sceau personnel et original? comment la création 
et l'imitation se sont-elles si bien fondues dans la spontanéité 
de l'art? Inexplicables mystères du talenti C'est dans ce dé- 
veloppement simultané du génie individuel, d'une part, et du 
génie contemporain, de l'autre, qu'est la marque des esprits 
souverains. Voilà l'idéal que Dante a atteint; il ne faut lui 
disputer aucune des portions, même les moindre, 'de son 
œuvre : tout lui appartient par la double légitimité de la 
naissance et de la conquête. Il était créateur, et il s'est fait 
en même temps l'homme de la tradition, parce que la poésie 
ressemble à ces lumières qu'on se passait de main en main 
dans les jeux du stade, à ces torches des coureurs auxquelles 

13. 



150 LA DIVINE COMÉDIE AVANT DANTE. 

Lucrèce compare si admirablement la vie. Le flambeau an 
tique ne s'éteint jamais : Dante Ta pris des mains de Virgile 
pour en éclairer le monde moderne. 

Chaque époque a sa poésie qui lui est propre, et qui ne sau- 
rait être pourtant qu'une manière diverse d'envisager, sous ses 
formes variées, le problème de la destinée humaine ; car nous 
sommes de ceux qui croient, avec Théodore Jouffroy, que 
toute poésie véritable, que toute grande poésie est là, que ce 
qui ne s'y rapporte point n'en est que la vague apparence et 
le reflet. Cette blessure au flanc que l'humanité porte après 
elle, ce besoin toujours inassouvi qui est en nous et que la 
lyre doit célébrer; en un mot, tout ce qu'Eschyle pressentait 
dans le Prométhêe , tout ce que Shakespeare a peint dans 
Hamlet, ce pourquoi dontManfred demande la solution à l'uni- 
vers, ce doute que Faust cherche à combler par la science, 
Werther par l'amour, don Juan par le mal, ce contraste de 
notre néant et de notre immortalité, toutes ces sources de l'éter- 
nelle poésie étaient ouvertes dans le cœur d'Alighieri. Lassé 
de la vie, dégoûté des hommes, Dante s'est mis au delà du 
tombeau pour les juger, pour châtier le vice, pour chanter 
l'hymne du bien, du vrai et du beau. C'est un de ces maîtres 
aimés qui sont sûrs de ne jamais mourir, car l'humanité, qui 
a coopéré à leur œuvre, reconnaîtra toujours en eux sa gran- 
deur et sa misère. 

Charles Labitte, 



NOTICE SUR DANTE. 



Celui qui devait être le chantre du catholicisme, Dante, naquît 
à Florence, en Tannée 1265, d'Alighiero degli Elisei, juriscon* 
suite célèbre d'une très-ancienne famille, et de donna Bella. Dès 
l'âge de trois ans il perdit son père, et bientôt sa mère, qui, en 
mourant, le confia au secrétaire de la république. Durante (car 
Dante n'est que le diminutif de son nom) étudia tour à tour à Flo- 
rence, à Bologne et à Padoue, et acquit dans les lettres, dans les 
sciences, et même dans les arts, les connaissances les plus variées. 
Cette force encyclopédique se retrouve chez tous les grands Ita- 
liens. Les passions les plus opposées agitèrent aussi cette âme mo- 
bile, comme il le dit lui-même. La Vita Nuova nous raconte cet 
amour conçu dès l'enfance pour la fille de Folco Portinari, cette 
Béatrice qui, après sa mort prématurée, devint, par une transfi- 
guration platonicienne, le symbole de la théologie. En 1291, Tan- 
née qui suivit la perte de Béatrice, il épousa Gemma Donati. Six 
enfants (cinq garçons et une fille) lui naquirent de ce mariage ; 
mais il n'y trouva point la paix désirée, et Gemma fut, dit-on, 
rendue à sa famille. 

L'homme inquiet aborda alors la politique. Dès 1289 et 1290, il 
avait vaillamment combattu contre les Gibelins, et la fameuse ba- 
taille de Campaldino le vit exposé aux plus grands dangers. 

Il fut nommé, en 1300, un des prieurs de Florence. Ici com- 
mencent ses infortunes. Les factions si connues des Gibelins et des 
Guelfes désolaient alors la république : ce fut l'avis de Dante d'exi- 
ler les chefs des deux factions. Les Noirs ou Guelfes, attachés au 
parti du pape, furent envoyés à Castello della Pieve; les Blancs 
ou Gibelins, qui tenaient pour l'empereur, furent relégués à Se- 
razzana. Le prieur, selon qu'il l'affirme dans ses lettres, n'aida-t-ïl 
point au retour, des Blancs? Toujours est-il que les Noirs, rentrés 
à Florence, en 1302, par le secours de Charles de Valois, massa- 
crèrent ou chassèrent à leur tour leurs ennemis , et instruisiren 
contre les prieurs. Dante était alors en ambassade près du pape. 
Il reçoit Tordre de venir se justifier. Sur son refus, ses biens soni 



152 NOTICE SUR DANTE. 

confisqués, sa maison est rasée, et lui condamné à être brûlé vif, 
s'il reparaît sur le sol de la république. 

Les supplices des exilés du ciel, décrits par le poëte, surpassent 
à peine ceux qu'il endura dans son exil de Florence. « C'est le sort 
m des esprits de mon ordre, fait dire Byron à Dante (amer retour 
» du barde anglais sur lui-même!) ', d'être torturés pendant la vie, 
p d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours en des luttes sans 
» fin, et de mourir seuls. » En vain, vers la fin de 1304, essaya-t-il 
de rentrer par un coup de main hardi : vaincu, il se retira à Vé- 
rone, d'où il adressa au peuple la lettre fameuse : « Vopule mi, 
quid feci tibi? » Ensuite commença cette vie errante qui semble 
dans la destinée de tous les épiques. Il parcourut l'Italie, la France, 
l'Angleterre, soutenant à Paris et à Oxford des thèses de théologie *. 

La Divine Comédie, commencée en 1298, dut être la compagne 
fidèle de ses voyages. 

C'est la poésie d'un théologien, d'un philosophe et d'un politique. 

La théologie, c'est-à-dire la science de Dieu et de l'homme en 
Dieu, voilà le côté mystique et le côté moral de cette triple épo- 
pée. Le poëte reconnaît que la terre est dangereuse, qu'on s'y 
souille, qu'on s'y égare; il en sort, sauvé par la poésie; il entre 
dans le monde mystique, s'effraye en Enfer aux supplices de ceux 
qui dévièrent de la route divine; il se purifie aux feux du Purga- 
toire : puis il quitte Virgile pour Béatrice : il quitte la poésie, 
langue humaine, pour la théologie, langue divine; il voit en Pa- 
radis briller cette croix formée des âmes de ceux qui donnèrent 
leur vie pour Jésus; il voit la rose mystique s'ouvrant et se refer- 
mant en louant le Très-Haut; arrivé enfin devant le profil même 
de Dieu, Dante, qui déjà ne trouve plus de voix pour rendre son 
amour, est ébloui et ne peut lever les yeux. 

Le sens politique ou gibelin se trouve sous cette vision. L'Enfer > 
c'est l'anarchie; le Purgatoire, c'est le passage à l'ordre; le Pa- 
radis, c'est la monarchie divine, type de la monarchie impériale. 

On a dit de Dante qu'il était le théologien des poètes et le poëte des 
théologiens. A ne le considérer que comme poëte, Dante, en dehors 
de son temps, n'a point de terme de comparaison. L'épopée grecque 
ne lui peut servir de mesure. Mais si, dans un même siècle, toutes 
les tendances de l'art sont d'ordinaire parallèles, les lignes gothi- 
ques de l'architecte Arnolfo Lapo et d'Orgagna, entourées des fio- 
ritures du campanile de Giotto, feraient deviner la forra* dantesque. 

» Byron, Prophétie de Dante. 

' Pour l'étude curieuse do ces pérégrinations, lire le Voyage Dantesque, d« 
M. Ampère. 



NOTICE SUR DANTE. 153 

On le reconnaîtra : presque toutes les idées fondamentales de 
la Divine Comédie , qui devait être le code impérieux de toute vé- 
rité, sont aujourd'hui ébranlées ou détruites : la physique, la phi- 
losophie, et la scolastique du moyen âge, n'existent plus; la poli- 
tique a changé ; le dogme , stable en lui-même , a perdu nombre 
de ses sujets; les formes même de l'art et de la langue se sont 
tellement modifiées, que chaque mot, en plusieurs endroits de ce 
poème obscur où les détails historiques et la théologie absorben 
Ja poésie, demanderait un commentaire. 

11 n'y a donc pas à s'étonner si, durant notre période classique, 
Dante est reste dans une éclipse si complète. Boileau n'en fait pas 
mention, et Voltaire n'en parle guère que pour en rire. Pour le 
remettre en lumière, et il l'est déjà depuis plusieurs années (par 
exemple dans sa couleur, grâce à M. Antoni Deschamps), il fallait 
en partie cette faculté compréhensive des autres époques que notre 
siècle allie si bien à l'audace d'innover. De là ces traductions du 
Faust, de la Jérusalem, des Lusiades ', ou des épopées orientales; 
ces reproductions des poëmes du moyen âge et des chants popu- 
laires; de là, en France (comme déjà à Weimar le firent Goethe 
et Schiller), les travaux de poètes tels que M. de Vigny et ses amis 
sur les drames de Shakespeare s ; et récemment encore l'exemple 
donné par M. de Chateaubriand. 

Quant à l'auteur de la Divine Comédie, quels que soient les chan- 
gements nouveaux de l'avenir, il remontera toujoursà son rang par 
la force de l'idée chrétienne sur laquelle il s'appuya, et s'y main- 
tiendra par ce fond général et humain où tous les poètes marchent 
sûrement depuis le grand Homère. Le soleil de celui-ci n'a jamais 
pâli. 

Fidèle, nous l'espérons, au génie de notre langue, cette traduc- 
tion s'est efforcée aussi d'être fidèle au génie de l'auteur florentin. 
Les plis ondoyants de l'ancienne toge s'ajusteraient mal, il semble, 
à une figure semi-gothique. En effet, que demande-t-on, si ce n'est 
de connaître l'homme de tel siècle et de tel pays; avec le fond, 
de voir, autant que possible, les particularités de chaque forme? 
C'est par le même désir de vérité, que la coupe rhythmique de 
la terzina (le tercet) a ôté, pour la première fois, conservée dans 
cette version : méthode utile à qui voudra suivre le texte italien. 

Dante, tout le fait croire, attendait de sa renommée poétique la 

1 Voyez les excellentes traductions de ces trois poëmes dans la Bibliothèque 
Charpentier. 

- Roméo et Juliette et Macbeth, par M. Emile Descliamps. Jules-César, par 
M. Auguste Barbier. Hamlet, par M. i,e'on de Wailly. 



154 NOTICE SUR DANTE. 

fin de son exil; mais les implacables vengeances de ses vers, dans 
lesquels il se fait de lui-même juge des vivants et des morts, de- 
vaient mal servir de telles espérances. Aussi, Henri de Luxembourg 
nommé empereur, Dante n'hésita point à l'appeler contre Flo- 
rence ; puis, adouci dans sa haine, il ne voulut pas voir le siège de 
sa patrie. 

La retraite forcée de Henri et bientôt sa mort subite rejetèrent 
pour jamais le poëte dans l'exil. Gomme déjà les seigneurs de la 
Scala, le prince de Ravenne, Guido Novello, lui offrit une amicale 
hospitalité. 

Outre la Divine Comédie et la Yita Nuova, Dante a composé des 
sonnets, des vers héroïques, des canzone, le Convivio ou commen- 
taire sur ses canzone, une Allégorie sur Virgile, des églogues, des 
lettres, des paraphrases du Vater, du Symbole, et des Tsaumes de la 
Pénitence, enfin deux traités en latin, l'un de Monarchia, l'autre de 
Vulgari eloquio. 

Dante mourut à Ravenne en 1321, à l'âge de cinquante-six ans. 
Il fut enseveli avec pompe et en habit de poëte. Lui-même s'était 
préparé cette épitaphe : 

Jura monarchi», snperos, Phlegetonta, lacusque, 
Lustrando cecini, voluerunt fata quousque : 
Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, 
Auctoremque ducem petiit, felicior astris, 
Hic claudor Dantes patriis extorris ab oris, 
Quem geuuit parvi Florentia mater amoris. 

Sommairement, telle est la vie du grand poëte toscan. Nul n'a 
mieux prouvé la force du génie italien; nul, si ce n'est Machiavel 
par ses institutions, n'a fait de son pays une satire plus amère. 
Avec raison, les Italiens ne se sont souvenus que du génie de leur 
grand poëte, du padre Alighieri, celui qui créait leur langue et leur 
donnait encore une couronne épique. 

Ils ont ajouté à son œuvre le titre de divine, que lui nommait 
simplement Comédie, croyant écrire dans le style mixte et moyen 
propre au genre comique. 

La première édition publiée à Fuligno, en 1472, était intitulée : 
la Commedia di Dante Alighieri di Fiorenza ; la vingt-neuvième édi- 
tion, qui parut en 1516, portait le titre de Divina. Aujourd'hui 
l'admiration pour l'ultissimo poeta s'en va toujours croissant, et ca 
n'est pas seulement sur la terre d'Italie. 

A. B 
Janvier 1841. 



LA DIVINE COMÉDIE. 



L'ENFER. 



CHANT PREMIER. 

An milieu da voyage de la vie, Dante, arrêté par trois grandes passions qu'il sym- 
bolise, la Luxure, l'Orgueil et l'Avarice, sort de la bonne route. — Béatrice (ou 
la Théologie), aimée de lui dans sa jeunesse, envoie à son secours le Génie de 
la Poésie (Virgile), qui, par l'étude du grand et du beau, le ramènera graduel- 
lement à la contemplation des choses célestes. — C'est la méthode platonicienne. 
— Ce poëme, très-obscur dans ses détails, est donc très-clair dans son idée pre- 
mière et dans la disposition des parties. — Virgile, ou la Poésie, guidera Dante 
à travers l'Enfer et dans le Purgatoire ; Béatrice, ou la Théologie, sera son guide • 
dans le Paradis. — Après cet exposé, on comprend le poëte catholique, et l'on 
peut faire avec lui le grand voyage. — Dante suit Virgile. Ils partent vers la 
nuit. 

Au milieu du voyage de notre vie 1 , je me trouvai- dans 
une forêt obscure*, car j'étais sorti du droit chemin. 

Ah! cela serait chose pénible à dire combien était sau- 
vage, âpre et épaisse, cette forêt dont le souvenir renouvelle 
ma crainte. 

Elle est si amère, que la mort ne Test guère davantage. 
Mais, pour parler du bien que j'y trouvai, je révélerai les 
autres choses que j'y ai vues. 

Je ne saurais bien redire comment j'entrai dans cette fo- 
rêt, tani j'étais plein de sommeil quand j'abandonnai le vrai 
sentier. 

Mais lorsque je fus arrivé au pied d'une colline où se 
terminait la vallée qui m'avait saisi le cœur de crainte, 

Je regardai en haut, et je vis son sommet déjà revêtu des 

1 Dante est descendu dans l'Enfer à l'âge de trente-trois ans, le jour du ven- 
dredi saint, l'an 1300 ; il parcourut tous les cercles en vingt-quatre heures. « Ego 
dixi : In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi. > (Isaïe, xxvm, 10.) 

* Symbole des passions. 



156 LA DIVINE COMÉDIE. 

rayons de la planète 1 qui nous guide sûrement dans tous 
les sentiers. 

Alors se calma un peu cette peur qui était reste'e dans le 
lac de mon coeur, toute cette nuit que je passai dans une si 
grande angoisse. 

Et comme celui qui, sorti tout haletant de la mer sur le 
rivage, se retourne vers Tonde périlleuse et la regarde, 

De même mon esprit, qui fuyait encore, se retournait 
pour contempler le passage d'où jamais homme ne sortit 
vivant 2 . 

Puis, ayant reposé mon corps fatigué, je repris mon che- 
min par la plage déserte 3 , gravissant de manière que mon 
pied le plus ferme était toujours le plus bas. 

Et voici, presque au commencement de la montée, une 
panthère 4 , agile et très-vive, et couverte d'une peau ta- 
chetée ! 

Elle ne se retirait pas de devant mes yeux, mais elle me 
barrait si résolument le chemin, que, plusieurs fois, je me 
retournai pour revenir en arrière. 

C'était le temps où commence le matin ; le soleil montait 
dans le ciel au milieu des mêmes étoiles qui l'entouraient 
quand l'amour divin 

Imprima le premier mouvement à toutes ces belles choses. 
L'heure matinale et la douce saison me donnaient bonne 
espérance de conquérir la peau tachetée de cette bête sau- 
vage; 

Mais non tellement que je ne fusse saisi de peur à la vue 
d'un lion qui m' apparut 5 . 

Il semblait venir contre moi, la tête haute et avec une 
faim si furieuse, que l'air même semblait s'en épouvanter. 

Puis ce fut une louve 6 qui, dans sa maigreur, paraissait 



1 Le soleil. 

' Ce passage, c'est le péché mortel 

* Le chemin qei mène à la vertu. 

* Symbole de la luxure. 

' Symbole de l'orgueil et de l'ambition. 

* Symbole de l'avarice. 



l'enfer, chant i. 157 

chargée de désirs, et qui déjà a forcé bien des gens de vivre 
misérables. 

Celle-ci me communiqua tant d'engourdissement par la 
peur qui sortait de ses yeux, que je perdis l'espérance de 
gravir la colline. 

Comme celui qui se plaît à acquérir, et qui, le jour venu 
d'une perte, pleure et s'attriste dans toutes ses pensées, 

Tel me rendit cette bête sans repos qui, venant à ma 
rencontre, peu à peu me repoussait là où le soleil se tait 1 . 

Tandis que je reculais vers la vallée, devant mes yeux 
s'offrit quelqu'un qui, par son long silence, semblait devenu 
muet. 

Dès que je le vis dans le grand désert : « Aie pitié de moi ! 
lui criai-je, qui que tu sois, ombre ou homme véritable. » 

Il me répondit : « Non plus homme, mais homme j'ai 
été; mes parents furent Lombards et tous deux Mantouans. 

x Je naquis sous Jules, mais tard et dans ses dernières 
années; j'ai vécu à Rome sous le bon Auguste, au temps 
des dieux faux et menteurs. 

» Je fus poëte, et je chantai ce pieux fils d'Anchise, qui 
vint de Troie après que le superbe Ilion fut brûlé. 

» Mais toi, pourquoi retournes-tu à tes afflictions? pour- 
quoi ne pas gravir le mont délicieux qui est le principe et 
la cause de toute joie? 

— Oh I lui répondis-je, le front rougissant, es-tu donc ce 
Virgile et cette source qui répand un si large fleuve de 
poésie? 

» des autres poètes honneur et lumière, que ta longue 
étude et le grand amour qui m'ont fait rechercher ton livre 
me servent près de toi ! 

» Tu es mon maître et mon auteur, tu es le seul dont 
j'ai pris le beau style qui m'a fait tant d'honneur. 

» Vois cette bête devant laquelle je retourne en arrière; 
aide-moi contre elle, fameux sage, car elle fait trembler 
mes veines et battre mon poufô. 

1 La dove il sol tace. 

14 



158 LA DIVINE COMÉDIE. 

Il faut suivre une autre route, répondit-il en me voyant 

pleurer, si tu veux échapper de ce lieu sauvage; 

» Car cette bête qui te fait tant crier ne laisse aucun 
homme passer par son chemin, et s'y oppose si fort, qu'elle 
le tue. 

» Elle est de sa nature si méchante et si cruelle, que ja- 
mais elle n'assouvit ses avides désirs, et après son repas 
elle a plus faim qu'auparavant. 

» Il est beaucoup d'animaux auxquels elle s'accouple, et 
il y en aura encore davantage jusqu'au temps où viendra 
le Lévrier *, qui la fera mourir dans les douleurs. 

» Celui-ci ne se nourrira ni de terre ni d'étain raffiné, 
mais de sagesse, d'amour et de courage, et son pays sera 
entre Feltro et Feltre . 

» Il sera le salut de cette humble Italie pour qui mou- 
rurent de blessures la vierge Camille, Turnus, Euryale et 
Nisus= 

» Il chassera la louve de ville en ville, jusqu'à ce qu'il 
l'ait rejetée dans l'enfer d'où autrefois l'Envie la fit partir. 

» A présent, pour son bien, je pense et je vois clairement 
qu'il est mieux que tu me suives ; je serai ton guide et je 
t'entraînerai hors d'ici à travers le royaume éternel, 

» Où tu entendras les hurlements du désespoir; tu ver- 
ras les âmes plaintives des antiques damnés, qui appellent 
avec des cris une seconde mort*. 

» Tu verras aussi ceux qui sont contents dans les flammes, 
parce qu'ils espèrent (le temps venu) avoir place entre les 
ombres bienheureuses; 

» Si tu veux ensuite monter jusqu'à elles, une âme vien- 
dra, plus digne que moi de ce voyage ; à mon départ je te 
laisserai avec elle. 

» Car cet empereur qui règne là-haut ne veut point, 
parce que je fus rebelle à sa loi, qu'on vienne par moi dans 
sa cité. 

1 Can Grande della Scala, seigneur de Verone et bienfaiteur de Dante. — Seloo 
quelques commentateurs, Uguccioue della Faggiola. 
' Liesiderabur.t mori, et mors fugiet ab eis. (Apoc, cap. IX, t. 6.) 



l'enfer. CHANT II. 159 

» Il commande en tout lieu, mais c'est là-haut qu'il 
règne ; là est sa grande cité et son siège élevé ! heureux 
celui qu'il daigne élire pour ce royaume! » 

Et moi : « Poëte, je te requiers par ce Dieu que tu n'as 
point connu, s'il te plaît que j'évite ce mal et pire encore, 

» Mène-moi là où tu as dit, afin que je voie la porte de 
saint Pierre et ceux que tu m'annonces si désolés. » 

Alors il se mit en marche, et je le suivis. 



CHANT IL 



Invocation aux Muses. — Dante est saisi de terreur à la pensée du voyage in- 
fernal. — Bassure par Virgile, qui lui dit aroir été envoyé par Béatrice, il M 
décide à suivre son Duc et son Maître. 



Le jour s'en allait, et l'air rembruni enlevait à leurs fa- 
tigues les êtres animés qui sont sur la terre; et moi seul 

Je me préparais à soutenir les combats du chemin, et des 
choses dignes de pitié que ma mémoire retracera sans au- 
cune erreur. 

Muses, ô génie élevé, maintenant aidez-moi! ô mé- 
moire qui écrivis ce que j'ai vu, ici apparaîtra ta noblesse. 

Je m'écriai : « Poëte qui me guides, juge si mon courage 
est assez fort , avant que tu me hasardes dans ce profond 
passage. 

» Tu racontes que le père de Sylvius *, avec son corps 
sensible et corruptible, descendit dans le royaume im- 
mortel; 

y> Or, si l'ennemi de tout mal lui fut favorable, pensant 
aux grands effets qui devaient en sortir : quelles gens et 
quelle qualité de gens ! 

» Cela ne paraît indigne à nul homme d'intelligence, 
puisque, dans le ciel empyrée, il avait été élu pour être le 
père de la féconde Rome et de son empire. 

1 Ènee 



160 LA D1YI.NE COMÉDIE. 

» L'un et l'autre, à dire vrai, ne furent établis qu'en fa- 
veur du saint lieu où siège le successeur du premier Pierre. 

» Pendant ce voyage, pour lequel tu le vantes, il enten- 
dit des choses qui présagèrent sa victoire et le manteau 
papal. 

» Ensuite le vase d'élection * fut ravi jusqu'au ciel pour 
réconforter la foi, qui est le principe de la voie du salut. 

» Mais moi, pourquoi venir ici? qui me le permet? Je 
ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul; devant nul au- 
tre, ni devant moi-même, je ne suis digne de cet honneur. 

» Donc, si je me livre à cette entreprise, je crains pour 
ma folle venue : tu es sage et tu m'entends mieux que je 
ne parle. » 

Et pareil à celui qui ne veut plus ce qu'il voulait, et qui, 
pour une nouvelle pensée, change soudain d'avis, de sorte 
qu'il abandonne tout ce qu'il avait commencé; 

De même je faisais sur cette montée obscure, de sorte 
qu'à force de penser je réduisis à rien l'entreprise qui fut 
commencée avec tant de chaleur : 

« Si j'ai bien compris tes paroles, répondit cette ombre 
magnanime, ton âme est entachée de frayeur. 

» Souvent elle s'empare de l'homme et le détourne d'une 
entreprise honorable; ainsi une fausse image fait reculer 
la bête quand elle prend ombrage. 

» Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi 
je suis venu et ce que j'ai appris au premier moment où 
j'ai eu compassion de toi. 

» J'étais parmi ceux qui ne sont ni sauvés ni damnés », 
quand je fus appelé par une Dame si sainte et si belle, que 
je la priai de me donner ses ordres 3 . 

» Ses yeux brillaient plus que les étoiles , et elle com- 
mença d'une manière suave et calme à me dire avec sa voix 
angélique et son doux parler : 

' Saint Paul qui fut ravi en paradis : c Quoniam vas electionis est milii iste. » 
(Art., IX.) 

* < Che son sospesi, > qui sont en suspens, c'est-à-dire dans les Limbes. 

* Béatrice, symbole de la théologie. 



l'enfer. CHANT II. ICI 

« Ame courtoise de Manloue 5 dont la renommée dure 
encore dans le monde et durera autant que le mouvement 
doit se prolonger, 

» Mon ami, et non celui de la fortune, est si embarrassé 
sur la plage déserte, qu'au milieu du chemin la peur l'a 
fait retourner en arrière. 

» Je crains (sur ce qu'on m'a dit de lui dans le ciel) qu'il 
ne soit déjà si égaré, que moi je ne vienne trop tard à son 
secours. 

» Va donc, et avec tes paroles ornées, avec tout ce qui 
est capable de le sauver, aide-le si bien que je sois consolée. 

» Je suis Béatrice, moi, celle qui te dit d'aller. Je viens 
d'un lieu où je désire retourner; c'est Amour qui m'amène 
et me fait parler. 

» Quand je serai auprès de mon seigneur, je me louerai 
souvent de toi auprès de lui. » Alors elle se tut, et moi je 
repris : 

« Dame de vertu, par qui seule l'espèce humaine sur- 
passe en dignité tous les êtres contenus sous le ciel, dont les 
cercles sont les plus petits, 

» Ton commandement m'agrée si fort, que si je t'avais 
déjà obéi, je croirais avoir obéi trop tard. Il n'est plus be- 
soin de m'ouvrir davantage ton désir. 

» Mais dis-moi comment tu ne crains pas de venir au fond 
de ce centre, du haut de ces lieux immenses où tu brûles 
de retourner? 

— Puisque tu veux en savoir tant, je t'apprendrai en 
peu de mots, me répondit-elle, tout ce que tu veux savoir 
et pourquoi je ne crains pas de venir dans ce gouffre. 

» Il faut craindre les choses seules qui peuvent faire mal 
à autrui; les autres, non; elles ne sont pas à redouter. 

» Par la grâce de Dieu, je suis faite telle, que votre mi- 
sère ne peut m'atteindre, ni les flammes de cet incendie 
m'assaillir. 

» Il est au ciel une Dame gentille 1 qui gémit si fort des 

' La Clémence divine. 

14. 



162 LA DIVINE COMÉDIE. 

obstacles contre lesquels je t'envoie, que, par sa charité, 
elle casse le dur jugement de la divine Justice. 

» Elle s'est adressée à Lucie * dans ses prières, et lui a 
dit : « Ton fidèle a besoin de toi et je te le recommande. » 

» Lucie, ennemie de tout cœur cruel, s'est attendrie et 
est venue dans le lieu où j'étais assise, près de l'antique 
Rachel 2 . 

» Elle m'a dit : « Béatrice, vraie louange de Dieu, ne 
vas-tu pas secourir celui qui t'aima tant, qu'il est sorti 
pour toi du vulgaire troupeau? 

» N'entends-tu pas sa plainte touchante? ne vois-tu pas 
la mort contre laquelle il combat sur ce fleuve plus ora- 
geux et plus fort que la mer? 

» Jamais au monde il n'y eut une personne plus prompte 
à courir vers son gain ou à fuir sa perte que moi, dès que 
ces paroles furent dites. 

» Descendant de mon siège de bonheur, je vins ici-bas, 
pleine de confiance en ta sage parole qui t'honore et qui 
honore tous ceux qui l'ont entendue. 

» Lorsqu'elle m'eut parlé de la sorte, elle tourna en pleu- 
rant ses yeux brillants, ce qui me rendit plus prompt à 
partir. 

» Je suis venu à toi selon qu'elle l'a voulu, et je t'ai pré- 
servé de la bête féroce qui te fermait le plus court chemin 
de la belle montagne. 

» Donc, qu'est-ce ? pourquoi t'arrêtes-tu ? pourquoi nour- 
ris-tu tant de lâcheté dans ton cœur ; pourquoi n'as-tu ni 
hardiesse ni courage, 

» Puisque trois femmes bénies s'occupent de toi dans la 
cour du ciel, et que mes paroles te promettent tant de 
bien ? » 

Telles les petites fleurs inclinées et fermées par le froid 
de la nuit se dressent tout ouvertes sitôt que le soleil les 
blanchit , 

Tel je fls de mon courage abattu, et une si bonne har- 

' Lucie, la Grâce divine ou plutôt la Grâce illuminante. Lucie, lux, lumière. 
' Rachel, lille de Laban et épouse de Jacob, symbole de la vie contempli Uve. 



l'enfer, chant m. 163 

diesse m'entra dans le cœur, que je m'écriai comme un 
homme décidé : 

«i Ob ! charitable, celle-là qui m'a secouru ! oh ! bienfai- 
sant, toi qui as si vite obéi aux paroles de vérité qu'elle t'a 
adressées ! 

» Ta voix a disposé de mon cœur et l'a tellement rempli 
du désir d'entreprendre le grand voyage, que me voilà re- 
venu à mon premier projet. 

» Va donc ! nous n'avons qu'une seule volonté à nous 
deux; tu es mon guide, tu es mon seigneur, tu es mon 
maître. » Ainsi je lui parlai, et dès qu'il eut marché, 

J'entrai dans le chemin profond et sauvage. 



CHANT III. 

Les deux poètes arrivent à la porte de l'Enfer. — Inscription. — L'Enfer, selon 
Dante, a la forme d'un entonnoir ou d'un cône renversé. — Outre un vestibule, 
il est composé de neuf cercles où les supplices augmentent d'intensité, à mesure 
que les cercles se rétrécissent. — Dans le vestibule, les poètes rencontrent les 
âmes qui vécurent sans vertus et sans vices, et qui sont sans cesse aiguillonnées 
par des insectes. — L'Achéron. — Le nautonier Caron, qui refusait de recevoir 
un vivant dans sa barque, cède à l'ordre de Dieu. — Dante est surpris par un 
profond sommeil. 

« Par moi l'on va dans la cité des pleurs, par moi l'on 
va dans l'éternelle douleur, par moi l'on va chez la race 
damnée; 

» La justice anima mon sublime architecte; je fus faite 
par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier 
amour 1 . 

» Avant moi il n'y eut point de choses créées, sinon les 
éternelles, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, 
laissez toute espérance. » 

Ces paroles, je les vis écrites en caractères noirs sur le 
haut d'une porte; aussi je m'écriai : « Maître, le sens d« 
ces paroles me semble dur. » 

• C'est-à-dire, par la Trinité, qui est Puissance, Sagesse et Amour. 



164 LA DIVINE COMÉDIE. 

Et lui comme un homme plein d'assurance : « Il faut 
ici laisser toute crainte; il faut qu'en soi toute lâcheté soit 
morte. 

» Nous sommes arrivés au lieu où je t'ai dit que tu ver- 
rais les races plaintives qui ont perdu le bien de l'intelli- 
gence. » 

Alors il mit sa main dans ma main d'un air riant qui 
raffermit mon courage, et il m'introduisit au milieu des 
choses secrètes. 

Là, des soupirs, des plaintes, de profonds gémissements 
résonnaient sous l'air sans étoiles, de sorte que je me mis 
à pleurer. 

Idiomes divers, discours horribles, paroles, douleurs, 
accents de colère, voix hautes et enrouées, et bruits de 
mains, 

Faisaient un tumulte qui roule toujours dans cet air 
éternellement obscur, comme le sable quand souffle un 
tourbillon. 

Et moi qui avais la tête ceinte d'erreur, je dis : « Maître, 
qu'est-ce que j'entends? quel est ce peuple qui semble si 
vaincu par la douleur? » 

Et lui à moi : « Ce sort misérable est réservé aux tristes 
âmes de ceux qui vécurent sans mériter le mépris et sans 
mériter la louange. 

» Elles sont mêlées au chœur pervers des anges qui ne 
furent ni rebelles ni fidèles à Dieu, mais ne furent que pour 
eux seuls. 

» Le ciel les a chassés pour n'être pas moins beau, et le 
profond enfer ne les reçoit pas, parce que les coupables en 
auraient quelque gloire. » 

Et moi : a Maître, quelle pesante douleur les fait se la- 
menter si fort? » Il répondit : « Je te le dirai en très-peu 
de mots. 

» Ils n'ont pas l'espérance d'une seconde mort, et leur 
vue aveugle est si basse, qu'ils sont jaloux de tout autre 
sort. 

» Le monde n'en a gardé aucun souvenir, la miséricorde 



l'enfer, chant m. 165 

et la justice les dédaignent ; ne parlons plus d'eux, mais 
regarde et passe. » 

Et, comme je regardais, je vis un étendard courir en 
tournoyant et avec tant de vitesse, qu'il me semblait indi- 
gné du moindre repos. 

Et derrière venait une si longue file de gens, que jamais 
je n'aurais cru que la mort en eût tant détruit. 

Après que j'en eus reconnu quelques-uns, je regardai et 
je vis l'ombre de celui qui, par lâcheté, fit le grand refus 1 . 

Soudain je compris et j'eus la certitude que cette troupe 
était celle de ces misérables aussi déplaisants à Dieu qu'à 
ses ennemis. 

Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaient nus 
et sans cesse aiguillonnés par des mouches et des guêpes; 

Elles faisaient ruisseler leur visage de sang, qui, mêlé 
de larmes , était recueilli à leurs pieds par des vers dégoû- 
tants. 

Or, cherchant à voir plus loin , je vis d'autres âmes au 
bord d'un grand fleuve ; c'est pourquoi je dis : « Maître, 

» Daigne m'apprendre quelles sont ces âmes, et quelle 
loi les fait paraître si empressées de traverser le fleuve, au- 
tant que je puis voir par cette faible lumière. » 

Et lui à moi : « La chose te sera exposée quand nos pieds 
"presseront les tristes rivages de l'Achéron 2 . » 

Alors, les yeux honteux et baissés, et craignant que mes 

' Selon quelques commentateurs, Esali, qui renonça à son droit d'aînesse; selon 
d'autres, Dioclétien, qui abdiqua l'empire ; selon Venturini, le pape Célestin V ; 

selon Lombardini, un chef des Blancs ou Gibelins, Torregiano de' Cerchi, etc 

Voici la note de Grangier : « Il met entre les hommes de néant et d'un lasche cou 
rage le pape Célestin V, qui néanmoins fut un sainct personnage et enrollé au 
nombre des âmes sainctes et bienheureuses. Ce bonhomme fut dom Pierre de Me- 
ttine de Sulmerre, 'ville au royaume de Naples, et avoit été longtemps hermite ; 
mais, élu par les cardinaux, il succéda au pontificata Nicolas IV. Alors le cardinal 
Benoist d'Anania, créé pape Boniface VIII par la démission dudit Célestin V, per- 
suada si bien à ce bonhomme de se retirer en son hermitage et quitter la dignité 
papale, qu'il le creust. > Nous pensons que celui qui fit le grand refus est Pilate. 

2 Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des enfers est l'Achéron. On passe après 
le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte : car le Létbé coule au Purga- 
toire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi que Dante accommode les idées du 
paganisme à son Enfer chrétien. [Rivarol.J 



166 LA DIVINE COMÉDIE. 

questions ne lui fussent importunes, je m'abstins de parler 
jusqu'au fleuve. 

Et voici sur un esquif venir à nous un vieillard blanc 
criant : « Malheur à vous, âmes perverses ! 

)) N'espe'rez jamais de revoir le ciel; je viens pour vous 
mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans le 
chaud et dans le froid. 

» Et toi, vivant, qui te montres ici, éloigne-toi de ceux 
qui sont morts. » Mais, voyant que je ne m'éloignais pas, 

Il dit : « C'est par une autre route , c'est par un autre 
port que tu atteindras la plage, non en passant par ici. Il 
faut pour te porter une barque plus légère. » 

Et mon guide à lui : « Car on, ne t'irrite pas; on le veut 
ainsi là où l'on peut ce que l'on veut ; ne demande rien de 
plus. » 

Par ces mots furent rassérénées les joues laineuses du 
nocher des marais livides, lequel avait autour des yeux des 
cercles de flammes *. 

Mais, dès qu'elles entendirent ces paroles cruelles , les 
âmes nues et fatiguées changèrent de couleur et grincèrent 
des dents. 

Elles blasphémaient Dieu, leurs parents, l'espèce hu- 
maine, le lieu, le temps de leur naissance, et la semence 
de leur semence et de leur enfantement ; 

Ensuite elles se retirèrent toutes ensemble et en pleurant 
bien fort sur la rive maudite où est attendu quiconque ne 
craint pas Dieu. 

Le démon Caron , aux yeux de braise , les réunit toutes 
par un signal, et frappe de sa rame celles qui sont trop 
lentes. 

Comme en automne les feuilles tombent l'une après 
l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre 
toutes leurs dépouilles, 

De même la race méchante d'Adam s'élance une à mie 
de la rive au signal du nocher, comme fait l'oiseau à l'ap- 
pel de l'oiseleur. 

' Michel-Ange s"est souvenu de ces vers dans E3 sublime fresque. 



l'enfer, chant iv. 167 

Ainsi les âmes s'en vont sur l'onde brune, et, avant 
qu'elles soient descendues sur l'autre bord, une autte troupe 
s'est déjà rassemblée sur le bord qu'elles ont quitté. 

« Mon fils, me dit le bon maître, tous ceux qui meurent 
dans la colère de Dieu accourent ici de tous les pays. 

» Ils sont pressés de traverser le fleuve, car la divine jus- 
tice les éperonne si fort, que leur crainte se change en désir. 

» Jamais une âme pure n'a passé ici; or, si Caron s'ir- 
ritait contre toi, tu peux bien savoir à présent le motif de 
ses plaintes. » 

Quand il eut achevé , la sombre campagne trembla si 
fortement, que le souvenir de mon épouvante me baigne 
encore de sueur. 

De la terre de larmes s'éleva un autre vent mêlé d'éclairs 
vermeils qui m'enleva tout sentiment, 

Et je tombai tel qu'un homme pris de sommeil. 



CHANT IV. 

le fleuve des Morts traverse, Dante se réveille et descend dans le premier cercle 
de l'Enfer, qui contient les Limbes. — Là, sont les âmes vertueuses et inno- 
centes, qui n'ont pas reçu le baptême. — Vertes prairies et bocages qu'habitent 
des guerriers illustres, des poètes, des savants et des sages. 

Un tonnerre si fort chassa de ma tête le profond som- 
meil, que je m'agitai comme un homme qu'on réveille en 
sursaut. 

Je me levai, et, portant autour de moi un œil reposé, je 
regardai fixement pour reconnaître le heu où j'étais. 

Je me trouvai sur le bord de l'abîme de douleur, triste 
vallée, d'où mille gémissements confondus s'élèvent comme 
un bruit de tonnerre. £ 

L'abîme était si profond, si nébuleux et si obscur, qu'en 
vain je fixai mes yeux sur le fond; je n'y distinguai aucune 
chose. 

« Maintenant descendons là-bas, dans le monde téné- 



168 LA DIVINE COMEDIB. 

breux, me dit le poëte tout pâle ; je serai le premier et tu 
seras le second. » 

Et moi, qui m'étais aperçu de sa pâleur, je lui répondis : 
« Comment irais-je si tu t'épouvantes, toi qui as coutume 
de me réconforter dans mes incertitudes ? » 

Et lui à moi : « L'angoisse des malheureux qui sont là- 
bas répand sur mon visage une pitié que tu prends pour de 
la frayeur. 

» Allons, car la longueur du chemin nous presse. » Ainsi 
il pénétra, et ainsi il me fit entrer dans le premier cercle 
qui environne l'abîme. 

Là, autant que je pus entendre, il n'y avait pas de 
plaintes ; seulement des soupirs qui faisaient trembler l'air 
éternel. 

Et cela provenait du chagrin sans souffrance d'une très- 
grande foule d'enfants, d'hommes et de femmes. 

Le bon maître me dit : «. Tu ne me demandes pas quels 
sont les esprits que tu vois? Or je veux que tu saches, 
avant de plus avancer, 

» Qu'ils n'ont pas péché; et s'ils ont eu des mérites, ce 
n'est pas assez, puisqu'ils n'eurent pas le baptême, cette 
porte de la foi, dans laquelle tu mets ta croyance; 

» Et s'ils vécurent avant le christianisme, ils n'ont pas 
adoré Dieu comme il faut; et je suis moi-même un de 
ceux-là. 

» Pour cela, et non pour aucun crime, nous sommes 
condamnés, et notre seule peine est de vivre dans le désir 
sans espérance. » 

Une grande douleur me saisit le cœur quand je l'entendis; 
car je reconnus nombre de gens de beaucoup de valeur qui 
étaient dans ces limbes comme en suspens. 

« Dis-moi, mon maître, dis-moi, seigneur, m'écriai-je 
alors pour me confirmer dans cette foi qui triomphe de toute 
erreu", 

» Aucune d ces ombres n'a-t-elle pu, ou par son mérite 
ou par celui d autrui, sortir de ces limbes pour arriver à la 



l'enfer, chant iv. 169" 

jéatitude? » Et lui, qui comprit ces paroles couvertes et 
obscures, 

Répondit : « J'étais nouveau dans ce lieu quand j'y vis 
venir un être puissant, couronné du signe de la victoire i . 

» Il en tira l'ombre du premier père, d'Abel son fils, et 
celle de Noé, de Moïse, législateur et obéissant ; 

» Abraham, patriarche, et David, roi ; Israël a avec sor 
père et ses enfants; Rachel, pour qui Israël a tant fait, 

» Et beaucoup d'autres aussi qu'il a faits heureux. Tu 
sauras aussi qu'avant eux les esprits humains n'étaient pas 
sauvés. » 

Nous ne laissions pas d'aller tandis qu'il parlait ainsi; 
mais nous traversions toujours la forêt; la forêt, dis-je, des 
esprits. 

Nous n'étions pas encore éloignés de la porte de l'abîme, 
quand je vis un feu qui vainquait l'hémisphère de ténèbres; 

Nous en étions encore à quelque distance, mais non telle 
que je ne m'aperçusse déjà que des gens honorables occu- 
paient ce lieu. 

« toi, qui honores toute science et tout art, quels sont 
ceux-ci dont la gloire est si grande, qu'elle leur donne une 
place toute séparée des autres ? » 

Et lui à moi : « La noble renommée qui parle d'eux là-haut, 
où tu vis, leur acquiert cette grâce du ciel qui les distingue 
ainsi. » 

Alors j'entendis une voix : « Honorez le sublime poëte 3 , 
voici revenir son ombre qui nous avait quittés ! » 

Lorsque la voix s'apaisa, je vis quatre grandes ombres 
venir à nous ; leur visage n'était ni triste ni joyeux. 

Le bon maître se mit à me dire : « Regarde celui-ci, avec 
son épée dans la main, qui vient en avant des trois autres, 
comme leur seigneur. 

» C'est Homèçe, poëte souverain ; après lui, vient Horace, 
le satirique; Ovide est le troisième, et le dernier est Lucain;. 

1 La descente de Jésus dans les Limbes. 
» Jacob. 
• Virgile. 

18 



170 LA DIVINE COMEDIE. 

» Chacun d eux mérite, comme moi, le nom que la voix 
unanime a fait résonner; ils me rendent honneur, et ils font 
bien. » 

Ainsi je vis se réunir la belle école de ce prince du cnant 
sublime, qui, au-dessus de tous les autres, vole comme 
l'aigle. 

Lorsqu'ils eurent discouru ensemble quelque peu, ils se 
tournèrent vers moi, avec un geste de salut dont mon maître 
se prit à sourire; 

Et ils me firent encore plus d'honneur, car ils m'admirent 
dans leur compagnie, de sorte que je fus le sixième parmi 
ces grands génies. 

Ainsi nous nous avançâmes jusqu'à la lumière, parlant de 
choses qu'il est beau de taire, comme il était beau d'en parler 
là où nous étions. 

Nous vînmes au pied d'un noble château, sept fois envi- 
ronné de hautes murailles, et défendu tout autour par un 
gentil petit fleuve * ; 

Ce fleuve, nous le passâmes comme une terre ferme; 
j'entrai, avec les sept sages, par sept portes, et nous nous 
trouvâmes sur un pré d'une fraîche verdure. 

Là étaient d'autres personnages, aux regards calmes et 
graves; leur extérieur était tout plein d'autorité; ils parlaient 
rarement et avec une voix douce. 

Bientôt nous nous retirâmes vers un des coins de cette 
prairie, dans un endroit ouvert, élevé et lumineux, d'où je 
pouvais distinguer toutes les belles âmes. 

Là, debout sur le vert émail, me furent montrés les grands 
* esprits, et, du bonheur de les avoir vus, je tressaille en moi- 
même. 

Je vis Electre * avec beaucoup de compagnons, parmi 
lesquels je reconnus Hector et Ënée, puis César, armé, avec 
ses yeux d'épervier. 

1 Le cbàteau est pris pour la réputation immortelle que les poètes acquièrent 
par leurs ouvrages. Les sept murailles signifient les sept vertus, la Justice, la Force, 
la Tempérance, la Prudence, l'Intelligence, la Sagesse et la Science. Le ruisseau 
signifierait l'éloquence. (Moutonnet de Clairfons.) 

1 Electre, mère de Dardauus, d'où est sorti Énée, fondateur de l'empire romain 






l'enfer, chant V. 171 

D'un autre côté, je vis Camille et Penthésilée; je vis le roi 
Latinus, assis auprès de Lavinie, sa fille; 

Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, et encore Lucrèce; 
Julie, Marcia, Cornélie; je vis Saladin, seul à l'écart. 

Ensuite, élevant un peu plus les yeux, je vis le maître 
de ceux qui savent l , assis au milieu de sa famille de phi- 
losophes. 

Tous l'admiraient, tous lui rendaient hommage : là, je 
vis Socrate et Platon, qui se tenaient plus près de lui que 
tous les autres. 

Puis Démocrite, qui fait sortir le monde du hasard, Anaxa- 
gore et Thaïes, Empedocle, Heraclite et Zenon; 

Je vis le bon observateur de la qualité, je veux dire 
Dioscoride 2 . Je vis Orphée, Tullius, Linus et Sénèque le 
moraliste ; 

Le géomètre Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, 
Gallien, Averrhoès, qui fit le grand commentaire 3 . 

Je ne puis les rappeler tous; le long thème que je dois 
suivre m'entraîne, et bien des fois les paroles sont trop 
brèves pour le sujet. 

Bientôt la compagnie des six se diminue de deux : le sage 
guide me mène, par une autre voie, hors de cet air immo- 
bile sous un air qui tremble; 

Et je viens dans des lieux où rien ne luit. 



CHANT V. 

Deuxième cercle où sont les Luxurieux. — Ils errent sans cesse, agités par ie vent. 
— Minos juge les Ames. — Dante rencontre Françoise de Rimini et Paul, son 
amant. — Au touchant récit de leur malheur, le poëte s'évanouit. 

Ainsi je descendis du premier cercle dans le second, qui 
renferme moins d'espace, mais d'autant plus de douleur : 
douleur poignante jusqu'aux cris. 

1 Arislote. 

• Dioscoride a fait un traité des végétaux. 

1 Le commentaire sur Aristote. 



172 LA DIVINE COMÉDIE. 

Là siège l'horrible Minos en grinçant des dents; il examine 
les faules de ceux qui entrent; il les juge, et, par le mouve- 
ment de sa queue, indique leur condamnation. 

Je dis que lorsqu'une âme criminelle vient devant lui, 
elle se confesse tout entière; alors ce grand inquisiteur des 
péchés 

Voit quel lieu de l'enfer lui est réservé; et il se ceint de 
sa queue autant de fois qu'il veut indiquer de cercles infé- 
rieurs où elle doit être envoyée I. 

Beaucoup d'âmes sont toujours devant lui ; elles vont l'une 
après l'autre à leur jugement, elles parlent, elles entendent, 
et puis elles sont jetées dans le gouffre. 

« toi qui viens dans le séjour des douleurs ! me dit 
Minos dès qu'il me vit et en suspendant ses graves fonctions, 

» Considère comment tu entres ici et à qui tu te fies : 
que la largeur de l'entrée ne te trompe pas 2 . » 

Alors mon guide lui dit : « Pourquoi donc cries-tu? 

» Ne t'oppose pas à son voyage ordonné par le destin; on 
le veut ainsi là où l'on peut tout ce qu'on veut; n'en de- 
mande pas davantage. » 

Déjà commencent les voix plaintives à se faire entendre; 
je suis arrivé là où beaucoup de gémissements frappent mon 
âme. 

Je vins dans un lieu muet 3 de toute lumière, qui mugit 
comme fait la mer par la tempête, si elle est battue par des 
vents contraires. 

La trombe infernale, qui jamais ne s'arrête, emporte les 

1 Nec vero liae sine sorte datse, sine judice sedes. 

Quaesitor Minos urnam movet : îlle silentùm 
Conciliumque vocat, vitasque et criraina discit. 
[Mneid., 1. vi.) 

* Facilis descensus Averni : 
Noctes atque dies palet atri janua Ditis: 

Sed revocare graduiti, superasque evadere ad auras, 
Hoc opus, hic labor est. 

[Mneid., 1. vi.) 
Lata pc-ta et spatiosi via es», quae ducit ad perditionem. 

(Saint Matthieu, VII.) 

• Io veni in luogo d'ogni ilice muto. 



l' ENFER. CHANT ▼. 173 

esprits dans son tourbillon, les fait tourner sans cesse, les 
frappe et les tourmente; 

Quand ils se trouvent devant ce souffle, leur supplice, ils 
grincent des dents, se plaignent, se lamentent; ils blasphè- 
ment la vertu divine. 

J'appris qu'à ce tourment sont condamnés les pécheurs 
charnels qui soumettent la raison aux appétits des sens. 

De même que leurs ailes emportent les étourneaux arri- 
vant au temps froid en troupe large et serrée, ainsi ce tour- 
billon emporte les mauvais esprits; 

Deçà, delà, en bas, en haut, il les promène; nulle espé- 
rance ne les soulage d'obtenir un moment de repos, ni même 
un moindre châtiment. 

Et ainsi que les grues passent en chantant leur lai, et en 
formant une longue file dans Fair, ainsi je vis venir, traî- 
nant leurs plaintes, 

Les ombres portées sur le tourbillon; c'est pourquoi je 
m'écriai : « Maître, quelles sont ces âmes que ce vent noir 
châtie si fortement ? 

— La première de celles que tu veux connaître, me dit-il 
alors, régna sur une foule de peuples différents de langage ; 

» Elle fut si abandonnée au vice de luxure , que tout ce 
qui plaisait fut permis par elle dans ses lois, afin d'effacer 
le blâme où elle était tombée ; 

» C'est Sémiramis, qui, selon ce qu'on lit, succéda à Ninus 
et fut son épouse; elle régna sur la terre où commande le 
soud^n. 

» L'autre est celle qui se tua par amour et rompit la foi 
promise aux cendres de Sichée. Puis vient la luxurieuse 
Cléopâtre. » 

, Je vis Hélène, qui amena un temps si funeste; je vis le 
grand Achille, qui eut lui-même à combattre enfin contre 
l'amour; 

Je vis Paris, Tristan, et plus de mille ombres qu'il me 
montra en les désignant du doigt, et qu'Amour a fait sortir 
de notre vie, 

Après que mon sage m'eut nommé les dames ancienne? 

15. 



174 LA DIVINE COMÉDIE. 

et les cavaliers, la pitié m'accabla et j'étais comme éperdu. 

Je me pris à dire : « Poète, je parlerais volontiers à ces 
deux qui volent ensemble et paraissent si légers au vent. » 

Et lui à moi : « Attends qu'elles soient plus près de nous; 
alors prie-les par cet amour qui les mène, et ils viendron 4 
à toi. » 

Sitôt que le vent les inclina vers nous, j'élevai la voix . 
« âmes tourmentées ! venez nous parler , si nul ne s'y 
oppose. » 

Comme des colombes , appelées par leurs désirs, volent 
vers le doux nid d'une aile ouverte et ferme, et portées dans 
l'air par même vouloir ; 

De même les deux âmes sortirent de la foule où était 
Didon, venant à nous à travers l'air malfaisant, tant mon 
appel affectueux eut de force. 

« Être gracieux et compatissant, qui viens nous visiter 
dans cet air obscur, nous qui teignîmes le monde de sang, 

» Si nous étions aimés du roi de l'univers, nous le prie- 
rions pour ton repos, puisque tu as pitié de notre mal amer. 

» Tout ce qu'il te plaira entendre et dire, nous-mêmes 
l'entendrons et le dirons de bon cœur, tant que le vent, 
comme il le fait à présent, se taira. 

» La terre où je suis née 1 est située sur le golfe où le Pô 
descend avec tous les fleuves qui le suivent pour se reposer 
dans la mer. 

» Amour, qui se prend vite au cœur gentil, attacha 
celui-ci à ce beau corps qui me fut ravi (et ce coup inat- 
tendu me poigne encore). 

» Amour, qui ne dispense nul aimé d'aimer, m'attacha si 
fortement au plaisir dont s'enivrait celui-ci, que, comme tu 
vois, jamais il ne m'abandonne. 



• la ville de Ravenne, maintenant à trois milles de la mer. Françoise était fille 
de Guido da Polenta, seigneur de Ravenne. Aimée du jeune Paul de Rimini qu'elle 
aimait, ce fut le frère aine, Lanciotto, prince boiteux et dilTorme, qu'elle épousa. 
Les deux amants ne purent oublier leur première inclination. Un jour qu'ils li- 
saient ensemble les aventures de Lancelot du Lac, le mari, qui les e'piait, *e» 
perça d'un même coup d'epée. 



l'enfer, chant v. 17b 

» Amour nous a conduits à la même mort. Là, Caïn * at- 
tend celui qui nous arracha la vie. » Telles furent les pa- 
roles de ces deux ombres. 

Dès que j'eus entendu ces âmes blessées, je penchai le vt 
6age, et je le tins si longtemps baissé, que le poëte me dit : 
« A quoi penses-tu ? » 

Quand je lui répondis, je m'écriai : « Hélas ! combien 
de doux pensers, combien de désirs les ont menés à ce pas 
douloureux ! » 

Puis je me tournai vers eux et je leur parlai ainsi : « Fran- 
cesca, tes malheurs me remplissent de tristesse et de pitié; 
ils me font pleurer. 

» Mais, dis-moi, au temps des doux soupirs, à quel signe 
et comment Amour vous a-t-il permis de connaître vos in- 
certains désirs? » 

Et elle à moi : « Il n'est pas de plus grande douleur que 
de se rappeler un temps heureux dans la misère, et ton 
maître le sait bien 2 . 

» Mais, si tu as un si grand désir de savoir quelle fut la 
première racine de notre amour, je ferai comme celui qui 
pleure et parle tout à la fois. 

» Nous lisions un jour par passe-temps les aventures de 
Lancelot, et comment il fut épris d'amour; nous étions seuls 
et sans aucune défiance. 

» Plusieurs fois cette lecture fit nos yeux se chercher et 
notre visage changer de couleur; mais ce fut un seul pas- 
sage qui décida de nous. 

» Quand nous vîmes le doux sourire de l'amante couvert 
par le baiser de l'amant, celui-ci, qui jamais ne sera séparé 
de moi, 

» Me baisa la bouche, tout tremblant; le livre et celui 

1 Caïn, c'est-à-dire le cercle de Caïn. 

' Sed si tantus amor casus cognoscere nostros... 

Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit, 
Incipiam. 

[Mneid., 1. vi.) 
Boëce a dit : t In oinni adversitate fortunse, infelicissimum genus est inlorlunii 
fuisse felicem. > 



|76 LA DIVINE COMEDIE. 

qui l'écrivit furent pour nous un autre Galléhaut * ; ce jour-là 
nous ne lûmes pas davantage. » 

Tandis que l'un des esprits parlait ainsi, l'autre pleurait 
si fort, que, par compassion, je défaillis comme si j'allais 
mourir ; 

Et je tombai comme un corps mort tombe. 



CHANT VI. 

Troisième cercle, ou des Gourmands. — Sous une pluie qui ne s'arrête jamais, ils 
sont altaque's et mordus par Cerbère. — Dante rencontre Ciacco, qui lui parle 
des discordes de Florence. 

Au retour de mes esprits égarés par la pitié et la tristesse 
dont m'avait pénétré le sort de mes deux parents, 

De nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés se 
présentèrent autour de moi, partout où j'allais, partout où 
je me tournais, partout où je regardais. 

Je suis au troisième cercle de la pluie éternelle, maudite, 
froide et lourde; elle tombe toujours la même et de même. 

Une grêle épaisse mêlée d'une eau noùâtre et de neige 
tombent à verse sous ce ciel obscur ; la terre qui les reçoit 
infecte. 

Cerbère, bête cruelle et monstrueuse, aboie de ses trois 
gueules de chien contre les damnés qui sont là submergés *; 

Il a les yeux rouges, les poils noirs et gras, le ventre 

1 Galléhaut, qui servit les amours de lancelot et de la reine Ginevre. 
• Hic férus umbras territat stygius canis, etc. 

(SÉNÈQUE.) 

Cerberus haec ingens latratu regna trifauci 
Personat, adverso recubans immanis in antro. 
Cm vates horrere videns jam colla colubris, 
Helle soporatam et medicatis frugibus olîam 
Objicit : ille fame rabida tria gultura pandens, 
Corri pi t objeclam, atque immania terga resolvit 
Fusus hunii, totoque ingens extenditur antro. 

[Mneid., I. vi.) 



l'enfer, chant vi. 177 

large et les pattes garnies de griffes; il écorche les esprits, 
les déchire et les écar telle. 

La pluie les fait hurler comme des chiens; les misérables 
damnés se font les uns aux autres un rempart de leurs flancs 
et se retournent sans cesse. 

Dès qu'il nous aperçut, Cerbère *, ce grand ver, ouvrit 
ses gueules et nous montra ses défenses; il n'avait pas un 
membre qui ne fût agité. 

Alors mon guide ouvrit les mains, prit de la terre, et à 
pleines poignées la jeta dans les gorges avides de la bête. 

Tel un chien se débat en aboyant et s'apaise dès qu'il mord 
sa pâture, tout occupé de la dévorer à l'écart; 

Tel le démon Cerbère ferma ses mâchoires impures qui 
étourdissent si fort les âmes, qu'elles voudraient être 
sourdes. 

Nous passions à travers les ombres que la lourde pluie 
accable , et nous posions nos pieds sur leurs fantômes qui 
paraissent des corps. 

Toutes gisaient à terre, hors une seule qui se leva promp- 
tement pour s'asseoir, dès qu'elle nous vit passer devant elle. 

« toi, que l'on promène dans ces enfers, reconnais-moi, 
dit-elle, si tu le peux. Avant que je fusse défait, tu as été 
fait 2 . » 

Et moi à lui : « L'angoisse qui te tourmente t'efface peut- 
être de mon souvenir; il ne me semble pas que je t'aie vu 
jamais; 

» Mais dis-moi qui tu es, toi qui as été jeté dans un lieu 
si triste et condamné à un supplice tel, que, s'il en est un 
plus grand, il n'en est pas de plus déplaisant. » 

Et lui à moi : « Ta cité qui est si pleine d'envie 3 , que le 
sac, comme on dit, déborde, m'a tenu dans ses murs, où je 
menais une vie sereine : 

» Vous, habitants de cette cité, m'appelâtes Ciacco 4 . Pour 

* Cerbero il gran vermo. 

' Tu fosti, prima eh' io disfatto, fatto. 

• Florence. 

•Ciacco, pourceau. — Ce Florentin fut un'bouffon ou un plaisant qui disait tou- 



178 LA DIVINE COMÉDIE 

le péché damnable de la gourmandise, me voici, comme tu 
vois, étendu sous la pluie. 

» Je ne suis pas la seule âme triste ; toutes ces autres 
*ont condamnées à la même peine pour la même faute. » 
Et il n'ajouta plus une parole. 

Je lui répondis : « Ciacco, ta souffrance me touche si fort, 
qu'elle attire mes larmes; mais dis-moi, si tu le sais, à quoi 
en viendront 

y> Les citoyens de cette cité divisée en factions ! S'y trouve- 
t-il un juste ? Dis-moi par quelle cause la discorde est entrée 
dans ses murs ? » 

Et lui à moi : « Après un long débat, ils en viendront au 
sang; le parti sauvage 1 chassera l'autre parti 2 , dont les 
pertes seront grandes. 

» Puis il faudra que le parti sauvage succombe après 
trois révolutions du soleil, et que le parti d'abord vaincu se 
relève à l'aide de ce prince qui, à présent, est encore en 
repos 3 ; 

» Longtemps cette faction portera haut le front, tenant la 
faction rivale sous un joug pesant; aussi j'en pleure et j'en 
ai honte. 

» Il y a encore deux justes 4 dans la ville, mais ils n'y 
sont pas écoutés; l'orgueil, l'envie et l'avarice sont les trois 
brandons qui ont enflammé les coeurs. » 

Ici Ciacco mit fin à son discours lamentable, et moi à lui : 
« Je veux encore que tu me renseignes et que tu me fasses 
le don de quelques paroles. 

» Farinata 6 et Tegghiajo, qui furent si vertueux, Jacobo 

jours le mot pour rire et de gentille conversation, mais merveilleusement adonne 
i la gloutonnerie. (G.) 

1 C'est-à-dire le parti commandé par les Cerchi, famille de noblesse nouvelle et 
sortie récemment des bois de Val di Nievoli. C'est le parti des Blancs, auquel ap- 
paricnait Dante. 

* C'est-à-dire le parti des Noirs, qui avait pour chef Corso Donati. 

* Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, lequel vint au secours des Noirs et 
les rétablit à Florence en 1301. 

* Ces deux justes sont Dante et Guido Cavalcanti, son »mi ; selon d'autres com- 
mentateurs, Barduccio et Jean de Vcspignano. 

* Farinata degli liberti, illustre chef des Gibelins. 



L ENFER. CHANT VI. 179 

ïtusticucci, Arigo et Mosca, et les autres qui appliquèrent 
leur génie à faire le bien, 

» Dis-moi où ils sont, et fais que je les connaisse. Un grand 
désir me presse de savoir si le ciel leur verse son baume, 
ou l'enfer son poison. » 

Et lui : « Ils sont parmi des âmes plus noires ; d'autres 
péchés les ont plongés dans un cercle plus profond; si tu 
oses descendre jusque-là, tu pourras les voir. 

» Mais, quand tu seras dans le doux monde, rappelle-moi, 
je t'en prie, au souvenir de mes concitoyens; je ne te dis 
plus rien, je ne te réponds plus. » 

Alors, ses yeux, qui étaient fixes, il les rendit obliques ; 
il me regarda un peu, puis baissa la tête, et il retomba parmi 
les autres aveuglés. 

Et mon guide me dit : « Il ne se relèvera plus qu'au son 
de la trompette de l'ange, quand viendra la puissance en- 
nemie du péché. 

» Alors chacun retrouvera son triste tombeau, reprendra 
sa chair et sa figure , et entendra le jugement qui doit re- 
tentir dans l'éternité. » 

Ainsi nous traversâmes ce sale mélange d'ombres et de 
pluie , à pas lents , en nous entretenant un peu de la vie 
future. 

D'où, je me pris à dire : « Maître, ces tourments croî- 
tront-ils après la grande sentence? Seront-ils moindres ou 
seront-ils aussi cuisants? » 

Et lui à moi : « Souviens-toi de ta science, elle t'enseigne 
que plus une chose est parfaite, plus elle sent le bien et 
aussi la douleur. 

■ » Quoique cette race maudite ne doive jamais arriver à 
la vraie perfection, elle espère en être plus proche après le 
jugement qu'elle ne l'est à présent. » 

Nous fîmes le tour de ce cercle en parlant de plus de choses 
que je n'en rapporte ici ; et nous arrivâmes au point où la 
route descend. 

Là nous trouvâmes Plutus, le grand ennemi. 



180 LA DIVINE COMÉDIE. 

CHANT Vil. 

Quatrième cercle, ceiui des Prodigues et des Avares. — Ils sont condamnes à 
s'enlre-choquer éternellement. — Portrait de la Fortune. — Virgile et Dante 
descendent dans le cinquième cercle. 

« Pape Satan, pape Satan, aleppe, » cria Plutus d'une 
voix enrouée 1 ; et ce sage gentil, qui sut toute chose , 

Dit pour me réconforter : « Que ta peur ne te nuise pas! 
quel que soit son pouvoir, il ne t'empêchera pas de des- 
cendre dans ce cercle. » 

Puis, se retournant vers ce monstre aux lèvres enflées, 
il lui dit : « Tais-toi, loup maudit 2 ! Consume-toi intérieu- 
rement avec ta propre rage. 

» Ce voyage aux lieux souterrains n'est pas sans raison. 
On le veut ainsi là-haut où Michel a tiré vengeance du viol 
orgueilleux 8 . » 

Comme les voiles, gonflées par le vent, tombent renver- 
sées quand le mât se brise, de même tomba à terre la bête 
cruelle 

Ainsi nous descendîmes dans la quatrième cavité, nous 
approchant davantage de la rive des douleurs qui engouffre 
tout le mal de l'univers. 

Ah ! justice de Dieu ! qui donc entasse tant de tourments 
et tant de peines que j'en ai vu? Pourquoi nos fautes nous 
rongent-elles ainsi? 

Comme fait la vague sur recueil de Charybde, laquelle 
se brise contre la vague qu'elle rencontre, de même ici les 
damnés s'entre-choquent. 

Là je vis des damnés plus qu'en aucun autre lieu; ils 



M. Lanci, orientaliste romain, traduit ainsi ces mots hébraïques : < Splendi, 
«spetto di Satana, splendi, aspetto di Satana primaio. » 

' Dans le premier chant, la louve est l'emblème de l'avarice, Plutus est le dieu 
des avares ; voilà pourquoi le poète dit : « Maladelto lupo. > (M.) 

• El factum est praîlium. in cœlo, Michael et Angeli ejus prœliabantur cum Dra- 
conc, (Apocal.) 



l'enfer, chant vu. 181 

formaient deux troupes , et, départ et d'autre, roulaient 
des fardeaux de tout l'effort de leur poitrine. 

Ils se frappaient en se rencontrant, et puis brusquement 
ils retournaient chacun en arrière, et en criant : « Pour- 
quoi retiens-tu et pourquoi jettes-tu?» 

Ainsi, dans ce cercle noir, ils revenaient de chaque côté 
au point opposé, se criant sans cesse leur honteux refrain. 

Puis, quand chacun était arrivé à la moitié de son cercle, 
ils se retournaient tous ensemble pour recommencer une 
autre joute ; et moi, qui en avais le cœur quasi poigne par 
la douleur, 

Je dis : «Mon maître, indique-moi quelles gens sont 
ceux-ci. Ont-ils été clercs, tous ces gens tonsurés qui vont là 
à notre gauche? » 

Et lui à moi : « Tous furent si louches d'esprit dans la 
vie première, qu'ils ne surent faire aucune dépense avec 
mesure. 

» Leur voix l'aboie assez clairement quand ils viennent 
aux deux points du cercle où leur vie contraire les sépare. 

» Ceux qui n'ont pas de cheveux pour couvrir leur tête 
ont été des clercs, des papes et des cardinaux sur lesquels 
l'avarice posa son joug. » 

Et moi : « Maître, parmi tous ces gens-là, j'en devrais 
bien reconnaître quelques-uns , de ceux qui sont devenus 
immondes par ces vices. » 

Et lui à moi : « Tu te perds dans une vaine pensée ; la 
vie sordide qui les a rendus difformes les masque et les 
rend entièrement méconnaissables. 

» Ils reviendront éternellement se choquer; ceux-ci res- 
susciteront du sépulcre le poing fermé, ceux-là les cheveux 
rasés. 

» Pour avoir mal donné et mal gardé, ils ont perdu le 
monde céleste , et sont condamnés à ce combat. Pour te 
peindre ce combat, il n'est pas nécessaire de l'embellir par 
mes paroles. 

» Or donc, mon fils, tu peux voir combien passe vite la 

16 



182 LA DIVINE COMÉDIE. 

bouffée des biens commis à la fortune, et pour lesquels la 
race humaine s'enorgueillit et se dispute. 

» Tout l'or qui est sous la lune, ou qui y fut autrefois, 
ne pourrait donner un instant de repos à une seule de ces 
âmes fatiguées. 

— Maître, lui dis-je, apprends-moi maintenant quelle est 
cette fortune dont tu me parles. Qu'est-elle donc pour tenir 
ainsi dans ses serres tous les biens du monde? » 

Et lui à moi : « folles créatures ! combien grande est l'igno- 
rance qui vous égare ! Or je veux te nourrir de ma doctrine. 

« Celui dont le savoir est supérieur à tout fit les cieux et 
leur donna un conducteur ; de sorte que chaque partie 
brille pour chaque partie, 

» Par une distribution égale de la lumière; de même 
pour les splendeurs humaines : il leur imposa une conduc- 
trice qui, administrant toutes choses, 

» Ferait passer de temps en temps les vaines richesses 
d'une famille à une autre famille, d'une nation à une autre 
nation, malgré tous les obstacles des prudences humaines. 

)> Yoilà pourquoi une nation commande et l'autre s'affai- 
blit, suivant le jugement de celle qui est cachée comme le 
serpent sous l'herbe l . 

» Votre savoir n'a point à débattre avec elle 8 , car elle 
pourvoit, juge et poursuit son règne, comme le sien cha- 
cune des autres déités. 

» Ses permutations n'ont pas de trêve; la nécessité la 
force d'être rapide ; de la sorte , il advient souvent que le 
tour change. 

» Telle est celle qui est tant mise en croix par ceux qui 
lui devraient donner des louanges, et qui lui donnent à tort 
leur blâme et leurs malédictions. 

» Mais elle est heureuse et n'entend pas ces injures; calme 
parmi les autres créatures premières , elle fait tourner sa 
sphère et jouit dans sa béatitude. 

1 Latet anguis lu herbà. (Virg.) 

■ La Forlime. — Magnilique personnification. — Voir l'ode d'Horace : C diva, 
gratum qua régis Antium. 



l'enfer, chant vu. 183 

» Descendons maintenant vers des maux plus grands et 
plus lamentables; déjà s'abaisse chaque étoile 1 qui montait 
quand je me mis en marche, et un trop long retard nous 
est défendu. » 

Nous coupâmes le cercle à l'autre bord, non loin d'une 
source bouillante qui verse ses eaux dans un ruisseau grossi 
par elle. 

Cette eau était beaucoup plus obscure qu'azurée ; alors 
nous entrâmes dans un autre chemin plus bas. que l'ancien, 
et toujours suivis par l'onde ténébreuse ; 

Un marais appelé Styx est formé par ce triste ruisseau 
lorsqu'il est descendu au pied des plages grises et infectes. 

Et moi, qui à regarder me tenais attentif, je vis des âmes 
fangeuses, dans ce bourbier, toutes nues et les traits irrités; 

Elles se frappaient non pas seulement avec les mains, 
mais avec la tête, et avec la poitrine, et avec les pieds, et 
elles se déchiraient des dents morceau par morceau. 

Le bon maître me dit : « Mon fils, tu vois les âmes de ceux 
que la colère a dominés; je veux encore que tu tiennes 
pour certain 

» Que sous cette eau se trouve une race damnée qui sou- 
pire; elle fait bouillonner l'eau à la surface, comme te l'in- 
dique ton œil à toutes les places où il s'arrête. » 

Fichés dans le limon, ils disaient : « Nous fûmes toujours 
tristes sous cet air doux qui s'égaye au soleil, en portant au 
dedans de nous-mêmes une lourde fumée ; 

» A cette heure nous sommes tristes dans ce noir bour- 
bier 8 . » Cet hymne, ils le gargouillaient au fond de leur 
gorge, ne pouvant prononcer une parole entière. 

Ainsi nous décrivîmes un grand arc autour du marais 
fétide, entre la rive desséchée et l'étang, les yeux tournés 
vers ceux qui avalaient la fange. 

Enfin noCs arrivâmes au pied d'une tour. 

1 II est minuit. 

* < Requiescens accidiosus in faucibus suis. > (Jércmie.) David dit en parlant 
du paresseux : « Iniixus sum in limo profundi. s> 



18 i LA DIVINE COMÉDIE, 

CHANT VIII. 

Cinquième cercle, celui des Colères. — Les deux poètes traversent le Styx ciati» 

la barque de Phlégyas. — Ils rencontrent Philippe Argenti. La ville de Dite» 

— Les Démons, au grand étonnement de Virgile, leur ferment la porte de la- 
Ti lie. 

Je dis, en poursuivant 1 , que bien avant d'arriver au pied 
de la haute tour, nos yeux se portèrent vers son sommet, 

A cause des deux petites flammes que nous vîmes placées- 
dessus. Une autre tour lui rendait le signal, mais de si loin, 
que l'œil pouvait à peine les distinguer. 

Or, me retournant vers la mer de toute science 2 , je 
m'écriai : « Que veut dire ce feu, et que répond cet autre?" 
Quels sont ceux qui font ces signaux? » 

Et lui à moi : « Sur ces eaux fangeuses, déjà tu peux voir 
ce qu'on attend , si les vapeurs du marais ne te le cachent 
pas. » 

Jamais corde ne lança loin d'elle une flèche qui courût 
dans l'air aussi agile qu'une petite nacelle que je vis 

Venir vers nous sur les eaux. Un seul rameur la gouver- 
nait en criant : « Tu es donc arrivée, âme félonne ? 

— Phlégyas ! Phlégyas 3 ! tu cries en vain cette fois , lui 
répondit mon seigneur ; tu ne nous auras avec toi que le 
temps de passer le marais. » 

Tel un homme qui apprend une tromperie qu'on lui a 
faite, et ensuite s'en tourmente, tel fit Phlégyas dans sa co- 
lère contenue. 



' Soit son chemin, soit son récit. 

' Virgile. 

* Phlégyas est l'emblème de la colère et des orgueilleux. 11 était fils de Mars et. 
toi des Lapitlies. 11 eut |>our enfants lxion et Coronis. Indigné de l'affront qu'A- 
pollon avait fait à sa lille, il mit le feu au temple de ce dieu, qui le tua à coup* 
de tteches. 'M.) 

Phlegyasque misernmus omnes 
Ao'monet, et magna testatur voce por umhras : 
Discitc juslftiam moniti, et non temnere divos. (Virgile, lib. vi.) 



l'enfer, chant vin. 185 

Mon guide descendit dans la barque et me fit entrer 
après lui ; mais elle ne parut chargée que lorsque je fus- 
dedans. 

Dès que mon guide et moi nous fûmes dans cet esquif, 
l'antique proue s'en alla, sillonnant l'eau plus profondé- 
ment qu'elle n'avait coutume sous d'autres passagers. 

Tandis que nous parcourions ce canal d'eau morte, de- 
vant moi se présenta une ombre pleine de fange , et elle 
me dit : « Qui es-tu, toi qui viens ici avant l'heure? » 

Et moi : « Si je viens, je ne demeure; mais qui es-tu,, 
toi-même, toi qui t'es rendu si dégoûtant? » L'ombre ré- 
pondit : « Tu vois bien que je suis un de ceux qui pleurent. » 

Et moi à lui : « Dans les pleurs et les gémissements de- 
meure, esprit maudit ! tout fangeux que tu sois, je te re- 
connais. » 

Alors il étendit ses deux mains vers la barque, mais mon 
prudent maître le repoussa en disant : « Va-t'en d'ici avec 
les autres chiens! » 

Ensuite il entoura mon cou de ses bras, me baisa le 
visage et me dit : « Ame saintement dédaigneuse, bénie 
soit la femme qui ceignit ses nobles flancs où elle te portait ! 

» Celui-ci fut dans le monde un être gonflé d'orgueil; 
aucune vertu n'a honoré sa mémoire; de là vient qu'ici' 
son ombre est toujours furieuse. 

» Combien se tiennent là-haut pour de grands rois, qui 
seront couchés comme des porcs dans ce bourbier, ne lais- 
sant d'eux-mêmes que d'horribles mépris ! » 

Et moi : « Maître, avant de quitter ce lac, j'aurais un 
grand désir de voir ce pécheur plongé dans cette fange. » 

Et lui à moi : « Avant de voir la rive, tu seras satisfait j 
il faut que tu jouisses de ce désir. » 

Peu après, je le vis tellement assailli j>ar les ombres fan* 
geuses, que j'en loue encore Dieu et je l'en remercie. 

Toutes criaient : « A Philippe Argenti ! » Ce Florentin, 
esprit orgueilleux, se tournant contre lui-même, se déchi- 
rait avec ses dents. 

Nous le laissâmes là, et je n'en parle pas davantage. 

16. 



186 LA DIVINE COMÉDIE. 

Mais une plainte douloureuse vint frapper mon oreille, de 
sorte que, tout attentif, j'ouvris les yeux devant moi; 

Et le bon maître me dit : « Déjà, mon fils, s'approche la 
cité qui a nom Dite 1 ; ses habitants sont malheureux, et 
leur foule est grande. » 

Et moi -. « Maître, déjà au fond de la vallée je distingue 
certainement ses mosquées , vermeilles comme si elles 
étaient sorties de la flamme. » 

Il me répondit : ce Le feu éternel qui les brûle en dedans 
leur donne cette couleur rouge que tu vois dans ce bas 
enfer. » 

Nous entrâmes enfin dans les fossés profonds creusés au- 
tour de cette terre désolée ; les murailles m'en paraissaient 
de fer. 

Nous vînmes, non sans avoir fait d'abord un grand tour, 
dans un endroit où le nocher 2 nous cria bien fort : « Sortez ! 
voici l'entrée. » 

J'en vis sur les portes plus de mille tombés du ciel comme 
une pluie, qui disaient avec colère : « Quel est celui qui, 
sans la mort, 

» S'en va par le royaume des morts? » Et mon sage 
maître fit signe de vouloir leur parler en secret ; 

Alors ils renfermèrent un peu cette grande colère, et ils 
dirent : « Viens, toi seul, et qu'il s'en aille celui qui est 
entré si hardiment dans ce royaume ! 

» Qu'il s'en retourne seul par sa route folle ! qu'il essaye, 
s'il le peut; car tu resteras ici, toi qui l'as guidé dans cette 
contrée obscure. » 

Juge, lecteur, si j'étais rassuré au bruit de leurs paroles 
maudites; je crus ne retourner jamais sur la terre. 

« mon guide chéri, qui plus de sept fois m'as rendu la 
sécurité et retiré des grands périls qui se dressèrent devant 
moi, 



1 Dite vient de Dit, qui est le nom de Platon. 

Nocles atquc dies palet atri janua Dilis. [Tirj 
s Plilegyas. 



l'enfer. CHANT VIII. 187 

» Ne me laisse pas, lui dis-je, ainsi abattu; et s'il m'est 
refusé d'aller plus avant, retrouvons promptement les 
traces de nos pas ! » 

Et le maître, qui m'avait mené jusque-là, me dit : « Ne 
crains pas : nul ne peut nous fermer le passage ; un plus 
puissant que tous nous l'a ouvert. 

» Mais attends-moi ici ; réconforte ton esprit fatigué et 
nourris-le de bonne espérance, puisque je ne t'abandonne- 
rai pas dans le monde infernal. » 

Là-dessus le bon père s'en va et me laisse seul. Je de- 
meure dans l'incertitude j le oui et le non se combattent 
dans ma tête. 

Je ne pus entendre ce qu'il leur proposa, mais il ne resta 
guère avec eux, car tous et à l'envi coururent vers la ville. 

Là, nos ennemis fermèrent les portes sur la poitrine de 
mon maître, qui demeura dehors et s'en revint vers moi à 
pas lents. 

Il avait les yeux à terre, et les sourcils dépouillés de 
toute hardiesse, et il disait à travers ses soupirs : « Qui 
m'a refusé l'entrée des maisons de douleurs? » 

Et il me dit à moi : « Si je suis irrité, ne t'inquiète pas; 
je surmonterai cette épreuve, quels que soient ceux qui là 
dedans s'assemblent pour se défendre. 

» Leur insolence n'est pas nouvelle ; ils l'ont déjà mon- 
trée devant une porte moins secrète et qui se trouve encore 
sans serrure *. 

» Tu as vu au-dessus l'inscription de mort. Mais déjà, en 
deçà de cette porte, descendant seul la montagne, et pas- 
sant par les cercles, vient celui 

» Par qui la ville nous sera ouverte 2 . » 



1 Parce que, malgré la résistance des Démons, la porte fut brisée par le Christ, 
à sa descente dans les Limbes. « Hodiè portas mortis et seras pariter Salvator no»- 
ter dirupit. > (Office du samedi saint.) 

' L'ange envoyé par Dieu 



ISS LA DIVINE COMÉDIE. 

CHANT IX. 

Trois Furies apparaissent aux poètes et les menacent. — Un ange vient à leur se- 
cours et ouvre les portes de la ville de Dite. 

Cette couleur blême dont ma lâcheté me peignit au de- 
hors, quand je vis mon guide retourner en arrière, fit rentrer 
en lui sa re'cente pâleur. 

Attentif, il se posa comme un homme qui écoute, car 
l'œil ne pouvait pénétrer bien avant sous l'air noir et la nue 
épaisse : 

« Cependant nous devrons vaincre dans ce combat, se 
prit-il à dire, sinon un tel allié s'est offert 1 ... Oh ! combien 
il me tarde que cet autre nous arrive !... » 

Je vis bien qu'il couvrait ce qu'il avait commencé à dire 
par une autre idée qui lui vint ensuite, et que ces derniers 
mots étaient différents des premiers; 

Néanmoins son discours me saisit de crainte , parce que 
je prêtais à ses paroles entrecoupées un sens pire que peut- 
être elles ne renfermaient. 

Je lui fis cette question : « Jamais au fond de la triste 
conque est-il descendu un esprit de ce premier degré, où 
l'on a pour seule peine de perdre l'espérance ? » 

A quoi il me répondit : « Rarement il arrive qu'un de nous 
fasse le chemin où je marche. 

» Il est vrai qu'une autre fois il me fallut descendre ici-bas 
par les conjurations de cette cruelle Érycto, qui rappelait 
les ombres dans leurs corps 2 . 

» Depuis peu de temps ma chair était dépouillée de son 
âme, lorsqu'elle me fit entrer dans ces murailles pour en 
tirer un esprit du cercle de Judas. 

» Ce cercle est le plus bas, le plus obscur et le plus loin 

1 Virgile, dans ce soliloque obscur et suspendu, veut parler de l'ange qui vienv 
i leur secours. 
* Erjcto, magicienne de Tbcssalie. — Voir la Phars., livre ti. 



l'enfer, chant ix. 189. 

du ciel qui tout environne. Je sais bien le chemin, sois donc 
tranquille. 

» Ce marais, qui exhale la grande puanteur, entoure la 
cité de douleur où nous ne pouvons désormais entrer sans 
colère. » 

11 dit encore d'autres choses; mais je ne les ai plus dans 
ma mémoire, car mes yeux m'avaient entraîné tout entier 
vers la haute tour à la cime couronnée de feu. 

Là, je vis tout à coup paraître trois Furies infernales teintes 
de sang, lesquelles avaient des membres et des gestes de 
femmes. 

Elles étaient ceintes d'hydres verdâtres; pour cheveux 
elles avaient de petits serpents et des cérastes qui s'entor- 
tillaient autour de leurs tempes hideuses. 

Et lui , qui reconnut bien les suivantes de la reine de 
l'éternelle douleur : « Regarde, me dit-il, les féroces Érin- 
nyes. 

» Celle-ci, à gauche, c'est Mégère; celle qui pleure à 
droite, c'est Alecto; Tisiphone est au milieu. » A ces mots 
il se tut. 

De leurs ongles elles se déchiraient la poitrine ; elles se 
battaient avec les mains, et criaient si haut, que, par dé- 
fiance de leur rage, je me serrai contre le poète. 

« Que Méduse vienne, et nous la changerons en pierre, 
criaient-elles toutes en regardant en bas; nous nous sommes 
mal vengées de l'entrée audacieuse de Thésée. » 

— « Détourne-toi et tiens les yeux fermés, car si Gorgone 
se montrait, et si tu venais à la voir, il n'y aurait plus 
d'espoir de remonter là-haut. » 

Ainsi parla le maître; et lui-même me fit tourner en 
arrière; et, ne se fiant pas assez à mes mains, il me ferma 
encore les yeux avec les siennes. 

vous, qui avez l'entendement sain, découvrez la doc- 
trine qui se cache sous le voile de ces vers étranges ! 

Et déjà venait sur les ondes troubles un grand bruit plein 
d'épouvantement, sous lequel tremblaient les deux rives. 

Il n'en arrive pas autrement, lorsqu'un vent, irrité par 



190 LA DIVINE COMÉDIE. 

des chaleurs ennemies, s'attaque à une forêt, et sans relâche 

Rompt les branches, abat et emporte les fleurs, s'en va 
devant lui, poudreux et superbe, et fait fuir les bêtes et les 
pâtres. 

Il me découvrit les yeux, et il me dit : « A présent dirige 
le nerf de tes yeux sur cette écume antique, là où la vapeur 
est plus maligne. » 

Comme les grenouilles, devant la couleuvre ennemie, 
s'éparpillent à travers l'eau jusqu'à ce que toutes se soient 
amoncelées dans la bourbe, 

De même plus de mille âmes damnées fuvaient devant 
quelqu'un qui traversait le Styx à pied sec. 

Il écartait de son visage l'air épais, en portant de temps 
à autre sa main en avant, et il ne semblait las que de ce 
travail. 

Je vis bien qu'il était un messager du ciel, et je me re- 
tournai vers mon maître; et lui me fit signe de me tenir 
tranquille et de m'incliner. 

Ah ! combien il me paraissait rempli de dédains ! Il ar- 
riva près de la porte, et, avec une baguette, l'ouvrit sans 
aucun obstacle. 

« démons chassés du ciel , race méprisée , s'écria-t-il 
sur l'horrible seuil, comment cette outrecuidance s'est-elle 
mûrie en vous ? 

» Pourquoi regimber ainsi contre cette volonté qui jamais 
ne peut manquer son but, et qui a tant de fois augmenté 
vos douleurs? 

» Que sert de heurter le destin ? Votre Cerbère, s'il vous 
en souvient bien, en a encore le cou et le museau pelés. » 

Alors il se retourna vers la route fangeuse sans nous dire 
mot, mais semblable à un homme pressé et mordu d'un tout 
autre soin 

Que celui des gens qui sont là devant lui. Et nous, ras- 
surés par les paroles saintes, nous dirigeâmes nos pieds vers 
la terre de Dite. 

Nous entrâmes sans aucune résistance. Or, comme j'avais 



l'enfer. CHANT X. 191 

le désir de connaître le sort de ceux que renferme cette 
forteresse, 

Dès que j'y fus entré, je promenai tout autour mes regards 
curieux, et je vis à chaque main une grande campagne 
pleine de douleurs et de tourments cruels. 

Comme aux environs d'Arles, là où le Rhône est stagnant, 
comme à Pola près de Quarnaro, qui ferme l'Italie et baigne 
ses frontières *, 

Des sépulcres rendent le terrain tout montueux, de même 
ici des sépulcres s'élevaient de toutes parts, sauf qu'ici c'était 
plus effrayant. 

Car les tombeaux étaient séparés par des flammes dans 
lesquelles ils devenaient si brûlants, que le fer n'est pas plus 
rouge pour le besoin d'aucun métier. 

Tous leurs couvercles étaient soulevés, et il en venait au 
dehors de durs gémissements qui paraissaient bien ceux de 
pauvres suppliciés. 

Et moi : « Maître, quelles sont ces gens qui, ensevelis dans 
ces arches, se font deviner à leurs soupirs douloureux? » 

Et lui à moi : « Ce sont les hérésiarques et leurs partisans 
de toutes les sectes : ces tombes sont beaucoup plus remplies 
que tu ne peux croire. 

» Ici le semblable est enseveli avec son semblable, et 
les tombes sont plus ou moins brûlantes. » Alors il tourna 
à droite, 

Et nous passâmes entre les martyrs et les hautes mu- 
railles. 



CHANT X. 

Sixième cercle, celui des Hérétiques. — Ils sont plongés dans des tombes de feu. 
— Dante y trouve Farinata degli liberti et Cavalcante de* Cavalcanti-. — Fari- 
nata prédit au poète florentin son exil et toutes ses infortunes. 

Maintenant, par un étroit sentier, entre les murs de la 

1 Pola, ville d'Istrie, sur l'Adriatique. 



192 LA DIVINE COMÉDIE. 

ville et les tombes des martyrs, mon maître s'avance et je 
suis ses pas. 

« vertu souveraine, m'écriai-je, qui m'entraînes à ton 
gré par les cercles impies, parle-moi et satisfais mes désirs ! 

» Pourrait-on voir ceux qui gisent dans les sépulcres? 
Tous les couvercles sont levés, et personne ne fait la garde 
à l'entour. » 

Et lui à moi : « Tous seront fermés quand les âmes re- 
viendront ici de Josaphat avec les corps qu'elles ont laissés 
là-haut. 

» Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme 
avec le corps, ont leur cimetière de ce côté. 

» Donc, on va là dedans satisfaire promptement à la de- 
mande que tu me fais et au désir que tu me caches encore. » 

Et moi : « Bon guide, je ne tiens caché mon cœur qu'afin 
de peu parler, et ce n'est pas à cette heure seulement que 
tu m'as disposé à cette réserve. 

— « Toscan, toi qui, vivant, t'en vas ainsi par la cité 
de feu, parlant avec modestie, qu'il te plaise de t'arrêter en 
ce lieu ! 

» Ton langage te dit clairement de ce noble pays auquel 
je fus peut-être trop funeste. » 

Telles furent les paroles qui, subitement, sortirent d'un 
tombeau. Tremblant, je m'approchai un peu plus de mon 
guide. 

Et lui me dit : « Tourne -toi, que fais- tu? Regarde Fari- 
nata qui s'est dressé dans sa tombe ; tu le verras de la cein- 
ture à la tête *. » 

J'avais déjà mon regard fixé sur le sien, et il se dressait 
de la poitrine et du front, comme s'il avait l'enfer en grand 
mépris. 

Alors les mains courageuses et promptes de mon guide 
me poussèrent vers lui à travers les sépultures., en disant : 
Que tes paroles soient claires ! 

' Farinata, de la famille des Uberti à Florence. Ce fut lui qui, commandant les 
Gibelins, partisans d«» empereurs, gagna la fameuse bataille de Monte-Aperto. Il 
est dans les tombes de feu comme partisan cTÉpicure. 



l'enfer, chant x. 193 

Aussitôt que je fus au pied de sa tombe, il me regarda un 
peu, et puis, d'un air de dédain, il me demanda : « Quels 
furent tes ancêtres ? » 

Moi qui étais désireux de lui obéir, je ne lui celai rien, 
mais je lui découvris tout. Alors il releva un peu les sourcils, 

Et dit : « Ils ont été cruellement opposés à moi et aux 
miens, et à mon parti; aussi deux fois je les ai bannis. 

— S'ils furent chassés, lui répondis-je, ils revinrent de 
toutes parts, et l'une et l'autre fois ; mais c'est un art que 
les vôtres n'ont pas bien appris. » 

Lors, du côté où la tombe était découverte, surgit une 
ombre; celle-ci jusqu'au menton seulement; je crois qu'elle 
s'était levée sur ses genoux 1 . 

Elle regarda autour de moi, comme ayant le désir de voir 
si un autre était avec moi; mais quand ses soupçons furent 
entièrement éteints, 

Elle me dit en pleurant : « Si c'est la force du génie qui 
t'a ouvert cette obscure prison, où est mon fils, et pourquoi 
n'est-il pas avec toi ? » 

Et moi à lui : « Je ne viens pas de moi-même; celui qui 
attend là me mène en ces lieux; peut-être votre Guido eut 
pour lui trop de dédain ? » 

Ses paroles et son genre de supplice m'avaient appris déjà 
le nom de cette ombre ; aussi ma réponse fut-elle précise. 

Se dressant soudain, il cria : « Comment as-tu dit? il 
eut; ne vit-il pas encore? La douce lumière ne frappe-t-elle 
plus ses yeux? » 

Lorsqu'il s'aperçut que je mettais quelque délai à lui ré- 
pondre, il tomba à la renverse dans son tombeau, et ne 
parut plus dehors. 

Mais cet autre magnanime *, pour qui j'étais resté, ne 
changea pas de visage, ne tourna pas le cou, ne courba point 
la poitrine. 

« C'est Cavalcante de' Cavalcanti, père de Guido, ami de Dante et poêle, mais 
qui sacrifia la poésie pour l'étude des philosophes. 
' Farinata. 

17 



194 Ï- A DIVINE COMEDIE. 

« S'ils ont mal appris cet art, dit-il en continuant son 
premier propos, cela me tourmente plus que ce lit. 

» Mais la Dame qui règne ici 1 ne rallumera pas cinquante 
fois sa figure, que tu sauras combien cet art est difficile. 

» Et, afin que tu retournes dans le doux monde, dis-moi 
pourquoi ce peuple est si impitoyable envers les miens dans 
chacune de ses lois ? » 

Sur quoi je lui dis : « Le grand carnage qui a rendu l'Ar- 
bia d'une couleur rouge excite de tels discours dans notre 
temple. » 

Après qu'il eut secoué la tête en soupirant : « Je n'étais 
pas seul, dit-il, à l'Arbia , et certes ce n'était pas sans rai- 
son que j'agis avec les autres 8 . 

» Mais j'étais seul là où il fut proposé par chacun de dé- 
truire Florence , et c'est moi qui la défendis à visage dé- 
couvert 3 . 

— Ah ! lui répondis-je, puisse votre race se rétablir un 
jour ! mais, je vous en prie, défaites le nœud qui a enve- 
loppé ma pensée. 

» Il me paraît, si j'ai bien compris, que vous prévoyez ce 
que le temps amène avec lui, bien qu'il en soit autrement 
pour vous dans le présent. 

— Nous, reprit-il, nous sommes comme celui qui a la 
vue mauvaise; nous voyons les choses éloignées, c'est une 
lumière que nous accorde le guide souverain. 

» Quand les choses approchent ou existent, toute notre 
intelligence est vaine, et si un autre ne vient nous l'ap- 
prendre, nous ne savons rien de vos affaires humaines*. 

» Tu peux donc comprendre que toute notre intelligence 
sera morte du jour où sera fermée la porte de l'avenir. » 



' La lune, nommée en enfer Proserpine. 

' L'Arbia, rivière près de Monte-Aperto, où les Gibelins furent victorieux. 

• Florence vient d'élever à son sauveur une statue sous la galerie des Offic 
En face est celle de Dante. 

4 Fatcndum est ncicire mortuos quid agitur ; sed postea vero audire ab iis, qaj- 
bine ad eos moricndo pergunt. Possuut etiam ab Angelis audire aliquid. 

(Saint Augustin.] 



■ 



l'enfer, chant x. .195 

Alors, comme contrit de ma faute, je lui dis : « Apprenez 
donc à celui qui a si vite disparu que son fils est encore 
parmi les vivants. 

» Si je restai muet au moment de répondre , faites-lui 
savoir que j'étais déjà préoccupé du doute que vous avez 
éclairci. » 

Et déjà m'appelait mon maître. C'est pourquoi je priai 
plus promptement l'esprit de me dire près de qui il se 
tenait. 

Il me répondit : « Je suis couché ici au milieu de plus de 
mille ; là dedans est le second Frédéric, et là le cardinal 1 . 
Sur les autres je me tais. » 

A ces mots il se cacha, et moi je dirigeai mes pas vers 
l'antique poëte, songeant à ces paroles, qui me paraissaient 
menaçantes. 

Il se mit en marche, et puis, tout en cheminant ainsi, 
il me dit : «. Pourquoi es-tu si égaré? » Je satisfis à sa de- 
mande. 

« Que ta mémoire, m'ordonna le sage, conserve ce que tu 
as entendu contre toi; mais, pour l'heure, fais attention. » 
Et il leva le doigt. 

« Quand tu seras devant le doux regard de celle dont les 
beaux yeux voient toute chose 2 , tu sauras d'elle le voyage 
de ta vie. » 

Après cela il tourna à main droite. Nous laissâmes les 
murailles, et nous allâmes vers le centre par un sentier 
qui descend à une vallée. 

Cette vallée exhalait une puanteur insupportable. 

1 L'empereur Frédéric II, souvent en guerre avec les papes, contre lesquels il 
écrivit des vers, excommunié par Grégoire IX et Innocent IV, et mort en 1250. 
— Ottaviano degli Ubaldini, de Florence, et du parti gibelin, bien que cardinal. Il 
dit une fois que s'il avait une âme, il l'avait perdue pour les Gibelins. 

* Béatrice. 



196 LA DIVINE COMÉDIF 



CHANT XI. 

Continuation du sixième cercle, celui des Hérétiques. — Horrible puanteur. — 
Tombe du pape Anastase. — Là les deux poètes s'arrêtent, et Virgile explique à 
Dante comment, dans les trois cercles qui suivent, sont punies les Violences et 
deux espèces de Fraude. 

A l'extrémité d'une rive escarpée, que formaient de 
grandes pierres rompues et entassées en cercle, nous arri- 
vâmes au-dessus d'un gouffre encore plus terrible. 

Et là, pour nous garantir des horribles exhalaisons et 
de la puanteur que jetait le profond abîme, nous nous 
abritâmes derrière le couvercle 

D'un grand tombeau où je vis une inscription qui disait : 
« Je renferme le pape Anastase, que Photin entraîna hors 
du droit chemin h » 

« Il faut descendre ici lentement, afin d'accoutumer un 
peu nos sens à cette triste odeur; plus tard, nous n'y ferons 
plus attention. » 

Ainsi parla le maître ; et moi : « Cherche , lui dis-je , 
quelque expédient pour que le temps ne passe pas sans 
profit; » et lui : « Tu vois que j'y pense. 

» Mon fils, continua-t-il, au milieu de ces rochers sont 
trois cercles, se rétrécissant de degré en degré, comme ceux 
que tu as quittés. 

» Tous sont pleins d'esprits maudits; mais, pour qu'il te 
suffise de les voir, apprends comment et pourquoi ils sont 
enfermés. 

» L'injustice est la fin de tout mal qui s'attire la haine 
du ciel, et l'on arrive à cette fin qui blesse autrui, ou par 
la violence, ou par la fraude. 

» Mais comme la fraude est un mal propre à l'homme, 
elle déplaît davantage à Dieu; pour cette raison, les fourbes 



La chronique du frère Martin de Pologne a trompé le poëte. Ce fut l'empe- 
reur Anastase, au lieu du pape de ce nom, qui adopta l'hérésie du diacre Photin. 



l'enfer, chant xi. 197 

sont placés au-dessous, et sont en butte à une plus grande 
douleur. 

» Ce premier cercle est tout entier pour les violents; 
mais il est construit et divisé en trois girons 1 , parce qu'on 
peut faire violence à trois personnes : 

» A Dieu, à soi, à son prochain. Et je dis qu'on peut 
leur faire violence ou dans leur propre personne ou dans 
leurs biens, comme tu vas le comprendre par ces raisons 
très-claires. 

» On fait violence à son prochain en lui donnant la mort 
ou lui faisant des blessures douloureuses; on le violente, 
en le ruinant dans ses biens, par l'incendie ou par des larcins. 

» Donc les homicides, ceux qui font des blessures, les 
incendiaires et les brigands , sont tourmentés dans le pre- 
mier giron. 

» Un homme peut avoir tourné une main violente contre 
lui-même ou contre ses biens : il est donc juste que dans le 
second giron il fasse pénitence, et sans espérance d'un sort 
meilleur, 

» Celui qui s'exile, par sa propre volonté, du monde où 
tu vis, qui joue, dissipe ses biens, et pleure là où il aurait 
dû être en joie. 

» On peut faire violence à la Divinité, en la reniant dans 
son cœur, en blasphémant contre elle, en méprisant la 
nature et sa bonté. 

» Voilà pourquoi le plus petit giron tient scellés de son 
sceau Sodome et Cahors 2 , et quiconque, méprisant Dieu, 
l'injurie dans ses discours et dans son cœur. 

» La fraude laisse des remords à toute conscience ; 
l'homme en peut user envers celui qui se fie en lui, et en- 
vers celui qui se défie ; 

» Cette seconde fraude paraît donc briser les liens d'amour 
faits par la nature ; pour cette raison, dans le second cercle 
sont enchaînés 



1 Giron ou cercle. 

* Cahors, en Quercy, ville remplie alors d'usuriers. 

17. 



498 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Les hypocrites, les flatteurs, ceux qui jettent des sorts, 
ies faussaires, les voleurs, les simoniaques, les rufiens, les 
fourbes, et tous les gens souillés de semblables ordures; 

» La première fraude détruit l'amour qu'établit la nature, 
et cet autre sentiment qui le suit, et d'où résulte la con- 
fiance. 

» Voilà pourquoi dans le plus petit cercle, centre de 
l'univers et fondement de Dite, quiconque a trahi est éter- 
nellement tourmenté. » 

Et moi : « Maître, ton raisonnement est très-clair et me 
montre bien, dans ces divisions, cet abîme et le peuple qui 
l'habite ; 

» Mais dis-moi : ceux qui sont plongés dans ce marais, 
ceux qu'emporte le vent, ceux que frappe la pluie, ceux 
qui vont se heurtant avec des paroles si âpres , 

» Pourquoi ne sont-ils pas punis dans la cité de feu, si 
Dieu les a dans sa colère? sinon, pourquoi sont-ils punis 
de la sorte? » 

Et lui à moi : « Pourquoi, contre son ordinaire, ton esprit 
délire-t-il si fort? ou bien ta pensée est-elle occupée ailleurs? 

» Ne te souvient-il pas des paroles de l'Éthique 1 que tu 
as étudiée, dans lesquelles il est traité des trois dispositions 
réprouvées par Dieu : 

» L'incontinence, la malice et la folle bestialité; et 
comme l'incontinence offense moins Dieu et entraîne moins 
de blâme? 

» Si tu examines bien cette sentence, te rappelant quels 
sont ceux-là qui font pénitence hors de cette enceinte, 

» Tu verras bien pourquoi ils sont séparés de ces félons, 
et pourquoi, moins courroucée, la justice divine cependant 
les martelle. 

— soleil ! m'écriai-je, qui guéris toute vue troublée, tu 
me contentes à tel point, quand tu expliques une pensée, 
qu'il m'est aussi agréable de douter que de savoir 

» Encore une fois, reviens un peu sur tes pas, et expli- 

1 L'Éthique d'Aristote, ou Science de la Morale. 



L'ENFER. CHANT XII. 199 

que-moi comment l'usure offense la divine bonté; tranche 
ce nœud. 

— La philosophie, me répondit-il, enseigne en plus d'un 
lieu, à qui l'étudié, que la nature tire son origine 

» De l'intellect divin et de son art; et si tu consultes bien 
ta physique, tu trouveras, sans tourner beaucoup de pages, 

» Que l'art humain suit autant qu'il peut la nature, comme 
le disciple son maître, si bien que l'art humain est comme 
*e petit-fils de Dieu. 

» Et partant de ces deux principes, la nature et l'art, si 
tu te rappelles la Genèse, tu sauras que la nature nous donne 
la vie, et que l'art vient ensuite l'aider. 

» L'usurier suit une autre voie, et méprise la nature et 
l'art qui l'accompagne, et place ailleurs son espérance. 

» Mais à présent suis-moi, car il me plaît d'avancer. Le 
signe des Poissons monte sur l'horizon, le Chariot est ren 
versé sur le Corus i , 

» Et plus loin le rocher s'abaisse. » 



CHANT XII. 



Première enceinte du septième cercle, ou des Violents. — Les deux poè'tes rencon- 
trent le Minotaure qui en est le gardien. — Les Violents contre la vie et les biens 
du prochain sont plongés dans un fleuve de sang. — Plus bas, les poètes ren- 
contrent une troupe de Centaures. — Un d'eux, le centaure dessus, porte Dante 
sur sa croupe au delà du Phlégéton. 

Le lieu où nous avions à descendre le précipice était si 
impraticable, et tel à cause de ce qui s'y trouvait, que toute 
vue s'en détournerait. 

Telle est cette ruine qui frappa l'Adige au flanc, en deçà 
de Trente, ou par l'effet d'un tremblement de terre, ou faute 
de soutien 2 . 

De la cime du mont où elle s'ébranla à la plaine, la roche 

* C'est-à-dire, voici l'Aurore. 

* Les ébouiements du mont Harco, entre Vérone et Trente. 



200 LA DIVINE COMÉDIE. 

est tellement béante, qu'elle ne serait aucun passage à qui 
serait en haut. 

Telle était la descente de ce précipice; et sur le sommet 
de ce roc entr'ouvert était étendu le monstre, opprobre de 
la Crète, qui fut conçu dans la fausse génisse l . 

Et quand il nous vit, il se mordit lui-même, comme celui 
que la colère brise au dedans. 

Mon sage lui cria : « Peut-être tu crois qu'ici est le chef 
d'Athènes qui, là-haut dans le monde, te donna la mort V 

» Va-t'en, bête ! celui-ci ne vient pas instruit par ta sœur, 
mais il vient voir vos châtiments. » 

Tel que le taureau qui fléchit du côté où il a reçu le coup 
mortel, et qui, sans pouvoir se retourner, bondit çà et là, 

Ainsi je vis faire le Minotaure, et mon prudent maître 
s'écria : « Cours à l'ouverture. Pendant qu'il est en fureur, 
il est bon que tu descendes. » 

Nous fîmes donc route par cette décharge de pierres qu'à 
tout instant ce poids nouveau faisait rouler sous nos pieds. 

Je marchais en rêvant; il me dit : « Tu penses peut-être 
à cette ruine qui est gardée par cette fureur bestiale que j'ai 
éteinte. 

» Or je veux que tu saches que la dernière fois que je 
descendis dans le bas enfer, cette roche n'était point encore 
écroulée, 

» Mais un peu avant (si je ne me trompe) que vînt du 
cercle divin celui qui 3 enleva la grande proie à Dite. » 

De toutes parts l'impure vallée trembla si profondément, 
que je pensai que l'univers ressentait cet amour par lequel 
il en est qui peuvent croire 

Plusieurs fois le monde retombé dans le chaos; et c'est 
alors que cette vieille roche se renversa ainsi de part et 
d'autre. 

« Mais fixe les yeux sur la vallée; car voici la rivière de 

1 Le Minotaure. 

• Thésc'e. 

1 Jésus-Christ, qui, après sa passion, descendit dans les Lirnbei. 



l'enfer, chant xii. 201 

sang dans laquelle bout quiconque par la violence a nui aux 
autres. » 

passion aveugle ! ô folle colère ! qui nous éperonne ainsi 
dans notre courte vie , et qui après, pour l'éternité, nous 
plonge dans de telles eaux ! 

Je vis une ample fosse tordue en arc, comme celle qui em- 
brasse toute la plaine, selon ce qu'avait dit mon guide. 

Et entre le pied de la roche et cette fosse couraient à la 
file des centaures armés de flèches, comme ils avaient cou- 
tume dans le monde d'aller à la chasse. 

Nous voyant descendre, chacun d'eux s'arrêta, et trois se 
détachèrent de la bande, tenant en main leur arc et leur 
flèche tout prêts. 

Et l'un cria de loin : « A quel martyre venez-vous, vous 
qui descendez la côte ? Dites d'où vous êtes, sinon je tire 
l'arc. » 

Mon maître dit : « Nous ferons réponse à Chiron, ici près; 
pour ton malheur, tes désirs ont toujours été trop vifs. » 

Puis il me toucha et me dit : « Celui-ci est Nessus, qui 
mourut pour la belle Déjanire et vengea lui-même sa propre 
mort. 

» Et celui du milieu, qui se regarde la poitrine, est le 
grand Chiron, qui éleva Achille ; cet autre est Pholus , qui 
fut plein de colère. 

» A l'entour de la fosse ils vont par mille et mille, perçant 
de flèches toute âme qui sort du sang plus que sa faute ne 
le permet. » 

Nous nous approchâmes près de ces monstres agiles; 
Chiron prit une flèche, et avec la coche il retroussa sa barbe 
derrière sa mâchoire. 

Quand il eut découvert sa grande bouche, il dit à ses com- 
pagnons : '( Vous êtes-vous aperçus que celui de derrière * 
fait mouvoir ce qu'il touche? 

» Ainsi n'ont pas habitude de faire les pieds des morts. » 



' Dante, qui suivait Yirgile. 



202 LA DIVINE COMEDIE. 

Et mon guide, qui était déjà à sa poitrine, où les deux na- 
'.ures s'unissent, 

Répliqua : « Il est bien vivant, et je dois, seul, lui mon- 
trer ainsi la sombre vallée. La nécessité, et non son choix, 
l'amène ici. 

» Elle a cessé un moment de chanter alleluia, celle qui 
m'a commis à ce nouvel office. Ce n'est pas un brigand, et 
moi je ne suis pas une âme criminelle. 

» Mais, au nom de cette vertu qui dirige mes pas dans 
une route si sauvage, donne-moi un des tiens qui nous ac- 
compagne, 

» Et qui nous montre un endroit guéable, et qui porte 
celui-ci sur sa croupe; car ce n'est point un esprit qui aille 
par les airs. » 

Chiron se tourna du côté droit, et dit à Nessus : « Va, et 
guide-les, et si une autre troupe les rencontre, écarte-la. » 

Nous nous mîmes en marche sous cette escorte fidèle, le 
long des bords de cette rouge écume dont les noyés pous- 
saient d'horribles cris, 

J'en vis plongés jusqu'aux paupières, et le grand centaure 
dit : « Ce sont les tyrans qui vécurent de sang et de rapine. 

» Ici se pleurent les torts impitoyables; ici est Alexandre », 
et le cruel Denys qui fit souffrir tant d'années douloureuses 
à la Sicile. 

» Et ce front qui a le poil si noir, c'est Ezzelino * ; et cet 
autre qui est blond, c'est Obezzo d'Esté 3 , qui véritablement 

» Fut assassiné par son beau-fils, là-haut dans le monde. » 
Alors je me tournai vers le poëte, et il me dit : « Que Nessus 
soit ici ton premier interprète; je ne serai que le second. » 

Un peu plus loin, le centaure s'arrêta au-dessus de damnés 
que l'on voyait sortir la tête hors du fleuve. 

Il nous montra une ombre seule à l'écart, en disant: 



' Selon presque tous les commentateurs, Alexandre de Plières, tyran de Thessalie. 

* Ezzelino, tyran de Padoue. Fait prisonnier par les princes de Lombardie, et 
mene blessé à Soncino, il ne voulut pas laisser panser ses blessures, et refusa de 
prendre toute nourriture. Il mourut de faim et de désespoir en 1260. (M.) 

• Obezzo d'Esté, marquis de Ferrare et de la Marche d'Ancóne. 



l'enfer, chant xm. 203 

« Celui-ci frappa, dans le giron de Dieu, le cœur que l'on 
honore encore aux bords de la Tamise A ; » 

Puis, j'en vis qui tenaient la tête et aussi tout le buste hors 
du lac, et de ceux-là j'en reconnus bon nombre. 

Ainsi, de plus en plus, le sang baissait et ne couvrait plus 
que les pieds, et ce fut là que nous traversâmes la fosse. 

« Par la raison que de ce côté tu vois la source diminuer 
toujours, dit le centaure, je veux que tu croies 

» Que de l'autre elle pèse de plus en plus sur le fond, 
jusqu'à ce qu'il se réunisse à celui où la tyrannie est con- 
damnée à gémir. 

» C'est là que la divine justice a plongé cet Attila qui fut 
son fléau sur la terre, et Pyrrhus, et Sextus 2 ; et que pour 
l'éternité elle arrache 

» Les -larmes qui échappent, à chaque bouillonnement, 
à René de Corneto et à René de' Pazzi 3 , qui firent si rude 
guerre aux grands chemins. » 

Puis il se retourna et repassa le gué. 



CHANT XIII. 

Seconde enceinte du septième cercle ou des Violents contre eux-mêmes. Lea 

Suicides sont emprisonnés dans des arbres et des buissons. — Les Dissipateurs 
sont poursuivis par des chiens. — Pierre Desvignes, Lano de Sienne, Jacques 
de Padoue. 

Nessus n'était pas encore arrivé de l'autre côté, quand nous 
pénétrâmes dans un bois qui n'était marqué d'aucun sentier. 

1 Gui de Montfort. Pour venger la mort de Simon, son père, tué en Angleterre 
par Edouard, il assassina, en 1271, dans une église de Viterbe, Henri, frère d'E- 
douard, pendant que le prêtre était à l'élévation. (M.) 

* Pyrrhus, roi d'Épire, ou Pyrrhus, fils d'Achille, qui massacra Priam et immola 
Polyxène sur le tombeau d'Achille; — Sextus, fils de Tarquin le Superbe, ou 
Sextus, fils de Pompée. 

3 René Corneto, gentilhomme fameux par ses vols et ses assassinats ; — messire 
Renier Pazzo, aussi gentilhomme, de l'ancienne famille des Pazzi de Florence, 
était un voleur et guetteur de chemins, assassinant les uns et dérobant les an- 
tres, si bien qu'en son temps il ne faisait pas sûr d'aller en tels quartiers où il 
rôdait. (G.) 



204 LA DIVINE COMÉDIE. 

Le feuillage n'en était pas vert, mais de couleur noirâtre; 
les branches n'en étaient pas unies, mais noueuses et toutes 
entremêlées; il n'y avait pas de fruits, mais des épines avec 
du poison. 

Elles n'ont pas de fourrés si âpres ni si épais, les bêtes 
sauvages qui ont en haine les lieux cultivés entre la Cecina 
et Corneto '. 

Là font leur nid les harpies brutales qui chassèrent les 
Troyens des Strophades avec le triste présage du mal futur *. 

Elles ont de larges ailes, des cous et des visages humains, 
des pieds avec des serres , et un grand ventre couvert de 
plumes. Elles font des lamentations sur ces arbres étranges. 

Et mon bon maître : « Avant d'entrer plus avant, sache 
que tu es dans la seconde enceinte, commença-t-il à me 
dire, et tu y seras jusqu'à ce que 

» Tu arrives dans les horribles sables. C'est pourquoi, re- 
garde bien; tu verras des choses qui n'obtiendraient aucune 
foi si je t'en faisais récit. » 

J'entendais déjà de toutes parts pousser des gémissements, 
et je ne voyais personne qui les fît. C'est pourquoi je m'ar- 
rêtai tout éperdu. 

Je crois qu'il crut que je croyais 3 que ces voix sortaient 
de la poitrine de gens cachés pour nous. 

Aussi mon maître dit : « Si tu romps quelque petite 
branche d'un de ces arbres, les pensées que tu as se trou- 
veront toutes fausses. » 

Alors j'étendis la main un peu en avant et cueillis une 



* Cecina, rivière de Toscane, qui tombe dans la mer entre Livourne et Piom- 
bino ; — Corneto, ville des États du pape. 

Tristius haud illis monstrum, nec ssevier ulla 
Pestis et ira deùm stygiis sese extulit undis. 
Virginei volucrum vultus, fedissima ventris 
Pioluvies, uneseque manus, et pallida semper 
Ora fame. 

[.Eiicid., 1. III.) 

* Voici l'italien : « Io credo eh' ei credette eh' io credesse. » 
Ario6te a dit depuis : 

ro credea e credo, e creder eredo il vero. 



l'enfer, chant xiii. 20-5 

branche d'un grand arbre, et son tronc cria : « Pourquoi 
me casses-tu ? » 

Et aussitôt il fut noir de sang, et il recommença à crier : 
« Pourquoi me déchires-tu ? N'as-tu aucun sentiment de 
pitié? 

» Nous avons été hommes, et maintenant nous sommes 
devenus des arbres ; ta main aurait bien dû être plus com- 
patissante, quand même nous aurions été des âmes de 
reptiles. » 

Comme d'un tison vert qui est enflammé par l'un des 
bouts et qui de l'autre gémit et pétille à cause de l'air qui 
se fait passage, 

Ainsi de ce tronc sortaient ensemble des paroles et du 
sang, et je laissai tomber la branche, et m'arrêtai comme 
l'homme qui a peur. 

« Ame blessée, répondit mon sage, s'il avait pu croire 
tout d'abord ce qu'il a pourtant vu dans mon poëme, 

» Il n'aurait pas porté la main sur toi; mais Fin vraisem- 
blance de la chose m'a fait lui conseiller ce qui me pèse à 
moi-même; 

» Mais dis-lui qui tu fus, afin qu'en dédommagement il 
rafraîchisse ta mémoire dans le monde où il lui est permis 
de retourner. » 

Et l'arbre : « Tu m'amorces avec un si doux parler, que 
je ne puis me taire; et que je -ne vous sois pas à charge, si 
je m'oublie un peu à causer avec vous. 

» Je suis celui l qui tint les deux clefs du cœur de Fré- 
déric, et qui les tourna si douces et pour fermer et pour 
ouvrir, 

» Que j'écartai presque tout autre de sa confiance; et 
j'apportai tant de foi à ce glorieux office, que j'en perdis le 
sommeil et la vie. 
» La courtisane 2 qui n'a jamais détourné du palais de 

* Pierre Desvignes, jurisconsulte de Capoue. Il fut longtemps dans la faveur de 
l'empereur Frédéric II, dont il était le chancelier. Accusé de trahison, il eut les 
yeux crevés. De désespoir, il se brisa la tète contre les mars de son cachot. — 
C'était en 1249. 

* L'Eavic. 

18 



206 LA DIVINE COMEDIE. 

César ' ses yeux effrontés, peste commune et vice des cours, 

» Enflamma contre moi tous les esprits, et, enflammés, 
ils enflammèrent tellement Auguste 8 , que mes joyeux hon- 
neurs se changèrent en triste deuil. 

» Mon âme, dans un transport dédaigneux, croyant par 
la mort fuir le dédain, me rendit injuste contre moi-même 
qui étais si juste. 

» Par les racines récentes de ce bois, je vous jure que 
jamais je ne manquai de foi à mon maître, qui fut si digne 
d'être honoré. 

» Et si l'un de vous retourne au monde, relevez ma mé- 
moire, qui gît encore sous le coup que l'Envie lui a porté. » 

Le poëte attendit un peu, et alors : « Puisqu'il se tait, 
me dit-il, ne perds pas le temps, mais parle, interroge-le si 
tu en veux savoir davantage. » 

Et moi à lui : « Demande-lui toi-même encore ce que tu 
crois pouvoir m' intéresser ; car je ne pourrais, tant la pitié 
m'attriste. » 

C'est pourquoi il recommença. « Si cet homme fait ponc- 
tuellement ce que ta prière a. réclamé, esprit emprisonné, 
qu'il te plaise encore 

» De dire comment l'âme s'enferme dans ces nœuds, et 
dis, situ le peux, si jamais aucune se dégage d'un tel 
corps. » 

Alors le tronc souffla fort, et ce vent se convertit en cette 
voix : « Je vous répondrai brièvement. 

» Quand l'âme féroce est partie du corps dont elle s'est 
elle-même arrachée, Minos l'envoie au septième cercle. 

» Elle tombe dans la forêt, et l'endroit n'est pas choisi, 
mais là où la fortune la lance, elle germe comme un grain 
d'épeautre. 

» Elle pousse en rejeton et en arbre; les harpies, en se 
repaissant ensuite de ses feuilles, lui font une douleur et 
un passage à cette douleur. 



C'est-à-dire l'empereur. 
1 C'est-à-dire Frédéric II. 






l'enfer, chant xhi. 207 

» Comme les autres âmes, nous voudrions recueillir nos 
dépouilles, mais sans pour cela qu'aucune de nous s'en puisse 
revêtir, car il n'est pas juste d'avoir ce qu'on s'est ôté soi- 
même. 

» Nous les traînerons ici; et, dans la lugubre forêt, nos 
corps seront suspendus chacun à l'arbre de son ombre tour- 
mentée. » 

Nous étions encore attentifs, croyant que le tronc en 
voulait dire davantage, lorsque nous fûmes surpris par un 
bruit : 

Pareillement à celui qui entend venir le sanglier et la 
chasse à son poste, et qui écoute mugir les bêtes et les bran- 
chages. 

Et voilà, sur la gauche, deux malheureux, nus et tout 
déchirés, fuyant si fort, qu'ils rompaient toutes les petites 
branches de la forêt. 

Celui de devant : « Accours! accours ! ô mort! » et l'autre, 
qui était trop lent à son gré, criait : « Lano, 

» Tes jambes n'étaient point si agiles au combat de la 
Pieve del Toppo ; » et l'haleine lui manqua sans doute, car 
de lui et d'un buisson il fit un groupe l . 

Derrière eux la forêt était pleine de chiennes noires, avides 
et courant comme des lévriers détachés de leur chaîne. 

Elles se jetèrent à pleines dents sur le damné qui s'était 
caché, et le déchirèrent en lambeaux; puis elles empor- 
tèrent ses membres douloureux. 

Mon guide alors me prit par la main et me mena au 
buisson, qui déplorait en vain ses plaies saignantes. 

« O Jacques de Saint- André* ! disait-il, à quoi bon m'avoir 



1 Lano, de Sienne. Les troupes dont il faisait partie ayant été attaquées par 
ceux d'Arezzo, Lano préféra la mort à la fuite, et périt en combattant vaillam- 
ment. 

' Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, qui dissipa toute =a fortune 
en folles dépenses. — On conte de lui, dit Grangier, qu'allant à Venise, par la 
Brenta, avec quelques autres gentilshommes, et voyant qu'un chacun des autres 
s'exerçoit à jouer des instruments ou à chanter, pour n'estre oisif, il jettoit ses 
escus un à un dans ladicte rivière. Une autre fois plusieurs gentilshommes l'estant 
allés trouver en sa maison des champs, et lui, les voyant de loin, pour leur faire 



203 LA DIVINE COMÉDIE. 

pris pour refuge? Est-ce ma faute, à moi, si ta vie fut cou- 
pable ? » 

Quand mon maître se fut arrêté près de ce buisson, il dit : 
« Qui étais-tu, toi qui, criblé de blessures, exhales avec du 
sang ces paroles plaintives ? » 

Et lui à nous * : « âmes, qui êtes venues voir le cruel 
ravage qui m'a séparé ainsi de mes feuilles, 

» Ramassez-les autour de leur triste buisson; je fus de 
la cité 2 qui quitta son premier patron pour saint Jean- 
Baptiste ; aussi ce patron dédaigné 

» Toujours l'attristera avec son art redoutable; et n'était 
que sur le pont de l'Arno il reste encore de lui quelque 
image, 

» Les citoyens qui rebâtirent cette cité sur les cendres 
qu'Attila avait laissées après lui, auraient fait travailler en 
vain. 

» Moi, je me suis fait un gibet de ma maison. » 



CHANT XIV. 

Troisième enceinte du septième cercle, ou des Violents contre Dieu, contre la 
Nature, contre la Société. 

Dès que l'amour de la terre natale m'eut saisi, je rassem- 
blai les feuilles éparses, et je les rendis à celui qui était déjà 
enroué. 

De là nous touchâmes au point où le second cercle se sé- 
pare du troisième, et où se voit la puissance terrible de la 
divine justice. 

honneur, il lit mettre le feu en toutes les cabanes et métairies de ses laboureur! 
et villageois. 

' Dans l'ombre qui parle ici on croit voir Bocco de' Mozzi, qui se tua après avoir 
dissipé tous ses biens, ou Lotto de' Agli, autre Florentin qui s'étrangia du déses- 
poir d'avoir rendu une sentence injuste. 

' Florence, dont l'ancien patron était le dieu Mars. Sa statue équestre se voyait 
encore, en 1337, sur le Ponte-Vecchio, d'où un débordement de l'Arno l'emporta 
■vec une partie du poBt. 



l'enfer, chant xrv. 209 

Pour bien expliquer les choses nouvelles, je dis que nous 
arrivâmes à une lande qui écarte toute plante de sa surface. 

La forêt douloureuse est sa ceinture, comme la fosse de 
sang est celle de la forêt. Là nos pieds s'arrêtèrent tout au 
bord. 

L'espace était couvert du même sable aride et épais que 
celui qui fut jadis foulé aux pieds par Caton *. 

vengeance de Dieu ! combien tu dois être redoutée de 
quiconque lit ce qui se manifeste à mes yeux ! 

Je vis de nombreux troupeaux d'âmes nues qui pleuraient 
toutes misérablement; et leur sentence semblait différente. 

D'aucuns étaient couchés sur le dos, d'aucuns étaient assis 
tout ramassés, et d'autres marchaient continuellement. 

Ceux qui faisaient le tour du cercle étaient les plus nom- 
breux, et le moins ceux qui gisaient à terre pour leur sup- 
plice, mais leurs langues étaient les plus déliées à la plainte. 

Sur toute l'arène pleuvaient lentement de larges flocons 
de feu, pareils à ceux de la neige dans les Alpes, quand il 
ne fait pas de vent. 

De même qu'Alexandre, dans les parties brûlantes de 
l'Inde, vit tomber sur son armée des flammes qui restaient 
sur la terre sans s'éteindre ; 

De sorte qu'il ordonna à ses troupes de fouler aux pieds le 
sol, attendu que la vapeur s'éteignait mieux tandis qu'elle 
était seule : 

Ainsi descendait le feu éternel, et l'arène s'embrasait 
comme l'amorce sous la pierre, pour doubler la souffrance 
des âmes. 

Leurs malheureuses mains étaient sans aucun repos eV 
toujours en branle deçà, delà, secouant loin d'elles un em- 
brasement nouveau. 

Je commençai : « Maître, qui as surmonté tous les obsta- 



' Le sable de la Libye, que Caton d'Utique traversa, après la mort de Pompe», 
four rejoindre l'armée de Jniba. 

18. 



210 LA DIVINE COMÉDIE. 

clés, hors ceux que nous ont opposés les démons inflexible! 
à l'entrée de la porte *, 

» Quelle est cette grande ombre qui n'a pas l'air de se 
soucier de l'incendie, et gît si dédaigneuse et si farouche, 
qu'il ne semble pas que la pluie la dompte? » 

Et l'ombre 8 , s'apercevant que je parlais d'elle à mon 
guide, cria : « Tel je fus vivant, tel je suis mort. 

» Quand Jupiter fatiguerait son forgeron, duquel, dans 
sa colère, il prit la foudre aiguë dont je fus frappé à mon 
dernier jour; 

» Et quand il fatiguerait l'un après l'autre tous les noirs 
ouvriers de l'Etna, en criant : Aide-moi, aide-moi, bon 
Vulcain ! 

» Ainsi qu'il fit au combat de Phlégra 3 , et qu'il me perça 
de toutes ses flèches, jamais il n'aurait de moi pleine ven- 
geance. » 

Alors mon guide parla avec tant de force, que je ne l'avais 
pas encore entendu parler si fort : «0 Capanée ! si ton orgueil 
ne s'amortit pas, 

» Tu en es plus puni. Aucun martyre ne serait une dou- 
leur comparable à celle que ta rage te fait souffrir. » 

Puis il se retourna vers moi en disant avec de plus douces 
lèvres : « Il fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes *. 
Il avait et semble encore avoir 

» Dieu en dédain, et il ne semble guère qu'il le prie; mais, 
comme je le lui ai dit, ses dédains mêmes sont le bien digne 
prix de son cœur. 

» Or, viens derrière moi, et prends garde de ne pas mettre 
encore le pied sur le sable brûlant; mais tiens-toi toujours 
serré près de la forêt. » 

Nous arrivâmes en silence à l'endroit où s'élançait hors 
de la forêt une petite rivière dont la rougeur m'épouvante 
encore. 

1 La porte de la ville de Dite. 

' Capanée, que Stace définit : Superûm conlemptor et œqui, (Theb., I. III.) 
• Phlégra, en Thessalie, où se livra le combat des dieux et des géants. 
4 Ces sept rois étaient Adraste, Polynice, Tydée, Hippemédon, AmphiaraU», Paf» 
tbénopéc et Capanée. 



l'enfer, chant X1Y. 21! 

Tel que sort du Bulicame l le ruisseau que se partagent 
entre elles les pécheresses, telle cette rivière courait sur 
l'arène. 

Le fond et le bord de chaque côté étaient faits de pierre; 
c'est pourquoi je pensai que c'était là qu'il fallait marcher. 

« Entre toutes les choses que je t'ai montrées depuis que 
nous sommes entrés par la porte dont le seuil n'est interdit 
à personne, 

» Tes yeux n'en ont point découvert d'aussi remarquable 
que ce courant qui amortit en lui toutes les flammes. » 

Telles furent les paroles de mon guide; c'est pourquoi 
je le priai de me donner l'aliment dont il m'avait donné le 
désir. 

« Au milieu de la mer est un pays en ruines, dit-ïL alors, 
qui s'appelle la Crète, qui eut un roi 2 sous lequel le monde 
fut chaste ; 

» Là est un mont jadis orné d'eaux et de feuillages, et 
appelé Ida, et maintenant désert comme toute chose vieille. 

» Jadis Rhéa le choisit pour le berceau fidèle de son fils, 
et pour le mieux cacher, quand il criait, elle y faisait pous- 
ser de grandes clameurs; 

» Au dedans de la montagne se tient debout un grand 
vieillard 3 , les épaules tournées vers Damiette*, et l'œil sur 
Rome 5 comme sur son miroir; 

» Sa tête est formée d'or fin, et de pur argent sont ses 



1 Source d'eaux minérales, à deux milles de Viterie, où les prostituées allaient 
prendre des bains. 

* Saturne. — Juvénal avait dit : 

Credo pudicitiam, Saturno rege, moratam 
In terris. 

* La description de cette statue est semblable à celle dont parle Daniel, a» 
chap. n de sa prophétie. — Ici Dante veut figurer le Temps. — « La teste d'oi 
fin, dit Grangier, signifie Testât d'innocence, que les poètes appellent âge dore; 
la poitrine et les bras d'argent, et le reste jusqu'aux cuisses d'airain, puis les jam- 
bes de fer, signifient les trois âges d'argent, d'airain et de fer qui alloient toujoun 
de pis en pis. > 

4 Damiette, ou l'idolatrie. 

* Rome, ou la vraie religion. 



212 LA DIVINE COMEDIE. 

bras et sa poitrine ; puis il est de cuivre jusqu'à l'enfour- 
chure; 

» De là en bas, il est tout de fer affiné, sauf que le pied 
droit est de terre cuite, et il pose sur celui-là plus que sur 
l'autre. 

» Chaque partie, excepté l'or, est sillonnée d'une fissure 
d*où dégouttent des larmes qui, en s'amassant, percent la 
montagne. 

» Leur cours se dirige dans cette vallée; elles forment 
l'Achéron, le Styx et le Phlégéton ; puis elles descendent 
par ce conduit étroit 

» Jusqu'aux lieux où l'on ne descend plus ; elles y forment 
le Cocyte, et tu verras quel est ce lac; donc je ne t'en parle 
pas ici. » 

Et moi à lui : « Si le ruisseau que je vois dérive ainsi de 
notre monde, pourquoi n'est-il visible qu'à la lisière de cette 
forêt? 

Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond, et quoique 
tu aies fait bien du chemin, en descendant toujours au fond 
vers la gauche, 

» Tu n'as pas encore parcouru tout le cercle ; si donc il 
t' apparaît chose nouvelle, elle ne doit pas amener la sur- 
prise sur ton visage. » 

Et moi encore : « Où se trouvent le Phlégéton et le 
Léthé? Sur l'un tu te tais, et de l'autre tu dis qu'il se forme 
de cette pluie de larmes. 

— Toutes ces questions me plaisent, répondit-il, mais le 
bouillonnement de cette eau rouge aurait dû te résoudre 
une de celles que tu me fais. 

» Tu verras le Léthé, mais hors de cette enceinte, là où 
les âmes vont se laver quand la faute expiée est remise*. » 

Puis il dit : « Il est temps de s'écarter du bois ; fais en 
sorte de me suivre; les bords nous offrent un passage; ils 
ne sont pas brûlants , 

» Et sur eux toute, ardente vapeur s'éteint. » 

' Dans le Purgatoire. 



l'enfer, chant xv. 213 

CHANT XV. 

full*. — Dante rencontre son maître Brunetto Latini, qui lui pre'dit son exil de 
Florence. — Il lui recommande son Trésor. 

Maintenant nous suivons une de ces rives de pierre, et la 
fumée du ruisseau forme au-dessus un brouillard qui pré- 
serve du feu l'onde et ses bords; 

De même que les Flamands, entre Cadsandt et Bruges, 
craignant le flot qui s'avance vers eux, élèvent une digue 
pour faire fuir la mer ; 

Et de même les Padouans, le long de la Brenta, pour dé- 
fendre leurs villes et leurs châteaux, avant que Chiarentana 
sente la chaleur * ; 

Sur ce modèle, mais ni si hautes ni si larges, étaient 
faites les digues qu'avait construites ici l'ingénieur, quel 
qu'il fût. 

Déjà nous étions si éloignés de la forêt, que je n'aurais 
pas vu où elle était, si je m'étais retourné en arrière; 

Quand nous rencontrâmes une troupe d'âmes qui venait 
le long de la rive, et chacune nous regardait, comme on a 
coutume le soir 

De se regarder l'un l'autre aux rayons de la nouvelle 
lune, et elles fixaient leurs yeux sur nous, comme un vieux 
tailleur sur le chas de son aiguille. 

Ainsi examiné par cette troupe , je fus reconnu de l'un 
d'eux, qui me prit par ma robe , et s'écria : « Quelle mer- 
veille! » 

Et moi, tandis qu'il me tendait les bras, je fixai mes re- 
gards sur sa face brûlée, si bien que, tout défiguré qu'il 
était, il ne me fut pas impossible 

De le reconnaître à mon tour; et abaissant ma main 
vers son visage, je répliquai : « Êtes-vous ici, ser Bru- 
netto*? » 

1 Chiarentana, montagne des Alpes, où la Brenta prend sa source. 

* Brunetto Latini, orateur, poète, historien, philosophe et théologien, ne à Fio. 



2*4 LA DIVINE COMÉDIE. 

Et lui : « mon fils ! ne te fâche pas si Brunetto Latini 
retourne un peu en arrière avec toi et laisse aller la file. » 

Je lui dis : « Je vous en prie autant que je puis, et si vous 
voulez que je m'asseye avec vous, je le ferai, s'il plaît à 
celui-ci, car je vais avec lui. 

— mon fils, dit-il, celui de cette troupe qui s'arrête un 
instant reste cent ans sous cette pluie, sans pouvoir secouer 
le feu qui le blesse. 

» Va donc en avant, je marcherai à ton côté, et puis je 
rejoindrai ma bande qui va pleurant ses éternelles souf- 
frances. » 

Je n'osai pas descendre d'abord pour aller de niveau 
avec lui, mais je marchais la tête inclinée, dans l'attitude 
du respect. 

•Il commença : « Quelle fortune ou destin, avant l'heure 
dernière, t'amène ici-bas? et quel est celui qui te montre le 
chemin? 

— Là-haut, dans la vie sereine, lui répondis-je, je me 
suis égaré dans une vallée avant que mon âge fût rempli. 

» Mais hier, au matin, j'ai fait volte-face; celui-ci m'est 
apparu comme je revenais sur mes pas, et me remit dans 
ma voie par cette route. » 

Et lui à moi : « Si tu suis ton étoile, tu ne peux man- 
quer un port glorieux, si j'ai bien consulté tabelle destinée. 

» Et si je n'étais pas mort sitôt, te voyant le Ciel si pros- 
père, je t'aurais donné cœur à l'ouvrage. 

» Mais ce peuple ingrat et méchant, qui descendit autre- 



renM, elait à la tête d'une école célèbre d'où sortirent Guido Cavalcante et Dante. 
Il fut secrétaire de la république, qui le chargea de plusieurs ambassades. Il lit 
sur la physique et les mathématiques un livre intitulé Tesoretto, dédié à saint 
Louis. Forcé de s'expatrier comme Guelfe, il vint s'établir à Paris, où il composa, 
en français, le Trésor. < S'aucuns demande pourquoi chis livre est écrit en ro- 
mans, selon le patois de France, puisque nous somes Italiens, je diroé que c'est 
pour deux raisons ; l'une est parce que nous somes en France, l'autre si est poica 
que françois est plus délitables langages, et plus communs que moult ci'ao- 
tres. » (M.» 



l'enfer, chant xv. 2i$ 

fois de Fiesole 1 , et qui tient encore de 1 apreté de ses mon- 
tagnes et de son rocher, 

» Se fera ton ennemi, à cause de tout ce que tu feras de 
bien, et c'est raison; ce n'est pas parmi les âpres sorbiers 
qu'il convient que mûrisse la douce figue. 

» Une vieille renommée dans le monde les dit aveugles, 
race avare, envieuse et superbe : que leurs moeurs ne te 
souillent jamais! 

» La fortune te re'serve tant d'honneur, que l'un et l'autre 
parti aura faim de ton retour; mais que l'herbe soit loin de 
leur bec. 

» Que les bêtes de Fiesole se fassent une litière de leurs 
corps, et qu'elles ne touchent pas à la plante, s'il s'en élève 
encore quelqu'une sur leur fumier, 

» Dans laquelle revive la sainte semence de ces Romains 
qui y restèrent quand fut construit ce nid de perversité. 

— Si tous mes vœux étaient remplis, lui répondis-je, 
vous ne seriez pas encore mis au ban de l'humaine nature, 

•a Car j'ai toujours présente à l'esprit, et elle m'afflige en 
ce moment, votre chère, et bonne, et paternelle image, 
lorsque, dans le monde, 

» Vous m'enseigniez comment l'homme s'éternise; et le 
gré que je vous en ai, il faut, tandis que je vis, qu'on le 
sache par mes paroles. 

» Ce que vous me racontez de ma destinée, je l'écris et 
le garde pour le faire expliquer, avec un autre texte 2 , par 
une Dame qui le saura faire, si j'arrive à elle. 

» Seulement je veux qu'il vous soit bien connu que, 
pourvu que ma conscience ne soit blessée en rien, je suis 
prêt à ce que veut de moi la fortune. 

» De telles arrhes ne sont pas nouvelles pour moi; que 
la fortune tourne donc sa roue comme elle voudra, et le 
paysan son hoyau ! » 



1 Fiesole, potile ville située au-dessus de Florence, est regardée comme le ber- 
eau des Florentins. 
* La prédiction de Farinata ( au chant ï 1, qui lui sera expliquée^* 1, Béatrie». 



216 LA DIVINE COMÉDIE. 

Mon maître alors se retourna du côté droit et me regarda, 
puis il dit : « Bien écoute, qui prend note 1 . » 

Je n'en allai pas moins causant avec ser Brunetto, et de- 
mandant quels étaient ses compagnons les plus remarquables 
et les plus éminents. 

Et lui à moi : « Quelques-uns sont bons à connaître ; les 
autres, il vaut mieux n'en pas parler, car le temps serait 
court pour un si long récit. 

» En un mot, sache qu'ils furent tous clercs et grands 
lettrés et de grand renom, et tous salis du même péché dans 
le monde. 

» Priscien 2 s'en va avec cette foule désolée, et François 
d'Accurse aussi 3 ; et si tu avais eu envie d'un si hideux 
spectacle, 

» Tu aurais pu voir celui qui fut transféré par le servi- 
teur des serviteurs de Dieu, de l'Arno au Bacchigliene, où 
il laissa ses membres tout tordus *. 

» J'en dirais plus; mais je ne puis avancer ni parler da- 
vantage, parce que je vois surgir du sable une nouvelle 
fumée ; 

» Il vient des gens avec qui je ne dois pas être; je te re- 
commande mon Trésor dans lequel je vis encore, et ne de- 
mande rien de plus. » 

Puis il se retourna, pareil à ceux qui, à Vérone, se dis- 
putent à la course le palio 5 vert par la campagne; et il 
semblait, en courant, 

Celui qui gagne et non celui qui perd le pris. 

1 Virgile veut dire : < Tu te rappelles bien mon vert : 
> Superanda omnis fortuna ferendo e«t. » 

* Priscien, grammairien de Cesaree. 

* François d'Accurse, jurisconsulte de Florence. 

« André de' Mozzi, qui fut dépossédé de l'évèché de Florence poar ses vicei, ptm 
transféré à celui de Vicence, où passe le Bacchigliene. 

* Le palio est une pièce de drap vert qui est le prit du meilleur coureur. 



l'enfer, chant xvi. 2i7 



CHANT XVI. 

Suite. — les poètes rencontrent Guidoguerra, Tegghiajo et Rusticucci, guerriers 
illustres de Florence. — Arrivés au bord du gouffre, où est le huitième cercle, 
ils aperçoivent Géryon, image de k\ Fraude. 

J'étais déjà au lieu où s'entendait le retentissement de 
l'eau qui tombait dans l'autre cercle, semblable au bour- 
donnement que font les ruches, 

Lorsque trois ombres à la fois se détachèrent en courant 
d'une bande qui passait sous la pluie de l'âpre martyre ; 

Elles vinrent vers nous, et chacune criait : « Arrête, ô 
toi qui, à ton vêtement, parais être un enfant de notre cou- 
pable patrie ! » 

Hélas! quelles plaies vieilles et récentes je vis sur leurs 
membres brûlés ! j'en suis encore tout ému pour peu que 
je me les rappelle. 

A leurs cris, mon maître s'arrêta ; il se tourna le visage 
vers moi : « Attends ici, dit-il, si tu veux être courtois pour 
ceux-ci. 

» Et n'était la flamme qui lance ses traits sur ce lieu, je 
te dirais que, dans cette rencontre, c'est à toi plus qu'à eux 
que convient l'empressement. » 

Comme nous nous arrêtions, les ombres recommencèrent 
leur première complainte; et lorsqu'elles furent arrivées à 
nous, elles tournèrent en cercle toutes les trois, 

Comme avaient coutume de faire les lutteurs nus et 
huilés, visant lem' proie et leur avantage avant de se battre 
et de se blesser entre eux. 

Ainsi tournant, chacune dirigeait vers moi son visage, de 
telle sorte que la tête faisait un continuel voyage en sens 
contraire des pieds. 

« Quoique la misère de ce sol mouvant et son aspect triste 
et délabré nous vouent au mépris, nous et nos prières, com^ 
mença l'une d'elles : 

» Que notre renommée persuade ton cœur à nous dire 

19 



5.1$ LA DIVINE COMÉDIE. 

qui tu es, toi qui poses ainsi sans crainte tes pieds vivants 
dans l'enfer; 

» Celui dont tu me vois fouler les traces, tout nu et tout 
écorché qu'il va, fut d'un rang plus haut que tu ne crois. 

» Il fut le petit-fils de la pudique Gualdrada; il eut nom 
Guidoguerra, et dans sa vie il fit beaucoup avec la sagesse 
et avec l'épée 1 ; 

» L'autre qui, après moi, broie l'arène est Tegghiajo 
Àldobrandini , dont là-haut dans le monde la voix devrait 
être écoutée 2 . 

» Et moi, qui suis mis en croix avec eux, je fus Jacques 
Rusticucci; et certes, ma cruelle femme, plus que tout, me 
nuisit 3 . » 

Si j'avais pu être à l'abri de la pluie de feu, je me serais 
jeté parmi ceux d'en bas, et je crois que le maître l'aurait 
souffert. 

Mais, comme je me serais brûlé et cuit, la peur vain- 
quit la bonne intention qui me rendait avide de les em- 
brasser. 

Puis je commençai : « Ce n'est pas du mépris, mais une 
douleur ineffaçable que votre condition a mise en moi, 

» Aussitôt que mon seigneur m'a dit les paroles d'après 
lesquelles j'ai pensé qu'il arrivait des gens tels qu'en effet 
vous êtes. 

» Je suis de votre terre, et toujours j'ai cité et écouté 
avec affection vos actes et vos noms honorables; 

» Je quitte le fiel, et vais vers les fruits savoureux qui 
me sont promis par mon guide sincère; mais auparavant 
il faut que je descende jusqu'au centre. 

— Que l'âme guide longtemps tes membres, répliqua 

' Guidoguerra, petit-lils de la belle Gualdrada, fut un valeureux chevalier, et 
homme d'une grande prudence et conseil; à la bataille de Benevento, entre Char- 
les I" et Manfred, il fut réputé le principal motif de la victoire, (Grangier.) 

• Tegyhiajo Aldobrandino de la famille des Adimari, avait déconseillé l'entre- 
prise des Florentins contre les Siennois, entreprise où les Florentins furent défaits 
dans la vallée d'Arbia. (Id.) 

' Jacopo Busticucci touche ici en mauvaise part de sa femme pour ce qu'eïie 
est si meschante qu'il fut forcé de se séparer d'elle. (Id.) 



l'enfer, chant xvi 219 

l'ombre alors, et que ta renommée resplendisse après toi ! 

» Dis-nous si la courtoisie et la valeur habitent comme 
autrefois notre cité , ou si elles en sont tout à fait exilées ; 

» Car Guillaume Borsière, qui gémit avec nous depuis 
peu, et marche là avec nos compagnons, nous torture de 
ses récits 1 . 

->- Les nouveaux venus et les gains subits ont engendré 
en toi, Florence, tant d'orgueil et d'immodération, que déjà 
tu t'en plains toi-même ! » 

Ainsi criai-je, la face levée; et les trois ombres, enten- 
dant cette réponse, se regardèrent Tune l'autre, comme on 
fait lorsqu'on entend une vérité. 

« Si les autres fois il t'en coûte si peu pour satisfaire au- 
trui, répondirent-elles toutes, heureux toi qui parles ainsi 
à ton gré. 

» C'est pourquoi, si tu sors de ces sombres lieux et que tu 
retournes voir les belles étoiles, quand il te plaira de dire : 
« J'y fus, » 

» Fais qu'on parle de nous chez les hommes. » Ensuite 
ils rompirent le cercle, et pour s'enfuir leurs jambes agiles 
semblèrent des ailes. 

Un amen ne pourrait pas se dire en si peu de temps qu'ils 
en mirent à disparaître; c'est pourquoi il plut à mon maître 
de partir. 

Je le suivais, et nous avions peu marché, lorsque le bruit 
de l'eau fut si près , qu'à peine nous aurions pu nous en- 
tendre parler. 

Comme ce fleuve qui suit son propre chemin, à partir de 
Montviso vers le levant, à la gauche des Apennins, 

Qui se nomme Acquacheta avant qu'il se précipite dans 
un lit plus bas, et qui perd ce nom à Forlì, 

Puis, tombant d'une seule chute, mugit sur San-Bene- 

1 Borsière fut un chevalier de Florence d'une famille assez noble, qui fréquen- 
loit les cours des princes. L'on raconte de lui qu'estant à Gènes, et comme Her- 
nr.nio Grimaldi, homme riche, mais avare, lui demandoit ce qu'on pourrait mettre 
en peinture dans une salle que l'on n'auroit point veue cy-devant, il répondit : Je 
vous dirai une chose de laquelle vous n'eustes jamais sognoissance, peignez la 
libéralité. (Grangier.) 



220 LA DIVINE COMÉDIE. 

detto, où un millier d'hommes devraient trouver une re- 
traite 1 : 

Ainsi, au bas de la roche escarpe'e, nous entendîmes re- 
tentir si fort l'eau teinte de sang, qu'en peu d'instants mon 
oreille en fut tout assourdie. 

J'étais ceint d'une corde , et avec elle j'avais espéré pré- 
cédemment prendre la panthère à la peau tachetée ; 

Après que je m'en fus dépouillé, ainsi que mon guide me 
l'avait ordonné, je la lui présentai roulée et repliée ; 

Alors il se tourna du côté droit, et, d'assez loin du bord y 
la jeta dans ce gouffre profond. 

Il faut, disais-je en moi-même, que quelque chose de 
nouveau réponde à ce nouveau signal que le maître sur- 
veille ainsi. 

« Oh ! que les hommes devraient être circonspects près 
de ceux qui ne voient pas seulement les actes, mais qui, 
avec l'intelligence, regardent au fond des pensées ! » 

Il me dit : « A l'instant même, ce que j'attends va venir, 
et il faut qu'à l'instant même ce que ta pensée rêve se dé- 
couvre à ton regard. » 

Toujours l'homme doit fermer les lèvres autant qu'il peut 
à la vérité qui a l'air du mensonge, car, sans être en faute, 
il s'expose à la honte. 

Mais ici je ne puis me taire; et par les vers de cette co- 
médie 2 , à qui je désire une faveur longue, je te jure, ô 
lecteur, 

Que je vis venir, nageant 3 dans l'air épais et obscur, une 
figure surprenante pour le cœur le plus ferme : 

Semblable au marin qui parfois descend pour détacher 
l'ancre accrochée à l'écueil ou à tout autre objet caché dans 
la mer, 

Et qui, étendant ses bras, se replie sur ses pieds. 

1 L'abbaye de San-Benedetto pourrait, par sa grandeur et les avantages de s» 
position, contenir mille moines. 
' le titre de Comédie a clé expliqué dans la Notice sur Dante. 
1 Virgile a dit : Remigium alarum. 



l'enfer, chant xvii. 22 t 

CHANT XVII. 



Portrait de Géryon. — Dante parle ensuite des Usuriers enfermes dans la troi- 
sième enceinte des Violents. — Portés par Géryon, les poètes sortent du sep. 
tièroe cercle. 



« Voici la bête à la queue acérée qui transperce les mon- 
tagnes et rompt les murs et les armes; voici celle qui in- 
fecte le monde entier. » 

Ainsi commença à me parler mon guide, et il lui fit signe 
de venir au bord de notre sentier de marbre. 

Et cette laide image de la Fraude s'en vint, et elle 
avança la tête et le buste, mais elle ne posa pas sa queue 
sur la rive. 

Sa face était la face d'un homme juste ; elle avait la peau 
très-douce, et le reste du corps était d'un serpent. 

Elle avait deux serres velues jusqu'aux aisselles; elle 
avait le dos, la poitrine et les deux côtés marquetés de 
nœuds et de taches rondes. 

Jamais l'envers ni l'endroit d'une étoffe ne fut plus riche 
en couleurs chez les Tartares et les Turcs, et telles n'étaient 
pas les toiles d'Arachné. 

Comme parfois sont les barques sur la rive, moitié dans 
l'eau et moitié à terre, et comme chez les Germains glou- 
tons, 

Le castor s'accroupit pour faire la guerre; ainsi la dé- 
testable bête se tenait sur le bord qui enferme de pierre le 
sable ; 

Elle agitait toute sa queue dans le vide, redressait la 
fourche venimeuse qui en armait la pointe comme celle du 
scorpion. 

Mon guide me dit : « Il convient qu'à présent nous tour- 
nions nos pas vers cette méchante bête qui est couchée là. » 

C'est pourquoi nous descendîmes à droite , et nous fimes 
deux pas sur le bord-, de manière à bien éviter le sable et 
la flamme. 

19. 



1222 LA DIVINE COMÉDIE. 

Et quand nous fûmes arrivés près d'elle, un peu au delà, 
je vis sur l'arène des gens assis près du gouffre 1 . 

Là, mon maître : « Afln que tu emportes une pleine et 
entière connaissance de ce cercle, me dit-il, va, et vois leur 
condition ; 

» Que ta conférence y soit courte. En attendant que tu 
reviennes, je parlerai avec celle-ci pour qu'elle nous prête 
ses fortes épaules. » 

Je m'avançai donc tout seul à l'extrémité du septième 
cercle, où gisaient ces malheureux. 

La souffrance leur sortait par les yeux; deçà delà, à l'aide 
de leurs mains elles repoussaient tantôt les vapeurs et tan- 
tôt le sable brûlant. 

Pas autrement ne font en été les chiens, ou des pattes ou 
du museau, quand ils sont mordus des puces, des mouches 
ou des taons. " 

Après que j'eus regardé au visage plusieurs de ceux sur 
lesquels tombe la flamme douloureuse, je n'en reconnus 
aucun, mais je remarquai 

Qu'au cou de chacun d'eux pendait une bourse d'une 
certaine couleur et marquée d'un certain signe, et leurs 
yeux semblaient s'en repaître». 

Et en m'approchant d'eux pour les envisager, je vis sur 
une bourse de l'azur qui avait toute l'apparence d'un lion 8 ; 

Puis, poursuivant le cours de mes observations, j'en vis 
une autre, rouge comme du sang, montrer une oie plus 
blanche que du lait 4 ; 

Et un d'eux, qui avait sa bourse blanche marquée d'une 
grosse tache d'azur 5 , me dit : « Que fais-tu dans cette 
fosse ? 

» Va-t'en; et puisque tu es encore vivant, sache que 



• Les usuriers. 

• Le poëte ne daigne pas les nommer, mais il flétrit leur écusson, 

• Les Gianfigliazzi, de Florence, portaient d'or au lion d'azur. 

• Les Ubliriachi portaient do gueules à l'oie blanche. 

• Armes des Scrovigni de Padoue. 



l'enfer, chant xvii. 223 

mon voisin Vitaliano 1 s'assoira ici à mon flanc gauche. 

» Au milieu de ces Florentins, je suis Padouan; souvent 
ils m'étourdissent les oreilles, en s'ecriant : « Vienne le che- 
valier souverain, 

» Qui portera la bourse aux trois becs 2 . » Puis il tordit 
la bouche et tira la langue comme le bœuf qui se lèche les 
naseaux. 

Et moi, craignant qu'un plus long- retard ne fâchât celui 
qui m'avait averti de rester peu, je tournai le dos à ces 
âmes misérables. 

Je trouvai mon guide qui avait déjà sauté sur la croupe 
du farouche animal 3 , et il me dit : « A présent, soit fort et 
hardi. 

» On ne descend ici que par des échelles ainsi faites. 
Monte devant, je veux être entre la queue et toi, afin qu'elle 
ne puisse pas te faire de mal. » 

Comme celui qui est si près du frisson de la fièvre 
quarte, qu'il a déjà les ongles pâles, et qu'il tremble de 
tout son corps, rien qu'en regardant l'ombre, 

Tel je devins à ces paroles; mais ses menaces me firent 
la honte qui rend fort un serviteur devant un bon maître. 

Je m'établis sur ses larges épaules; je voulus dire : 
« Aie soin de me tenir, » mais la voix ne vint pas comme 
je croyais; 

Mais lui, qui précédemment m'avait déjà secouru dans 
le danger, sitôt que je fus monté, me serra dans ses bras 
et me soutint, 

Et dit: «Géryon, mets-toi en marche à présent; ne 
ménage pas les larges circuits et la descente; songe àia 
nouvelle charge que tu portes. » 

Comme la barque s'éloigne du bord, il recula, recula, et 
lorsqu'il se sentit la liberté de tous les mouvements, 

Il tourna la queue où il avait la poitrine, et, l'allongeant, 

' Vitaliano del Dente, insigne usurier de Padoue. 
! Autre usurier : c'est messer Jeau Buiamonte, de Florence. 
1 Géryon, roi d'Érythie, image de la Fraude. Il avait trois corps, d'où son nom 
de (ricorpor, triformi*, ìergeminus. Il fut vaincu par Hercule. 



224 LA DIVINE COMÉDIE. 

il l'agita comme une anguille et ramena l'air à lui avec ses 
griffes. 

Je ne crois pas que Phaéton eut une peur plus grande 
lorsqu'il abandonna les rênes et que le ciel s'embrasa 
comme on peut le voir encore, 

Ni le malheureux Icare, quand, la cire s'échauffant, il 
sentit ses reins perdre leurs ailes, et que son père lui 
criait : « Tu prends un mauvais chemin ! » 

Que ne fut ma peur, lorsque je me vis dans l'air de 
tout côté, et que je perdis toute autre vue que celle de la 
bête ! 

Elle s'en va, nageant lentement, lentement; elle tourne 
et descend , mais je ne m'en aperçois qu'au vent qui me 
soufile au visage et sous moi. 

J'entendais déjà à main droite le gouffre faire au-dessous 
de nous un fracas horrible ; c'est pourquoi je portai en bas 
la tête et les yeux : « 

Alors j'eus plus grand'peur du précipice, car je vis des 
feux et j'entendis des gémissements, et, tout tremblant, je 
me ramassai sur moi-même. 

Et, ce que je ne voyais pas avant, je vis alors que nous 
descendions en tournant parmi les grandes douleurs qui 
s'approchaient de divers côtés. 

Comme le faucon qui est resté longtemps sur ses ailes 
sans voir ni leurre ni oiseau , et qui fait dire au faucon- 
nier : « Holà! viens donc! » 

Descend fatigué des hauteurs où il traçait cent cercles 
rapides, et s'abat plein de dépit et de fiel loin de son maître, 

Ainsi Géryon nous déposa au fond du gouffre, au pied de 
la roche ruinée, et, déchargé de nos personnes, 

Il s'éloigna eomme la flèche loin de la corde. 



l'enfer, chant xviii. 225 

CHANT XVIII. 

Huitième cercle, on des Fraudeurs. — Il se divise en dix fosses. — . DaBs la pre- 
mière, les Rufiens et les Séducteurs sont fustigés par les Démons. — Dante y 
trouve Caccianimico et Jason. — Dans la secf nde, les Flatteurs et les Courti- 
sans sont plongés dans une mare d'immondices. 

11 est en enfer un lieu appelé Malebolge, tout en pierre,* 
et de couleur de fer comme l'enceinte qui règne autour ! . 

Juste au milieu de la plaine funeste s'ouvre un puits 
large et profond dont je raconterai la structure à sa place. 

L'espace qui reste entre le puits et le pied de ce dur ri- 
vage est rond, et le fond est divisé en dix vallées. 

De même que lorsque, pour la garde des remparts, de 
nombreux fossés entourent les châteaux, la partie où ils se 
trouvent en est plus sûre, 

Tel était l'effet que faisaient ceux-ci; et comme ces for- 
teresses ont des ponts qui vont de leur seuil à l'autre bord, 

Ainsi du bas de la montagne s'avançaient des rochers qui 
coupaient les fossés et les abîmes jusqu'au puits où ils se 
rejoignent et se perdent. 

Descendus de la croupe de Géryon, c'est dans cet endroit 
que nous nous trouvâmes. Le poëte prit à gauche, et je 
marchai derrière. 

A main droite, je vis de nouveaux sujets de pitié, de nou- 
veaux tourments et de nouveaux bourreaux qui remplis- 
saient la première vallée. 

Au fond les pécheurs étaient nus; une moitié venait vers 
nous, l'autre suivait notre direction, mais à plus grands pas. 

Comme les Romains, à cause de la grande affluence qui 
traverse le pont Saint-Ange l'année du Jubilé , ont adopté 
cette règle que tous ceux qui ont le visage tourné vers le 
château et vont à Saint-Pierre prennent un des côtés, et que 
ceux qui vont à Monte-Giordano suivent l'autre, 

■ Malebolge, fosses maudites. Mot composé de belgia, gouffre, fosse, sac, et de 
malo, mauvais, maudit. Dans Festus : < Bulgas Galli saecos scorteos appellante 



226 LA DIVINE COMEDIE. 

Ainsi, deçà et delà, sur le noir rocher, je vis des demoni 
cornus avec de grands fouets dont ils frappaient cruelle- 
ment les damnés par derrière. 

Oh ! comme ils leur faisaient lever les jambes du pre- 
mier coup ! et personne n'attendait ni le second ni le troi- 
sième. 

Tandis que j'allais , mes yeux rencontrèrent un damné , 
et aussitôt je dis : « Je ne suis pas sans avoir déjà vu 
celui-là. » 

C'est pourquoi je suspendis ma marche pour le considé- 
rer; et mon doux guide s'arrêta avec moi et me permit de 
me tourner un peu en arrière. 

Et le fustigé crut se cacher en baissant la tête; mais cela 
lui servit peu, et je dis : « Toi qui jettes les yeux à terre, 

» Si tes traits ne sont pas trompeurs, tu es Venedico 
Caccianimico. Quelle faute t'a soumis à une peine si cui- 
sante? » 

Et lui à moi : « Je le dis avec répugnance,- mais je cède 
à ta voix claire qui me fait souvenir du monde d'autrefois; 

» Je fus celui qui poussai la belle Ghisola à faire la vo- 
lonté du marquis, quoi qu'on ait dit sur cette histoire 1 . 

» Et je ne suis pas le seul Bolonais qui pleure ici; bien 
plutôt, ce lieu en est si plein qu'entre la Savana et le 
Reno 2 , 

» Il n'y a pas à cette heure autant de langues habituées 
à dire sipa 3 ; et si de cela tu veux un témoignage, rappelle 
à ton esprit notre avarice notoire. » 

Comme il parlait, un démon le frappa de son fouet et 
dit : « Va, rufien! ici il n'y a pas de femmes à vendre. » 

Je rejoignis mon escorte, et après peu de pas nous arri- 
vâmes là où un rocher sortait de la montagne, 

Nous le gravîmes légèrement, et, tournant à droite par 
ce rocher, nous partîmes de cette éternelle enceinte. 

Quand nous fûmes arrivés au point où il s'ouvre en des- 

1 Quelques auteurs disculpent Venedico. 

2 Rivières de l'État de Bologne. 

3 Au lieu de sia, oui, soit les Bolonais diseut tipa. 



s. 

; 



l'enfer, chant xviii. 227 

sous pour faire passage aux damnés, mon guide me dit : 
« Arrête-toi, 

» Et tâche de voir ces autres condamnés dont tu n'as pas 
vu encore la face, parce qu'ils ont marché dans le même 
sens que nous. » 

Du vieux pont , nous regardâmes la file qui venait vers 
nous de l'autre côté, et que le fouet frappait également. 

Et le hon maître, sans être questionné, me dit : « Regarde 
cette grande ombre qui vient, et qui, malgré sa souffrance, 
ne paraît pas verser une larme. 

» Quel royal aspect elle conserve encore! C'est Jason 
qui, par courage et par sagesse, déroba la toison à la Col- 
chide. 

» Il passa par l'île de Lemnos, après que les femmes au- 
dacieuses et cruelles eurent livré à la mort tous les habi- 
tants mâles. 

» Là, par ses démonstrations et ses paroles dorées, il 
trompa la jeune Hypsipyle, qui auparavant avait trompé 
toutes ses compagnes; 

» Il l'y laissa grosse et seule; ce crime le condamne à ce 
martyre qui est aussi la vengeance de Médée l . 

» Avec lui s'en vont ceux qui trompent de la sorte, et 
qu'il te suffise de savoir cela de la première vallée et de 
ceux qui y sont déchirés. » 

Déjà nous étions là où l'étroit sentier se croise avec la 
seconde chaussée, et de ce pont s'appuie à l'autre. 

Là, nous vîmes ceux qui se lamentent dans l'autre fosse, 
t qui soufflent des narines et se frappent eux-mêmes de 
eurs mains. 

Les rives étaient encroûtées de moisissure par la vapeur 
d'en bas qui s'y attache et qui cherche querelle aux yeux 
et au nez ; 

Le fond est si creux qu'il ne suffit pas de voir le lieu 
sans monter au sommet de l'arche où le rocher domine 
davantage. 

Médée, que Jason avait aussi abandonnée. 



228 LA DIVINE COMÉDIE. 

Là, nous vîmes, et en bas, dans la fosse, je vis des gens 
enfoncés dans une fiente qui paraissait sortir des latrines 
humaines; 

Et tandis que je cherchais de l'œil là dedans, je vis une 
tête si souillée d'excréments, qu'on ne savait si c'était un 
laïque ou un clerc. 

Cette tête me cria : « Pourquoi es-tu si avide de me re- 
garder plutôt que ces autres défigurés? » Et moi à lui : 
« Parce que, si j'ai bonne mémoire, 

» Je t'ai vu autrefois avec les cheveux secs, et tu es Alexis 
Interminelli, de Lucques; c'est pour cela que je te regarde 
plus que tous les autres 1 . » 

Et lui alors, se frappant la tête : « Si je suis plongé ici- 
bas, c'est par les flatteries dont ma langue ne s'est jamais 
fatiguée. » 

Après cela, mon guide : « Fais en sorte, me dit-il, d'avan- 
cer un peu le visage, afin que tes regards atteignent la figure 
de cette sale esclave échevelée 

» Qui se déchire avec ses ongles dégoûtants, et tantôt 
s'accroupit, tantôt se dresse sur ses pieds. 

» C'est la courtisane Thaïs 2 , qui, lorsque son amant lui 
dit : « Ai-je de grands mérites à tes yeux? » lui répondit : 
« Oui, de merveilleux. » 

» Et ici que nos regards se tiennent pour rassasiés. » 



1 « Chevalier beaucoup magnifique et libéral ; mais Dante le met icy, parce qu'il 
éloit adonné à la flatterie. > (6.) 

5 II ne s'agit point ici de la fameuse Thaïs de Corinthe, mais d'un personnage 
d'une comédie de Térence : c'est cette courtisane imaginaire que Dante place eu 
enfer. Voici la note de Moutonnet, prise, comme presque toutes les autres, des 
commentateurs ses devanciers : Thaïs joue le principal rôle dans l'Eunuque de 
Térence. Phœdria, fils de Lâchés, en est éperdument amoureux, ainsi que le capi- 
taine Thrason. Celui-ci envoie à Thaïs une jeune esclave par le parasite Gnaton. 
Dès que ce dernier est de retour, Thrason lui dit : « Thaïs me fait-elle de grand» 
remerciments ? — Très-grands, lui répond Gnaton. 

Magnas vero agere gratias Thaïs mihi?... 
— Ingénies. > 



l'enfer, chant xix* 229 



CHANT XIX. 



Troisième fosse du huitième cercle, ou des Simoniaques. — Leurs corps s«mt en- 
fonces dans la fosse et leurs jambes sont dévorées par les flammes. — Le pape 
Nicolas ni. 



magicien Simon 1 , ô misérables sectateurs, âmes ra- 
paces qui prostituez pour or et pour argent les choses de 
Dieu, qui devaient être les épouses de la vertu, 

C'est pour vous maintenant que va résonner la trom- 
pette, puisque vous êtes dans la troisième fosse. 

O suprême Sagesse, qu'il est grand, l'art que tu montres 
dans le ciel, sur la terre et dans le mauvais monde, et 
comme ta vertu répartit juste ! 

Je vis sur le bord et dans le fond la pierre livide , pleine 
de trous, tous de la même largeur, et chacun d'eux était 
rond. 

Ils ne me paraissaient pas moins amples ni plus grands 
que ceux qui sont faits dans mon beau Saint-Jean, pour 
servir de baptistère 2 ; 

L'un desquels, il n'y a pas encore beaucoup d'années, je 
brisai, parce qu'un enfant s'y noyait; et que cela soit une 
occasion pour tout homme de se détromper 3 . 

Hors de la bouche de chacun de ces trous sortaient les 
pieds d'un pécheur et les jambes jusqu'au mollet, et le reste 
du corps était dedans. 

Les pieds flamboyaient tous deux ; c'est pourquoi ils se 
secouaient si fort les jointures, qu'ils auraient brisé liens 
et cordes. 



1 On lit dans les Actes, que Simon, magicien de Samarie, offrit de l'argentà 
-joint Pierre pour acheter de lui le don des langues et des miracles, et qu'il fut 
maudit par les apôtres : les simoniaques sont ceux qui, comme Simon, font traGc 
des choses spirituelles. 

* San-Giovanni, baptistère de Florence. 

3 Dante, ayant brisé le couvercle d'un de cet troncs du baptistère; fut accusé de 
Sacrilège. 

20 



230 LA DIVINE COMÉDIE. 

De même que la flamme des objets enduits de graisse 
monte à l'extrême superficie, ainsi elle se tenait aux pointes 
des talons : 

« Maître, quel est celui qui, furieux, s'agite plus que ses 
autres compagnons, dis-je, et que la flamme ronge et suce 
davantage? » 

Et lui à moi : « Si tu veux descendre au bas de la rive, 
tu sauras de lui ses crimes et les leurs. » 

Et moi : « Tout ce qui te plaît me convient; tu es le 
maître, et tu sais que je ne me dépars pas de ta volonté; 
tu sais même ce que l'on tait. » 

Alors nous montâmes au haut de la quatrième chaussée, 
puis nous tournâmes et descendîmes à main gauche au fond 
de la fosse élroite et percée de trous. 

Et le bon maître ne m'écarta point encore de sa hanche, 
qu'il ne m'eût amené au trou de celui qui se plaignait ainsi 
avec la jambe. 

« Oh ! qui que tu sois, qui te tiens le haut en bas, âme 
malheureuse, fichée comme un pal, commençai-je à dire, 
si tu peux, reste tranquille 1 . » 

Je me tenais comme le moine confessant l'assassin per- 
fide, qui, lorsqu'il est enfoncé, le rappelle à lui, pour que 
la mort s'éloigne. 

Et il cria : « Es-tu déjà ici? es-tu déjà ici, Boniface'? La 
prédiction m'a menti de plusieurs années. 

» Es-tu si vite rassasié de ces biens pour lesquels tu n'as 
pas craint d'épouser par la fraude l'auguste Dame * et de 
lui prodiguer l'outrage? » 

Je devins tel que ceux qui sont honteux de ne pas com- 
prendre ce qu'on leur a dit et ne savent pas répliquer. 

Alors Virgile dit : «. Réponds-lui vite : je ne suis pas celui, 
je ne suis pas celui que tu crois; » et je répondis comme il 
me fut prescrit. 

L'ombre enfoncée ainsi la tète en bas, est le pape Nicolas m, de 1 a amille 
ries Orsini, élu en 1277. 
' Boniface VIII, qui mourut en 1303. Ce'lestm V a dit de Boniface : « Intravil 

«t viil [.es, regnavi t ut leo, mortuus est ut canis. » 
* L'Église. 



l'enfer, chant xix. 23 i 

C'est pourquoi l'esprit tordit ses deux pieds; puis, en 
soupirant et d'une voix plaintive, il dit : « Que demandes- 
tu donc? 

» Si tu as envie de savoir qui je suis, au point d'avoir 
franchi ces rochers, sache que je fus revêtu du grand 
manteau ; 

» Et véritablement je fus fils de l'Ourse 1 ; et si cupide, 
que, pour élever les oursins, j'ai mis tout l'or de la terre 
dans ma bourse, et moi-même dans celle d'en bas 2 . 

» Sous ma tête sont les autres simoniaques qui m'ont pré- 
cédé, enfoncés dans cette crevasse de pierre. 

» J'y tomberai aussi, quand viendra celui pour qui je t'ai 
pris, lorsque je t'ai fait ma soudaine demande. 

» Mais depuis que mes pieds brûlent et que je suis ainsi 
sens dessus dessous, plus de temps s'est écoulé qu'il n'en 
restera, lui, à souffrir aux pieds la même cuisson; 

» Car, après lui, viendra du couchant, et chargé de plus 
de crimes, un pasteur sans loi 3 ; c'est celui-là qui doit me 
recouvrir; 

» Ce sera un nouveau Jason, pareil à celui don 4 parle le 
livre des Machabées. Et comme son roi fut faible envers 
l'autre, ainsi sera pour celui-ci le souverain de la France. » 

Je ne sais pas si ici je fus trop emporté, mais je lui ré- 
pondis en ces termes : « Or çà, dis-moi quel trésor 

» Notre-Seigneur voulut-il de saint Pierre, avant de mettre 
les clefs en son pouvoir? Il ne lui demanda rien, sinon : 
« Suis-moi. » 

» Ni Pierre ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or 
et son argent, quand il fut élu à la place que perdit l'âme 
traîtresse *. 

» Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien 
ta richesse mal acquise qui t'a rendu hardi contre Charles 5 . 

1 II fait allusion au nom de sa famille. Orsini. . 
5 C'est-à-dire dans les fosses nommées Malebolge. 

3 II désigne Clément V, archevêque de Bordeaux, lequel, par l'influence de Phi- 
lippe le Bel, fut élu pape, après la mort de Boniface VIII, en 1303. 

4 Le traître Judas, qui fut remplacé par Matthias. 

• Charles I", roi de la l'ouille, qui etau de la maison de France, firangier dit : 



232 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Et n'était que me retient encore le respect des clefs 
souveraines que tu tins dans la douce vie, 

» J'userais de paroles encore plus austères, car le monde 
s'attriste de votre avarice qui foule aux pieds les bons et 
élève les méchants; 

» Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut 
celle qui est assise sur les eaux se prostituant aux rois 1 , 

» Celle qui naquit avec les sept têtes et tira sa torce de 
ses dix cornes, tant que la vertu plut à son époux. 

» Vous vous êtes fait des dieux de l'or et de l'argent 8 , et 
quelle différence de vous à l'idolâtre, si ce n'est qu'il e» 
adore un et que vous en adorez cent ? 

» Ah! Constantin! de quels maux fut la source, non ta 
conversion , mais la dot que reçut de toi le premier pape 
opulent! » 

Et tandis que je lui chantais ces notes, soit colère ou 
conscience qui le mordît, il secouait fortement les pieds. 

Je crois bien que je plus à mon guide, qui entendit tou- 
jours d'un air satisfait le son des paroles proférées avec 
sincérité ; 

C'est pourquoi il me prit dans ses bras, et, lorsqu'il me 
tint bien sur sa poitrine, il remonta par la route d'où il 
était descendu, 

Et il ne se lassa pas de me serrer contre lui, qu'il ne 
m'eût porté sur le haut du pont qui va de la quatrième à la 
cinquième chaussée. 

Là il posa doucement son doux fardeau sur l'âpre et 
roide rocher, qui serait un rude chemin pour les chèvres. 

De là. je découvris une autre vallée. 

« Il faut savoir que ce pape, à cause de ses richesses, entra en une telle présomp- 
tion, qu'il Gt demander au dict Charles une de ses niepces pour son neveu; lors 
Charles repondit : « Que bien qu'il eût les pieds rouges, il n'étoit pas digne d'a- 
» voir alliance avec le sang de France. » Dont le pape eut si grand crève-cœur, 
qu'il lui osta le vicariat de la Toscane. > 

1 «Veni, ostendam tibi damnationem meretricis rnagnae, quae sedet super aquas 
/nnltas. Cum qua fumicati sunt reges terra?... Vidi mulierem sedentem super be.«- 
liani coccineatn, plenam nominibus biasphemiae, habentem capita seplem, et cor- 
nila dec<ïa. > [Apoc, cap. xvii.) 

' Aurum tuum et argenlum [ecerunt tibi idolo. (Osc'e.) 



l'enfer. CHANT XX. 23é 



CHANT XX. 

Quatrième fosse du huitième cercle, ou des Devins. — Le visage tourne vers U 
dos, ils marchent à reculons. — Tire'sias, Arons, Manto, qui explique à Virgile 
l'origine et le nom de Mantoue. — Eurypyle, Michel Scott, Guido Bonatti. — 
Les poêles poursuivent leur voyage. 

îles vers ont à chanter un autre supplice : il sera le su- 
jet du vingtième chant du premier cantique qui traite des 
damnés 1 .. 

J'étais déjà tout disposé à regarder la plaine étendue de- 
vant moi et toute baignée de pleurs d'angoisse, 

Et je vis venir par la vallée circulaire des gens qui, pleu- 
rant en silence, allaient du pas des processions dans le 
monde. 

Lorsque j'abaissai plus près d'eux mon regard, il me pa- 
rut que chacun de ces damnés était étrangement tordu du 
menton au commencement du thorax ; 

Car leur face était tournée vers les reins, et il leur fallait 
marcher à reculons, parce qu'ils avaient perdu la faculté de 
voir en avant. 

Peut-être un homme a été retourné ainsi par la force de 
la paralysie; mais je ne l'ai pas vu et je ne crois pas que 
cela soit. 

Si Dieu te laisse, ô lecteur ! retirer du fruit de ta lecture, 
pense par toi-même si mes yeux pouvaient rester secs, 

Quand je vis de près notre image si tordue, que les larmes 
leur coulaient par la raie du dos. 

Certes, je pleurais, appuyé à une des roches de la dure 
montagne , en sorte que mon guide me dit ': « Es-tu aussi 
de ces insensés? 

» Ici la pitié vit, quand elle est bien morte. Qui est 
plus criminel que celui qui s'attendrit devant la justice 
divine ? 

1 La Divine Comédie, on le sait, comprend trois cantiques : l'Enfer, le Purga- 
toire et le Paradis. 

20. 



234 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Lève, lève la tête, et vois celui pour qui s'ouvrit la terre 
aux yeux des Thébains, tous ils criaient : « Où tombes-tu? 

» Amphiaraùs 1 , pourquoi abandonner la guerre? » Et il 
ne cessa de tomber dans le gouffre jusqu'à Minos, qui saisit 
chaque coupable. 

» Vois que de ses épaules il a fait sa poitrine ; pour avoir 
voulu voir trop tôt en avant, il regarde en arrière et fait un 
chemin rétrograde. 

» Vois Tirésias, qui changea d'aspect quand de mâle il 
devint femme, métamorphosé des pieds à la tête. 

» Et il lui fallut abattre de sa verge les deux serpents 
accouplés avant de recouvrer le poil viril 8 . 

» Celui qui marche derrière son ventre est Arons 3 ; dans 
les montagnes de Luni, cultivées par le Carrarais qui ha- 
bite au-dessous, 

» Il eut parmi les marbres blancs la carrière pour de- 
meure; de là il n'avait pas la vue arrêtée quand il contem- 
plait la mer et les étoiles; 

» Et celle qui, de ses tresses détachées, couvre son sein 
que tu ne vois pas, et qui, de l'autre côté, a une peau toute 
velue, 

» Fut Manto 4 qui parcourut bien des contrées, jusqu'à 
ce qu'elle s'arrêtât au lieu où je naquis; c'est pourquoi je 
serai bien aise si tu m'écoutes. 

» Après que son père fut sorti de la vie, et que la cité 

1 Amplriarails, un des sept rois qui assiégèrent Thèbes. Il avait prédit qu'il 
mourrait à ce siège : en effet, au milieu d'un combat, la terre s'entr' ouvrit et 
l'engloutit avec son char. 

* Tirésias, devin tliébain. Voir Ovid., Métam., 1. m. 

* Arons, devin toscan. Voir lucain, Pharsale, 1. 1. 

* Manto, magicienne, fille du Thébain Tirésias. Après la mort de son père, elle 
quitta sa patrie pour fuir la tyrannie de Créon, et, après avoir longtemps erré, 
arriva en Italie. Elle eut de Tibérinus, Ocnus ou Bianor, fondateur de Mantoue : 

Namque sepulcrum 
ncipit apparere Bianoris. 



Qui muros matrisque dedit tibi, Mantua, nomen. 
(Virgile.) 



l'enfer, chant xx. 235 

de Bacchus * devint esclave , celle-ci alla longtemps par le 
monde. 

» Là-haut, dans la belle Italie , est un lac au pied des 
Alpes qui cernent l'Allemagne au-dessus du Tyrol : il a nom 
Benaco. 

» Mille sources et plus, je crois, viennent augmenter, 
entre Garda, Val-Camonica et l'Apennin, l'eau qui dort dans 
ce beau lac. 

» Au milieu est un endroit où le pasteur de Trente et 
ceux de Brescia et de Vérone pourraient donner la béné- 
diction s'ils suivaient ce chemin. 

» Là où la rive s'abaisse davantage, siège Peschiera, belle 
forteresse, capable de protéger les habitants de Brescia et 
de Bergame ; 

» Là tombe nécessairement tout ce qui ne peut rester 
dans le sein de Benaco, et il s'en forme un fleuve qui des- 
cend au milieu des verts pâturages. 

» Aussitôt que l'onde prend sa course, elle ne s'appelle 
plus Benaco, mais Mincio, jusqu'à Governo, où elle tombe 
dans le Pô; 

» Elle ne va pas loin sans rencontrer une plaine où elle 
s'étend et stagne, et alors elle devient malsaine dans l'été. 

» Passant là, la vierge farouche vit la terre marécageuse 
sans culture et sans habitants. 

» Elle s'y arrêta avec ses esclaves, pour fuir tout com- 
merce humain et pour exercer son art magique, et elle y 
vécut et y laissa sa dépouille mortelle. 

» Alors les hommes dispersés à Fentour s'assemblèrent 
dans ce lieu, qui était protégé de tous côtés par le marais; 

» Ils élevèrent une ville sur les os de la morte, et, du 
nom de celle qui la première avait fait choix de ce séjour, 
ils l'appelèrent Mantoue, sans aucun autre avis du destin. 

» Jadis les habitants en furent plus nombreux, avant 
que la folie de Casalodi eût été en butte à la fourberie de 
Pinamonte 2 . 

1 Thèbes. 

3 Pinamoiite de' Bonacorsi engagea Casalodi à exiler beaucoup de nobles qu'il 
redouiait, puis renversa aisément le crédule comte de Mantoue. 



236 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Je t'en instruis donc, afin que si jamais tu entends 
attribuer une autre origine à ma patrie, aucun mensonge 
n'obscurcisse la vérité. » 

Et moi : « Maître, tes discours sont si évidents pour moi 
et s'emparent tellement de ma confiance, que tous les autres 
me seraient des charbons éteints. 

» Mais dis-moi si, dans les gens qui s'avancent, tu en 
vois quelqu'un digne de remarque ; car c'est là ce qui seul 
occupe mon esprit. » 

Alors il me dit : « Celui dont la barbe s'étend de ses 
joues à ses brunes épaules, quand la Grèce était si vide de 
mâles , 

» Qu'il en restait à peine dans les berceaux, fut augure, 
et aver-. Calchas il donna en Aulide le signal de couper le 
premier câble. 

» Il eut nom Eurypyle, et ainsi le chante quelque part 
ma haute tragédie * : tu le sais bien , toi qui la sais toute 
entière. 

» Cet autre, dont les flancs sont si creux, fut Michel 
Scott, qui sut véritablement le jeu des fraudes magiques*. 

» Tu vois Guido Bonatti 3 ; tu vois Asdente 4 qui mainte- 
nant voudrait bien être resté à son cuir et à son ligneul; 
mais il se repent trop tard. 

» Tu vois les malheureuses qui quittèrent l'aiguille, la 
navette et le fuseau, et se firent devineresses; elles firent 
des maléfices avec des herbes et des images. 

» Mais viens maintenant, car déjà l'astre où l'on voit 
Caïn et les épines 5 occupe le confin des deux hémisphères 
et touche la mer au-dessous de Séville. 

• Au livre H de l'Enéide : 

Suspensi Eurypylum scitatum oracula Phoebi 
Mittimus. 

* Michel Scott, astrologue de l'empereur Fre'de'ric II. 

' Natif de Forli : le comte Guido de Montefeltre n'entreprenait rien sang 1* 
consulter. 

4 Savetier de Parme, astrologue. 

'Alors le peuple prenait les tacites de la lune pour Caïn cuargë'd'un fagot 
d'épine*. 



l'enfer, chant xxi. 237 

» La nuit dernière, la lune était ronde ; tu dois bien te 
rappeler que parfois elle ne te nuisit pas dans la nuit pro- 
fonde. » 

Il me parlait ainsi, et nous marchions cependant. 



CHANT XXI. 

Cinquième fosse du huitième cercle, renfermant ceux qui trafiquent de la Justice. 
— Ils sont plongés dans un lac de poix bouillante. — Les Démons, armés de 
harpons, viennent furieux contre les poé'tes ; puis, sur un ordre de leur chef, li- 
vrent passage. — Enfer grotesque. f* 

Ainsi, de pont en pont, et parlant d'autres choses que 
mon poëme n'a souci de chanter, nous avancions et nous 
étions parvenus au milieu du cinquième , quand 

Nous nous arrêtâmes pour voir l'autre crevasse de Male- 
bolge et les autres vaines larmes, et je la vis singulière- 
ment obscure. 

Telle dans l'arsenal des Vénitiens bout en hiver la poix 
tenace pour radouber leurs bâtiments avariés 

Sur lesquels ils ne peuvent naviguer; et, au lieu de ce 
qui est, celui-ci refait son bâtiment à neuf, celui-là calfate 
les côtes du navire qui a fait plusieurs voyages; 

Qui recogne à la proue , et qui à la poupe ; l'un fait les 
rames, et l'autre tord les haubans ; un autre répare la mi- 
saine et l'artimon; 

Telle, non par le feu, mais par la volonté divine, bouillait 
en bas une matière épaisse qui engluait le bord de toutes 
parts. 

Je la voyais, mais je ne voyais sur elle que les bouillons 
que le bouillonnement soulevait, et elle se gonflait toute et 
retombait affaissée. 

Tandis que, l'œil fixe, je regardais en bas, mon guide en- 
me disant : « Prends garde ! prends garde ! » me tira à lui 
du lieu où j'étais. 



238 LA DIVINE COMÉDIE. 

Alors je me tournai comme fait l'homme à qui il tarde 
de voir ce qu'il doit fuir et qu'une peur subite énerve, 

Et qui, pour voir, ne diffère pas de partir; et je vis der- 
rière nous un diable noir venir en courant par le pont. 

Oh ! comme il était féroce d'aspect ! et comme il me pa- 
raissait menaçant de gestes avec ses ailes ouvertes et si lé- 
ger sur ses pieds! 

Son épaule, pointue et élevée, était chargée d'un pécheur 
qu'il tenait agrippé par le nerf des pieds. 

De notre pont, il dit: « Malebranche 1 ! voilà un des 
anciens de Santa-Zita 2 ; mettez-le dessous, que je retourne 
encore 

» A cette terre qui en est bien fournie. Là tout homme 
est fripon, excepté Bonturo 3 ; là, pour de l'argent, de non 
on vous fait oui. » 

Il le lança en bas, et par le dur rocher il s'en retourna, 
et jamais il n'y eut mâtin déchaîné plus ardent à poursuivre 
un voleur. 

Le pécheur s'enfonça et remonta tout souillé; mais les 
démons, qui avaient le pont pour abri, crièrent : « Ici il ne 
s'agit plus de la sainte Face *, 

» Ici on nage autrement que dans le Serchio 5 . Si donc tu 
ne veux pas de nos égratignures, ne ride pas la surface de 
la poix. » 

Puis ils le harponnèrent avec plus de cent crocs, en di- 
sant : « 11 convient que tu danses ici à couvert, et si tu peux 
prévariquer, ce sera en cachette. » 

Les cuisiniers ne font pas autrement enfoncer par leurs 

1 Malebranche, Griffes maudites. — C'est le nom ge'ne'ral des démons de la cin- 
quième enceinte où sont punis'ceux qui ont trafiqué de la justice , « lesquels, dit 
le vieux Grangier, ont griffes et ongles de lyon. > 

' Santa-Zita, c'est-à-dire la ville de Lucques, où sainte Zita est honorée. 

* Ironie contre ce Bonto Bonturi, de la famille dei Dati, qui passait pour l'homme 
le plus vénal de toute la ville de Lucques. 

* La sainte Face :image de Jésus-Christ, laquelle fit deNicodème son disciple et 
que les Lucquois montrent dans leur église de Saint-Martin. 

'Le Serchio, fleuve qui passe près de Lucques.' 



l'enfer, chant xxi. 239 

aides, avec de longues fourchettes, les viandes dans la 
chaudière, pour qu'elles ne surnagent pas. 

Le bon maître : « Afin qu'il ne paraisse pas que tu sois 
ici, me dit-il, accroupis-toi derrière une roche qui te soit 
une protection; 

» Et quelque offense qui me soit faite, ne crains rien, toi, 
car ce sont choses à moi connues pour avoir été une autre 
fois dans cette bagarre. » 

Ensuite il acheva de traverser le pont, et, comme il 
atteignait la sixième rive, besoin lui fut d'avoir le front 
serein. 

Avec cette fureur, avec cette impétuosité d'ouragan que 
mettent les chiens à s'élancer contre le pauvre qui, aussitôt, 
demande du secours là où il s'arrête, 

Sortirent ceux de dessous ce pont, et ils tournèrent contre 
lui tous leurs crocs; mais il cria : « Que nul de vous ne s'en 
avise ! 

» Avant que votre fourche me prenne, que l'un de vous 
vienne à moi, qu'il m'écoute, et qu'il se demande ensuite 
s'il doit me pardonner. » 

Tous ils criaient : « Va, Malacoda 1 ! » C'est pourquoi un 
d'eux se mit en marche, et les autres se tinrent immobiles, 
et il s'avança en disant : « Qu'y a-t-il pour ton service? 

— Crois-tu, Malacoda, que tu me verrais ici venu, dit 
mon maître, sain et sauf encore, malgré toutes vos armes, 

» Sans la volonté divine et le destin propice? Laisse-moi 
aller, car dans le ciel on veut que je montre à un autre ce 
chemin sauvage. » 

Alors l'arrogance du démon plia si fort, qu'il laissa tom- 
ber la fourche à ses pieds, et dit aux autres : « Or çà, qu'on. 
ne le frappe pas. » 

Et mon guide à moi : « toi, qui te tiens tout tapi entre 
les rochers du pont, maintenant reviens à moi en toute as- 
surance. » 

C'est pourquoi je me mis en marche et vins à lui prompte- 

1 Queue maudit». 



240 LA DIVINE COMÉDIE. 

ment, et les diables se portèrent tous en avant, si bien que 
je craignis qu'ils ne tinssent pas le pacte. 

Et ainsi j'ai vu trembler autrefois ceux qui, par conven- 
tion, sortaient de Caprona l , en les voyant au milieu de tant 
d'ennemis. « 

Je m'approchai de toute ma personne tout près de mon 
guide, et je ne détournais pas les yeux de leur visage qui 
n'avait rien de bon. 

Eux abaissaient leurs crocs : « Veux-tu que je le touche 
avec ce harpon? » disait un d'eux à un autre; et ils ré- 
pondaient : « Oui, va, plante-le-lui ! » 

Mais ce démon, qui tenait conversation avec mon guide, 
se tourna tout à coup, et dit : « Doucement, doucement, 
Scarmiglione 2 ! » 

Puis il nous dit : « Allez plus loin; par ce rocher vous 
ne pourrez, parce que la sixième arche gît au fond tout en 
débris. 

» Et si pourtant vous voulez aller plus avant, prenez 
par cette côte escarpée ; auprès est un autre pont qui sert 
de passage. 

» Hier, cinq heures plus tard que l'heure présente, douze 
cent soixante-six ans ont été accomplis depuis qu'ici le che- 
min a été rompu 8 . 

» J'envoie là plusieurs des miens pour regarder si nul 
ne met la tête à l'air; marchez avec eux, ils ne vous feront 
pas de mal. 

» Allez en avant, Alichino *, et Calcabrina, commença- 



1 Caprona, château des Pisans, sur les bords de' l'Arno, dont les Lucquois s'ë* 
taient rendus maîtres et qu'ils rendirent ensuite par capitulation aux Fisans. 

» Qui arrache les cheveux. 

» Par suite d'un tremblement de terre, au moment de la mort de Je'sus-Christ. 

4 Alichino, qui fait plier les autres, qui alios inclinât; — Cagnatso, méchant 

£U i CQ • Barbariccia, qui a la barbe hérissée ; — Libicocco, désir ardent ; — 

DraghignatiO, venin de dragon ; — Ciriatto-Sannuto, croc de pourceau ; — Calca- 
brina, qui foule la rosée, c'est-à-dire la grâce divine ; — Graffiàcane, chien qui 
egratigne; — Farfarello, charlatan; — Rubicante, enflammé. Toutes ces expli- 
cations sont de Landino, traduites par Grangier. 



l'enfer, chant xxh. 241 

t-il à dire, et toi aussi, Cagnazzo; Barbariccia guidera la 
dizaine. 

» Que Libicpcco vienne en outre, et Draghignazzo, Ci- 
riatto aux grosses défenses, et Graffiacane, et Farfarello, et 
Rubicante le fou. 

» Cherchez à Fentour de la glu bouillante; que ceux-ci 
soient saufs jusqu'à l'autre pont, qui tout entier encore va 
sur la fosse. 

— maître! qu'est-ce que je vois? dis-je; oh! si tu sais 
le chemin, allons seuls sans cette escorte; ce n'est pas moi 
qui la demande. 

» Si tu es aussi prudent que de coutume, ne vois-tu pas 
qu'ils grincent des dents et que de leurs yeux ils nous me- 
nacent de mal? » 

Et lui à moi : « Je ne veux pas que tu t'effrayes; laisse- 
les grincer des dents à leur gré. Ils font cela pour les mal- 
heureux que tu vois bouillir. » 

Ils se mirent en route par la chaussée de gauche; mais 
auparavant chacun d'eux avait serré sa langue entre ses 
dents en signe d'intelligence avec leur chef. 

Et celui-ci de son c. avait fait une trompette l . 



CHANT XXII. 



Suite de la cinquième fosse. — Les poètes y trouvent Giampolo, Navarrois, ministre 
du roi Thibaut, et qui trafiquait de la faveur de son maître. — Ruse de Giam- 
polo pour échapper aux crocs des Démons. — Deux diables, en se battant, tom- 
bent dans la poix bouillante. 

J'ai vu précédemment des cavaliers se mettre en marche, 
et commencer le combat, et faire montre, et parfois battre 
en retraite, 

J'en ai vu faire des excursions sur votre terre , ô habi- 

' Tout ce chant et le suivant rappellent l'enfer de Callot. Voici, dans toute son 
audace, l'élément grotesque qui accompagnait l'wt du mgyen âge. 

21 



242 LA DIVINE COMÉDIE. 

tants d'Arezzo! et y porter le ravage; j'ai vu lutter dans des 
tournois et courir dans des joutes, 

Tantôt au son des trompettes , tantôt au son des cloches, 
au bruit des tambours, sous les signaux des citadelles, avec 
tout l'appareil national et étranger. 

Mais jamais, que je sache, si étrange instrument à vent 
ne fit mouvoir cavaliers ou piétons; jamais, sur terre ou 
dans les cieux, pareil fanal ne guida un navire. 

Nous marchions avec les dix démons (ah! la terrible com- 
pagnie), mais à l'église -avec les saints, et avec les gloutons 
à la taverne. 

Cependant mon attention était concentrée sur la poix 
pour voir tous les recoins de la fosse et ceux qui brûlaient 
dedans. 

Comme les dauphins, lorsque, courbés en arc, ils sau- 
tent hors de l'eau , et font signe aux marins de songer à 
sauver leur bâtiment; 

Ainsi, pour alléger leur souffrance, quelques-uns des 
damnés montraient le dos et le recachaient plus prorapts 
que l'éclair. 

Et comme dans un fossé les grenouilles tiennent la tête à 
fleur d'eau , cachant leurs pattes et le reste de leur corps , 

Ainsi se tenaient de tous côtés les pécheurs ; mais dès que 
s'approchait Barbariccia, vite ils rentraient dans la poix 
bouillante. 

Je vis, et mon cœur en frémit encore, un d'eux qui avait 
trop tardé, comme il arrive qu'une grenouille reste et que 
l'autre plonge. 

Et Graffiacane, qui était le plus près de lui, l'accrocha 
par les cheveux tout englués de poix, et le tira dehors 
comme si c'était une loutre. 

Je savais le nom de tous ces démons, pour les avoir re- 
marqués lorsqu'ils furent choisis, et pour les avoir entendus 
se nommer entre eux. 

« Rubicante, mets-lui ta fourche au dos et écorche-le, » 
criaient ensemble tous les maudits. 



l'enfer, chant xxh. 243 

Et moi : « Maître, sache, si tu ie peux, quel est l'infor- 
tuné qui est tombé aux mains de ses ennemis. » 

Mon guide s'approcha de lui et lui demanda d'où ii 
était, et celui-ci répondit : « Je suis né dans le royaume dé 
Navarre 1 . 

» Ma mère me mit au service d'un seigneur; elle m'avait 
engendré d'un dissipateur qui avait détruit sa santé et sa 
fortune; 

» Puis je devins le favori du bon roi Thibaut, et je me 
mis à trafiquer des grâces, crime dont je porte la peine 
dans cette chaudière. » 

Et Chiatto, à qui il sortait de chaque côté de la bouche 
une défense comme à un sanglier, lui fit sentir comme elle 
déchirait. 

La souris était venue parmi de mauvais chats: mais Bar- 
bariccia l'enferma dans ses bras, et dit : « Restez là, tandis 
que je l'enfourche. » 

Et il tourna la face vers mon maître : « Interroge-le en- 
core, dit-il, si tu désires d'en savoir davantage avant qu'on 
le mette en pièces. » , 

Mon guide : « Or donc, dis-moi, parmi les autres cou- 
pables plongés dans cette poix, en connais-tu qui soient 
Latins ? » Et lui : « Je viens d'en quitter un 

» Qui vécut voisin de l'Italie. Que ne suis-je encore caché 
comme lui ! je ne craindrais ni ces griffes ni ces crocs. » 

Et Libicocco : « Nous en avons trop supporté, » dit-il; et 
il lui prit le bras avec son harpon , et du coup il lui em- 
porta tout l'avant-bras. 

Draghignazzo voulut aussi le prendre par les jambes; 
mais leur décurion se retourna vers eux tous avec un re- 
gard furieux. 

Lorsqu'ils se furent un peu apaisés, mon guide demanda 
sans retard à celui qui contemplait encore sa blessure : 

« Quel est celui dont tu t'es si malheureusement séparé 

1 II se nommait Giampolo ou Ciampolo. 



244 - LA DIVINE COMEDIE. 

pour venir au bord? » Et il repondit : « C'est frère Gomite 1 , 

» Gouverneur de Gallura, vase d'iniquité, qui eut dans 
sa main les ennemis de son maître et fit de sorte qu'ils se 
huèrent tous de lui; 

» Il prit leur or et les laissa libres, comme il le dit lui 
même, et dans ses autres emplois il ne fut pas un médiocre, 
maïs un parfait prévaricateur. 

» Avec lui converse souvent don Michel Sanche de Logo- 
doro, et leurs langues ne se sentent jamais lasses de parler 
de la Sardaigne 2 . 

» Hélas! voyez cet autre qui grince des dents. J'en di- 
rais plus, mais j'ai peur qu'il ne s'apprête à me gratter la 
teigne. » 

Et le grand chef des Démons se tourna vers Farfarello 
qui roulait les yeux, voulant frapper, et lui dit : « Ote-toi 
de là, méchant oiseau ! 

— Si vous voulez ou voir ou entendre des Toscans ou des 
Lombards, recommença ensuite l'ombre effrayée, j'en ferai 
venir. 

» Mais que les griffes cruelles se tiennent un peu à l'écart 
afin qu'ils ne craignent pas leurs vengeances; et moi-même, 
m'asseyant dans ce lieu, 

» Tout seul que je suis, j'en ferai venir sept, en sifflant 
comme c'est notre usage de faire lorsqu'un de nous met la 
tête dehors. » 

A cette parole, Cagnazzo leva le museau, et, secouant la 
tête, dit : « Entendez-vous la malice qu'il a imaginée pouï 
-pouvoir rentrer dans l'étang? » 

Alors l'ombre, qui avait des pièges en abondance, répon- 
dit : « Je suis effectivement trop plein de malice quand j'ex- 
pose mes compagnons à de plus grandes souffrances. » 

Alichino ne résista pas; et, en opposition avec les autres, 

' Religieux sarcle, qui trahit la confiance de Nino Visconti, gouverneur pour et 
Pisans de Gallura, en Sardaigne ; il fut pendu. 

' Michel Sanche, sénéchal de Logodoro, dont il devint seigneur, en se'duisanl 
Adélasia, veuve de son ancien maître. 



l'enfer, chant xxii. 245 

il lui dit : a Si tu te jettes dans la poix., je ne te poursuivrai 
pas par derrière au galop. 

» Mais je battrai des ailes au-dessus. Nous te laissons la 
hauteur et la rive comme bouclier , afin de voir si , à toi 
seul, tu vaux plus que nous. » 

toi qui lis, tu verras un nouveau jeu. Chacuiy des Dé- 
mons tourna la tête de l'autre côté, et le premier de tous, 
celui qui était le plus récalcitrant, 

Le Navarrois prit bien son temps; il posa les pieds à 
terre, et, se précipitant d'un seul bond, il se mit à l'abri d*> 
leurs mauvais desseins. 

Chacun d'eux resta tout chagrin de sa sottise, mais sur- 
tout celui qui avait été la cause du malheur; c'est pourquoi 
il s'élança en s'écriant : « Je te tiens ! » 

Mais ce fut en vain; ses ailes ne purent égaler en vitesse 
celles de la frayeur; l'un entra dans la poix, et, arrêté à la 
surface, l'autre remonta en l'air. 

Ainsi, quand le faucon s'approche, le canard s'enfonce 
tout à coup, et l'autre s'en retourne furieux et fatigué. 

Calcabrina , irrité de se voir dupé , vola par derrière le 
démon, désirant ardemment que l'ombre en s'échappant lui 
fournît un motif de querelle. 

Et quand le prévaricateur eut disparu, il tourna ses griffes 
contre son compagnon et les lui enfonça dans le corps au- 
dessus même de l'étang. 

Mais celui-ci, épervier de bonne race, joua des griffes 
aussi, et tous deux ils tombèrent au milieu de la poix 
bouillante. 

La chaleur les sépara soudain; mais il n'y avait pas à se 
relever, leurs ailes étaient tout engluées. 

Barbariccia mécontent, ainsi que les siens, en fit voler 
quatre de l'autre côté avec tous leurs harpons et en toute 
hâte. 

Ils descendirent vers l'endroit désigné, et tendirent leurs 
crocs aux deux démons tombés dans la poix et qui étaient 
déjà à demi brûlés ; 

Et nous, nous les laissâmes ainsi empêtrés. 

21. 



/ 



2: ■ LA DIVINE COMEDIE. 

CHANT XXIII. 

Sixième fosse du huitième cercle, ou des Hypocrites. — Ils marchent courbes soui 
une chape de plomb. — Les poètes y trouvent Catalano et Loderingo de Bologne. 

Seuls, en silence, et sans escorte, nous marchions l'un 
devant l'autre, comme vont par le chemin les Frères Mi- 
neurs. 

La présente querelle me rappelait la fable d'Ésope , dans 
laquelle il a parlé de la grenouille et du rat. 

Les deux particules mo et issa ne me semblaient pas avoir 
plus de rapport ensemble que n'en avaient avec la fable le 
commencement et la fin de cette rixe 1 . 

Et comme une peusée sort d'une autre , de cette idée il 
en naquit une autre qui redoubla ma première crainte; 

Je pensais ainsi : « Ces démons ont été joués à cause de 
nous, et l'injure et les coups qu'ils ont reçus sont tels, que 
je crois qu'ils souffrent beaucoup. 

» Si la colère se joint à leur mauvais vouloir, ils nous 
poursuivront plus cruels que le chien qui mord le lièvre au 
collet. » 

Déjà je sentais tout mon poil se hérisser de peur; je re- 
gardai en arrière avec attention, et je dis : « Maître, si tu ne 
nous caches 

» Toi et moi promptement, j'ai peur des démons et des 
griffes maudites; nous les avons déjà derrière nous, et je 
me les figure tellement, que je les entends déjà. » 

Et lui : « Si j'étais un verre doublé d'étain, je n'attirerais 
pas à moi ton image plus vite que je ne pénètre au dedans 
de ton âme; 

» En ce moment, tes pensées venaient à travers les 
miennes de la même façon et sous les mêmes traits, si bien 
que de nous deux j'ai pris un seul conseil. 



1 Mo et nsa, deux mots lombards qui signifient une même chose : comme en 
français, à présent et maintenant. 



l'enfer, chant xxiii. 247 

» Si la côte qui est à notre droite s'incline assez pour que 
nous puissions descendre dans l'autre fosse, nous éviterons 
la chasse que tu t'imagines. » 

A peine avait-il achevé de donner son avis, que je vis 
venir les démons, les ailes étendues, déjà assez près pour 
vouloir nous saisir. 

Mon guide me prit subitement, comme une mère qui, 
réveillée par le bruit, et voyant les flammes briller près 
d'elle, 

Prend son fils dans ses bras, et fuit , et ne s'arrête pas, 
plus occupée de lui que d'elle-même, et n'étant vêtue que 
d'une chemise. 

ï)u haut de la chaussée, il se laissa glisser, en tournant 
le dos le long de la roche escarpée- qui bouche un des côtés 
de l'autre cercle. 

L'eau qui court dans un canal et va faire tourner la roue 
d'un moulin n'est pas si rapide, quand elle approche des 
aubes de cette roue, 

Que l'était dans cette fuite le maître qui me portait 
sur son cœur, comme son fils et non comme un com- 
pagnon. 

 peine nos pieds eurent-ils touché le sol du profond 
abîme, que les démons parurent au haut du rocher au- 
dessus de nos têtes; mais je m'en souciais peu, 

Car la haute Providence qui les avait placés là pour être 
les ministres de la cinquième fosse, leur refusait à tous le 
pouvoir d'en sortir. 

Là-bas nous trouvâmes une troupe d'âmes brillantes qui 
marchaient en tournant à pas très-lents, et qui pleuraient 
et semblaient remplies de douleurs et de fatigue; 

Elles portaient des chapes garnies de capuchons bas qui 
tombaient devant les yeux, et taillées à la façon de celles 
que portent les moines de Cologne * ; 

1 L'on faict un conte qu'il y eut un abbé à Cologne, lequel fut si ambitieux et 
insolent, qu'il demanda permission au pape que ses moynes pussent porter chapes 
d'escarlatte, ceintures, espérons, et estriers à cheval d'argent dore'. Ce qui dépleul 
tant au pape, qu'il lui commanda qu'à l'advenir luy et ses moynes useraient de 
chapes noires et mal faictes, de ceintures et estriers de bois. (Grangier.J 



248 LA DIVINE COMEDIE. 

A l'extérieur ces chapes sont dorées, de sorte qu'elles 
éblouissent; mais à l'intérieur elles .sont toutes de plomb 
et si lourdes, que celles de Frédéric sembleraient de paille l . 

manteau fatigant pour l'éternité ! Nous tournâmes en- 
core la main gauche et marchâmes avec ces âmes, écoutant 
leurs tristes gémissements. 

Mais, écrasés sous leur fardeau, ces malheureux mar- 
chaient si lentement, que nous changions de compagnon à 
chaque mouvement de hanche. 

Or, je dis à mon guide : « Tâche d'en trouver un dont on 
connaisse le nom et les actions, et porte en marchant l'œil 
autour de toi. » 

Et l'un d'eux, qui entendit le langage toscan, cria der- 
rière moi : « Arrêtez vos pieds ! vous qui courez si vite à 
travers l'air sombre; 

» Et toi, peut-être tu obtiendras de moi ce que tu de- 
mandes. » Aussitôt mon guide se tourna et dit : « Attends, 
et ensuite sur son pas règle le tien. » 

Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient dans leurs 
regards grand désir d'être avec moi; mais leur fardeau et 
leur chemin étroit les retardaient. 

Quand ils m'eurent joint, ils me regardèrent d'un œil 
louche et sans parler; puis ils se tournèrent l'un vers l'autre 
et se dirent : 

« Celui-ci paraît vivant au mouvement de sa gorge; et 
s'ils sont morts, par quel privilège vont-ils dégagés du pe- 
sant manteau? » 

Puis ils me dirent : « Toscan, qui es parvenu jusqu'au 
collège des tristes hypocrites, ne dédaigne pas de dire qui 
tu es. » 

Et moi à eux : « Je suis né et j'ai pris croissance sur les 
bords du beau fleuve Arno, dans la grande ville 8 , et j'ai ici 
le corps que j'ai toujours eu. 

» Mais vous, à qui une douleur si grande distille sur les 

'L'empereur Frédéric II enfermait les coupables de lèse-majeste dans des ci a 
prs de plomb, et on le* jetait ainsi sur des charbons ardents. 
1 Florence. 



l'enfer, chant xxiii. 249 

joues, qui ctes-vous? et quelle est sur vous la peine qi? 
brille de tant d'éclat? » 

Et l'un d'eux me répondit : « Ces chapes jaunes sont d'un 
plomb si lourd, qu'elles nous font craquer comme les poids 
font craquer les balances. 

» Nous fûmes Frères Joyeux, et Bolonais. Je m'appelais 
Catalano, celui-ci Loderingo. Nous fûmes élus podestats par 
ta ville, 

» Suivant sa coutume de choisir un homme neutre pour 
conserver sa paix, et nous sûmes bien la garder, comme on 
le voit encore près de Gardingo 1 . » 

Et moi : « frères, vos mauvais » Je n'en dis pas 

davantage, car mes yeux rencontrèrent un homme crucifié 
en terre par trois pals 2 . 

Aussitôt qu'il me vit, il se tordit sur lui-même en souf- 
flant dans sa barbe avec force soupirs, et frère Catalano, 
qui s'en aperçut, 

Me dit : « Ce transpercé que tu regardes persuada aux 
Pharisiens qu'il fallait qu'un homme souffrît le martyre 
pour le peuple. 

» Il est couché nu en travers sur le chemin, comme tu 
vois, et il faut qu'il sente combien pèse chacun de ceux qui 
passent. 

» Son beau-père éprouve le même supplice dans cette 
fosse, ainsi que ceux du conseil qui furent, pour les Juifs, 
une semence de malheurs. » 

1 C'est le pe )ple qui, faisant allusion à la vie joyense des frères de Sainte-Marie, 
ordre chevalei esque tonde par TJrbain IV, mais dégénère', leur donna le surnom de 
Frères Joyeux., — Deux de ces frères, Napoleone Catalano et Loderingo des An- 
derolo, avaient été nommés, en 1226, podestats de Florence ; après quelque temps 
d'une sage administration, ils se -vendirent aux Guelfes, et brûlèrent les palais 
des liberti, bâtis dans un quartier de la ville nommé le Gardingo. 

■ Selon le poëte, Caïphe, son beau-père Ananias et tous ceux qui assistèrent au 
conseil où fut arrêtée la mort de Jésus-Christ, sont crucifiés en enfer. — Les pa- 
roles de Caïpbe sont dans saint Jean : « Unus autem ex ipsis, Caïphas nomme, 
eum csset pontifex anni illius, dixit eis : Vos nescitis quidquam, nec cogitati! 
quia expediî iiobis ut unus moriatur homo prò populo, et non tota gens pereat. » 
(Cap. XI, v. 49 et 50.1 



250 LA DIVINE COMÉDIE. 

Je vis alors Virgile regarder avec étonnement celui qui 
était si honteusement étendu en croix dans l'étemel exil. 

Puis il s'adressa au frère en ces termes : « Vous plairait-il 
de me dire si à droite il est quelque ouverture • 

» Par où nous puissions sortir tous deux sans contraindre 
les anges noirs à nous tirer de cet abîme ? » 

Celui-ci répondit : « Plus près d'ici que tu n'espères s'élève 
un rocher qui part du grand cercle et traverse toutes les 
sombres vallées ; 

» Mais il est rompu en cette partie et ne continue pas 
au-dessus d'elle. Vous pourrez gravir les ruines qui gisent 
sur la pente et recouvrent le fond. » 

Mon guide resta un peu la tête basse, et dit : « Comme il 
nous a trompés, celui qui enfourche les pécheurs ! » 

Et le frère : « J'ai entendu conter à Bologne les nombreux 
vices du démon, et, entre autres vices, on l'accusait d'être 
trompeur et père du mensonge 1 . » 

Alors mon guide s'éloigna à grands pas, le visage un peu 
troublé de colère. Je quittai ces coupables au lourd fardeau, 

En suivant les traces des pieds chéris. 



CHANT XXIV. 

Septième fosse du huitième cercle; ou des Voleurs. — Ils sont pique's par d'hor- 
ribles serpents. — Vanni Fucci de Pistoia. — Ses prédictions contre sa patrie 
et contre Florence. 

Dans la partie de la jeune année où le soleil trempe sa 
chevelure dans le Verseau, et où les nuits commencent à ne 
plus empiéter sur les jours; 

Lorsque la gelée imite sur la terre la couleur de sa blanche 
sœur, mais dure peu et modère sa rigueur; 

Le villageois à qui manque le fourrage, se lève, regarde, 
et, voyant la campagne toute blanche, se frappe la hanche; 

Puis il retourne à la maison, et çà et là se lamente, comme 

Dialolus... mendax est et pater mendacii. (S. Joxn., cap. vm, v. 44.) 



l'enfer. CHANT XXIV. 2ol 

le malheureux qui ne sait plus que faire ; puis il sort de 
nouveau et reprend espérance, 

En voyant la face du monde changée en peu d'heures; 
alors il saisit sa houlette et chasse au dehors devant lui les 
troupeaux au pâturage. 

De même le maître me remplit d'épouvante quand je vis 
son front se troubler; de même il mit bientôt l'emplâtre sur 
le mal ; 

Car, lorsque nous arrivâmes au pont rompu, mon guide 
se tourna vers moi avec le doux regard que je lui vis d'abord 
au pied de la montagne. 

Il prit conseil en lui-même, et, après avoir bien regardé 
la ruine, il ouvrit les bras, me saisit, 

Et, comme celui qui travaille, songe toujours dans son 
labeur à ce qu'il fera ensuite, de même en m'élevant sur la 
cime 

D'une roche, mon maître en avisait une autre et me 
disait : « Accroche-toi d'abord à celle-ci, mais éprouve avant 
si, telle qu'elle est, elle peut te soutenir. » 

Ce n'était pas un chemin fait pour des porteurs de chapes 
de plomb, puisque nous pouvions à peine, Virgile si léger et 
moi qu'il soutenait, monter de pointe en pointe; 

Et si la voie n'eût pas été plus courte de ce côté que de 
l'autre, je ne sais ce que serait devenu mon guide; quant 
à moi, j'eusse été vaincu de lassitude. 

Mais comme Malebolge va toujours en pente vers l'ouver- 
ture du puits profond, chaque vallée que l'on parcourt 

Présente toujours un côté qui s'élève et un autre qui 
descend. Enfin nous atteignîmes la pointe où se rompt la 
dernière pierre. 

J'avais si peu d'haleine au poumon, quand je fus là-haut, 
que je ne pouvais aller plus avant; aussi je dus m'asseoir à 
mon arrivée. 

« Maintenant il faut que tu jettes toute paresse, dit le 
maître; ce n'est pas en couchant sur la plume et le duvet 
qu'on arrive à la renommée *. 

'.Passage imité de Lucain, Pharsale, Uv. IX. 



2d2 la divine comédie. 

» Celui qui passe sa vie sans renomme'e laisse sur la terre 
une trace pareille à celle de la fumée dans l'air et de l'écume 
sur l'eau. 

» Or donc, lève-toi, dompte la fatigue avec l'esprit qui 
triomphe de toute lutte, s'il ne se laisse pas accabler par le 
poids du corps. 

» Il est une plus longue échelle à franchir; il ne suffit pas 
d'avoir laissé ces pierres derrière nous. Si tu m'entends, que 
cela te donne du courage. » 

Je me levai alors, en me montrant plus rempli d'haleine 
que je ne m'en sentais, et en disant : « Va, je suis fort et 
hardi. » 

Nous prîmes notre route sur le rocher qui était raboteux, 
étroit, difficile et plus âpre que celui d'avant. 

Je marchais en parlant pour ne point paraître faible, lors- 
qu'une voix, partant de l'autre fosse, articula une parole 
peu distincte; 

Je ne sais ce qu'elle dit, bien que je fusse sur le sommet 
de la voûte qui passait par là ; mais celui qui parlait pa- 
raissait ému de colère; 

Je m'étais baissé; mais les yeux d'un vivant ne pouvaient 
atteindre le fond à travers l'obscurité, aussi je dis : « Maître, 
fais en sorte d'arriver 

» A l'autre cercle, et descendons ce mur; d'ici j'entends 
et je ne comprends pas; je vois et je ne distingue rien. 

— Je te répondrai, dit-il, en t'accordant ce que tu sou- 
haites : quand la demande est juste, il faut la satisfaire en 
silence. » 

Nous descendîmes le pont du côté où il s'unit à la hui- 
tième rive, et alors je vis la fosse tout entière. 

Et je vis là une effroyable masse de serpents, et de tant 
d'espèces différentes, que le souvenir m'en glace ancore le 
sang. 

Que la Libye et les sables ne se vantent plus de produire 
des chélydres, desjaculis, des phares, des hydres et des 
amphisbènes * ; 

1 Pierre précieuse qui, selon l'opinion du temps, rendait invisible. 



l'enfer, chant xxiv. 253 

Que toute l'Ethiopie et le pays qui est au-dessous de la 
mer Rouge n'étalent plus les pestes et les monstres qui s'y 
engendrent : 

A travers cette affreuse et cruelle quantité de reptiles cou- 
raient des go/is nus et épouvantés, sans espoir d'un asile ou 
de la pierre héliotrope; 

Leurs mains étaient liées par derrière avec des serpents, 
et ceux-ci, formant des nœuds par-devant, leur fourraient 
dans les reins leurs queues et leurs têtes. 

Et voilà qu'un de ces malheureux qui était de notre côté 
fut piqué par un serpent, à l'endroit où le col s'attache aux 
épaules. 

Et, en aussi peu de temps qu'on écrit un et un I i , ce 
coupable s'enflamma, brûla et tomba réduit en cendre ; 

Mais à peine fut-il consumé à terre, que la cendre se ra- 
massa d'elle-même, et reforma le corps tel qu'il était avant. 

Ainsi les grands sages prétendent que le phénix meurt et 
renaît quand il est près de son cinquième siècle ; 

11 ne se nourrit ni d'herbes, ni de blé pendant sa vie, 
mais d'amomum et des pleurs de l'encens; et le nard et la 
myrrhe forment son dernier lit 2 . 

Et tel un homme qui tombe, sans savoir comment, par 
la force d'un démon, ou par l'effet d'une étreinte maladive, 

Quand il se relève , il est tout étonné de la grande an- 
goisse qu'il a soufferte, regarde autour de lui, et soupire en 
regardant, 

Tel était le pécheur relevé devant nous. Oh ! combien est 
sévère la justice de Dieu, pour qu'elle fasse éclater sa ven- 
geance par de tels coups ! 

Mon guide lui demanda ensuite qui il était, et il répon- 
dit : « Je suis tombé de Toscane, il y a peu de temps, en 
cette horrible fosse. 

» La vie bestiale me plut et non la vie humaine, vrai mulet 

1 Ne si tosto mai ne I si scrisse. 

* Imité d'Ovide, Met., liv. xv. 

22 



254 LA DIVINE COMÉDIE. 

que je fus. Je suis Vanni Fucci la brute, et Pistoia fut ma 
digne tanière. » 

Et moi au guide : « Dis-lui de ne point bouger, et de- 
mande-lui quelle faute l'a précipité ici-bas. Je l'ai vu homme 
3e sang et de colère. » 

2t le pécheur qui m'entendit ne se cacha pas; il se 
tourna attentif vers moi, et son visage fut couvert d'une 
triste honte. 

Puis il dit : « Je suis plus désolé que tu m'aies trouvé dans 
cette misère que je ne le fus lorsque je fus arraché à la vie. 

» Je ne puis te refuser ce que tu demandes. Je suis ici-bas 
parce que j'ai volé dans la sacristie les beaux ornements, 

» Et que j'ai accusé faussement un autre de ce crime *. 
Mais, pour que tu ne te réjouisses pas de ma misère, si 
jamais tu sors de ces lieux sombres, 

» Ouvre les oreilles à cette nouvelle, et écoute : Pistoia 
d'abord se purge des Noirs, puis Florence renouvelle ses 
citoyens et ses mœurs. 

» Mars soulève, du val de la Magra, une vapeur qui, for- 
mant de sombres nuages, va, tempête impérieuse et terrible, 

)> Se déchaîner sur les champs de Picène, et là, le nuage 
éclatant soudain, anéantira tous les Blancs 2 . 

» Et je l'ai dit parce que je veux te conlrister 8 . » 



1 Vanni Fucci, arrêté pour le vol des vases sacre's de Pistoie, en accusa le no- 
taire Vanni delia Nona, chez lequel il les avait déposes. Celui-ci, victime de sa 
complaisance, fut pendu. 

* Picèue, où les Blancs furent vaincus et détruits par le marquis Marco 1 lo Mala*» 
pina, qui commandait les Noirs. Ceci en 1301. 

1 Dante, du parti des Blancs, fut exilé. 



! 



l'enfer, chant xxv. 255 

CHANT XXV. 

Suite de la saptième fosse du huitième cercle, ou des Voleurs et des Concussion- 
naires. — Le poëte y rencontre Cacus sous la forme d'un centauro; ii.i ^.igon 
est .sur ses e'paules. — Rencontre de quatre Florentins. — Transformation 
étrange que subissent deux Ombres. 

En finissant ces paroles, le voleur éleva les deux mains 
en Fair et fit la figue en criant : « Prends, Dieu ! c'est pour 
toi. » 

Mais soudain un serpent, et depuis ce temps j'aime cette 
race, s'enlaça autour de son col comme s'il lui avait dit : 
« Je ne veux pas que tu parles davantage. » 

Un autre s'attacha à ses bras, et, les enveloppant par 
devant de ses nœuds, les lia tellement, qu'il n'était pas* pos- 
sible au damné de faire un seul mouvement. 

« Ah ! Pistoie ! Pistoie ! pourquoi ne pas te résoudre à 
t'incendier toi-même jusqu'à ce que tu n'existes plus, puisque 
tes fils, de jour en jour, avancent dans le mal ! 

y> Dans tous les cercles obscurs de l'enfer je n'ai pas vu 
d'esprit plus superbe devant Dieu, pas même celui qui tomba 
des murs de Thèbes l . » 

Et le voleur s'enfuit sans plus dire un mot. Alors j'aperçus 
un centaure plein de rage qui venait en criant : « Où est- il, 
où est-il, le superbe ? » 

Je ne crois pas que les Maremmes contiennent autant de 
couleuvres qu'il en portait sur sa croupe jusqu'à l'endroit 
où commence la forme humaine; 

Sur ses épaules, derrière la nuque, était placé un dragon, 
qui, les ailes ouvertes, lançait des flammes contre quiconque 
approchait. 

Mon maître dit : « Ce monstre est Cacus, qui, sous les 
tochers du mont Aventin, torma plus d'une fois ur* lac de 
sang. 

* Capaoéc. 



256 LA DIVINE COMÉDIE. 

» II n'est pas avec ses frères parce qu'il déroba frau- 
duleusement le grand troupeau qui paissait dans son voi- 
sinage. 

» Mais ses œuvres louches prirent fin sous la massue 
d'Hercule 1 qui le frappa de cent coups, et il n'en sentit pas 
la dixième partie. » 

Tandis qu'il parlait, le centaure disparut : aiors trois 
esprits s'avancèrent au-dessous de nous, et nous ne les aper- 
çûmes, mon guide et moi, ' 

Que lorsqu'ils crièrent : « Qui êtes-vous ? » C'est pour- 
quoi notre entretien s'arrêta, et nous fixâmes sur eux notre 
attention. 

Je ne les connaissais pas; mais il arriva, comme il arrive 
en plusieurs cas, que l'un d'eux vint à en nommer un autre, 

Disant : « Cianfa 2 , où est-il resté? » Et moi, afin de rendre 
mon guide attentif, je me mis le doigt entre le nez et le 
menton. 

Maintenant, ô lecteur ! si tu es lent à croire ce que je te 
dirai, ce ne sera pas merveille, car moi, qui l'ai vu, je le 
crois à peine. 

Comme je tenais mes yeux levés sur ces esprits, un ser- 
pent à six pieds s'élança par devant sur l'un d'eux, et s'y 
attacha tout entier. 

Avec les pieds du milieu il lui serra le ventre, de ceux du 
devant il prit les bras, puis il lui mordit les deux joues. 

Allongeant ensuite ses pieds de derrière sur les cuisses, il 
lui passa la queue entre les deux jambes, et la lui étendit 
par derrière le long des reins. 

Jamais le lierre ne se lia à l'arbre autant que l'horrible 
bête, et ses membres s'entortillaient autour du coupable. 

Puis ces deux êtres se fondirent ensemble, comme s'ils 
avaient été de cire chaude, et mêlèrent leurs couleur , si 
bien, que ni l'un ni l'autre ne paraissait ce qu'il était. 

Semperque recenti 
Caede tepebat humus, foribusque aflixa superbis 
Ora virùm tristi pendebant pallida tabo. 

[jEneid., 1. vm.j 
1 Cijulu, de la famille des Donati, à Florence. 



l'enfer, chant xxv. 257 

C'est ainsi que l'ardeur du feu produit sur un papier qui 
brûle une couleur brune qui n'est pas noire encore, mais qui 
déjà n'est plus blanche. 

Les deux autres esprits regardaient, et chacun d'eux criait : 
« Agnel l , comme tu changes ! vois, tu n'es plus ni un ni 
deux ! » 

Déjà les deux têtes n'en formaient plus qu'une, et en ce 
moment apparaissaient deux figures mêlées dans la part 
unique où les deux étaient perdues. 

Des quatre bras deux seulement restaient, les cuisses et 
les jambes, le ventre et le tronc devinrent des membres 
qu'aucun homme n'a vus. 

Tout aspect primitif y fut effacé, l'image perverse paraissait 
double et n'était pas un seul être, et, telle qu'elle était, elle 
s'en allait à pas lents. 

Comme le lézard sous la grande ardeur des jours cani- 
culaires, lorsqu'il change de buisson, semble un éclair s'il 
traverse la route, 

Tel paraissait , en se dirigeant vers le ventre des deux 
autres esprits, un petit serpent enflammé, livide, et noir 
comme un grain de poivre. 

Il piqua l'un d'eux à cette partie du corps pat où l'homme, 
avant de naître, puise son aliment, et puis il tomba et resta 
étendu devant lui. 

Le blessé le regarda sans rien dire ; immobile sur ses pieds, 
il bâillait, comme si le sommeil ou la fièvre l'eût assailli. 

Et le serpent et lui se regardaient. L'un par la plaie, 
l'autre par la bouche, ils fumaient fort, et la fumée se ren- 
contrait. 

Que Lucain se taise désormais, là où il raconte les mi- 
sères de Sabellus et de Nasidius, et. qu'il écoute attentive- 
ment ce que je décris. 

Qu'Ovide se taise sur Cadmus et Aréthuse ; si, dans son 
poëme, il changea l'un er serpent et l'autre en fontaine, 
je n'en suis point jaloux 2 . 

1 Agnel Brunelleschi, Florentin. 

* Voir dans la Pharsale, 1. IX, la u ort des soldats Sabelius et Nasidiu», piqué* 

22. 



2S8 LA DIVINE COMÉDIE. 

Il ne transforma jamais deux natures vis-à-vis l'une de 
l'autre, si bien que leurs formes fussent prêtes à échanger 
sur-le-champ leur matière. 

L'homme et le serpent se correspondirent de telle sorte, 
-rue le reptile fendit sa queue en fourche, et que le blessé 
resserra ses deux pieds. 

Ses jambes et ses cuisses se rapprochèrent tellement, que 
bientôt la jointure ne laissait plus paraître aucune trace. 

La queue fendue prenait la forme qui se perdait chez, 
i' homme; ici la peau s'amollissait, là elle devenait dure. 

Je vis les bras de l'homme rentrer dans les aisselles, et 
les deux pieds de la bête, qui étaient courts, s'allonger au- 
tant que les bras du damné diminuaient. 

Les pieds de derrière du serpent , se tordant ensemble, 
formèrent le membre que l'homme cache, et celui du cou- 
pable fit deux pieds. 

Tandis que la fumée couvre l'un et l'autre d'une couleur 
nouvelle., et fait pousser sur le serpent le poil qu'elle en- 
lève à l'homme, 

L'un se dresse et l'autre tombe à terre , mais sans dé- 
tourner leurs regards féroces sous lesquels chacun d'eux 
changeait de visage. 

Celui qui était debout ramena son visage vers les tempes, 
et de l'excédant de chair qui vint là sortirent les oreilles 
qui surmontaient ses joues lisses; 

Le superflu, qui ne tomba pas en arrière et s'y arrêta, 
servit à faire un nez, et grossit les lèvres autant qu'il con- 
venait. 

Celui qui rampait poussa son museau en avant, et retira 
ses oreilles dans sa tête, comme fait le limaçon de ses cornes. 

La langue de l'homme, qu'il avait auparavant d'un seul 
morceau, et prompte à parler, se fendit; la langue fourchue 
du serpent se referma, et la fumée s'arrêta. 

L'âme qui était devenue bête s'enfuit en sifflant dans la 
vallée, et l'autre, en parlant, lui cracha dessus. 

par des serpents. — Dans Ovide, I. m, la métamorphose de Gadmus. — Dan* 
Virgile, 1. II de VÉ nitide, l'épisode de Laocoon. 



l'enfer, chant xxvi. 259 

Puis, tournant vers elle ses nouvelles épaules, elle dit: 
«Je veux que Buoso * rampe dans ce chemin comme je 
l'ai fait. » 

C'est ainsi que j'ai vu changer et s'échanger les natures 
dans la septième fosse ; que la nouveauté m'excuse si ma 
plume n'est pas fleurie. 

Quoique mes yeux fussent troublés et que mon esprit fût 
égaré, ces ombres ne purent s'enfuir si bien cachées, que 
je ne reconnusse 

Puccio Sciancato 2 ; c'était le seul, des trois esprits venus 
d'abord, qui ne fût pas changé; 

L'autre était celui que tu pleures, ô Gaville 8 ! 



CHANT XXVI. 

Huitième vallée du huitième cercle, ou des Mauvais Conseiller!!. — Us sont dans 
les flammes. — Ulysse raconte au poëte sa vie errante et sa mort. 

Réjouis-toi, Florence; tu es si grande, que ton asile plane 
sur la terre et sur la mer, et que ton nom est répandu même 
au fond de l'enfer. , 

Parmi les voleurs, j'ai trouvé cinq de tes citoyens ! Cela 
me fait honte et ne te fait pas grand honneur *. 

Si les songes du matin sont les plus véridiques, tu con- 
naîtras dans peu ce que Prato et les autres te souhaitent. 
, Si le malheur t'avait déjà frappée, ce ne serait pas assez 
tôt; qu'il vienne donc puisqu'il doit venir; phzs je devien- 
drai vieux, plus il me pèsera. 

Nous partîmes, et, par le même escalier que les roches 

1 Buoso, Florentin, de la famille des Abbati. 

'Puccio Sciancato, aussi Florentin. 

'C'est messire Guercio Cavalcante, tué par les habitants de Gaville, dans le tiA 
d'Arno. Les parents et amis de Cavalcante, irrités de cet assassinat, en tirèrent 
noe vengeance éclatante, en massacrant plusieurs citoyens de Gaville. (M.) 

Les cinq citoyens de Florence- sont : Cianfa, Donati, Agnello Brunelleschi. 
Buoso riegl' Abbati, Puccio Sciancato et Francesco Guercio Cavalcante. 



260 LA DIVINE COMÉDIE. 

nous avaient fait pour descendre, mon guide remonta et 
m'entraîna avec lui; 

Et, poursuivant la voie solitaire à travers les pointes et 
les pierres du rocher, le pied ne se dégageait pas sans l'aide 
de la main. 

Alors je m'affligeai, et je m'afflige encore quand je ramène 
ma mémoire vers ce que j'avais vu, et je mets un frein à 
mon esprit, 

Pour qu'il ne perde pas son guide, la vertu; et si une 
bonne étoile ou une meilleure influence m'a donné quelque 
bien, je ne veux pas moi-même me l'envier. 

De même que dans la saison où celui qui éclaire le monde 
nous découvre plus longtemps sa face, le villageois qui se 
repose sur la colline, 

A l'heure où le cousin remplace la mouche , voit à ses 
pieds, dans le vallon , une foule de lucioles courir autour 
des vignes et des blés ; 

De même je vis resplendir de flammes la septième fosse 
tout entière, aussitôt que je fus là où le fond apparaissait. 

Et tel que celui que les ours aidèrent dans sa vengeance 1 
vit partir le char d'Élie, quand les chevaux montaient au 
ciel, 

Si haut que l'œil, ne pouvant plus les suivre , ne dis- 
tingua plus qu'une flamme légère s' élevant comme un faible 
nuage; 

Ainsi dans le fond de la fosse se mouvait chaque flamme, 
qui renfermait chacune un pécheur, sans montrer son. 
larcin. 

Je me tins sur le pont pour considérer ce spectacle, et là, 

1 Le prophète Elise'e. « Cumque pergerent et mcedentes sermocinarentur, ecc« 
cursus igneus et equi ignei di viser un t utrumque; et ascendi*. Elias per "irbinem 
in coelnm. 

» Ascendit aulem in Betliel : cumque ascenderet per viam, pueri parvi egressi 
tuot de civitate, et illudebant ei, dicentes : Ascende, calve ; ascende, calve. 

> Qui cum respexisset, vidit "os et maledixit ois in nomine Domini; egressique 
sant duo ursi de saltu, et laccraverunt ex eis quadraginta duo pueros. > (ileo., 
1 IT, cu.) 



l'enfer, chant xxvi. 26 i 

si ^e n'avais pas saisi de la main un morceau de rocher, je 
serais tombé dans le gouffre, sans être heurté. 

Mon guide, qui me "vit si attentif, dit : « Au dedans des 
feux sont des esprits : chacun est revêtu de la flamme qui 
l'embrase. 

— mon maître ! répondis-je, ta parole m'a rendu plus 
certain de ce que je vois, mais déjà je m'en étais avisé et 
je voulais te le dire. 

» Apprends-moi quelle est cette flamme qui se divise 
au-dessus de l'abîme comme celle du bûcher où furent mis 
Ëtéocle et son frère * ? » 

Il me répondit : « Là souffrent Ulysse et Diomede, soumis 
à la même vengeance pour s'être livrés à la même colère. 

» Dans cette flamme on pleure l'embûche du cheval de 
bois qui ouvrit la porte à toute la belle race des Romains. 

» On y pleure l'artifice pour lequel Déidamia, toute morte 
qu'elle est, se plaint encore d'Achille, et on y porte la peine 
de l'enlèvement du Palladium. 

— S'ils peuvent parler du milieu de cette flamme, dis-je 
alors (ô mon maître! je t'en prie, et je t'en supplie pour que 
ma prière en vaille mille), 

» Permets-moi d'attendre que la double flamme soit arri- 
vée jusqu'ici,- vois comme, dans mon désir, je me pencha 
vers elle. » 

Et lui à moi : « Ta prière est digne de louange, aussi je 
l'accueille, mais fais en sorte que ta langue se maintienne 
en repos ; 

» Laisse-moi parler; j'ai compris ce que tu veux; mais 
peut-être ces pécheurs, parce qu'ils furent Grecs, dédaigne- 
raient ton langage ? » 

Lorsque la flamme fut arrivée près de nous deux, et que 
le maître eut jugé le lieu et le moment favorables, je l'en- 
tendis parler en ces termes : 

« O vous qui êtes deux dans le même feu, si j'ai bien 

Tremuêre cogi et novus adversa busto 
Peililur : e&undant divisa vertice flammae. 

(Stace. Théb.) 



262 LA DIVINE COMÉDIE. 

mérité de vous pendant ma vie, si j'ai mérité de vous peu 
ou beaucoup, 

» Quand j'ai écrit mon grand poëme dans 1* inonde , ne 
vous éloignez pas; mais que l'un de vous me dise où, perdu 
par son courage, il est allé mourir. » 

La pointe la plus élevée de l'antique flamme commença 
à se remuer en murmurant comme la flamme que le vent 
agite; 

Ensuite, promenant çà et là sa cime, comme eût fait une 
langue prête à parler, elle jeta des sons au dehors, et s'ex- 
prima ainsi : 

« Quand je parvins à me soustraire à Circe, qui m'avait 
retenu plus d'un an près de Gaëte, avant qu'Énée eût nommé 
cet endroit 1 ; 

» Ni la douceur des baisers d'un fils, ni la piété due à un 
vieux père , ni l'amour mutuel qui devait rendre heureuse 
Pénélope, 

» Ne purent vaincre en moi le désir d'explorer le monde 
et de connaître les vices et les vertus des humains. 

» Je me hasardai sur la haute mer, seulement avec un 
vaisseau et la petite troupe qui ne m'abandonna pas. 

» Je vis l'un et l'autre rivage jusqu'à l'Espagne, jusqu'à 
Maroc, l'île de Sardaigne et les autres îles que la mer en- 
toure et baigne de ses flots. 

» Moi et mes compagnons , nous étions vieux et lourd» 
quand nous arrivâmes à cette gorge étroite où Hercule posa 
les deux signaux 

» Pour avertir l'homme de ne point passer outre. A ma 
droite je laissai Séville, à ma gauche j'avais laissé Ceuta. 

» Alors je dis : « frères ! ô vous qui , à travers cent 
mille dangers, avez atteint l'Occident, 

» Pour ce peu de temps qui vous reste à vivre, ne vous 
privez pas de visiter, par delà le soleil, ce monde sans ha- 
bitants. 

* Du noir, de sa nourrice. 

Tu quoque littoribua nostris, Moeii nutrii, 

jE'erDam moriens famam, Caicla, dedisti. (Virgile.) 



l'enfer, chant xxvii. 263 

» Pensez à votre origine ; vous n'avez pas été faits pour 
vivre comme des brutes , mais bien pour atteindre la vertu 
et la science. » 

»- Par cette courte harangue, je rendis mes compagnons 
si ardents à poursuivre leur voyage ., qu'à peine ensuite 
j'aurais pu les retenir. 

» Et, tournant notre poupe au levant, nous fîmes, de nos 
rames, des ailes à notre vol insensé, et de plus en plus nous 
avançâmes vers la gauche. 

» Déjà la nuit voyait briller toutes les étoiles de l'autre 
pôle, et le nôtre était si bas, qu'il paraissait à peine au- 
dessus dy sol marin. 

» Cinq fois la lumière de la lune s'était éteinte et rallu- 
mée depuis que nous étions entrés dans cette grande mer, 

» Quand nous apparut une montagne que la distance 
rendait obscure, et qui me semblait la plus haute que 
j'eusse encore vue 1 : 

» Nous nous réjouîmes, mais notre joie bientôt se chan- 
gea en plaintes; de cette terre nouvelle s'éleva un tour- 
billon qui frappa la proue du vaisseau; 

» Trois fois il fit tourner le navire avec toute l'eau, puis 
à la quatrième, il mit la poupe en haut, la proue en bas, 
et comme il plut à l'autre 2 , 

» Jusqu'au moment où la mer se referma sur nous. » 



CHANT XXVII. 



Suite. — Le comte Guido de Montefeltro. 

Déjà la flamme 3 s'était redressée et devenait immobile 

1 Selon les plus anciens commentateurs, Dante désigne le Purgatoire par cette 
montagne, au-dessus de laquelle se trouve le Paradis terrestre. — Selon les plug 
récents, il entend {'Atlantide de PlatoD, ou l'Amérique. 

* A l'autre, c'est-à-dire à Dieu. 
La flamme renfermant Ulysse et Diomede. 



264 LA DIVINE COMEDIE. 

sans plus parler, et déjà elle s'éloignait de nous avec la per- 
mission du doux poëte, 

Lorsqu'une autre, qui venait derrière, me fit tourner les 
yeux vers sa pointe, par le bruit confus qui s'en échappait. 

Semblable au taureau de Sicile qui, jetant pour premier 
mugissement (et cela fut bien juste) le cri de l'ouvrier qui 
l'avait travaillé avec sa lime 1 , 

Mugissait par la voix des malheureux qu'on y renfermait, 
comme si son corps d'airain eût été réellement traversé par 
la douleur; 

La parole de l'esprit contenu dans cette flamme, étouffée 
dès le principe, et ne trouvant pas d'issue, se convertissait 
en un bruit pareil à celui du feu. 

M&is enfin, lorsqu'elle eut réussi à se frayer un chemin 
par la pointe, en lui donnant ce mouvement que la langue 
lui avait donné au passage, 

Nous entendîmes ces mots : « toi, à qui je m'adresse, 
et qui parlais à l'instant le langage lombard , en disant : 
« Maintenant, va-t'en, je n'ai plus à t'interroger; » 

» Quoique je sois arrivé peut-être un peu tard, ne refuse 
pas de causer avec moi; tu vois que j'y consens, moi, et 
cependant je brûle 2 . 

» Si tu viens de tomber dans ce monde sans lumière de 
la douce terre latine où j'ai commis toutes mes fautes, 

» Dis-moi : les Romagnols ont-ils la paix ou la guerre f 
car je suis né dans les montagnes placées entre Urbin et 
celles où jaillit le Tibre. » 

J'écoutais encore, attentif et le front baissé, lorsque mon 
guide me toucha le côté, en disant : « Parle, toi, c'est un 
Latin. » 

Et moi, qui avais déjà la réponse prête, je commençai 
ainsi sans tarder : « âme qui te caches là-dessous, 

» Ta Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre dans le 

1 L'Athénien Pérille fut le premier enfermé dans le taureau d'airain inventé pa. 
lui pour Phalaris, tyran de Sicile. 
* Cet esprit qui parle dans les flammes est le comte Guido de Montefeltro. 



l'enfer, chant xxvii. 265 

cœur de ses tyrans : toutefois je n'y ai pas laissé de guerre 
manifeste; 

» Ravenne est ce qu'elle était il y a bien des années; 
l'aigle de Polenta en a fait son repaire, et couvre encore 
Cervia de ses ailes K 

» La terre qui soutint la longue épreuve, et qui porte des 
monceaux sanglants de cadavres français, se retrouve dans 
la puissance des griffes vertes 2 . 

» Le vieux dogue et le jeune mâtin de Verruchio, qui 
mirent à mal Montagna, régnent là où ils ont accoutumé 
d'ensanglanter leurs dents 3 . 

» La cité de Lamone et la cité de Santerno sont gouver- 
nées par le lionceau au nid blanc qui change de parti de 
l'été à l'hiver 4 . 

» Et la cité dont le Savio baigne les flancs 5 , de même 
qu'elle est située entre plaine et montagne, vit de même 
entre la liberté et la tyrannie. 

» Et toi, maintenant, je t'en prie, qui es-tu? Ne sois pas 
plus dur qu'on ne l'a été à ton égard, et que ton nom étende 
sa place dans le monde. » 

Lorsque le feu eut un peu rugi à sa manière , il agita sa 
pointe aiguë çà et là, et puis il poussa ce souffle : 

« Si je croyais répondre à un être qui dût retourner sur 
la terre, cette flamme resterait à l'instant en repos. 

» Mais puisque jamais, si ce qu'on dit est vrai, aucun 
vivant ne sort de ce gouffre sans craindre l'infamie, je te 
réponds : 

1 l'aigle de Polenta est Guido Novello da Polenta, qai portait dans ses armes un 
aigle d'argent et de gueules, au champ d'or et d'azur. 

* Du lion vert, que Sinibaldo OrdelafG, seigneur de Forli, portait dans ses armes. 
La Tille de Forlì avait repoussé avec de grandes pertes une troupe de Français 
qui l'avaient assiégée par ordre de Martin IV. 

' Le vieux dogue est Malatesta le père, seigneur de Rimini ; le jeune matin de 
Verruchio, Malatesta le (ils, ou Malatestino, possesseur du château de ce nom; 
Montagna, chef du parti des Gibelins à Rimini, que Malatesta le fils avait mis à 
mort. 

* La cité de Faenza, près du Lamone, et la cité d'Immola, près du Santerno, 
•ont gouvernées par le Mainardo Pagani, qui porte d'argent au lion d'azur. 

* Cesèae. 

23 



266 tA DIVINE COMEDIE. 

» Je fus homme d'armes et ensuite cordelier : je crus 
m' amender en prenant le cordon l ; et certes j'aurais pu le 
croire en toute assurance, 

» Si le grand prêtre 2 , à qui je souhaite malheur, ne 
m'eût replongé dans mes premières fautes. Je veux que tu 
saches comment et pourquoi. 

» Tant que j'eus la forme d'os et de chair que ma mère 
me donna, mes œuvres ne furent pas d'un lion, mais d'un 
renard. 

» Je connus toutes les ruses, toutes les voies couvertes; 
et je pratiquai l'art de la fraude si bien, que jusqu'aux li- 
mites de la terre mon nom résonna. 

» Mais quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait 
baisser la voile et rouler les cordages, 

» Ce qui me plaisait auparavant me déplut alors, et je 
m'abandonnai au repentir ; en confessant mes fautes, ah ! 
malheureux ! j'aurais fait mon salut ! 

» Le prince des nouveaux Pharisiens 8 était en guerre 
près de Latran 4 , et non avec les Sarrasins et les juifs. 

» ( Car chacun de ses ennemis était chrétien , et aucun 
d'eux n'avait été conquérir la ville d'Acre, ou commercer 
sur la terre du soudan. ) 

» Ce pontife ne considéra en lui-même ni le suprême 
ministère, ni les ordres sacrés ; il ne vit pas non plus en 
moi le cordon qui rendait alors plus maigres ceux qui le 
portaient ; 

» Mais, comme Constantin, dans les montagnes de So- 
racte, pria Sylvestre de le guérir de la lèpre, de même il 
me pria 

» De le guérir de sa fièvre orgueilleuse; il me demanda 
conseil, et moi je me tus, parce que ses paroles me parais- 
saient inspirées par l'ivresse. 



1 Sur la fia de sa vie, Guido de Montefeltro prit l'habit des Franciscains, au cou* 
vent d'Assise où il mourut. 

* Boniface VIII. 

* Encore Boniface VIII. 

* Avec les Colonna. 



l'enfer, chant xxvu. 267 

» Après il ajouta : « Délivre ton cœur de tout soupçon , 
je t'absous d'avance; enseigne-moi à faire tomber à terre 
les murs de Palestrina *. 

» Je puis ouvrir et fermer le ciel, comme tu le sais, car 
je possède les deux clefs dont mon prédécesseur ne sut pas 
l'usage. » 

» Ces graves arguments me frappèrent, et, pensant qu'il 
valait mieux parler que me taire, je dis : « mon père! 
puisque tu me laves 

» Du péché où je vais tomber , écoute : promettre beau- 
coup et tenir peu te fera triompher sur ton siège sublime. » 

» A ma mort, François 2 vint pour me réclamer ; mais un 
des noirs chérubins lui dit : « Tu ne peux l'emporter ; ne 
me fais pas tort. 

» Il doit venir en bas parmi mes damnés; car il a donné 
un conseil frauduleux : depuis ce jour je le tiens aux che- 
veux. 

» On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas; il est 
impossible de vouloir le péché et de s'en repentir à la fois : 
la contradiction ne le permet pas. » 

» Oh! que je fus malheureux quand il me saisit, en di- 
sant : « Peut-être ne pensais-tu pas que je fusse logicien? » 

» Il me porta à Minos ; ce juge tordit huit fois sa queue 
autour de ses flancs durs, et puis avec grande rage il la 
mordit, et cria : 

« Celui-ci est un des coupables que le feu emporte. » 
Voilà pourquoi je suis perdu dans le gouffre où tu me vois, 
et pourquoi je gémis de porter un tel vêtement. » 

Quand il eut achevé son dire, la flamme plaintive s'éloi- 
gna en tordant et en agitant sa cime aiguë. 

Nous passâmes outre, mon guide et moi, et nous attei- 
gnîmes, au bout du rocher, l'autre arche qui couvre la fosse 
où l'on fait porter la peine 

A ceux qui se sont chargé la conscience en excitant la 
discorde. 

1 Palestrina appartenait aux Colonna. 

* S. François vint réclamer Guido qui était Franciscain. 



268 LA DIVINE COMÉDIE. 

CHANT XXVIII. 

Neuvième vallée du huitième cercle, ou des Fauteurs de Scandale, de Schismes et 
d'Hérésies. — Ils sont sans cesse tailladés par l'épée d'nu démon. — Dante y 
observe le supplice de Mahomet, Aly, Pierre de Medicina, Mosca et Bertrand de 
Born. 

Qui pourrait jamais, même avec des paroles libres des 
gênes de la poésie, même en y revenant à plusieurs fois, 
dire tout le sang et les plaies que je vis alors? 

Certes, il n'est pas de langue parmi nous qui puisse, sans 
faiblir, exprimer ce que l'esprit a peine à comprendre. 

Que l'on rassemble à la fois ceux qui répandirent leur 
sang dans les plaines de la Pouille, si disputées à la For- 
tune, 

En combattant les Romains dans cette longue guerre où 
il se fit, comme l'écrit Tite-Live, qui ne se trompe pas, une 
si grande moisson d'anneaux; 

Ceux qui, pour s'être armés contre Robert Guiscard, sen- 
tirent la douleur des grands coups l , et ceux enfin dont on 
recueille encore les os 

Tant à Cepperano, où chaque Apulien fut traître», que 
dans le val de Tagliacozzo, où le vieil Allard vainquit sans 
armes 3 . 

Tous ces membres tronqués et percés ne sauraient égaler 
l'aspect épouvantable de la neuvième fosse. 

Jamais on ne verra une tonne ou une douve percée 
comme un esprit que je vis fendu depuis le menton jusque 
sous le ventre; 

Ses boyaux pendaient sur ses jambes; on voyait le cœur 
en mouvement, et le triste sac où la fiente humaine se fait 
de ce que l'on avale. 

' Robert Guiscard, frère de Richard, duc de Normandie, qui s'empara de la 
Pouille. et de la Calabre; il mourut en 1085. 

9 Les habitants lâchèrent dans l'action leur souverain Maiufroy, qui combattali 
Charles d'Anjou. 

* Le vieil Allard était un chevalier français revenant de la Terre-Sainte; le dai' 
d'Anjou lui dut la victoire qu'il remporta sur Conradin. 



l'enfer, chant xxviii. 26S 

Tandis que je le considérais avec attention, il me re- 
garda, et de ses mains s'entr'ouvrant la poitrine, il me dit : 
« Vois comme je me déchire ! 

» Vois comme Mahomet est estropié; devant moi marche 
Aly, tout en pleurs, le visage ouvert depuis le menton jus- 
qu'au crâne 1 . 

» Tous les autres que tu aperçois ici ont été vivants ; et , 
pour avoir semé le scandale et le schisme sur terre, ils sont 
fendus ainsi. 

» Un diable est là derrière qui nous frappe ainsi cruelle- 
ment , remettant sous le tranchant de son épée chacun de 
cette troupe, 

)) Quand nous avons fini le tour du chemin des pleurs, 
parce que nos blessures sont refermées lorsque nous repa- 
raissons devant lui. 

» Mais toi, qui es-tu, toi qui restes là-haut sur le rocher, 
peut-être pour aller plus tard au supplice que t'ont mérité 
tes propres accusations? 

— Celui-ci n'est pas encore mort, et n'est pas conduit aux 
tourments par sa faute, répondit mon maître ; il est amené 
ici pour connaître tous les supplices. 

» Moi qui suis mort, je suis chargé de le promener de 
cercle en cercle par tout l'Enfer ; et cela est vrai comme je 
parle. » 

A ces mots, plus de cent damnés s'arrêtèrent dans la fosse 
pour me regarder, et de surprise oublièrent leur tourment. 

« Toi qui peut-être reverras dans peu le soleil, dis à Fra 
Dolcino que, s'il ne veut pas venir me joindre ici bientôt, 

» Il fasse provision de vivres, et ne se laisse pas entourer 
par la neige; car, sans la famine et la neige, le Novarais 
pourrait difficilement le vaincre 2 . » 



1 Aly, cousin de Mahomet. 

1 Frère Dolcino prêchait, en 1305, dans les montagnes de Novare, la communauté 
des femmes et des biens. Il avait réuni plus de trois mille sectaires. Poursuivi par 
les troupes de l'évêque de Bénévent, il fut pris avec sa femme Marguerite, et 
brûlé vif avec elle dans la ville de Novare. Leur courage dans les supplices fut 
héroïque. 

23. 



270 LA DlVlNt C MÈDIE. 

Après avoir levé le pied pour s'éloigner, Mahomet me dit 
ces paroles ; puis il l'allongea et partit. 

Un autre , dont la gorge était percée , le nez coupé jus- 
qu'aux sourcils, et qui n'avait plus qu'une oreille, 

Étant resté à me regarder, plein d'étonnement avec les 
autres esprits, ouvrit devant eux le trou de sa bouche toute 
vermeille de sang, 

Et il dit : « toi, qu'aucune faute n'amène ici ; toi, que 
j'ai vu là-haut, sur la terre latine, à moins qu'une trop 
grande ressemblance ne me trompe, 

» Souviens-toi de Pierre de Medicina 1 , si tu retournes 
jamais dans la douce plaine qui descend de Vercelli à Mar- 
cabo, 

» Fais savoir aux deux meilleurs de Fano, à messire 
Guido, et aussi à Angiolello, que, si la prévision n'est pas 
vaine en ces lieux, 

» Ils seront précipités d'une barque , et noyés près de la 
Cattolica, par la trahison d'un tyran félon*. 

» De l'île de Chypre à l'île de Majorque, Neptune n'a ja- 
mais vu commettre un si grand crime par les forbans ou 
la race des Grecs. 

» Ce traître, qui ne voit qu'avec un œil et qui gouverne 
la terre, où, tel qui est ici près de moi, il voudrait n'avoir 
jamais été, 

« Les appellera à une conférence avec lui, et puis fera si 
bien, que vœux et prières n'auront pas besoin d'agir contre 
le vent de Focara 8 . » 

Et moi, je lui répondis : « Indique-moi, si tu veux que je 
parle de toi là-haut, quel est celui à qui l'aspect de ce pays 
fut si amer. » 

Alors il porta la main à la mâchoire d'un de ses compa- 



1 Medicina tirait son nom de Medicina, terre dans !e Bolonais. C'est un intrigant 
qui sema la division entre le peuple et les gentilshommes bolonais, les seigneurs 
de Ravenne et de Bimini. (M.) 

' Malatesta, tyran de Rimini. 

' C'est-à-dire, ils n'auront dIus à redouter le vent qui tombe de la montagne de 
Focara. 



l'enfer, chant xxvm. 271 

gnons, et lui ouvrit la bouche en criant : « Le voilà ; mais 
ô ne parle pas. » 

C'était celui qui, chassé de Rome, étouffa le doute au 
cœur de César, en affirmant que, pour l'homme préparé, 
i? °st toujours dangereux d'attendre 1 . 

Oi__ ^Time il r.ie paraissait épouvanté, avec sa langue 
tranchée aans le gosier, ce Curion qui fut si hardi à parler ! 

Un autre, qui avait les deux mains tronquées, levait ses 
moignons dans l'air sombre, tant que le sang qui coulait 
d'en haut lui faisait la figure toute noire, 

Et criait : « Tu te souviendras aussi de Mosca s ; hélas ! 
c'est moi qui dis : « Une chose faite doit avoir sa fin. » De 
ce mot germa le malheur de la Toscane ; 

— Et la mort de toute ta race ! » ajoutai-je. Lui, alors, 
entassant douleurs sur douleurs, s'éloigna comme une per- 
sonne en démence. 

Moi, je continuai de regarder la bande infernale ; alors 
je vis ce que je n'oserais conter sans autre témoignage, 

Si je n'étais rassuré par la conscience, cette bonne com- 
pagne, qui, sous l'armure de sa pureté, fortifie tant le cœur 
de l'homme ; 

Je vis certes, et il me semble encore que je le vois, un 
corps sans tête marcher aussi bien que marchait le reste du 
triste troupeau, 

Il tenait à la main sa tête coupée, suspendue par les che- 
veux, en guise de lanterne, et elle nous regardait, et di- 
sait : « Hélas ! » 



' Curion, chassé du sénat comme ami de César, alla le rejoindre et le décida à 
jasser le Rubicon : 

Toile moras, nocuit semper difierre paratis. 

(Luc, Phars., 1. vin.) 

* Buondelmonte avait promis d'épouser une fille de la maison des Amidei, quand 
tout à coup il épousa une Donati. — Ce changement subit excita les plaintes des 
Amidei : les Uberti et les Lamberti se joignirent à eux pour punir Buondelmonte. 
Les plus anciens voulaient qu'on se conduisît avec prudence ; mais Mosca, bouil- 
lant de colère, conseilla de tuer à l'heure même Buondelmonte, auquel il porta 
plusieurs coups de poignard. Cette tragédie enfanta toutes les discussions qui tra- 
vaillèrent la république de Florence. (M.) 



272 LA DIVINE COMÉDIE. 

Le corps se faisait de lui-même une lampe; Ils étaient 
deux en un, et un en deux : comment cela peut être, celui- 
là le sait qui est le maître et le vengeur. 

Quand il fut arrivé juste au pied du pont, il éleva son 
bras avec toute sa tête pour approcher de nous sa parole, 

Qui fut celle-ci : « Vois mon tourment cruel, toi qui en 
respirant vas visitant les morts, vois s'il est un plus grand 
supplice que le mien. 

» Et pour que tu portes de moi des nouvelles, sache que 
je fus Bertrand de Born, celui qui donna de mauvais con- 
seils au roi Jean 1 . 

» J'armai le père et le fils l'un contre l'autre; Achito- 
phel n'excita pas, par. de plus méchants aiguillons, Absalon 
contre David. 

» Pour avoir divisé ceux que la nature avait unis, je porte 
ma tête séparée, hélas ! de son principe, qui reste enfermé 
dans ce tronc. 

» Ainsi s'observe en moi la loi du talion. » 



CHANT XXIX. 



Dixième et dernière fosse du huitième cercle, ou des Charlatans et des Faussaires. 
Ils sont couverts de lèpres. -~- Graffolino d'Arezzo et Capocchio de Sienne. 

Cette foule innombrable et ces divers supplices avaient 
lellement enivré mes yeux, que j'aurais désiré m'arrêter 
pour pleurer. 

Mais Virgile me dit : « Que regardes-tu donc? pourquoi 
ta vue s'obstine-t-elle à contempler là-bas ces ombres tristes 
et mutilées? 

» Tu n'as pas fait cela dans les autres fosses : si tu es- 

1 Bertrand de Born, vicomte de Hautefort, en Gascogne, à la fin du douzième 
»ièclc, lit révolter Jean, quatrième fils de Henri II, roi d'Angleterre, contre toa 
père. 



l'enfer, chant xxix. 273 

pères compter ces âmes, pense que la vallée a vingt-deux 
milles de tour. 

» Et déjà la lune est sous nos pieds. Le temps qui nous 
a été accordé est bien court désormais, et tu verras bien 
d'autres choses que tu n'imagines pas.' 

— Si tu avais été attentif, répondis-je, à la cause qui me 
faisait regarder, peut-être m'aurais-tu permis de m'arrêter 
encore. » 

Mon guide s'éloignait déjà, et je le suivais tout en lui ré- 
pondant; et j'ajoutai : « Dans ce gouffre, 

» Où je tenais les yeux fixés, je crois qu'un des esprits de 
mon sang pleure sa faute, qui, là-bas, lui coûte si cher. » 

Alors le maître me dit : « N'attendris pas plus longtemps 
ta pensée sur cet esprit ; songe à autre chose, et que, lui, il 
reste où il est. 

» Je l'ai vu au pied du pont te montrer et te menacer 
vivement du doigt, et je l'ai ouï nommer Gerì del Bello 1 . 

» Mais tu étais alors tellement occupé de celui qui gou- 
verna Hautefort, que tu n'as regardé en cet endroit qu'après 
qu'il était parti 2 . 

— mon guide ! sa mort violente , qui n'a encore été 
vengée, répondis-je, par aucun de nous, complices de la 
honte, 

» Voilà ce qui le rend si dédaigneux;, voilà pourquoi il 
s'en est allé sans me parler, je le suppose; et son action 
me le rend encore plus cher. » 

Nous parlâmes ainsi jusqu'au premier endroit d'où l'on 
découvrirait du rpc l'autre vallée jusqu'au fond, s'il y avait 
plus de clarté. 

Quand nous fûmes arrivés au-dessus de ce dernier cloître 
de Malebolge, de manière que les habitants pouvaient pa- 
raître à nos yeux, 

Divers cris lamentables, dont la pitié faisait autant de 



1 Gerì del Bello, parent du Dante du côté maternel, fut tué par un des Sacchetti. 
Sa mort ne fut 'vengée que trente ans après par Cione del Bello, son neveu. 
' Bertrand de Born, gouverneur de Hautefort. 



274 LA DIVINE COMÉDIE. 

flèches de fer, me percèrent le cœur, de sorte que je me 
couvris les oreilles avec les mains. 

Si, dans le mois qui sépare juillet et septembre, les hô- 
pitaux de Valdichiana 1 et les malades des Maremmes* et de 
la Sardaigne, - 

Étaient réunis dans une seule fosse , ce serait un spec- 
tacle de douleurs comme celui que je vis. 

Il sortait de ce gouffre une puanteur pareille à celle qui 
s'échappe des membres gangrenés. 

Nous descendîmes à main gauche, sur le dernier bord de 
ce long rocher, et alors mon regard pénétra plus vivement 

Jusqu'au fond de ce gouffre, où la Justice infaillible, 
ministre du Très-Haut, punit les faussaires qu'elle a enre- 
gistrés. 

Je ne crois pas que le peuple d'Égine, malade tout entier 
lorsque l'air fut tellement rempli de vapeurs- malignes, 

Que les animaux, jusqu'au plus petit ver, périrent tous, 
et que les nations antiques, selon que les poëtes en ont té- 
moigné, 

Se renouvelèrent par la semence des fourmis, fût aussi 
triste à voir que Tétaient dans cette obscure vallée ces es- 
prits languissants en différents monceaux 3 . 

L'un gisait sur le ventre , l'autre sur les épaules de son 
voisin; cet autre rampait à quatre pattes à travers le triste 
chemin; 

Nous marchions pas à pas sans parler, regardant et écou- 
tant ces malades, qui ne pouvaient soulever leur corps. 

J'en vis deux assis, et appuyés l'un sur l'autre, comme 
on appuie, pour les chauffer, tourtière sur tourtière, et qui 
étaient, de la tête aux pieds, maculés de croûtes. 

Et je n'ai jamais vu de valet, attendu par son maitre ou 
veillant malgré lui, promener l'étrille aussi vite 



* Cette vallée, dont le nom vient du marais Chiana, est située entre Areno, 
Cortone, Chiusi et Montepulciano. 

' Les Maremmes s'étendent de Pise à Sienne. 

' Sous le règne d'Éaque, lils de Jupiter, lequel repeupla l'ile en changeant lei 
fourmis en hommes. D'où leur nom de Myrmidons. 



l'enfer, chant xxix. 275 

Que chacune de ces ombres promenait sur elle , sans 
relâche, la morsure de ses ongles, pour calmer la terrible 
rage de ces démangeaisons, contre lesquelles il n'y avait pas 
de secours. 

Elles arrachaient avec leurs ongles les croûtes de la lèpre, 
comme le couteau arrache les écailles du scare ou celles, 
plus larges encore, d'un autre poisson. 

« toi, qui défais les mailles de ta peau avec tes doigts, 
dit mon guide à l'une d'elles, et qui en fais comme des te- 
nailles, 

» Dis-moi s'il y a quelque Latin parmi ceux qui sont ici, 
et puisse ton ongle suffire éternellement à ce labeur! 

— Nous sommes Latins, nous deux que tu vois si défor- 
més, répondit l'un eri pleurant; mais qui es-tu, toi qui nous 
interroges? » 

Mon guide répondit : « Je suis un esprit descendu avec 
ce vivant, de degré en degré, et je suis chargé de lui mon- 
trer l'Enfer. » 

Les deux ombres alors rompent leur appui commun, et 
chacune en tremblant se retourne vers moi, avec d'autres 
encore qui avaient entendu par contre-coup. 

Le bon maître alors se mit tout contre moi, en me di- 
sant : « Dis-leur ce que tu veux; » et moi, je commençai, 
puisqu'il le permettait : 

« Que votre souvenir ne s'efface pas dans le monde qu'ha- 
bite d'abord l'âme humaine, mais qu'il vive sous plusieurs 
soleils ! 

» Dites-moi qui vous êtes et de quelle nation; que ce sup- 
plice honteux et insupportable ne vous empêche pas de vous 
ouvrir à moi. 

— Je suis d'Arezzo, répondit une de ces ombres; Albert 
de Sienne me fit jeter au feu. Mais ce n'est pas la cause de 
ma mort qui m'a conduit ici. 

» Il est vrai qu'en lui parlant, je lui dis par plaisanterie : 
a Je saurais m'enlever en l'air et voler ; » et lui, homme 
de peu de sens et curieux, 

» Voulut que je lui montrasse cet art, et, parce que je 



276 LA DIVINE COMÉi*at. 

n'en fis pas un Dédale, il me fit brûler par celui qui le te- 
nait pour son fils 1 . 

» C'est pour m'être servi de l'alchimie dans le monde, 
que j'ai été condamné à souffrir dans le dernier des dix 
cercles par Minos, à qui il n'est pas permis de faillir. » 

Et je dis au poëte : « Fut-il jamais une nation plus vaine 
que la nation siennoise? Non certes, pas même la nation 
française. » 

Alors l'autre lépreux, qui m'avait entendu, répondit à 
mes paroles : « Otes-en Stricca, qui sut faire des dépenses 
si modérées 2 , 

» Et Nicolo, qui découvrit le premier l'usage luxueux du 
clou de girofle dans le jardin où germe cette graine; 

» Otes-en encore la société dans laquelle Caccia d'Asciano 
dissipa ses vignes et ses bois , et l'Abbagliato montra son 
bon sens. 

» Mais pour que tu saches qui te seconde ainsi contre les 
Siennois, dirige vers moi tes yeux de manière que ma figure 
te réponde. 

» Tu verras que je suis l'ombre de Capocchio, qui falsifia 
les métaux à l'aide de l'alchimie, et tu dois te souvenir, si 
je t'ai bien envisagé 3 , 

» Que je fus un bon singe de ma nature. » 



1 Griffclino d'Arezzo fut condamné au feu, comme sorcier, par l'évêque de 
Sienne. 

1 Ironie contre Stricca, qui se ruina par un luxe immodéré, et contre d'autres 
dissipateurs de Sienne. 

'Le Sienuois Capocchio avait étudié la physique et l'histoire naturelle avec 
Dante. 



l'enfer, chant xxx. 27? 

CHANT XXX. 

Suite. — Trois sortes de Faussaires. — 1" Ceux qui prennent la ligure d'autres 
personnes; ils ne cessent de se poursuivre en se mordant. — 2° Les Faux Mon- 
nayeurs; ils sont attaqués d'hydropisie et d'une soif inextinguible. — 3° Les Ca- 
lomniateurs ; la fièvre les dévore. — Maître Adam, Sinon. 

Dans le temps que Junon, jalouse de Sémélé, était irritée 
contre le sang thébain, comme elle en donna la preuve 
mainte et mainte fois, 

Athamas devint si insensé, qu'en voyant venir sa femme 
et ses deux enfants, qu'elle tenait dans chacune de ses 
mains, 

Il s'écria : « Tendons les rets, que je prenne au passage 
la lionne et les lionceaux ; » et il étendit aussitôt des serres 
impitoyables, 

Et prenant l'un de ses enfants, nommé Léarque, il le fit 
tourner en l'air et le brisa contre un rocher, et la mère se 
noya avec son autre fardeau. 

Lorsque la fortune abattit la grandeur des Troyens, prêts 
à tout oser, si bien que le royaume et son souverain tom- 
bèrent en même temps, 

Hécube, triste, misérable et captive, après avoir vu Po- 
lyxène morte , et le corps de son Polydore gisant sur le 
rivage 

De la mer, fut si cruellement déchirée par la douleur , 
que la forcenée aboya comme une chienne, tant la douleur 
lui avait renversé l'esprit. 

Mais ni les Thébains ni les Troyens furieux ne montrè- 
rent autant de cruauté à torturer des animaux ou des corps 
humains , 

Que ne m'en firent voir deux ombres blafardes et nues, 
qui couraient en mordant, comme un porc lorsqu'il s'é- 
chappe de son étable. 

L'une d'elles courut sur Capocchio , lui assena un coup 
sur la nuque, et, l'entraînant, lui fait gratter avec le ven- 
tre le rude terrain; 

34 



278 LA DIVINE COMÉDIE. 

L'Arétin * en demeura tremblant, et me dit : « Ce furieux 
est Gianni Schieri 2 , et sa rage va maltraitant ainsi les 
autres. 

— Oh! lui dis-je, si l'autre ombre ne vient pas enfoncer 
ses dents en ton corps, n'aie pas regret de me dire qui elle 
est avant qu'elle disparaisse. » 

Et lui à moi : « C'est l'âme antique de cette Myrrha cri- 
minelle, qui devint l'amante de son père, contre la loi de 
l'amour honnête ; 

» Afin de commettre ce péché avec son père, elle se dé- 
guisa sous une forme étrangère, de même que cet autre, 
qui marche plus loin et qui souffrit, 

» Afin de gagner la reine du haras, qu'on le fit passer 
pour Buoso Donati en testant, et en donnant au testament 
les formes légales. » 

Après que ces deux furieux, sur lesquels j'avais arrêté 
les yeux, furent passés, je les détournai pour regarder les 
autres ombres qui naquirent méchantes ; 

J'en vis une faite à la manière d'un luth, si elle avait eu 
l'âme coupée à l'endroit où le corps se divise comme une 
fourche; 

La pesante hydropisie, qui rend les membres si dispro- 
portionnés par l'effet de l'humeur se dénaturant, que le 
visage ne répond plus au ventre, 

Lui faisait tenir les lèvres ouvertes, comme un étique, 
lorsqu'il a soif, rapproche ses lèvres, l'une de son menton, 
l'autre de son nez : 

« vous , qui ne souffrez aucune peine dans ce monde 



' C'est-à-dire GriOblin, qui était de la ville d'Arezzo. 

* € Ce Jean Schicci lut de la famille des Cavalcanti, de Florence, propre à con- 
trefaire tous ceux qu'il vouloit imiter, si bien qu'étant ami de Simon Donati, au- 
quel mourut messer Buoso Donati, son proche parent, sans tester, toutefois il ne 
pouvoit lui succéder, pour ce que ledit Buoso avoit d'autres parents plus proches. 
Doncqucs Simon Donati, pour être héritier, cacha quelques jours le corps dudit 
Buoso Donali mort, faisant qu'il étoit encore malade, et Gt mettre en son lit son 
Lini ami Gianni Scbicci, qui, contrefaisant Donati, lit un testament et laissa héri- 
tier ledit Simon, avec lequel il avoit convenu premièrement de lui donner une ca- 
vale de grand prix de son haras, nommée la Donna della Torma. » (Grangier.) 



l'enfer, chant xxx. 279 

misérable (et je ne sais pourquoi), aous dit-il, regardez et 
soyez attentifs ■ • 

» A l'infortune de maître Adam l . J'ai vécu ayant tout 
ce que je désirais, et à cette heure, hélas! je désire une 
goutte d'eau. 

» Les petits ruisseaux qui, des vertes collines du Casen- 
tin, descendent jusqu'à l'Arno, en se creusant des canaux 
d'une molle fraîcheur, 

» Sont là toujours devant mes yeux, et ce n'est pas en 
vain, car leur image me dessèche plus que le mal qui dé- 
charné ma figuré. 

» La justice rigide qui m'aiguillonne se sert du lieu 
même où j'ai péché pour faire échapper de moi plus de 
soupirs. 

» Là est Romena, où j'ai falsifié la monnaie frappée au 
coin de Baptiste, et c'est pour cela que je laisse un corps 
brûlé sur la terre. 

» Mais si je voyais ici l'âme criminelle de Guido 2 , et celle 
d'Alexandre, et celle de leur frère, je ne donnerais pas cette 
vue pour la fontaine de Branda. 

» Il y a déjà une d'elles ici dedans, si les ombres enra- 
gées qui font le tour de ces lieux disent vrai; mais, que 
m'importe, moi qui ai les membres enchaînés I 

» Si, au moins, j'étais assez léger pour pouvoir en cent 
années avancer d'une ligne, je me serais déjà mis en che- 
min, 

» Le cherchant, à travers cette race infâme, dans ce 
gouffre qui a onze milles de circuit et qui n'a pas moins 
d'un demi-mille de large. 

» C'est à cause d'eux si je suis de cette famille; eux qui 
m'ont amené à battre des florins qui avaient trois carats 
d'alliage. » 

Et moi à lui : « Quels sont ces deux misérables qui fu- 



1 Habile monnayeur de Brescia, qui, d'intelligence avec les comtes de Romena, 
falsflia les florins, qui portent l'effigie de S. Jean-Baptiste, patron de Florence. 

* Guido et Alexandre sont les comtes de Romena, du Casentin. cités dans la 
note précédente. 



280 IA DIVINE COMÉDIE. 

ment comme une main mouillée en hiver, gisants à ta 
droite, serrés l'un contre l'autre? 

— Je les ai trouvés ici, et depuis ils n'ont pas remué, ré- 
pondit-il, depuis qu'on me fit pleuvoir dans ce gouffre ; el 
je ne crois pas qu'ils se meuvent jamais ; 

» L'une est cette fourbe qui accusa Joseph, et l'autre est 
le fourbe Sinon, ce Grec de Troie; dans leur fièvre aiguë, 
ils jettent cette vapeur épaisse et fétide. » 

Et l'un d'eux , indigné peut-être d'être appelé d'un nom 
si infâme, frappa du poing le ventre durci de l'hydropique. 

Celui-ci résonna comme un tambour 1 . Maître Adam lui 
frappa à son tour le visage avec un bras qui ne parut pas 
moins dur, 

En lui disant : « Bien qu'il me soit défendu de remuer à 
cause de la pesanteur de mes membres , j'ai le bras assez 
délié pour un tel métier. » 

L'autre lui répondit : « Quand tu allais au bûcher, tu ne 
l'avais pas aussi vif; mais tu l'avais aussi vif, et plus encore, 
quand tu battais monnaie. » 

Et l'hydropique : « Tu dis vrai en ceci; mais tu ne fus 
pas d'un si véridique témoignage lorsqu'à Troie on te de- 
manda la vérité. 

— Si j'ai dit une chose fausse, toi, tu as falsifié les coins, 
repartit Sinon; je suis ici pour une seule faute, et toi, pour 
plus de fautes qu'aucun autre damné. 

— Souviens-toi, parjure, du cheval de bois, répondit celui 
qui avait le ventre gonflé , et sois puni par cela même que 
le monde entier connaît ton crime. 

— Et toi, dit le Grec, sois puni par la soif qui V CTevasse 
la langue, et par cette eau pourrie qui élève ton ventre 
comme une barrière devant tes yeux. » 

: Le chevalier Artaud de Montor, traduit (édition de 1828) : < et le fit résonner 
comme cet instrument bruyant qui excite nos guerriers. > — Lisez tambour.— 
Or, ceci au nom du goût et pour embellir son auteur. ( Embellir Dante !) Puis, il 
faut voir comme cet académicien regarde les gens moins riches que lui en péri- 
phrases. A vrai dire, depuis les récents travaux, il a supprime plus d'une beauté, 
mais il lui en reste. — Peut-être devions-nous, en passant, désassombrir un peu 
«cite matière 



l'enfer, chant xxxi. 281 

Alors le monnayeur : « Ta bouche ne s'ouvre que pour 
mal parler, selon ton usage; car, si j'ai soif et si l'humeur 
gonfle mon corps, 

» Toi, tu as un feu intérieur et la tête te fait mal, et pour 
le'cher le miroir de Narcisse , tu n'attendrais pas qu'on t'y 
invitât par beaucoup de paroles. » 

J'étais tout entier occupé à les entendre, quand le maître 
me dit : « Regarde encore; il s'en faut de peu de chose que 
je ne te querelle. » 

Lorsque je l'entendis me parier avec colère, je me tour- 
nai vers lui avec une telle honte, qu'elle est encore vivante 
dans ma mémoire. 

Et comme celui qui rêve son malheur, et, tout en rêvant, 
désire rêver, de sorte qu'il souhaite que cela soit comme si 
ce n'avait pas été; 

Tel je faisais : je ne pouvais parler, quoique je désirasse 
m'excuser, et je m'excusais toutefois sans que je crusse le 
faire. 

« Moins de confusion, dit le maître, laverait une plus 
grande faute que la tienne; ainsi, dépose toute tristesse, 

» Et souviens-toi que je suis toujours à tes côtés, s'il arrive 
encore que le hasard te réunisse à des gens engagés dans 
de semblables querelles. 

» Car vouloir entendre de telles choses, c'est vouloir une 
chose basse. » 



CHANT XXXI. 



Neuvième et dernier cercle, ou des Traîtres. — II se divise en quatre enceinte* 
où sont pucjes quatre espèces de Traîtres. — Les deux poètes y voient Nem- 
brod, Éphialte, Antée et d'autres ge'ants entourant le cercle infernal. — Antée, 
prenant les poètes dans ses bras, les porte au fond du neuvième cercle. 

La même langue qui m'avait blessé d'abord au point que 
l'une et l'autre de mes joues avaient changé de couleur, me 
présenta ensuite le remède : 

24. 



282 LA DIT1NE COMÉDIE. 

Comme j'ai ouï dire que la lance d'Achille et de son père 
avait coutume de causer d'abord de la douleur, du bien-aise 
ensuite. 

Nous laissâmes derrière nous cette vallée malheureuse, 
en marchant, sans dire une parole, sur le bord qui l'en- 
vironne. 

Là, il ne faisait pas tout à fait nuit ni tout à fait jour, de 
façon que mes regards s'étendaient peu devant moi; mais 
j'entendis donner un cor retentissant, 

Avec un bruit qui eût étouffé tout bruit de tonnerre; et 
suivant au rebours du son la route qu'il avait prise, je diri- 
geai mes yeux tout entiers vers ce lieu. 

Après la douloureuse déroute où Charlemagne perdit le 
fruit de la sainte entreprise, Roland ne sonna pas du cor si 
terriblement. 

J'élevai un peu la tête, et il me sembla voir de hautes tours 
en grand nombre. C'est pourquoi je dis : « Maître, quelle 
ville est celle-là ? » 

Et lui à moi : « Comme tu regardes de trop loin à traver? 
les ténèbres, tu te trompes dans ce que tu imagines. 

» Tu verras bien, quand tu seras arrivé, combien l'éloi- 
gnement fausse le sens de la vue; ainsi presse un peu plus 
tés pas. » 

Alors il me prit tendrement par la main et me dit : « Avant 
que nous soyons plus avancés, apprends, afin que cet objet 
te paraisse moins étrange, 

» Que ce. ne. sont pas des tours, mais des géants qui sont 
dans le puits autour' des bords, depuis le nombril jusqu'aux 
pieds. » 

Ainsi que le regard, lorsque le brouillard se dissipe, re- 
connaît peu à peu les choses cachées par la vapeur qui en- 
veloppait l'air; 

Ainsi, à mesure que je perçais cet air épais et obscur, en 
approchant de plus en plus vers le bord du puits, mon erreur 
s'enfuit et la peur arriva. 

Car de même que Montereggione 1 couronne de tours 

' Montereggione, château entre Stragia et Sienne. 



I ENFER. CHi^T XXXI. 283 

son enceinte arrondie, ainsi sur le bord qui borde le puits 

S'élevaient comme des tours et jusqu'à mi-corps les hor- 
ribles ge'ants que menace encore Jupiter du haut du ciel 
lorsqu'il tonne. 

Et déjà je distinguais de l'un d'eux la face, les épaules, 
la poitrine, et une grande partie du ventre, et les deux bras 
le long de ses côtes. 

Certes, quand la natir r ?uoiia l'art de créer ces monstres, 
elle agit raisonnablement, puisqu'elle ôta de tels exécuteurs 
à Mars, 

Et si elle crée sans repentir des éléphants et des baleines, 
celui qui subtilement y regarde verra par là sa justice et sa 
discrétion; 

Car où le jugement de l'esprit humain se joint à la mal- 
veillance et à la puissance, il n'y a aucune résistance pos- 
sible pour les hommes. 

Sa tête me parut assez longue et aussi grosse que la pomme 
de pin de Saint-Pierre à Rome, et les autres os y étaient pro- 
portionnés; 

De sorte que de la rive, sa ceinture depuis le milieu du 
corps jusqu'aux pieds, en laissait voir encore assez pour que 

Trois Frisons se fussent vantés en vain d'atteindre à sa 
chevelure, puisque je voyais trente grandes palmes du bord 
du puits jusqu'à l'endroit où l'homme agrafe son manteau; 

« Raphe Imai amec hza bialmi, » commença à crier la 
bouche orgueilleuse à qui ne conviennent pas des psaumes 
plus doux *. 

Et mon guide lui dit : « Ame insensée, sonne de ce cor 
et cherches-y un soulagement quand la colère ou une autre 
passion t'agite. 

» Cherche à ton cou, tu y trouveras la courroie qui tient 
ton cor attaché, âme stupide, et vois comment il entoure 
ton énorme poitrine. » 

Ensuite il me dit : « Celui-ci s'accuse lui-même. C'est 

1 Selon M. Lanci, de Rome, ces mots arabes signifient : « Esalta lo splendor mio 
nel abisso, siccome rifolgorò per lo mondo. » Avant le texte reconstitué par 
H. Lanïi) les éditions portaient : liaphel mai amech sabi almi. 



284 LA DIVINE COMÉDIE. 

Nembrod, dont la folle entreprise a forcé le monde à user 
de plus d'un langage *. 

» Laissons-le et ne parlons pas à vide, puisque le langage 
lui est aussi inconnu que le sien l'est aux autres hommes. » 

Nous finies donc un plus long trajet en détournant vers 
la gauche, et à la portée d'un trait nous trouvâmes un autre 
géant plus féroce et plu* - . Cd encore; 

Qui fut son maître au point u. v garrotter, je ne saurais 
le dire ; son bras gauche était lié pai devant, et le bras droit 
par derrière, 

D'une chaîne qui le tenait enlacé depuis le cou jusqu'à 
l'endroit qui était découvert, et se repliait jusqu'à cinq fois 
autour de son corps. 

« Cet orgueilleux a voulu essayer sa puissance contre le 
souverain Jupiter, me dit mon guide; et voilà comme il en 
est récompensé. 

» Il se nomme Éphialte; il fit preuve d'audace lorsque 
les géants firent peur aux dieux ; les bras qu'il remuait, il 
ne les remuera plus désormais. » 

Et je lui dis : « S'il se peut, je voudrais que mes yeux 
eussent par eux-mêmes l'idée de ce Briarée si démesuré *. » 

Sur quoi il me répondit : « Tu verras Antée près d'ici; 
il parle et n'est point enchaîné ; il nous déposera au fond 
de ce séjour de tout mal. 

» Celui que tu veux voir est bien plus éloigné ; il est en- 
chaîné et fait comme celui-ci, sauf qu'il est plus féroce 
encore de visage. » 

Jamais le tremblement de terre le plus violent ne secoua 
une tour avec autant de force qu'Ëphialte en s' agitant lui- 
même tout à coup. 

Nembrod, bis de Chus, un de ceux qui travaillèrent à la tour de Babel s 
Gigantes autem erant super terràm in diebus illis. 

[Gen., cap. vi.) 
' jEgeon qualis, centum cui bracliia dicunt 

Cenlenasque nianus, quinquaginta oribus ignem 
Pccloi'ibusque arsisse ; Jovi,cùm fulmina contra 
Xot paribus slreperct clypeis, tot sliingerct e use*. 
(;Lnei'.l. , 1. S.) 



l'enfer, chant xxxi. 285 

Alors, plus que jamais je craignis la mort, et c'était assez 
de la peur pour m'achever, si je n'avais vu que le géant 
était garrotté. 

Nous marchâmes alors plus avant, et nous vînmes près 
d'Antée, qui, sans la tête, sortait bien du gouffre Je cinq 
aunes. 

« toi, qui, dans la vallée heureuse où Scipion hérita 
d'une gloire si belle lorsque Annibal et les siens tournèrent 
le dos l , 

» Fis ta proie de mille lions 2 , et qui, si tu en étais venu 
à cette grande guerre de tes frères, aurais, à ce que l'on 
croit, 

» Assuré la victoire aux fils de la terre 3 , dépose-nous ( si 
tu ne le dédaignes pas) là où le froid durcit le Cocyte. 

» Ne me fais pas adresser à Tytie ni à Typhée ; mon com- 
pagnon peut donner ce que l'on désire ici. Ainsi donc baisse- 
toi et ne tords pas ainsi ton visage. 

» Il peut encore porter ta renommée dans le monde; car 
il vit et il espère encore de longs jours, si la grâce ne rap- 
pelle à elle avant son temps. » 

Ainsi dit le maître ; et celui-ci en hâte étend la main, et 
il prend mon guide dans ces bras dont Hercule sentit la 
terrible étreinte. 

Virgile , quand il se sentit prendre , me dit : « Fais en 
sorte que je puisse te prendre, » et il fit si bien, que nous 
n'étions qu'un seul fardeau, lui et moi. 

Telle que pour les yeux, la Garisende 4 , du côté où elle 
penche et lorsqu'un nuage passe au-dessus d'elle, semble 
près de se renverser ; 

Tel me parut Antée pendant que je m'arrêtais à le voir 

1 A la bataille de Zama. 

; Ferunt epulas raptos habuisse leones. 

[Phars., 1. IV.) 

Coeloque pepercit 
Quod non Pblegraeis Anteum sustulit arvis. 
[Phars., 1. iv.) 
4 La Garisende, tour inclinée de Bologne, aujourd'hui appelée Torre Mozza. Elle 
a cent trente pisds de hauteur. Tout près est celle de' Asinelli. 



286 IA DIVINE COMÉDIE. 

se pencher, et ce moment fut tel, que j'aurais voulu aller 
par un autre chemin. 

Mais il nous posa légèrement au fond de cet abîme qui 
dévore Lucifer et Judas : il resta peu de temps ainsi, penché» 

Et il se releva comme le mât d'un vaisseau. 



CHANT XXXII. 



Première enceinte du neuvième cercle ou de Caïn, le fratricide. — Les Trarjrii 
à leurs parents y sont plonges dans un lac glacé. — Messer Albert Camiccion 
de' Pazzi. — Seconde enceinte, ou d'Anténor et des Traîtres à la patrie. — 
Ugolin et l'archevêque Roger. 



Si j'avais des rimes âpres et rauques, comme il convien- 
drait au sombre puits sur lequel reposent tous les autres 
cercles, 

J'exprimerais plus pleinement le suc de ma pensée; mais 
puisque je n'ai pas ce pouvoir, ce n'est pas sans crainte que 
je me hasarde à parler. 

Car ce n'est point une entreprise à regarder comme un 
jeu, que de décrire le fond de tout l'univers, ni le fait d'une 
langue qui balbutie encore. 

Mais qu'elles soient en aide à mon vers, ces femmes * qui 
aidèrent Amphion à bâtir Thèbes, pour que mon récit ne 
soit point inférieur au sujet. 

race maudite sur toutes les autres, qui habites ce lieu 
dont il est dur de parler, que n'étais-tu des brebis ou des 
zèbres en ce monde ! 

Quand nous fûmes au fond du puits obscur, encore plus 
bas que les pieds du géant, comme je regardais encore les 
hautes murailles, 

J'entendis qu'on me disait : « Veille sur tes pas, fais en 
sorte que tu ne foules point à tes pieds les têtes de trères 
malheureux et torturés. » 



l'enfer, chaut xxxh. 287 

Je me tournai donc, et je vis devant moi et sous mes 
pieds un lac qui, étant glacé, avait plus l'ail d'un cristal 
que d'une eau. 

Le Danube en Autriche, ni le Tanaïs, sous un ciel froid, 
ne font à leur cours une enveloppe de glace aussi épaisse 

Que celle-là, sur laquelle le Tabernick ou la Pietra-Piana 
seraient tombés sans faire un craquement à sa surface 1 ; 

Et comme en coassant la grenouille se tient la tête hors 
de l'eau dans la saison où la villageoise songe à glaner, 

Les ombres plaintives et livides étaient plongées dans la 
glace jusqu'à cette partie du visage où se montre la honte, 
Ait faisaient craquer leurs dents comme des becs de cigognes ; 

Chacune avait la face tournée en bas; leur bouche témoi- 
gnait du froid qu'elles enduraient, leurs yeux de la tristesse 
de leur cœur. 

Quand j'eus regardé quelque temps autour de moi, je re- 
gardai à mes pieds, et vis deux ombres si étroitement ser- 
rées, que le poil de leur tête se mêlait. 

« Dites-moi, m'écriai-je, vous qui étreignez ainsi vos poi- 
trines, dites-moi qui vous êtes. » Elles levèrent le front, 
et quand elles eurent tourné vers moi leurs regards, 

Les larmes qui auparavant leur emplissaient les yeux 
tombèrent sur leurs cils, et le froid les y condensa. 

Jamais crampon ne serra plus fortement le bois contre 
le bois ; c'est pourquoi les deux damnés s'entre-choquèrent 
comme deux béliers, tant était grande la colère q li les 
domptait. 

Et une ombre qui, par le froid, avait perdu les deux 
oreilles, me dit en baissant la tête : « Pourquoi nous re- 
gardes-tu tant? 

» Si tu veux savoir quels sont ces deux-ci, la vallée d'où 
coule le Bizenzio fut la patrie de leur père Albert et la 
lem**. 

'- Tabernrck, montagne d'Esclavonie ; Pietra-Piana, montagne de Tossane, au- 
âessus de Lucques. 

* Le Bizenzio coule dans la vallee de Falterona, entre Lacques et Florence. — 
Alexandre et Napoléon s'entre-tuèrent aprèi la mort de leur père Alberto de' Al- 
tieri! 



288 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ils sortiront des mêmes entrailles, et tu pourras ptu- 
courir tout le cercle de Caïn sans trouver d'ombre plu? 
digne d'être enfonce'e dans la glace 1 , 

» Pas même celui dont la main d'Arthur rompit d'un seul 
coup la poitrine, que les rayons du soleil purent traverser*, 
ni Foccacia 3 , ni celui qui m'empêche, 

» Avec sa tête, de voir plus loin, et qui fut appelé Sas- 
solo Mascheroni*. Si tu es Toscan, tu dois le connaître 
maintenant; 

» Et pour que tu ne m'induises pas en de plus longs dis- 
cours, apprends que je suis Camiccione de' Pazzi, et que j'y 
attends Carlino, qui me servira d'excuse 5 . » 

Ensuite je vis mille autres visages rendus violets par le 
froid; aussi j'en eus un tel frisson, que toujours je verrai 
ces étangs glacés. 

Et tandis que nous nous avancions vers le centre où tend 
toute pesanteur, je tremblais d'effroi dans l'éternelle ob- 
scurité. 

Je ne sais si ce fut ma volonté, ou le destin, ou le hasard, 
mais en marchant au milieu des têtes, mon pied en heurta 
fortement une au visage. 

L'âme me cria en pleurant : « Pourquoi me foules-tu? 
Si tu ne viens pas ajouter à la vengeance de Montaperto, 
pourquoi me tourmentes-tu ? » 

Et moi : « Mon maître , attends-moi ici que j'éclaircisse 
un doute avec cette ombre, ensuite je me hâterai autant 
que tu voudras. » 

Le guide s'arrêta; et je dis à celui qui blasphémait du- 



Le cercle de Caïn, où sont les traîtres à leurs parents. 
* Mordrec, s'étant mis en embuscade pour luer son père Arthur, fut prévenu 
par ce héros, et, d'un grand coup de lance, percé de part en part. 

1 Foccacia Cancellieri, de Pisloie, avait coupé la main de son cousin, pais 
îssass'nié son oncle. 

Sassolo Mascheroni, de Florence, tua aussi son oncle; d'autres disent son 
neveu. 

Camiccione de' Pazzi assassina Ubertino, son parent. — Carlino de' Pazzi d'Arles, 
,-iri i.on des Blancs ou Gibelins, livra aux Noirs ou Guelfes, pour une somme d'ar 
rut, le château du Plano di tre Vigne, situé dans le val d'Arno. 



l'enfer, chant xxxii. 289 

rement encore : « Qui es-tu, toi qui gourmandes ainsi les 
autres? 

— Mais qui es-tu toi-même, reprit-il, toi qui vas par le 
cercle d'Anténor *, frappant les autres au visage de telle 
sorte que tu frapperais trop fort encore quand même tu 
serais vivant? 

— Je suis vivant, répliquai-je, et il peut t'être agréable, 
si tu aimes la renommée, que je place ton nom avec les 
autres que j'ai rassemblés. » 

Et lui à moi : « Je souhaite le contraire ; éloigne-toi d'ici, 
et ne m'importune plus; car tu sais mal nous leurrer sur 
ces vagues de glace. » 

Alors je le pris par la nuque et lui dis : « Il faudra que 
tu te nommes, ou il ne te restera pas un cheveu là. » 

Mais lui à moi : « Quoique tu m'arraches les cheveux, je 
ne te dirai ni ne te montrerai qui je suis, quand tu me 
tomberais mille fois sur la tête. » 

Je tenais déjà ses cheveux roulés dans ma main et j'en 
avais arraché plus d'une poignée; et lui, les yeux renver- 
sés, aboyait. 

yuand un autre cria : « Qu'as-tu, Bocca? ne te suffit-il 
pas de grincer des dents sans aboyer? Quel démon te tour- 
mente? 

— Maintenant, dis-je, je ne veux pas que tu parles, 
traître maudit ! Je porterai à ta honte de vraies nouvelles 
de toi 2 . 

— Va-t'en! répondit-il, et raconte ce que tu veux; mais 
si tu sors d'ici, n'oublie pas celui qui eut la langue ainsi 
prompte. 

» 11 pleure ici l'argent des Français. J'ai vu, pourras-tu 
dire, Buoso da Duera, là où les pécheurs sont dans la glace. 



1 Le cercle d'Anténor où sont les traîtres à leur patrie. — Anténor trahit Troie 
en cachant Ulysse dans son palais. 

2 A la bataille de Monte-Aperto, le Guelfe Bocca, gagné par les Gibelins, coupa 
traîtreusement la main de Jacques Pazzi, qui portait 'étendard de son parti. Les 
Guelfes, épouvantés de la chute de leur étendard, prirent la fuite et perdirent la 
bataille. 



290 LA DIVINE COMEDIE. 

» S'il t'est demandé quels autres y étaient encore, tu as 
à ton côté Beccheria, dont Florence coupa la gorge. 

» Je crois que plus loin sont Gianni del Soldaniero, Ga- 
nellone, et Tebadello qui ouvrit Faenza pendant qu'on dor- 
mait 1 . » 

Nous étions déjà loin de celui-ci quand je vis deux dam- 
nés glacés dans la même fosse , de manière que la tête de 
l'un servait de chaperon à l'autre. 

Et comme dans la faim on mange le pain, ainsi celui 
qui était dessus enfonça à l'autre ses dents là où le cerveau 
se joint à la nuque. 

Tydée ne broya pas par vengeance les tempes de Ména- 
lippe autrement que celui-ci le crâne de sa victime. 

« toi qui montres, par un féroce témoignage, ta haine 
contre celui que tu manges, dis-moi quel en est le motif, 
lui dis-je, car il convient, 

» Si tu te plains à raison de lui, que, sachant son crime 
et qui vous êtes, je te venge encore là-haut dans le monde, 

» Si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche pas. » 



CHANT XXXIII. 

Histoire du comte Ugolin. — Troisième enceinte, ou de Ptole'me'e, et des Traîtres 
envers leurs hôtes*. — Frère Albéric. 

Ce pécheur détourna sa bouche du féroce repas en l'es- 
suyant aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par der- 
rière. 

Puis il commença en ces termes : « Tu veux que je re- 
nouvelle une douleur désespérée qui m'oppresse le cœur en 
y pensant et avant que je parle. 

» Mais si mes paroles sont une semence qui produise 
l'infamie pour le traître que je ronge, tu verras pleurer et 
parler à la fois. 



' Tous traîtres à leur pays. 

* Du roi d'Beypte, Ptole'me'e, qui trahit Pompée. 



L'ENFER. CHANT XXXIII. 291 

» Je ne sais qui tu es ni comment tu es venu ici-bas; 
mais tu me semblés vraiment Florentin, quand je ^'entends 
parler. 

» Tu dois savoir que je fus le comte Ugolin , et celui-ci 
l'archevêque Ruggieri *. Je te dirai tout à l'heure pourquoi 
je suis pour lui un voisin si cruel. 

» Il n'est pas besoin de t' apprendre que, par l'effet de ses 
mauvaises pensées , moi qui me fiais à lui , je fus saisi et 
ensuite mis à mort. 

» Ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien ma mort 
fut cruelle; tu l'entendras et tu sauras si je dois le haïr. 

» Une petite ouverture à travers la tour, qu'on appelle à 
cause de moi la tour de la Faim, et dans laquelle bien d'au- 
tres seront encore enfermés, 

» M'avait déjà, par son soupirail, montré plusieurs fois le 
jour, lorsque je fis le mauvais songe qui déchira pour moi 
le voile de l'avenir. 

» Ruggieri me semblait tel qu'un seigneur et maître , 
chassant un loup et ses louveteatx vers la montagne qui 
empêche les Pisans de voir la ville de Lucques 2 . 

» Le comte Gualandi, escorté des Sismondi et des Lan- 
franchi, allait en avant avec des chiennes maigres bien 
dressées et agiles. 

» Après une petite course, le loup et ses petits me paru- 
rent fatigués, et il me semblait leur voir ouvrir les flancs 
avec des dents aiguës. 

» Quand je fus éveillé avant l'aurore, j'entendis mes fils, 
qui étaient avec moi , pleurer au milieu de leur sommeil 
et demander du pain. 

» Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attendris pas en pen- 

' En 1288, Ugolino, de la famille des comtes de la Ghérardesca, était gouverneur 
de Pise. Jaloux de son autorité, l'archevêquu Ruggieri répandit sur lui des bruits 
de trahison ; puis, soutenu des Gualandi, des Sismondi et des Lanfraachi, il alla 
droit au palais du comte Ugolin, le fit prisonnier avec ses deux (ils et ses deux 
petits-fils, et les enferma dans la tour de la place Degli Anziani. Les clefs de la 
prison, qui reçut, du supplice d'Ugolin, le nom de la tour de la Faim, furent jetées 
dans l'Arno. (Voir Villani, 1. VII, c. r.XX et CXXVII.) 

1 La montagne de Saint-Julien. 



292 LA DIVINE COMÉDIE. 

sant à ce qui s'annonçait à mon cœur, et si tu ne pleure.» 
pas, de quoi as-tu coutume de pleurer? 

» Déjà ils étaient éveillés, et l'heure s'approchait où Ion 
avait coutume d'apporter la nourriture, et à cause du songe 
chacun doutait. 

» Et moi , j'entendis fermer la porte de l'horrible tour, 
et je regardai mes enfants sans dire mot. 

» Je ne pleurais pas, tant au dedans de moi je me sen 
tais devenir de pierre; ils pleuraient, eux, et mon jeune 
Anselme me dit : « Pour nous regarder ainsi, mon père, 
qu'as-tu? » 

» Cependant je ne pleurai ni ne répondis de tout ce jour 
et la nuit d'après, jusqu'à ce qu'un autre soleil se leva sur 
le monde. 

» Quand un faible rayon se fut introduit dans la prison 
douloureuse, et que je vis sur quatre visages l'aspect que 
je devais avoir, 

» Je me mordis les deux mains de douleur, et ceux-ci, 
pensant que je le faisais par envie de manger, se levèrert 
tout à coup, 

» Et dirent : « Père, notre douleur sera beaucoup moin- 
dre si tu manges de nous ; tu nous as revêtus de ces misé- 
rables chairs, dépouille-nous-en. » 

» Alors je m'apaisai pour ne pas les faire plus tristes. 
Ce jour et les suivants nous demeurâmes tous muets. Ah ! 
dure terre, pourquoi ne t'ouvris-tu pas? 

» Quand nous fûmes arrivés au quatrième jour, Gaddo se 
jeta et s'étendit à mes pieds, disant : « Mon père, pourquoi 
ne viens-tu pas à mon aide ? » 

» 11 mourut là, et, comme tu me vois, je vis les trois 
tomber un à un entre le cinquième et le sixième jour. En- 
suite je me mis, 

» Déjà aveugle, à me rouler à tâtons su." chacun d'eux; 
et je les appelai encore deux jours après qu'ils furent 
morts ; ensuite la faim eut plus de puissance que la dou- 
leur. » 

Quand il eut ainsi parlé en roulant les yeux, il reprit le 



l'enfer, chant xxxiii. 293 

misérable crâne, où ses dents, comme celles d'un chien fu- 
rieux, entrèrent jusqu'à l'os. 

Ah ! Pise, la honte des nations du beau pays où le si ré- 
sonne, puisque tes voisins sont lents à te punir, 

Que Capraja et Gorgona 1 s'ébranlent et fassent une digue 
à l'embouchure de l'Arno, pour qu'il engloutisse tous tes 
habitants. 

Si le comte Ugolin était accusé d'avoir livré tes châteaux, 
tu ne devais pas vouer ses enfants à un tel supplice; 

Leur âge tendre rendait innocents, ô nouvelle Thèbes! 
Uguccione, Brigata et les deux autres que mon chant a 
nommés plus haut. 

Nous passâmes outre jusqu'au lieu où la glace enserre 
cruellement d'autres ombres, non pas debout, mais la tête 
renversée. 

Les pleurs répandus empêchent les autres de couler, et 
la douleur, trouvant un obstacle dans les yeux, se refoule 
au dedans et accroît l'angoisse. 

Car les premières larmes se congèlent, et, comme une 
visière de cristal, emplissent sous les cils toute la cavité de 
l'œil. 

Et bien que mon visage, endurci comme un calus par le 
froid, fût devenu presque insensible, 

Il me parut que je sentais quelque vent. « Mon maître, 
dis-je, qu'est-ce qui remue? est-ce qu'ici tout souffle n'est 
pas éteint? » 

Il me dit : « Tu le sauras bientôt; ton œil sera prompt 
à te faire la réponse en voyant la cause de ce vent. » 

Et un des malheureux de la croûte glacée cria vers nous : 
« O âmes si coupables que vous avez été placées dans le 
dernier cercle, 

» Arrachez-moi du visage ces voiles endurcis, que je 
puisse soulager un peu la douleur qui me gonfle le cœur 
avant que mes larmes se gèlent de nouveau. » 

Et moi à lui : « Si tu veux que je te soulage, dis-moi qui 

■ Deux îles vers l'embouchure de l'Arno. 

25. • 



294 LA DIVINE COMÉDIE. 

tu es, et ensuite, si je ne te débarrasse, que je sois plongé 
au fond de la glacière. » 

Il me répondit alors : « Je suis frère Albéric; je suis 
l'homme dont le jardin a produit de mauvais fruits, et ici 
je reçois une datte pour une figue *. 

— Oh ! lui dis-je, est-ce que tu es déjà mort ?» — Et lui 
à moi : « Comment mon corps est là-haut, dans le monde, 
je ne le sais pas. 

» Cette Ptolémée a ce privilège, que souvent l'âme y tombe 
avant qu'Atropos l'y ait jetée 8 ; 

» Et pour que tu enlèves plus volontiers mes larmes gla- 
cées de mon visage, tu sauras qu'aussitôt qu'une âme trahit 

» Comme je l'ai fait, son corps lui est enlevé par un 
démon qui le gouverne jusqu'à ce que son temps soit tout 
révolu. 

» Pour l'âme, elle tombe dans cette froide citerne, et 
peut-être apparaît encore là-haut le corps de l'ombre qui 
est dans la glace derrière moi. 

» Tu dois le connaître, si tu es arrivé depuis peu : c'est 
le sue Branca d'Oria, et il s'est passé bien des années depuis 
qu'il est enfermé ici s . 

— Je crois, lui dis-je, que tu me trompes, car Branca 
d'Oria n'est pas mort; il mange, il boit, il dort et s'habille 
là-haut. 

— Dans la fosse de Malebranche, dit-il, là où bout une 
poix, tenace, n'était pas encore tombé Michel Sanche, 

» Que Branca d'Oria laissa à sa place un démon dans son 
corps et celui d'un de ses proches complices de trahison. 

» Maintenant, étends la main; ouvre-moi les yeux. » Et 
moi je ne les lui ouvris pas, et ce fut une loyauté que d'être 
envers lui déloyal. 

Ah ! Génois ! hommes ennemis de toutes les vertus et 

1 Le frère Albéric, de l'ordre des Frères Joyeux, s'était brouillé avec ses pa- 
rents. Un jour, feignant de se réconcilier avec eux, il les invita à un grand repas, 
puis, au moment où les fruits furent servis, il les lit tous assassiner; d'où le pro- 
verbe italien : Il a goùlé des fruits du frère Albéric. 

* Le cercle de Ptolémée où sont les traîtres à leurs hòtus et a leurs amis. 

* Branca d'Oria, Génois, assassin de son beau-père. 



l'enfer, chant xxxiv. 295 

pleins de vices, pourquoi n'êtes-vous pas chassés du monde ? 

J'ai trouvé avec le pire esprit de la Romagne un de vous, 
qui, par ses actes, a l'âme déjà plongée dans le Cocyte, 

Tandis que son corps paraît encore vivant là-haut. 



CHANT XXXIV. 

Quatrième enceinte, ou de Judas et des Traîtres envers leurs bienfaiteurs. — Lu- 
cifer y est enchaîné. — Virgile explique la fondation de l'Enfer. — Les poètes 
sortent de la Cité des pleurs et revoient les étoiles. 

Vexilla régis prodeunt inferni l ; ils viennent vers nous : 
« Regarde donc devant toi, me dit mon maître, si tu peux 
les distinguer . » 

De même que lorsque souffle un nuage épais, ou lorsque 
la nuit tombe sur notre hémisphère, on croit voir au loin 
un moulin que le vent fait tourner, 

Ainsi il me sembla voir un édifice éloigné.. Alors, pour 
me garer du vent, je me blottis derrière mon guide, parce 
qu'il n'y avait là nul autre abri. 

Déjà (et plein de frayeur, je le mets dans ces vers) j'étais 
au lieu où les ombres, toutes couvertes de glace, ressem- 
blent sous la transparence à des fétus dans du verre. 

Les unes sont gisantes; les autres se tiennent droites; 
celles-là sur la tête, celles-là sur les pieds; une autre, 
comme un arc, courbe son visage vers son pied. 

Lorsque nous fûmes assez avancés pour qu'il plût à mon 
maître de me montrer la créature qui -eut un si bel aspect, 

Il se plaça devant moi, et me fit arrêter : et Voici Dite 8 , 
me dit-il; voici le lieu où il faut t'armer de courage. » 

Combien je devins alors faible et glacé, ne le demande 
pas, lecteur; je ne le veux pas écrire, parce que toute pa- 
role serait peu de chose. 

' Les étend nrds du roi des enfers s'avancent. 
. ' Dite, Lu 'ifer. 



296 LA DIVINE COMÉDIE. 

Je ne mourus pas et je ne restai pas vivant ! pense en toi- 
même maintenant, si tu as la moindre fleur d'imagination, 
ce que je devins étant ainsi privé de vie et de mort. 

L'empereur du douloureux royaume, depuis le milieu d& 
la poitrine, sortait du glacier; et je suis plutôt de la taille 
d'un géant 

Que les géants ne le seraient de la longueur de ses bras : 
vois donc quel devait être le tout qui serait proportionné à 
cette part de son corps. 

S'il fut aussi beau qu'il est difforme aujourd'hui, et s'il 
osa lever les yeux contre son créateur, de lui doit procéder 
toute souillure. 

Oh ! qu'il me parut une étonnante merveille! quand je 
vis trois faces à sa tête * : l'une sur le devant et qui était ver- 
meille ; 

Les deux autres, qui s'attachaient à celle-là, s'élevaient 
sur le milieu de chaque épaule, et se joignant au sommet 
de la tête, 

Le visage de droite paraissait jaune et blanc; celui de 
gauche était de la couleur de ceux qui habitent au lieu où 
s'engouffre le Nil. 

De dessous chacune de ses têtes sortaient deux grandes 
ailes comme il en fallait pour un si prodigieux oiseau; de 
voile de navire, je n'en ai jamais vu de semblable; 

Elles n'avaient point de plumes, mais ressemblaient aux 
ailes de la chauve-souris; et quand il les agitait, il faisait 
mouvoir trois vents. 

Tout autour de lui le Cocyte était tout gelé; de ses six yeux 
il pleurait, et sur ses trois mentons coulaient les larmes et 
une bave sanglante. 

De chaque bouche il brisait avec les dents un pécheur 
comme ces machines qui broient le Un, de sorte qu'il faisait 
ainsi trois malheureux. 

Pour celui de devant les morsures étaient nulles, compa- 

• Représentant les Européens, les Asiatiques et les Africain». 



l'enfer, chant xxxiv. 297 

rées aux blessures des griffes, qui étaient telles, que parfois 
les reins restaient tout dépouillés de leur peau. 

« Cette âme qui, là-haut, souffre la plus grande douleur, 
dit le maître, est Judas Iscariote, qui agite sa tête au dedans 
de la bouche et ses jambes au dehors; 

» Des deux autres qui ont la tête en bas, celui qui pend 
de la bouche noire est Brutus; vois comme il se tord et 
comme il ne dit pas un mot; 

» Et l'autre, qui paraît si membru, est Cassius; mais la 
nuit revient, et maintenant il faut partir, car nous avons 
tout vu *. » 

Selon son désir, je m'attachai à son cou; il prit le temps 
et le lieu favorable, et quand les ailes furent assez ouvertes, 

Il s'accrocha aux côtes velues de Lucifer, et de poil en 
poil il descendit entre la toison épaisse et les glaçons. . 

Quand nous sommes arrivés là où la cuisse tourne juste 
sur le gros de la hanche, mon guide, avec fatigue et an- 
goisse, 

Tourna la tête où il avait les pieds, et s'accrocha au poil 
comme un homme qui monte, si bien que je crus que nous 
retournions encore dans l'enfer. 

« Tiens-toi bien ; c'est par une semblable échelle, dit le 
maître en haletant comme un homme lassé, qu'il faut partir 
de ce lieu du mal. » 

Il sortit ensuite par la fente d'un rocher et me posa sur le 
bord afin de m'y asseoir, puis il plaça près de moi son pied 
prudent. 

Je levai les yeux, et je crus voir Lucifer comme je l'avais 
laissé, et je le vis tenant les jambes en l'air. 

Si je fus alors troublé , que les humains grossiers le de- 
vinent, eux qui n'ont pas vu le point par lequel j'étais passé. 

« Mets-toi sur pied, dit le maître; la route est longue et 
le chemin mauvais; déjà le soleil s'achemine vers la hui- 
tième heure du jour. » 

• Brntu», i. Cassius, sont dans le cercle de Judas le déicide , c'est-à-dire aa 
«entre de l'enfer, comme re'gicides et traîtres. On se souviendra que Dante tenait 
pour les empereurs 



298 LA DIVINE COMEDIE. 

Ce n'était pas l'avenue d'un palais que la route où nous 
étions, mais une véritable caverne où le sol était raboteux, 
la lumière douteuse. 

« Avant de m' arracher de cet abîme, mon maître, dis-je 
lorsque je fus debout, pour me tirer d'erreur, parle-moi 
un peu. 

» Où est le glacier, et comment Lucifer est- il enfoncé sens 
dessus dessous? Et comment, dans si peu d'heures, le soleil, 
du soir au matin, a-t-il fait le trajet ? » 

Et, lui : « Tu t'imagines encore être au delà du point où 
je m'arrachai au poil de ce ver misérable qui traverse le 
monde. 

« Tu y étais tant que je descendais; quand je me suis re- 
tourné, tu as passé le point vers lequel de toutes parts les 
poids sont attirés 1 . 

» Tu es sous l'hémisphère joint et opposé à celui qui 
couvre le grand désert, et sous la voûte duquel périt 

» L'homme qui naquit et vécut sans péché 2 . Tu as les 
pieds sur la petite sphère qui est l'antipode de la Judée. 

» Ici c'est le matin, lorsque là-bas est le sou-, et celui qui 
nous a fait une échelle de son poil est encore fiché comme 
il l'était d'abord. 

» C'est de ce côté qu'il tomba du ciel, et la terre, qui au- 
paravant se montrait de ce côté, par peur se fit un voile de 
la mer, 

» Et vint vers notre hémisphère, et peut-être est-ce pour 
fuir Lucifer que cette partie qui s'est amoncelée là-bas, 
comme tu vois, laissa ici ce lieu vide 3 . 

» Il est là-bas un endroit, éloigné de Belzébuth de toute 
l'étendue de sa tombe, que l'on ne peut connaître par la vue, 
mais par le bruit 

» D'un petit ruisseau qui descend par le trou d'un ro- 
cher qu'il a creusé, dans sa course sinueuse et légèrement 
inclinée. » 

1 Dante a devine les lois de la gravitation. 

* Jésus-Christ. 

• Il indique la montagne du Purgatoire. 



L'ENFER. CHANT XXXIV. 299 

Le guide et moi, nous entrâmes dans ce chemin caché 
pour retourner dans le monde lumineux, et sans avoir souci 
d'aucun repos, 

Nous montâmes, lui le premier, moi le second, jusqu'à 
cer que je vis par une ouverture ronde les belles choses que 
porte le ciel; 

Et enfin nous sortîmes pour revoir les étoiles '. 



' Dante a voulu que chacun des trois cantmues tinlt par le mot étoiles \stella\. 
— Le cantioue de l'Snfer contient W20 vei*. 



LA DIVINE COMÉDIE. 



LE PURGATOIRE. 



CHANT PREMIER. 



A prêt une invocation aux Muses, le divin poëte raconte qu'au lever de l'aurore, 
se trouvant dans une île avec son guide, il rencontra Caton d'Utique. — Sur la 
permission qu'il reçut de monter an Purgatoire, il se dirigea avec Virgile vers 
la mer. — Là, d'après le conseil de Caton, Virgile lava le visage de Dante, et 
.m mit une ceinture de jonc. 



Pour courir sur de meilleures eaux, maintenant l'esquif 
de mon génie va hausser les voiles, en laissant derrière lui 
une mer si cruelle. 

Ainsi je chanterai ce second royaume où l'esprit humain 
se purifie et devient digne de monter au ciel. 

Donc que la poe'sie morte se relève, ô saintes Muses! 
puisque je suis vôtre, et qu'ici Calliope s'élève un peu 1 , 

En accompagnant mon chant de cette voix dont les misé- 
rables Pies furent si frappées, qu'elles désespérèrent de leur 
pardon 2 . 

La douce couleur du saphir oriental qui se mêlait à la 
sérénité de l'air pur jusqu'à ce premier cercle 3 , 

Ramena la joie dans mes yeux aussitôt que je fus sorti 
de l'air mort qui m'avait attristé les regards et le cœur. 

La belle planète qui conseille d'aimer * faisait sourire tout 

Vos, ò Calliope, precor, aspirate canenti. 
(Virgile.) 

'Les tilles de Piérus, roi de Pella en Macédoine, ayant défié les Muses, fuient 
Vaincues et changées en pies. (Ovide, V, Met.) 
' Le ciel de la lune, selon le système de Ptolemée. 
* La planète de Vénus. 

26 



302 LA DIVINE COMÉDIE. 

l'orient, en effaçant le signe des Poissons qui venaient à sa 
suite. 

Je me tournai à main droite, et je dirigeai mon esprit 
vers l'autre pôle, et je vis quatre étoiles l qui ne furent ja- 
mais vues que par les premiers hommes. 

Le ciel semblait se réjouir de leur éclat. septentrion! 
contrée vraiment veuve, puisque tu es privée de contem- 
pler ces étoiles ! 

Lorsque je me fus détaché de cette contemplation, en me 
tournant un peu vers l'autre pôle, vers le point où le char 
venait de disparaître 8 , 

Je vis près de moi un vieillard seul, et digne, par ses de- 
hors, de tant de respects, qu'un père n'en doit pas inspirer 
davantage à son fils 3 . 

Il portait une longue barbe mêlée de poils blancs et sem- 
blable à ses cheveux, dont un double flocon venait tomber 
sur sa poitrine. 

Les rayons des quatre lumières saintes répandaient sur 
sa figure tant d'éclat, que je le pouvais voir comme si le 
soleil eût été devant lui : 

« Qui êtes-vous, vous qui, Allant contre le fleuve aveugle, 
avez fui la prison éternelle', <iit le vieillard en agitant sa 
barbe vénérable. 

» Qui vous a guidés, ou qui a été votre flambeau pour 
sortir de la profonde nuit qui rend continuellement noire la 
vallée infernale ? 

» Les lois de l'abîme sont-elles ainsi rompues? ou un 
nouveau décret a-t-il été rendu dans le ciel, que vous, dam- 
nés, vous veniez ainsi dans mes grottes? » 

Alors mon guide m'engagea, par ses parole 1 ses gestes 
et ses regards, à être respectueux, à plie '& genou et à 
baisser les paupières. 

1 Les quatre venus cardinales, d'après Lombardi, c'est-à-dire la Prudence, la 
luslice, la Force et la Tempérance. 
5 Le char de la grande Ourse. 

■ Calon d'Utiquc. — Dante ìnule Virgile au huitième lit ^ de VÊnèidt 
Secretosquc pios; Lis dantein jura Calmiera. 



LE PURGATOIRE. CHANT I. 303 

Ensuite il répondit : « Je ne suis point venu de moi- 
même; une femme, descendue du ciel 1 , m'a prié d'aider 
celui-ci en l'accompagnant. 

» Mais puisque c'est ta volonté que nous t'expliquions da- 
vantage quelle est notre vraie condition, la mienne ne peut 
être de rien refuser. 

» Celui-ci n'a point vu sa dernière soirée, mais il en fut 
si près p&f sa folie, qu'il ne lui restait que très-peu de temps 
à parcourir. 

» Ainsi, comme je l'ai dit, je fus mandé vers lui pour le 
sauver , et il n'y avait pas d'autre chemin que celui où je 
me suis engagé. 

» Je lui ai montré toute la race coupable ; à cette heure, 
je veux lui montrer les esprits qui se purifient sous ton 
commandement. 

» Comment je l'ai entraîné, serait trop long à te dire : 
d'en haut vient la lumière qui m'aide à le conduire ici pour 
te voir et t' entendre. 

» Veuille donc accueillir sa venue ; il s'en va cherchant 
la liberté qui est si chère, comme le sait celui qui pour elle 
méprise la vie. 

» Tu le sais, toi, qui pour elle ne trouvas pas la mort 
amère, et laissas à Utique la dépouille qui, au grand jour, 
paraîtra si brillante. 

» Les édits éternels ne sont pas révoqués pour nous. 
Celui-ci est vivant, et Minos ne me retient-pas ; moi, je suis 
du cercle où sont les yeux chastes 

» De ta Marcia qui semble encore te prier, ô cœur saint ! 
de l'avoir pour compagne et pour tienne ; par son amour 
laisse-toi donc fléchir pour nous ; 

» Laisse-nous aller dans tes sept royaumes; et je lui en 
vendrai grâce, si tu permets que là-bas on parle de toi. 

— Marcia plut tant à mes yeux, tant que je fm sur terre, 
répondit-il alors, que toutes les grâces qu'elle voulut, elle 
les obtint de moi; 

» Béatrice; Enf., ch. il. 



304 LA DIVINE COMÉDIE. 

» A présent qu'elle habite par delà le fleuve coupable , 
elle ne peut plus m'émouvoir, à cause de la loi qui fut faite 
quand je sortis des limbes 1 . 

» Mais si une femme du ciel t'anime et te dirige, comme 
tu le dis, tu n'as nul besoin de ces douces flatteries : il suffit, 
près de moi, de te réclamer d'elle. 

» Va donc, ceins celui-ci d'un jonc souple et uni 2 , lave- 
lui le visage, et efface de lui toute souillure. 

» Car il ne conviendrait pas que, l'œil couvert d'aucun 
nuage, il parût devant le premier ministre que tu vas voir 
et qui est de ceux du paradis. 

y> Cette petite île, là-bas, là-bas, dans ce lieu que battent 
les ondes, produit des joncs sur sa terre molle et limoneuse. 

» Nulle plante donnant des feuilles ou bien qui s'endur- 
cit ne peut y avoir vie , parce qu'elle ne plierait pas aux 
attaques des eaux ; 

» Ensuite ne revenez pas de ce côté. Le soleil qui se lève 
vous montrera où gravir la montagne par une pente plus 
douce. » 

Alors il disparut. Et moi je me levai sans parler, et je 
me rangeai tout près de mon guide, et je dirigeai vers lui 
mes regards. 

Il commença : « Mon fils, suis mes pas, et retournons en 
arrière , car par là cette plaine va toujours en s' abaissant 
jusqu'à ses dernières limites. » 

L'aube chassait déjà l'heure du matin qui fuyait devant 
elle, et de loin j'aperçus le tremblement de la mer. 

Nous allions dans la plaine déserte, comme des hommes 
qui cherchent le chemin qu'ils ont perdu , et croient aller 
en vain tant qu'ils ne l'ont pas retrouvé. 

Quand nous fûmes à un endroit où la rosée combat l'ar- 
deur du soleil, et, protégée par l'ombre, ne peut guère 
s'évaporer, 

Mon maître posa doucement ses deux mains ouvertes sur 
l'herbe fraîche, et moi, m'avisant de son dessein, 

'A la venue du Christ. Enf., ch. iv. 

* Emblème de la patience, de la simplicité et de l'humilité. 



LE PURGATOIRE. CHANT II. 305 

Je lui présentai mes joues humides de larmes. Alors re- 
parut par lui cette couleur que l'enfer avait cachée. 

Nous arrivâmes ensuite sur la plage déserte qui jamais 
ne vit naviguer sur ses eaux homme capable de retourner 
sur la terre. 

Là il me fit une ceinture comme l'autre l'avait com- 
mandé. merveille ! à peine arrache-t-il une des humbles 
plantes qu'une pareille renaît soudain, 

Là même d'où il l'avait arrachée * ! 



CHANT IL 

An lever du soleil, les deux poètes, étant encore sur le rivage, virent glisser fur 
la mer une barque toute remplie d'Ames, et qu'un Ange conduisait vers le Pur- 
gatoire. — Parmi ces Ames, Dante reconnaît son ami Casella, musicien illustre. 
— Casella s'oublie à chanter, et Dante à l'e'couter chantant. — Colère de Caton, 
qui leur reproche tant de lenteur à s'avancer vers le lieu où l'on se purifie. 

Déjà le soleil était parvenu à l'horizon dont le méridien 
couvre Jérusalem de son point le plus élevé. 

Et la nuit, qui décrit son cercle à l'opposé 2 , sortait du 
Gange en tenant la Balance , qu'elle laisse tomber de ses 
mains quand elle l'emporte sur le jour. 

Ainsi là où apparaissait le soleil, les joues blanches et 
vermeilles de la belle Aurore devenaient, par trop d'âge, 
d'une couleur d'orange. 

Nous étions encore au bord de la mer, pareils à des gens 
qui pensent à leur chemin, et dont l'esprit marche, mais 
dont le corps demeure. 

Mais voilà! de même qu'à l'approche du matin, Mars, à 
travers les épaisses vapeurs, rougit du côté du Ponant, au- 
dessus de l'onde marine, 

De même (oh! puisse -je la revoir!) une lueur m' apparut, 

• Primo avulso non deficit alter. 

(Virgile, 1. vi.) . 

* A l'opposé du signe du Bélier où se trouvait Dante, comme il dit au chant 1 
4e l'£n/«r,.vers 38. 

26. 



306 LA DIVINE COMÉDIE. 

qui venait sur la mer, et d'un mouvement si rapide, que le 
vol d'aucun oiseau ne pourrait l'égaler. 

Et ayant un peu détourné les yeux afin d'interroger mon 
guide, je la revis plus lumineuse et déjà plus grande. 

Puis de chaque côté m'apparaissait je ne sais quoi de 
blanc d'où sortait peu à peu quelque autre objet blanc 
comme le premier. 

Mon maître ne dit mot jusqu'à ce que les premières 
formes blanches eussent ouvert leurs ailes. Alors, recon- 
naissant bien le gondolier, 

Il s'écria : « Sus ! sus ! que tes genoux se plient ! Voici 
l'ange de Dieu! joins les mains; désormais tu verras de pa- 
reils ministres. 

» Vois comme il dédaigne les moyens humains. Il ne 
veut point de rames , ni d'autres voiles que ses ailes sur 
ces rivages si éloignés des vivants. 

» Vois comme il les tient dressées vers le ciel, battant 
l'air de ses plumes éternelles qui ne muent point comme la 
chevelure des mortels. » 

Plus s'approchait de nous l'oiseau divin, plus brillant il 
apparaissait, de sorte que de près les yeux ne pouvaient 
soutenir sa splendeur. 

Je les baissai ; et lui s'en vint au rivage avec une barque 
si frêle et si légère, qu'à peine èlle enfonçait un peu dans 
l'eau. 

A la poupe se tenait le céleste nocher, et tel que sa béa- 
titude se voyait écrite sur ses traits, et plus de cent esprits 
étaient assis dans la barque. 

In exitu Israel de JEgyplo, chantaient-ils tous ensemble, 
et à l'unisson, et avec un recueillement digne de ce grand 
psaume. 

L'ange ayant fait sur eux le signe de la croix sainte, tous 
se jetèrent sur la plage, et lui s'en retourna, comme il était 
venu, léger. 

La troupe laissée là par l'ange semblait étrangère à ce 
lieu, et regardait à l'entour comme quelqu'un qui examine 
des choses nouvelles. 



LE PURGATOIRE. CHANT II. 307 

Le soleil dardait le jour de tous points, et, avec ses flè- 
ches inévitables, il avait chassé le Capricorne de la moitié 
du ciel, 

Quand la nouvelle troupe leva vers nous le front en nous 
disant : « Si vous le savez, montrez-nous le chemin qui 
conduit à la montagne. » 

Et Virgile répondit : « Vous croyez peut-être que nous 
connaissons ce lieu, mais, comme vous, nous sommes 
étrangers, 

» Et venus peu d'instants avant vous, mais par une autre 
route si âpre et si dure, que ce sera comme un jeu pour 
nous de gravir la montagne. » 

Les âmes , qui s'aperçurent à ma respiration que j'étais 
encore vivant, devinrent pâles d'étonnement; 

Et, comme autour d'un messager portant la branche 
d'olivier, la multitude se presse pour entendre les nouvel- 
les, et que personne ne craint de se fouler, 

Ainsi, autour de moi, se suspendirent ces âmes fortunées, 
oubliant de s'aller faire belles. 

J'en vis une s'avancer avec tant d'affection pour m'em- 
brasser, qu'elle m'entraîna à faire comme elle. 

ombres vaines! excepté pour la vue. Trois fois autour 
d'elle j'enlaçai mes bras, autant de fois je les ramenai seuls 
sur ma poitrine 1 . 

Mon étonnement, je crois, se peignit sur ma face, car 
l'ombre sourit et se retira, et moi, qui la suivais, j'avançai 
encore. 

Elle me dit doucement de rester en repos ; alors je con- 
nus qui elle était, et je la priai de s'arrêter un peu pour me 
parler. 

Elle me répondit : « Comme je t'aimais avec mon corps 
mortel, ainsi je t'aime délivré de mon corps; aussi je m'ar- 
rête. Mais toi, pourquoi viens-tu ici? 

1 Ter conatus eram collo dare bracchia circùm, 
Ter frustra comprensa manus effugit imago, 
Par levibus ventis volucrique simillima somno. 

(Virgile, 1. vi.) 



308 LA DIVINE COMÉDIE. 

— Mon Casella 1 , je fais ce voyage pour retourner au 
monde des vivants, dont je suis encore. Mais toi, comment 
ce lieu doux et terrible t'a-t-il e'té si longtemps refusé? » 

Et lui à moi : « Nul tort ne m'a été fait par celui-là qui 
nous passe quand et comme il lui plaît, bien qu'il m'ait 
plusieurs fois refusé ce passage, 

» Car c'est une volonté juste qui est la règle de la sienne. 
En vérité, depuis trois mois il a recueilli tous ceux qui ont 
voulu entrer avec la paix divine *. 

» Ainsi, moi, qui me trouvais sur le bord de la mer où 
l'eau du Tibre devient salée , je fus reçu par lui avec bien- 
veillance, 

» Auprès de cette embouchure où il dresse ses ailes, 
parce que là se rassemblent toujours ceux qui ne descen- 
dent pas vers l'Achéron 3 . » 

Et moi : « Si une nouvelle loi ne t'enlève pas la mémoire 
ou l'usage de ces chants amoureux qui avaient coutume 
d'apaiser toutes mes peines , 

» Console un peu mon âme , qui , en venant ici avec son 
corps, s'est remplie de tant de troubles et de terreurs. » 

Il se mit alors à chanter avec tant de douceur : Amour 
qui parle à mon esprit k , que sa douce voix vibre encore au 
fond de mon âme. 

Mon maître et moi, et les ombres qui entouraient le 
chanteur, nous paraissions contents, comme si nul autre 
penser n'eût dû nous toucher. 

Nous marchions suspendus et attentifs à ces chants; mais 
voilà que le noble vieillard s'écria : « Qu'est ceci, esprits 
paresseux? 

» Quelle est cette négligence? pourquoi différer ainsi? 
Courez à la montagne vous dépouiller de l'écorce qui em- 
pêche Dieu de pénétrer jusqu'à vous ! » 

* c C'estoit un excellent musicien de Florence, grand a m y de Dante, avec lequel 
i! alloit souvent se resjouir quand il estoit las d'estudier. » (Grangier.) 

* C'est-à-dire, tous ceux qui ont profité des indulgences du jubilé ouvert a* 
mois de décembre de l'année 1360 par Bouiface VIII. 

1 Le port d'Ostie, près de Rome. 

* < Amor clic nella meute mi ragiona ; > début d'une canione de Dante 



LE PURGATOIRE. CHANT III. 309 

Telles les colombes réunies pour dérober le blé ou l'ivraie 
s'en vont à leur pâture tranquillement, et sans faire enten- 
dre leur roucoulement ordinaire, 

Mais si une chose survient dont elles aient peur, quittent 
soudainement leur manger, parce qu'un soin plus grand les 
saisit ; 

Telles ces âmes nouvellement arrivées délaissèrent le 
chant pour s'enfuir vers la côte, comme un homme qui va 
et ne sait où il arrivera. 

Notre fuite, à nous, ne fut pas moins prompte. 



CHANT III. 

Les deux poètes s'apprêtent à gravir le mont du Purgatoire. — Ils en trouvent la 
route bien pénible — Ames des Excommuniés, qui doivent attendre un certain 
temps avant de pouvoir se rendre au lieu expiatoire. — Parmi ces Ames est celle 
de Mainfroy, roi de la Pouille et de la Sicile. 

Pendant que cette fuite soudaine dispersait dans la cam- 
pagne ces âmes qui s'en retournaient vers la montagne où 
la raison nous attire l , 

Je me rapprochai de mon fidèle compagnon : eh! com- 
ment, sans lui, aurais-je fait mon voyage? qui m'aurait 
soutenu jusqu'au sommet de la montagne? 

Il me semblait avoir des remords de lui-même. con- 
science digne et pure ! comme une petite faute est pour toi 
une amère morsure ! 

Quand ses pieds quittèrent enfin cette marche hâtée quiôte 
à toute action sa noblesse, mon esprit, jusqu'alors enchaîné, 

Dirigea son attention vers le point où il tendait, et 
tourna mes regards du côté de ce mont qui s'élève jusqu'au 
ciel le plus haut. 

Le soleil qui, derrière moi, brillait rouge, se trouvait 
rompu devant moi , parce que mon corps était un obstacle 
aux rayons. 

1 La montagne du Purgatoire. 



3tO LA DIVINE COMÉDIE. 

Je me retournai avec la crainte d'être abandonné, quand 
je vis que devant moi seulement la terre était obscure. 

Et mon soutien me dit : « Pourquoi cette défiance , et 
pourquoi te retourner ainsi? Ne me crois-tu plus avec toi? 
Crois-tu que je ne suis plus ton guide ? 

» Déjà Vesper se trouve là où est enseveli le corps dans 
lequel je formais une ombre. Naples le possède et l'a en- 
levé à Brindes l ; 

» Maintenant si nulle ombre ne s'étend devant moi , ne 
t'en étonne pas plus que du spectacle des cieux, car un 
rayon ne projette aucune ombre sur un autre rayon. 

» La vertu divine rend nos corps , qui ressemblent aux 
vôtres, capables de sentir les tourments, et le froid et le 
chaud; mais comment cela se fait, elle ne veut pas nous le 
découvrir. 

» Insensé est celui qui espère que notre raison pourra 
pénétrer le mystère infini qui tient une seule substance en 
trois personnes. 

» Race humaine, contentez-vous du quia*. Si vous aviez 
pu tout voir, il n'eût pas été nécessaire que Marie enfantât. 

» Et tels ont désiré vainement, dont eût été satisfait le 
désir qui leur est éternellement imposé comme supplice. 

» Je parle d'Aristote, de Platon, et de beaucoup d'autres. » 
Ici il pencha le front, ne dit plus rien et resta comme 
troublé. 

Nous arrivâmes enfin au pied de la montagne. Là nous 
trouvons les roches si escarpées, que les jambes les plus 
promptes nous seraient inutiles. 

La route la plus déserte, la moins frayée, entre Lerici 
et Turbia 8 , est, auprès de celle-ci, un escalier large et 
facile. 



1 Brindes, où mourut Virgile. 

Manina me genuit , Calabri rapuêre, tcnct nunc 

Parthenope... (Virg.) 

' Du parce que, state contenti, umana gente, al quia. — Comme Datte, dans son 
texte italien, nous conservons en français toutes ces formules latines de l'e'crle. 
' Deux bourgs dans l'état de Gènes. 



IE PURGATOIRE. CHANT III. 31! 

« Maintenant qui sait de quel côté descend le sentier, dit 
mon maître en arrêtant ses pas, afin que puisse monter ce- 
lui qui va sans ailes? » 

Et pendant qu'il tenait les yeux baissés, songeant au 
chemin dans sa pensée, et que je regardais en haut autour 
des rochers, 

A main gauche, j'aperçus une foule d'âmes qui dirigeaient 
leurs pas vers nous, et pourtant ne semblaient pas mar- 
cher, tant elles venaient lentement. 

« Lève les yeux, dis-je à mon maître, en voilà de ce côté 
:jui nous donneront conseil, si tu ne peux en recevoir de 
toi-même. » 

Alors il me regarda, et d'un air plus rassuré me répon- 
dit : « Allons de leur côté, car elles viennent lentement ; et 
à toi meilleure espérance, mon doux fils. » 

Cette troupe était encore loin, et je dis qu'après mille pas 
que nous avions faits, il restait entre nous autant d'espace 
qu'un bon frondeur en mesurerait d'un coup de pierre , 

Quand elles se réunirent toutes contre les durs rochers 
de la rive escarpée, et s'arrêtèrent immobiles et serrées, 
corame celui qui, doutant de son chemin, regarde et s'arrête. 

« vous qui eûtes une bonne fin, esprits déjàilus, s'é- 
cria Virgile, oh! par cette douce paix qui, je le crois, est 
attendue de vous tous, 

» Dites-nous où la montagne s'abaisse, afin qu'il nous 
soit possible de la gravir, car la perte du temps est plus dé- 
plaisante à qui mieux l'apprécie. » 

Comme les brebis sortent de leur enclos à une, à deux, 
i trois, et que lés autres s'arrêtent timides, baissant à terre 
leurs yeux et leur museau, 

^t ce que fait la première les autres le font, montant sur 
son dos si elle n'avance, simples et paisibles, et ne sachant 
pourquoi elles font ainsi ; 

De même je vis se mouvoir, pour venir à nous, la pre- 
mière âme de cette bande fortunée, pudique de visage, et 
modeste dans sa démarche. 

Lorsqu'elles virent qu'à ma droite, et par l'effet de mon 



312 LA DIVINE COMÉDIE. 

corps, la lumière était rompue sur la terre, de façon qu'il 
y avait une ombre de moi à la grotte, 

Elles s'arrêtèrent, puis reculèrent de quelques pas; et 
toutes les autres qui venaient après, sans savoir pourquoi, 
en firent autant. 

« Sans attendre votre demande, je vous avoue que c'est 
un corps humain que vous voyez; c'est pourquoi la lumière 
du soleil est ainsi coupée sur la terre. 

» Ne vous émerveillez pas, mais croyez que ce n'est point 
sans une vertu venue du ciel qu'il cherche à franchir cettt 
barrière. » 

Ainsi parla le maître. Alors cette noble troupe : « Eh 
bien, tournez-vous, dit-elle, marchez devant nous, » et tous 
nous faisaient signe du dos de la main. 

Et un des esprits commença : « Qui que tu sois, tout en 
allant ainsi, tourne sur moi les yeux, et cherche en ta mé- 
moire si là-bas tu ne me vis jamais. » 

Je me tournai vers lui et le regardai fixement; il était 
blond et beau, et de gentil aspect ; mais un coup avait par- 
tagé en deux un de ses sourcils. 

Quand je me fus excusé humblement de ne l'avoir jamais 
vu, il me dit : « Maintenant, vois! » et il me montra une 
blessure en haut de sa poitrine ; 

Puis il reprit en souriant : « Je suis Mainfroy l , petit-fils 
de l'impératrice Constance; donc, je t'en prie, quand tu 
retourneras sur la terre, 

» Va voir ma gracieuse fille, cette mère de l'honneur de 
Sicile et d'Aragon, et dis-lui la vérité si on dit le contraire. 

» Quand on eut percé mon corps de deux coups mor- 
tels 4 , je me remis en pleurant à celui qui volontiers par- 
donne. 

» Mes péchés furent horribles, mais la bonté infinie de 
Dieu a des bras si grands qu'elle prend tous ceux qui se 
tournent vers elle. 

» Si le pasteur de Cosence, qui fut envoyé par Clément 

1 Maib/roy ou Manfred, roi de la Pouille et de la Sicile. 

2 A la bataille de Cepperano contro Charles d'Aujou. 



LE PURGATOIRE. CHANT IV. 31$ 

à la chasse de mes os *, avait su voir en Dieu la face de sa 
miséricorde, 

» Mes os seraient encore à la tête du pont, près de Béné- 
vent, et sous la garde des lourdes pierres. 

» Maintenant la pluie les mouille, le vent les remue hors 
du royaume, presque au bord du Verde où on les jeta sous 
la malédiction des torches éteintes. . 

» Mais, par leur malédiction, l'amour divin n'est pas tel- 
lement banni qu'il ne puisse revenir, tant que l'espérance 
est verte et peut donner sa fleur. 

» Il est vrai que celui qui meurt contumace envers la 
sainte Église, encore qu'il se repentît à la fin, doit rester en 
dehors de cette rive 

» Trente fois autant de temps qu'il est resté dans son 
obstination, à moins que cet arrêt ne soit abrégé par des 
prières secourables. 

» Vois donc si tu veux me faire joyeux en révélant à ma 
bonne Constance 2 comment tu m'as vu, et quel interdit 
me retient, 

» Car ici-bas on avance beaucoup par les prières de 
là-bas. » 



CHANT IV. 



Par un sentier étroit et très-escarpé, Dante, soutenu par Virgile, arrive pénible- 
ment sur une plate-forme. — Là sont retenus les Négligents, ou ceux qui ont 
attendu jusqu'à la mort pour se repentir. — Dante reconnaît Belacqua. 

Quand, par l'effet du plaisir ou de la douleur dont quel- 
qu'une de nos facultés serait frappée, l'âme se recueille en 
cette faculté^ 

11 paraît que l'âme ne fait plus attention à aucune autre 



1 L'évêque de Cosence, en Calabre, envoyé par le pape Clément IV pour dé* 
terrer le corps de Maufred excommunié pour ses crimes et ses hérésies. 
* Sa tille, qui avait le même nom que l'impératrice Constance, sa bisaïeule. 

27 



Sii LA DIVINE COMÉDIE. 

faculté, et ceci est contre l'erreur de ceux qui croient qu'en 
nous une âme naît et se développe sous une autre âme l . 

Par cette raison, lorsqu'on entend ou lorsqu'on voit une 
chose qui absorbe fortement l'âme dirigée vers elle, le temps 
passe, et l'homme ne s'en aperçoit pas; 

Car l'une est la faculté qui écoute, l'autre celle qui tient 
l'âme tout entière; l'une est comme liée, et l'autre est libre ; 

J'eus de ceci une sûre expérience en écoutant l'esprit et 
en l'admirant parler; car le soleil avait bien franchi cin- 
quante degrés, 

Et moi je ne m'en étais pas avisé, quand nous vînmes à un 
point où ces âmes nous crièrent à la fois : « Ici est l'objet de 
votre demande. » 

Le villageois, au temps où le raisin brunit, ferme avec 
une fourchée d'épines une ouverture souvent plus large 

Que n'était le sentier où mon maître et moi nous mon- 
tâmes seuls, quand la troupe des âmes se fut séparée de 
nous. 

On parvient à San-Léo , on descend à Noli, on monte à 
l'aide des pieds jusqu'au sommet de Bismantua; mais ici il 
faut voler s , 

Je dis avec les ailes légères et les plumes d'un grand 
désir, derrière celui qui, me conduisant, me donnait l'espé- 
rance et éclairait mon chemin. 

Nous montions entre les pans rompus des rochers; de 
chaque côté leurs parois nous serraient, et le sol sur lequel 
nous marchions nous forçait de nous aider des pieds et des 
mains 8 . 

Quand nous fûmes sur le bord supérieur du haut rivage 
et en plaine découverte : « Mon Maître, dis-je, quelle voie 
prendrons-nous? » 

1 Voir Can. xi du huitième concile : e Apparet quosdam in tantum mpietatis 
venisse, ut hominem duas animas habere impudentcr dogmatizent. > 

* San-Léo, ville dans le duché d'Urbin ; Noli, port entre Final et Savdne ; Bis- 
mantua, montagne de Lombardie. 

* < Cecy monstre combien esloit difficile à escheler la montagne du Purgatoire, 
j>our à laquelle parvenir il faut s'ayder des pieds qui sont pris pour la bonne vo- 
tante, et des mains qui signifient les bonnes et saintes œuvres. > (Grangier.j 



LE PURGATOIRE. CHANT IV. 313' 

Et lui à moi : « Qu'aucun de tes pas ne recule; mais gagne 
derrière moi le sommet du mont jusqu'à ce que nous ap- 
paraisse une escorte sage. » 

Le sommet était si haut, qu'il dépassait la portée de la 
vue, et la côte plus droite que la ligne qui va du milieu du 
cadran au centre. 

J'étais las de monter; alors je m'écriai : « mon doux 
père ! tourne-toi, et vois que je vais rester seul si tu ne t'ar- 
rêtes pas. 

— Mon fils, traîne-toi jusqu'ici, » répondit-il en me mon- 
trant un rocher qui, de ce côté, régnait autour de la mon- 
tagne. 

Ses paroles m'éperonnèrent si fortement, que je m'efforçai 
de grimper après lui, tant que cette roche circulaire se 
trouva enfin sous mes pieds. 

Nous nous assîmes là tous les deux, tournés vers le levant 
d'où nous étions montés, car on se plaît à regarder le chemin 
qu'on vient de faire. 

Je dirigeai d'abord mes yeux vers les bas-fonds, ensuite 
je les élevai vers le soleil, et je m'étonnai que nous en fus- 
sions frappés à gauche. 

Le poëte remarqua bien que je demeurais stupéfié à re- 
garder le char de la lumière qui était entre nous et l'aquilon. 

Donc il me dit : « Si Castor et Pollux accompagnaient ce 
miroir qui jette son éclat et dessus et dessous, 

» Tu verrais le zodiaque rougissant tournoyer encore plus 
près des Ourses, s'il ne sortait pas de son chemin accoutumé ; 

» Et si tu veux pouvoir comprendre comment cela est 
ainsi, tout recueilli en toi-même, imagine que la montagne 
de Sion et cette montagne sont placées sur la terre, 

» De telle façon que toutes deux ont un même horizon 
et différents hémisphères; donc le chemin que sut mal par- 
courir le char de Phaéton, 

» Tu le verrais nécessairement sur un flanc de cette 
montagne *, tandis que tu le verrais sur un flanc opposé de 

* La montagne du Pjrgatoire. 



SI 6 LA DIVINE COMÉDIE. 

l'autre montagne *, pourvu que ton intelligence examine 
clairement la chose. 

— Certes, mon maître, lui répondis-je, jamais je n'ai vu 
si clairement comme je vois à cette heure, là où mon esprit 
semblait me faire faute. 

» Ainsi l'hémicercle du mouvement supérieur, qui, dans 
certain art, s'appelle équateur, et qui reste toujours entre 
le soleil et l'hiver, 

» Par les raisons que tu m'as données, s'éloigne de cette 
montagne vers le septentrion, quand les Hébreux voyaient 
ce même cercle vers les régions brûlantes du midi. 

» Mais, s'il te plaît, j'apprendrais volontiers combien nous 
avons encore à marcher, car cette montagne s'élève plus 
haut que ne peuvent s'élever mes regards. » 

Et lui à moi : « Cette montagne est telle, qu'à sa base elle 
est toujours rude à commencer; mais plus on avance en 
montant, moins elle donne de fatigue. 

» Donc, quand elle te paraîtra si douce que ta marche sur 
ses hauteurs sera légère comme, là-bas, l'est sur la pente 
de l'eau la marche d'un batelet, 

» Alors tu seras à la fin de ce sentier. Attends d'être là 
pour te reposer de ta peine. Je ne réponds plus rien, car 
je tiens tout cela pour vrai. » 

Et comme il finissait cette parole, une voix résonna près 
de nous : « Peut-être seras-tu auparavant dans la nécessité 
<ie t'asseoir. » 

Au son de cette voix chacun de nous se tourna, et nous 
vîmes à gauche une grande pierre que ni lui ni moi n'avions 
d'abord aperçue. 

Nous nous en approchâmes; là étaient des âmes qui se 
tenaient étendues à l'ombre du rocher, comme des gens qui 
s'étendent par indolence. 

Une d'elles, qui me semblait fatiguée, assise parmi les 

* La montasue de Sion. 



LE PURGATOIRE. CHANT IV. 317 

autres, embrassait ses genoux et tenait dessus son visage 
baissé *. 

« mon doux seigneur! dis-je, considère celui-ci qui 
se montre plus indolent que si la paresse était sa propre 
sœur. » 

Alors cette âme se tourna vers nous, nous examina en 
dirigeant ses regards par-dessous sa cuisse, et dit : « Va donc 
là-haut, toi qui es si vaillant ! » 

Je connus alors qui était cet esprit, et la fatigue qui hâtait 
encore un peu mon haleine ne m'empêcha point d'aller à 
lui. Et quand 

J'en fus tout près, il leva la tête, mais à peine, en disant : 
« As-tu bien compris pourquoi le soleil mène son char du 
côté de ton épaule gauche ? » 

Ses gestes paresseux et ses brèves paroles excitèrent 
quelque peu mes lèvres à rire; puis je commençai : « Bel- 
acqua, je ne te plains plus maintenant 2 ; 

» Mais, dis-moi, pourquoi t'asseoir et t'accroupir ici? 
Attends-tu une escorte, ou bien tes anciennes habitudes 
t'ont-elles repris? » 

Et lui : « frère ! que sert d'aller en haut, puisqu'il ne 
me laisserait pas arriver au lieu des expiations, l'ange de 
Dieu qui s'assied là sur la porte ? 

» Il faut que le ciel me retienne dehors autant d'années 
que j'en ai passé dans la vie, parce que j'ai remis jusqu'à 
la fin les bons soupirs de la pénitence. 

A moins que ne m'aide une oraison s'élevant d'un cœur 
vivant dans la grâce, à quoi bon une autre prière, puisqu'elle 
n'est pas écoutée dans le ciel ? » 

Et déjà le poëte montait devant moi en disant : « Viens 
maintenant, tu vois que le soleil touche le méridien et que 
la nuit 

» Va couvrir de son pied le rivage de Maroc. » 

1 Abscondit piger manus suas sub ascellas suas, et laborat si eas ad os convertita 
{Salomon.) 
•C'était un excellent joueur de cithare. 



27. 



318 LA DIVINE COMÉDIE. 



CHANT V. 



Pai vano à un Jeu plus pieve, le poëte rencontre oeux qui, étant morts de mort 
violente, eurent cependant le temps de se repentir et de se réconcilier avec Diei». 
— Dante raconte la tin tragique de plusieurs d'entre eux. — La Pia. 



J'avais déjà quitté ces ombres, et je suivais les traces de 
mon guide, quand derrière moi, et en dirigeant son doigt 
vers ma personne, 

Une d'elles s'écria : «Vois! il ne semble pas que le rayon 
de la lumière brille à gauche de celui qui va le dernier, et 
il semble se mouvoir comme un vivant. » 

Je tournai les yeux au son de ces paroles, et je vis les 
âmes tout étonnées me regarder moi seul, moi seul et la 
lumière qui était rompue par mon corps. 

» De quoi ton esprit va-t-il tant s'embarrasser, dit le 
maître, que tu en retardes ta marche, et que t'importe ce 
qui se murmure ici ? 

y> Marche derrière moi, et laisse dire ces gens. Sois comme 
une tour solide, dont la cime ne croule jamais par le souffle 
des vents, 

» Car toujours l'homme en qui pensée vient sur pensée 
éloigne de lui le but, car l'impétuosité de l'une affaiblit 
l'autre l . » 

Que pouvais-je répondre, sinon : « Je viens? » Ainsi ré- 
pondisse, couvert un peu de cette rougeur qui rend quel- 
quefois un homme digne de pardon. 

Cependant, par le travers de la côte, s'en venaient vers 
nous des âmes qui, verset à verset, chantaient le Miserere. 

Quand elles s'aperçurent qu'à cause de mon corps je ne 
donnais point passage aux rayons, elles changèrent leur 
chant en un long et rauque 8 ; 

Et deux d'entre elles, en manière de messagers, couru- 



1 Pluribus inlenlus minor est ad singula sensus. 
' Mutar lor cauto in un lungo e roc? 



LE PURGATOIRE. CHANT V. 319 

rent à notre rencontre, et nous dirent : « Informez-nous de 
votre condition. » 

Et mon maître : « Vous pouvez vous en aller et rappor- 
ter à ceux qui vous ont envoyés que le corps de celui-ci est 
de vraie chair. 

» S'ils se sont arrêtés pour voir son ombre, comme j'ima- 
gine, on leur a suffisamment répondu; qu'ils lui fassent 
honneur, car il pourra leur devenir bien cher. » 

Jamais je ne vis, au commencement de la nuit, les va- 
peurs embrasées fendre le ciel pur, ni le soleil abattre les 
nuages d'août si promptement, 

Que ces âmes ne retournassent encore en moins de temps 
à leur point de départ, et arrivées là elles s'en revinrent à 
nous avec les autres, comme un escadron qui galope à 
bride abattue. 

« Cette troupe de gens qui nous presse est nombreuse, 
dit le poëte, et vient pour te faire quelque prière; toi, ce- 
pendant, va, et tout en allant écoute. 

— âme qui t'en vas pour être un jour heureuse, avec 
les mêmes membres avec lesquels tu es née, venaient-ils 
en criant, modère un peu tes pas. 

» Regarde si jamais tu n'as vu aucun de nous dont tu 
puisses là-bas porter des nouvelles. Ah ! pourquoi t'en vas- 
tu? Ah! pourquoi ne t'arrêtes-tu pas? 

» Nous avons tous fini par une mort violente, et nous 
fûmes pécheurs jusqu'à notre heure dernière ; alors la lu- 
mière du ciel nous a rendus sages, 

» Si bien que, repentants et pardonnes, nous sommes 
sortis de la vie en paix avec Dieu qui aiguillonne notre 
coeur du désir de le voir. » 

Et moi : « Pourquoi dans vos traits déformés ne recon- 
naisse aucun de vous? Mais si quelque chose vous plaît que 
je puisse faire, esprits bien nés, 

» Vous, dites-la, et moi je la ferai, au nom de cette paix 
qui m'entraîne derrière les pas de ce guide et me fait ainsi 
la chercher de monde en monde. » 

Et l'un commença : « Chacun se fie à ta bienveillance 



320 LA DIVINE COMÉDIE. 

sans aucun serment de toi, pourvu que l'impuissance ne dé- 
truise pas ta bonne volonté. 

» Donc, moi qui parle avant tous les autres, je te prie, 
si jamais tu vois ce pays situé entre la Romagne et le 
royaume de Charles 1 , 

» De m'accorder le don de tes prières à Fano, afin qu'on 
y adore pour moi et que je puisse me purifier de mes fautes 
si graves. 

» Je suis né dans cette ville, mais les profondes blessures 
d'où sortit le sang qui m'animait me furent faites dans cette 
cité, antique giron des Anténorides*, 

» Là où je me croyais le plus en sûreté. D'Esté fit faire 
cela, lui qui m'avait en haine beaucoup plus que la justice 
ne le voulait 3 . 

» Si je m'étais enfui vers la Mira, lorsque je fus atteint à 
Oriaco, je serais encore là où l'on respire; 

» Mais je courus au marais, où les roseaux et la fange 
m'embarrassèrent tellement que je tombai, et là je vis de 
mes veines un lac s'étendre sur la terre. » 

Ensuite une autre âme me dit : « Si jamais s'accomplit 
ce désir qui t'entraîne vers la haute montagne, daigne avec 
une tendre piété prêter secours au mien. 

» Je fus de Montefeltro, et je suis Buonconte*. Ni Jeanne 
ni les autres n'ont cure de moi, c'est pourquoi je vais avec 
ceux-ci le front baissé. » 

Et moi à lui : « Quelle violence ou quelle aventure t'a 
ainsi arraché de Campaldino, que jamais on n'y connut ta 
sépulture? 

— Oh ! répondit-il, au pied du Casentin passe un fleuve 
qui a nom l'Archiano, et qui naît dans l'Apennin, au-dessus 
de l'Eremo 5 . 



1 La Marche d'Ancóne. — Fano, ville dans la Marche. 

'C'est-à-dire, Padoue, fondée par Anténor. 

•Azzon III d'Esté lit assassiner à Oriaco Jacopo del Cassero, l'ombre qui l'ac- 
cuse ici. 

* Buonconte, Gls de Guido de Montefeltro, et époux de Jeanne, fut tué Io 
11 Juin 1289, à la bataille de Campaldino. Il élait contre Ics Guelfeg. 

' Couvent de Caraaldules. 



LE PURGATOIRE. CHANT V. 321 

» Là où son nom se perd, j'arrivai, la gorge percée, 
fuyant à pied et ensanglantant la plaine; 

» Là je perdis la vue, et ma parole finit par le nom de 
Marie ; là je tombai, et il n'y resta plus que ma chair. 

» Je te dirai la vérité, et tu la rediras parmi les vivants : 
l'ange de Dieu me prit, et celui de l'enfer criait : « toi du 
ciel, pourquoi me l'ôtes-tu? 

y> Tu emportés la partie éternelle de celui-ci pour une 
petite larme qui me l'enlève; mais je traiterai autrement 
l'autre partie de lui-même. » 

y> Tu sais bien comme dans l'air se condense cette humide 
vapeur qui se résout en eau dès qu'elle monte là où le froid 
la saisit ; 

» Arrivé là, le Mauvais-Vouloir, qui à chercher le mal 
met son intelligence , déchaîna les exhalaisons et le vent 
par le pouvoir que lui donne sa nature 1 . 

» Ensuite, dès que le jour fut éteint, il couvrit de nuages 
la vallée, depuis Prato-Magno jusqu'au sommet de l'Apen- 
nin, et il prépara le ciel, 

» De façon que l'air épais se résolut en eau; la pluie 
tomba, et les ravins regorgèrent de tout ce que la terre n'en 
put absorber; 

» Puis, selon la pente des grandes eaux, elle se précipita 
vers le fleuve royal avec tant de rapidité, que rien ne put 
la retenir. 

» L'Archiano furieux trouva mon corps glacé vers son 
embouchure, et le poussa dans l'Arno en ouvrant sur ma 
poitrine la croix 

» Que j'avais faite de mes bras quand me vainquit la 
douleur. Il me ballotta sur ses rives et dans ses bas-fonds, 
ensuite sous sa proie de sable il me couvrit tout entier. 

— Ah! quand tu seras de retour dans le monde, et re- 

1 C'est une chose certaine en théologie que les démons ont pouvoir de faim 
pleuvoir, gresler, neger et choses semblables, comme prouve saint Augustin aa 
ch. vin de la Cité de Bien : Oninis transformatio corporalium rerum quae lien 
potest per aliquam virtutem natu;alem, per daemonem fieri potest. (Grangier.J 



322 LA DIVINE COMÉDIE. 

posé de la longue roule , continua un troisième esprit suc- 
cédant au second, 

» Souviens-toi de moi qui suis la Pia : Sienne m'a faite, 
la Maremme m'a défaite; il le sait bien celui-là qui, peu 
avant, 

» Avait, en m'épousant, passé à mon doigt son anneau 
de pierreries 1 . » 



CHANT VI. 

Il parle encore des Ne'gligents qui ne se sont repentis qu'au moment de leur mort 
violente. — Comme Virgile demandait à une Ame, se tenant à l'e'cart, le sentier 
le plus facile de la montagne, Dante reconnaît en elle Sordello de Mantoue. — 
Dante et Sordello s'embrassent. — Apostrophe contre les discordes de Florence 
et contre toute l'Italie. 

Quand on quitte le jeu de la chance*, celui qui perd de- 
meure tout chagrin en répétant les coups, et triste il se les 
apprend. 

Avec l'autre s'en va toute la foule : celui-là devant et 
celui-ci derrière ; celui-ci de côté se rappelle au souvenir 
du gagnant; 

Lui ne s'arrête pas; il écoute l'un et l'autre; celui à qui 
il tend la main cesse de la presser, et ainsi il se défend de 
la foule. 

Tel j'étais au milieu de cette troupe épaisse, Tournant çà 
et là le visage, et par mes promesses je m'en dégageai. 

Là était l'Arétin 3 qui reçut la mort des bras cruels de 

1 La Pia, de la noble famille des Tolomei, de Sienne, fut enfermée par son mari, 
messer Nello della Pietra, qui l'accusait d'adultère, dans un château des Marem- 
mes. L'air empesté de ce pays la tua. 

Siena mi fé'; disfecemi Maremma. 

Sept vers ont suffi au poè'te pour faire revivre à jamais et venger la triste Pia : 
apparition merveilleuse qui, après avoir, de nos jours, inspire madame Amable- 
laslu, a donné un drame plein d'émotions à M. Auguste de Iîelloy. 

- Il giuoco della Zara. 

• Messer Bcnincasa d'Arezzo, auditeur a la rote de Home, fut assassiné par Chiuo 
di Tacco dont il avait condamné à mort le frère et le neveu. 



LE PURGATOIRE. CHANT VI. 323 

-Ghino di Tacco, et cet autre qui se noya en donnant la 
chasse à ses ennemis*. 

Là priait, les mains élevées, Federigo Novello 2 , et 
celui-là de Pise qui fit paraître la grandeur d'âme du dop 
Marzucco 3 . 

Je vis le comte Orso *; et cette âme séparée de son corps 
par astuce et par envie, comme elle le disait, et non pour 
ses crimes; 

Je veux dire Pierre de la Brosse 5 ; donc pendant qu'elle 
est encore sur terre, que la princesse de Brabant se mette 
en garde afin de n'être pas un jour dans le troupeau de 
douleur. 

Quand je fus délivré de toutes ces ombres qui priaient 
que d'autres fissent pour elles des prières, afin de hâter le 
temps où elles deviendraient saintes, 

Je commençai : « ma lamière! tu nies, il me semble, 
expressément en ton texte que l'oraison fléchisse les décrets 
du ciel 8 ; 

» Et ces âmes me prient cependant pour cela ; leur espé- 
rance serait-elle donc vaine? ou le sens de ton dire , ne 
l'ai-je pas bien compris? » 

Et lui à moi : « Ce que j'ai écrit est très-clair, et l'espé- 
rance de ces âmes ne les trompe pas, si on l'examine avec 
.un esprit sain : 

» En effet , la hauteur du jugement de Dieu n'est point 
abaissée parce que le feu de l'amour accomplit en un in- 
stant ce qu'aurait dû faire l'âme ici reléguée. 

» Et là où j'établis ce point, la faute ne pouvait se purger 
par la prière, puisque le pécheur, objet de cette prière, était 
séparé de Dieu. 

• Clone de' Tarlatti d'Arezzo. 

■ Il fut tué pi* un Bostoli, surnommé Fornaiuolo. 

1 Marzucco baisa les mains de l'assassin de son (ils Farinata. 

- Orso, fils du comte Napoleone di Barbaja, fut tué par le comte Albert son oncia. 

• Secrétaire et favori de Philippe le Bel ; accusé faussement par la reine d'avoir 
voulu la séduire, il fut condamné à la potence. 

• Desine fata deviai flecti sperare precando. 

[Virgile.) ' 



324 .LA DIVINE COMÉDIE. 

» Donc ne t'arrête pas à un doute si profond, et attends 
celle qui sera la lumière entre la vérité et ton intelligence. 

* Je ne sais si tu m'entends; je parle de Béatrice, tu la 
verras ^j* ^e faîte de ce mont, riante et heureuse. » 

Et moi : « Bon guide , allons en plus grande hâte , je ne 
me fatigue plus autant que devant ; et puis vois comme dé- 
sormais la montagne jette de l'ombre. 

— Nous avancerons aujourd'hui autant que nous pour- 
rons, répondit-il; mais ce chemin est d'une autre forme 
que tu ne penses. 

» Avant que tu sois là-haut, tu verras revenir celui qui 
déjà se couvre de cette côte, de sorte qu'avec ton corps tu 
ne peux rompre ses rayons. 

— Mais vois cette âme immobile qui, seule et tout à 
l'écart, regarde vers nous; celle-là nous enseignera la voie 
la plus courte. » 

Nous vînmes à elle : ô âme lombarde ! comme tu te tenais 
altière et dédaigneuse ! en tournant vers nous les yeux, que 
tu étais noble et grave ! 

Elle ne disait pas une parole , mais nous laissait venir, 
regardant seulement à la manière d'un lion qui se repose *. 

Or Virgile s'approcha d'elle, la priant de lui montrer le 
meilleur chemin, et elle ne répondit pas à sa demande, 

Mais elle s'informa de notre pays et de notre vie ; et le 
doux guide commença: «Mantoue...» Aussitôt l'ombre, 
toute ramassée sur elle-même, 

Se leva vers lui du lieu où auparavant elle se tenait, en 
disant : « O Mantouan! je suis Sordello, de ta terre ché- 
rie ! » et l'un l'autre ils s'embrassaient * . 

Ah ! Italie esclave, hôtellerie de douleur, navire sans no- 
cher dans une grande tempête , non plus reine des provin- 
ces, mais lieu de prostitution ! 



Tacito *i ripose il lier Circasso 
A guisa di leon quando si posa 

Girando gli occhi. {TASSO, Jérus,, cani. x. 

'• Sordello, poëte de Mantoue, privait eu langue provençale; il est auteur du 
JrMor des Triton. 



LE PURGATOIRE. CHANT VI. 325 

Cette belle âme fut prompte, rien qu'au doux nom de 
•sa terre natale, à faire fête à son concitoyen; 

Et maintenant tes vivants ne peuvent être sans guerre , 
•et ceux-là qu'une même muraille et qu'un même fossé ren- 
ferment se rongent les uns les autres. 

Cherche, misérable, autour de tes rivages, et puis regarde 
dans ton sein si une seule partie de toi-même y jouit de la 
paix. 

A quoi sert-il que Justinien ait rajusté ton frein, si la 
selle est vide ? Sans lui la honte serait moindre pour toi. 

race qui devrais être obéissante et laisser César 
s'asseoir sur la selle, si tu comprenais bien ce que Dieu te 
prescrit, 

Regarde comme cette bête est devenue rétive pour n'avoir 
pas été corrigée avec les éperons , depuis que tu as mis la 
main sur sa bride ! 

Albert de Germanie, qui abandonnes cette bête, de- 
venue indomptée et sauvage, et qui devrais enfourcher ses 
arçons, 

Qu'un juste jugement tombe du ciel étoile sur ton sang , 
et qu'il soit nouveau et évident, tel enfin que ton succes- 
seur en ait peur. 

Car, éloignés d'ici par la cupidité, vous avez souffert, toi 
et ton père, que le jardin de l'empire fût déserté. 

Homme sans soin , viens voir les Monlaigus et les Capu- 
ïets, les Monaldi et les Filippeschi, ceux-ci déjà tristes, ceux- 
ià pleins de soupçons. 

Viens, cruel, viens voir l'oppression de tes nobles, ré- 
pare leurs négligences, et tu verras comme Santafiora est 
en sûreté; 

Viens voir ta Rome qui pleure, veuve délaissée, et le 
criant jour et nuit : « Mon César, pourquoi n'es-tu pas avec 
moi? » 

Viens voir comme on s'aime, et si nulle pitié pour nous 
ne t'excite, du moins aie honte de ta renommée. 

summo Giove, 
Che fosti 'n terra, per noi crocifisso. 

23 



32fi LA DIVINE COMÉDIE. 

Et s'il est permis de le dire, ô souverain Jupiter 1 qui fus 
sur terre pour nous crucifié, tes justes yeux se sont-ils tour- 
nés ailleurs? £ 

Ou est-ce une préparation que, dans l'abîme de tes con- 
seils, tu fais à quelque grand bien inaccessible à notre pré- 
voyance? 

Car les terres d'Italie sont toutes pleines de tyrans ; le 
plus vil, s'il entre dans un parti, aussitôt devient un Mar- 
eellus. 

Ma Florence, tu peux être contente de cette digression; 
elle ne te touche pas, grâce à ton peuple qui s'applique à, 
être si sage ! 

Plusieurs ont la justice dans le cœur, mais leur cœur esl 
lent à la décocher, afin de ne pas tirer l'arc imprudem- 
ment ; et ton peuple a la justice sur le bord de ses lèvres. 

Plusieurs refusent ailleurs les charges publiques ; mais 
ton peuple, plein de sollicitude, répond, sans être invité, 
aux charges de la loi, et crie : « Je m'y soumets ! » 

Donc sois joyeuse, car tu as bien de quoi, tu es riche, tu 
as la paix, tu as de la prudence. Si je dis vrai, l'effet ne mej 
dément pas. 

Athènes et Lacedèmone , qui firent les antiques lois , el 
furent si remplies de civilisation , donnèrent dans l'art dt t 
bien se conduire un petit exemple, 

Auprès de toi qui fais de si subtils règlements, que ceui 
qu'en octobre tu files n'arrivent pas jusqu'à la moitié de no- 
vembre. 

Combien de fois dans ces temps, dont tu peux te souve- 
nir, as-tu changé les lois, les monnaies, les offices, les cou-j 
tûmes, et renouvelé les membres de ta cité ? 

Ah ! si tu veux te le rappeler et si tu vois la lumière , tt 
te verras semblable à cette malade qui ne peut trouver un^ 
position sur la plume, 

Mais qui, en se retournant, tâche de se garantir de U 
douleur. 



LE PURGATOIRE. CHANT VII. 327 



CHANT VIL 

▼irgile se fait connaître à Sordello, de Hantoue, qui se prosterne et emhnsse les 
genoux de son concitoyen. — Sordello apprend aux poètes qu'on ne peut gravir 
de nuit le mont du Purgatoire. — Ensuite il leur fait voir des Négligents qui, 
retenus par les honneurs et le pouvoir, ont tardé à se repentir. — Assis dans 
une prairie couverte de fleurs, ils attendent le moment de se purifier. — Henri 
d'Angleterre, le marquis de Montferrat. 

Après que les salutations courtoises et joyeuses eurent été 
répétées trois et quatre fois, Sordello se retira d'un pas en 
arrière et dit : « Qui êtes-vous ? 

— Avant que se fussent dirigées vers cette montagne 
les âmes dignes de monter à Dieu, mes restes furent ense- 
velis par Octave. 

» Je suis Virgile, et pour aucune autre faute je n'ai perdu 
ciel, sinon pour n'avoir pas eu la foi. » Ainsi répondit 
non guide. 

Tel celui qui voit tout à coup devant lui une chose dont 

L s'émerveille et à laquelle il croit et ne croit pas, s'écrie : 

: Elle est, elle n'est pas; » 

< Tel parut Sordello; ensuite il baissa les cils , et humble- 

& nent s'approcha de Virgile, et le prit dans ses bras à l'en- 

roit du corps où le moindre s'attache au plus grand *. 

a gloire des Latins, dit-il, par qui notre langue a mon- 
té ce qu'elle pouvait! ô éternel honneur du lieu où je 
uis né ! 
w| » Quel mérite ou quelle grâce à moi te présente? Si je 
wjiis digne d'entendre tes paroles, dis-moi si tu viens de 
jsnfer, et de quelle enceinte. 

— C'est par tous les cercles du royaume des douleurs, 
ndit Virgile, qu'ici je suis venu; la vertu du ciel me 

ène, et je viens avec elle. 

» Ce n'est point pour avoir fait, mais pour n'avoir pas 
it, que j'ai perdu de voir le haut soleil que tu désires et 
îi trop tard me fut connu. 

Ove il minor s'appiglia. 



328 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Là-bas est un lieu * attristé non par des tourments, 
mais seulement par les ténèbres; les plaintes n'y résonnent 
pas comme des cris, mais comme des soupirs. 

» Je me tiens là avec les petits innocents mordus par les 
dents de la mort, avant qu'ils eussent été purifiés du péché 
originel. 

» Je me tiens là avec ceux qui ne se revêtirent pas des- 
trois saintes vertus *, et qui, exempts de vices, connurent 
les autres vertus et les suivirent toutes. 

» Mais si tu le sais et si tu le peux, donne-nous quelque 
indice par lequel nous puissions venir plus tôt là où le Pur- 
gatoire' a sa véritable entrée. » 

Il répondit : « Nul endroit particulier ne nous est assi- 
gné; il m'est permis d'aller au-dessus et alentour; partout 
où je puis aller, je m'attache à toi comme ton guide. 

» Mais vois comme déjà le jour décline, et aller là-haut 
pendant la nuit c'est impossible; donc il est bien de pense: 
à un bon gîte. 

» Des âmes sont là vers notre droite, réunies à l'écart ; 
tu y consens, je te mènerai à elles, et ce n'est pas sa 
plaisir que tu les connaîtrais. 

— Comment cela? fut-il répondu; celui qui voudrait 
monter de nuit, en serait-il empêché par un autre? ou se- 
rait-ce qu'il n'en aurait pas la force ? » 

Et le bon Sordello promena son doigt sur la terre en di- 
sant : a Vois cette seule raie , tu ne la passerais pas après 
le soleil parti. 

» Ce n'est pas qu'autre chose puisse t'empêcher de monter 
que les ténèbres nocturnes; mais celles-ci, par l'impuissance 
où elles vous mettent, arrêtent la volonté. 

» On pourrait bien avec elles retourner en bas et marcher 
sur la côte en errant alentour, tandis que l'horizon tient le 
jour caché. » 

Alors mon seigneur, comme émerveillé : « Mène-nous 



' Les Limbes. 

•* Les vertus théologales. 



LE PURGATOIRE. CHANT VII. 329* 

donc, dit-il, là où tu dis qu'on peut avoir du plaisir à 
demeurer. » 

Nous nous étions un peu éloignés, quand je m'aperçus 
que le mont creusait en lui-même une vallée semblable aux. 
vallées qui sont ici-bas. 

« Nous irons, dit l'ombre, là où la côte forme en elle- 
même un giron, et là nous attendrons le jour nouveau. » 

Entre la montée et la plaine était un sentier tortueux qui 
nous conduisit au flanc de la vallée, là où la pente est moins 
rude qu'au milieu et expire. 

L'or et l'argent fin, la pourpre, la céruse, le bois indien, 
brillant et poli, la fraîche émeraude au moment où on la 
rompt, auprès des herbes et des fleurs de cette cavité, 
seraient vaincus en éclat, comme le moins est vaincu par le 
plus. 

La nature n'y avait pas étalé seulement ses peintures, 
mais de la suavité de mille odeurs elle formait aussi un 
mélange inconnu. 

Là, je vis assises sur la verdure, et parmi les fleurs, des 
âmes qui, du dehors, ne s'apercevaient pas à cause de la 
vallée; elles chantaient Salve regina. 

« Avant que le soleil finisse de se coucher, commença 
le Mantouan, qui nous avait menés ici, n'exigez pas que je 
vous guide vers elles; 

» De cette butte vous connaîtrez mieux les gestes et le 
visage de toutes tant qu'elles sont, que dans la vallée même 
et déjà dans leur compagnie. 

» Cet esprit assis plus haut que les autres, qui a l'air 
d'avoir négligé ce qu'il devait faire, et n'ouvre pas la bouche 
au chant des autres, 

» Fut Rodolphe l'empereur *. Il pouvait guérir les plaies, 
dont l'Italie est morte, de sorte qu'il est trop tard pour 
qu'elle se ranime par un autre. 

» Le second qui, en le regardant, le réconforte, gouverna 



1 Pere de l'empereur Albert que le poëtc a si rudement interpellé dans 
apostropha à l'Italie. 

28. 



330 LA DIVINE COMÉDIE. 

la terre où naît l'eau que la Moldava porte dans l'Elbe et 
I*Elbe dans la mer. 

» Ottocar J fut son nom, et dans les langes il valut mieux 
que Venceslas, son fils, avec toute sa barbe, lequel se vautre 
dans la luxure et l'oisiveté. 

» Et ce camus qui consulte avec tant d'intimité celui dont 
la figure est si bienveillante, mourut en fuyant et en flé- 
trissant le lis*; 

» Regardez comme il se bat la poitrine ! Voyez cet autre 
qui, en soupirant, a fait de la paume de sa main un lit pour 
sa joue 8 , 

» Ils sont le père et le beau-père du mal de la France. 
Ils connaissent sa vie grossière et vicieuse, de là vient la 
douleur qui les aiguillonne. 

» Celui qui paraît si membru * et qui s'accorde en chan- 
tant avec cet autre au nez mâle 5 , porta ceinte autour de 
lui la corde de tout honneur; 

» Et si après lui était resté roi le jouvenceau qui derrière 
lui s'assied, sa valeur eût bien passé de vase en vase. 

» C'est ce qu'on ne peut dire de ses autres héritiers; 
Jacques et Frédéric ont bien les royaumes, mais nul d'eux 
ne possède le meilleur de l'héritage. 

» Rarement voit-on remonter dans les rameaux l'hu- 
maine probité; et il le veut ainsi celui qui nous la donne, 
afin qu'on la lui demande. 

» Mes paroles s'appliquent à cet esprit dont le nez est si 
fort, non moins qu'à Pierre, cet autre qui chante avec lui, 
et qui cause déjà les lamentations de la Pouille et de la 
Provence. 

» Autant la plante a dégénéré de sa semence, autant (plus 

1 Ottocar, roi de Bohême. 

» Philippe le Camus, roi de France et fils de saint Louis. 

■ Henri de Navarc. 

*■ Pi<:rre III, roi d'Aragon. 

• Charles I", roi des Dcux-Siciles et comte de Provence. 



LE PURGATOIRE. CHANT VIII. 331 

que Béatrice et Marguerite) Constance l se vante encore de 
son mari. 

» Voyez le roi à la vie simple s'asseoir là tout seul, 
Henri d'Angleterre 2 . Pour celui-ci, de meilleurs rejetons 
sont sortis de ses rameaux. 

» Celui qui, plus bas, est étendu parmi eux et regarde en 
haut, est Guillaume, le marquis, pour lequel Alexandre et ses 
guerriers 

» Font pleurer Mont ferrât et le Canavesan 8 . » 



CHANT VIII. 

Le soir venu , les Ames dont parle le ebant qui précède entonnent une hymne. — 
Armés d'épées flamboyantes, descendent deux Anges, gardiens de la vallée. — 
Fuis, survient un serpent que chassent les deux Esprits célestes. — Conrad 
Malaspina prédit à Dante son prochain exil. 

Déjà c'était l'heure qui ranime les regrets dans ceux qui 
naviguent, et attendrit leur cœur le jour où à leurs doux amis 
ils ont dit adieu; 

L'heure qui blesse d'amour le nouveau pèlerin s'il entend 
au loin la cloche qui semble pleurer le jour près de mourir, 

Quand je commençai à ne plus entendre, et à regarder une 
des âmes qui, debout, demandait de la main à être écoutée. 

Elle joignit et leva les deux mains, fixant ses yeux vers 
l'orient, comme si elle avait dit à Dieu : « Je ne désire aucun 
autre. » 

Te lucis ante * sortit si dévotement de sa bouche, et avec 
des notes si douces, que cette hymne me força de m'oublier 
moi-même. 

1 Constance, épouse de Pierre III ; Béatrice et Marguerite, filles de Bérenger V, 
comte de Provence. 

* Fils de Richard. 

> Guillaume, marquis de Moniferrat, dont la mort excita une guerre entra ses 
fils et les habitants d'Alexandrie. 

4 Hymne de saint Ambroise. 



332 LA DIVINE COMÉDIE. 

Alors les autres âmes, doucement et dévotement, la sui- 
virent pendant l'hymne entière, ayant les yeux fixés sur les 
roues célestes. 

Ici, lecteur, dirige tes yeux sur la vérité, car le voile est à 
présent d'une trame si subtile, que certes il est facile de le 
pénétrer. 

Je vis ensuite cette troupe gentille qui, en silence, regar- 
dait vers le ciel, et demeurait comme dans l'attente, humble 
et pâle. 

Et je vis sortir d'en haut et venir en bas deux anges avec 
deux épées flamboyantes, brisées et privées de leur pointe. 

Vertes comme les petites feuilles nouvellement nées 
étaient leurs robes, qui, agitées par les plumes vertes de 
leurs ailes, flottaient par derrière et jouaient au vent. 

L'un un peu au-dessous de nous vint se poser, l'autre 
descendit sur le bord opposé, de sorte qu'au milieu se trou- 
vait la foule des âmes. 

On distinguait bien en eux leur tête blonde, mais sur leur 
face l'œil s'égarait, comme une force qui par trop de tension 
s'amortit. 

« Tous deux -viennent du giron de Marie, dit Sordello, 
pour garder la vallée contre le serpent qui va venir à 
l'instant 1 . » 

Moi donc, qui ne savais pas par quel chemin il devait 
venir, je me retournai, et, tout glacé, je me tins serré contre 
les épaules fidèles de mon maître. 

Sordello dit encore : « Maintenant , descendons près des 
grandes ombres, et nous leur parlerons ; il leur sera très- 
doux de vous voir. » 

J'avais descendu, ce me semble, trois pas seulement, 
lorsque j'en vis une qui me regardait comme si elle eût 
voulu me reconnaître. 

Il y avait quelque temps déjà que l'air se rembrunissait, 
mais non tellement qu'il n'éclairât entre ses yeux et le* 
miens ce que d'abord il leur cachait. 

1 Symbole de la tentation. 



LE PURGATOIRE. CHANT VIII. 333 

Il vint vers moi, et moi j'allai vers lui : noble juge ! ô 
Nino 1 ! que j'eus de plaisir à voir que tu n'étais point parmi 
les coupables! 

Nous n'oubliâmes entre nous aucune belle salutation. En- 
suite il me demanda : « Depuis quand es-tu venu au pied 
de la montagne à travers les ondes lointaines ? 

— Oh ! lui dis-je, c'est par les lieux, tristes que je suis 
venu ce matin; je n'ai pas encore perdu la première vie, 
bien que j'acquière l'autre en allant par ce chemin. » 

Et à peine ma réponse fut-elle entendue , que Sordello 
et lui reculèrent comme des gens frappés d'un subit éton- 
nement. 

L'un se tourna vers Virgile, l'autre vers une âme qui était 
assise, et il criait : « Viens, Conrad, viens voir ce que Dieu 
a voulu par sa grâce ! » 

Puis il se tourna vers moi : « Par cette reconnaissance 
particulière que tu dois à celui qui tient si bien cachée sa 
source première, qu'il n'est point de gué pour y arriver : 

» Quand tu seras par delà les larges ondes, dis à Jeanne, 
ma fille, d'intercéder pour moi près du lieu où l'on répond 
aux innocents 2 . 

» Je ne crois pas que sa mère m'aime encore, puisqu'elle 
a quitté les bandeaux blancs 3 que la malheureuse doit un 
jour regretter. 

» Par elle s'apprend bien aisément combien dans une 
femme dure le feu d'amour, si l'œil ou le toucher souvent 
ne le rallume. 

» La vipère qui est dans l'écusson des Milanais ne lui fera 
pas une aussi belle sépulture que la lui aurait faite le coq 
de Gallura. » 

Il parlait ainsi, et sur tout son extérieur était imprimé le 



1 Nino, de la maison des Visconti de Pise, juge de Gallura en Sardaigne, était 
à la tète du parti Guelfe. 

* Deus peccatores non audit. (S. Jean.) 

3 Les voiles de deuil, selon l'usage du temps. Béatrice d'Esté s'était remariée à- 
Galéas des Visconti de Milan. 



334 LA DIVINE COMÉDIE. 

signe de ce zèle droi', qui brûle avec mesure dans le cœur. 

Mes yeux avides s'élevaient vers le ciel, là où les étoiles 
sont plus lentes, comme les parties de la roue les plus proches 
de l'essieu. 

Et mon giuVe : « Cher fils, que regardes-tu là-haut? » 

Et moi à lui : « Je regarde ces trois flambeaux par lesquels 
le pôle est là-bas tout ardent 1 . » 

Et lui à moi : « Lès quatre brillantes étoiles 2 que tu as vues 
ce matin sont descendues là-bas, et celles-ci sont montées 
où étaient celles-là. » 

Comme il me parlait, Sordello l'attira à lui, en disant : 
« Vois-tu là notre ennemi ? » Et il allongea le doigt pour 
qu'il regardât derrière. 

Dans cette partie du petit vallon qui n'a point de clôture 
était un serpent, peut-être celui qui donna à Eve la nour- 
riture amère. 

A travers l'herbe et les fleurs venait le méchant reptile, 
tournant de temps à autre la tête vers son dos, se léchant 
comme une bête qui veut se lisser. 

Je ne vis pas, donc je ne puis dire comment se murent 
les autours célestes, mais je les vis bien l'un et l'autre en 
mouvement. 

Sentant l'air qui se fendait sous les ailes vertes, le serpent 
s'enfuit, et les anges remontèrent à leur place en volant d'un 
vol égal. 

L'ombre qui s'était rapprochée du juge lorsqu'il l'appela, 
ne cessa pas un moment de me regarder durant tout cet 
assaut. 

« Que le flambeau qui te mène là-haut trouve en ta vo- 
lonté autant de cire qu'il en faut pour parvenir à la mon- 
tagne émaillée, » 

Commença-t-elle à dire; « si tu sais quelque nouvelle du 
Val di Magra ou de la terre voisine, dis-la-moi, car je fus 
grand dans ce pays. 

* Les trois vertus tWologales. 

' Les quatre vertus cardinales, ou morales, qui sont la Prudenrc, la Justice, la 
Force et la Tempérance. 



LE PURGATOIRE. CHANT IX. 335 

» On m'appela Conrad Malaspina v ; je ne suis pas l'ancien 
de ce nom, mais j'en suis descendu. Je portai aux miens un 
amour qui s'épure ici. 

— Oh! lui dis-je, jamais je n'ai parcouru votre pays, 
mais où demeurer dans toute l'Europe que son nom n'y soit 
arrive' ? 

» La gloire qui honore votre maison renomme les sei- 
gneurs et renomme la contrée tant, que celui-là même la 
connaît qui n'y est pas encore venu. 

» Et je vous jure (puissé-je avec autant de certitude par- 
venir là-haut ! ) que votre race honorée ne perd point la 
gloire due à une bourse libérale et à une forte épée. 

» L'habitude et le bon naturel l'avantagent tellement que, 
bien que le chef pervers du monde égare les autres hommes, 
seule elle, marche droit et méprise le mauvais chemin. » 

Et. lui : « Maintenant, va ! Avant que le soleil rentre sept 
fois dans l'espace que le Bélier couvre et enfourche de ses 
quatre pieds, 

» Cette opinion courtoise te sera clouée au milieu de la 
tête avec des clous plus grands qu'il n'en peut sortir des 
paroles d'autrui, 

» Si le cours de la Providence ne s'arrête point. » 



CHANT IX. 



Le poète raconte que s'étant endormi, il eut, vers le matin , une vision. — Re- 
veillé, il se traîna en un lieu plus élevé, près de son guide fidèle, près de Vir- 
gile, qui le mena jusqu'à la porte du Purgatoire. — L'Ange qui garde cette 
porte la leur ouvre avec empressement. 

La compagne de l'antique Tithon, sortie des bras de son 
doux ami, déjà paraissait blanche aux rives d'Orient; 
Son front était reluisant des perles dont la disposition 

1 Seigneur de la Lunigiane. 



336 LA DIVINE COMÉDIE. 

figure cet animal froid * qui frappe les hommes avec sa 
queue. 

La nuit avait fait deux pas de sa marche ascendante dans 
le lieu où nous étions, et le troisième faisait déjà pencher 
ses ailes, * 

Quand moi, qui traînais avec moi tout ce qui nous vient 
d'Adam, me sentant vaincu par le sommeil, je m'étendis 
sur Fherbe là où nous étions assis tous les cinq. 

A l'heure voisine du matin où l'hirondelle commence 
ses tristes lais, peut-être en mémoire de ses premières dou- 
leurs 2 ; 

A l'heure où notre esprit, plus étranger à la chair et 
moins pris des pensers terrestres, est presque divin dans ses 
visions, 

Il me semblait voir en songe un aigle suspendu dans le 
ciel, avec des plumes d'or, les ailes ouvertes et s'apprêtant 
à descendre; 

Et il me semblait que j'étais là où les siens furent aban- 
donnés par Ganymède quand il fut enlevé pour la céleste 
assemblée. 

Je pensais en moi-même : « Peut-être cet aigle a-t-il l'ha- 
bitude de ne chasser qu'en ce lieu, et peut-être dédaigne-t-il 
de poser ailleurs ses pieds. » 

Ensuite il me sembla que, tournoyant un peu, terrible 
comme la foudre, il descendit et m'enleva jusqu'à la sphère 
de feu. 

Là, il me sembla que l'aigle et moi nous brûlions, et cet 
embrasement imaginaire était si cuisant, qu'il fallut que 
mon sommeil se rompît. 

Non autrement tressaillit Achille, promenant autour de 
lui ses yeux éveillés et ne sachant où il était, 

Quand sa mère l'ayant pris à Chiron, le transporta dor- 
mant entre ses bras à Scyros, d'où par la suite les Grecs 
l'emmenèrent, - 

' Le scorpiou. 

* Se rappeler la fable de Progne. 



LE PURGATOIRE. CHANT IX. 357 

Que, moi. je tressaillis : le sommeil s'enfuit de ma face, 
•et je devins pâle comme quelqu'un que glace l'épouvante. 

Celui qui me soutient était seul à m^u côté. Le soleil 
s'était déjà levé depuis plus de deux heures, et mon visage 
était tourné vers la mer. 

« N'aie point de crainte, dit mon maître, montre-toi ras- 
suré, car nous sommes à bon port; ne restreins pas, mais 
élargis en toi toute vigueur. 

» Tu es parvenu au Purgatoire ; vois le rempart qui l'en- 
toure et le ferme ; vois l'entrée, vois l'entrée là où le rem- 
part est interrompu. 

» Durant l'aube qui précède le jour, quand ton âme 
sommeillait là-bas sur les fleurs , dans ce lieu qui en est 
émaillé, 

» Une femme est venue , elle a dit : « Je suis Lucie *, 
laissez-moi prendre celui-ci qui dort ; je le soulageai pen- 
dant sa route. » 

» Sordello resta, et les autres ombres gentilles aussi; elle 
t'enleva, et quand le jour fut clair, elle s'en vint vers la 
montagne, et moi j'allai sur ses traces. 

» Ici elle te posa, après m'avoir montré avec ses beaux 
yeux cette entrée ouverte; ensuite elle et ton sommeil dis- 
parurent ensemble. » 

Comme un homme qui se rassure après avoir douté, et 
qui change sa peur en sécurité lorsque la vérité lui est dé- 
couverte, 

Ainsi je me changeais; et quand mon guide me vit sans 
inquiétude, il se mit en mouvement vers le haut rempart, 
et moi je le suivis vers la hauteur. 

Lecteur, tu vois comme j'élève la matière de mes chants; 
ione ne t'étonne pas si je la soutiens par un art plus haut. 

Nous nous approchâmes, et nous vînmes à cette partie où 
l'abord le rempart me semblait rompu comme par une 
'ente qui sépare une muraille; 

Mais je vis une porte, et au-dessous, pour y monter, trois 

1 Lucie, emblème de la grâce illuminante. 

28 



338 LA DIVINE COMÉDIE. 

degrés différents de couleur , et un portier qui encore ne 
disait mot. ; 

Et comme de plus en plus j'ouvrais les yeux, je vis qu'il 
était assis sur le degré supérieur, et d'un tel aspect, que je 
ne pus le soutenir. 

11 avait en main une épée nue qui reflétait si vivement 
vers nous ses rayons, qu'en vain j'essayai plusieurs fois d'y 
diriger ma vue. 

« Dites-le, de là, que voulez-vous? commença-t-il à dire; 
où est votre guide? Prenez garde que votre venue ici ne vous 
nuise. 

— Une femme du ciel, instruite de ces choses, lui répon- 
dit mon maître, nous a dit il y a peu de temps : ce Allez, là 
est la porte. » 

— Qu'elle assure vos pas, reprit le gracieux portier; ve-i 
nez donc et montez nos degrés 1 . » 

Nous vînmes. La première marche était d'un marbn 
blanc si poli et si net, que je me voyais dedans tel qu'au) 
autres je parais. 

La seconde, d'une couleur plus sombre que le pers, étai 
formée d'une pierre calcinée et rude, crevassée en long e 
en travers. 

La troisième et la plus élevée me semblait d'un porphyr» 
aussi rouge que le sang qui jaillit de la veine. 

Cette marche portait les pieds de l'ange de Dieu, leque 
était assis sur le seuil de la porte, seuil formé, il me parut ^ 
d'une pierre de diamant. 

Par les trois marches où me portait ma bonne volonté' ^ 
mon guide m'entraîna en disant : « Demande humblemen 1 ^ 
que la serrure s'ouvre. » 

Je me jetai dévotement aux saints pieds; je le priai pa| 
miséricorde de m'ouvrir, mais, premièrement, je me don 
nai trois coups dans la poitrine. 

Avec la pointe de son épée, il me traça sept fois au frou 



k 

k 

i 
151 

i, 
h 



V 

; "Tl 

1 Le premier depre, symbole de la sincérité de la confession ; — le second, syd ^ 
Loie de la contrition ; — le troisième, symbole de la satisfaction. 



LE PURGATOIRE. CHANT IX. 339 

la lettre P, et il me dit : « Fais en sorte, quand tu seras 
entré, de laver ces taches 1 . » 

La cendre ou la terre desséchée serait d'une couleur pa- 
reille à celte de ses vêtements: il en tira deux, clefs. 

L'une était d'or, et l'autre était d'argent. D'abord avec la 
blanche, ensuite avec la jaune, il essaya d'ouvrir la serrure, 
et je me sentis content*. 

« Quand une de ces clefs, nous dit-il, fait défaut, et ne 
tourne pas régulièrement dans la serrure , cette entrée ne 
s'ouvre pas; 

» L'une de ces clefs est plus précieuse, mais l'autre veut 
plus d'art et d'intelligence, parce que c'est elle qui fait dé- 
tendre le ressort. 

» Je les tiens de Pierre, qui me dit de me tromper plutôt 
pour ouvrir la porte que pour la tenir fermée, pourvu que 
les pécheurs se prosternent à mes pieds 3 . » 

Ensuite il poussa en dedans la porte sacrée, en disant : 

« Entrez, mais soyez avertis que celui-là est condamné 
k sortir qui regarde en arrière. » 

Alors roulèrent sur leurs gonds les battants de la porte 
iu royaume sacré, lesquels sont d'un métal épais et sonore: 

Si fortement et avec tant d'âpreté ne rugit pas la tour 
Taipéienne quand on en chassa le bon Métellus, et qu'elle 
lesta vide de son trésor*. 

Je me tournai attentif vers le premier bruit, et il me 
lembla entendre une voix qui chantait au milieu d'autres 
t>ns très-doux : Te Deum laudamus. 

Ce que j'entendais me faisait ressentir ce qu'on éprouve 
l'ordinaire quand la voix et l'orgue se marient. 

Tantôt on entend, tantôt on n'entend plus les paroles. 

f Symboles des sept pêches capitaux. 
La clef d'or figure la science ne'cessaire au prêtre pour pouvoir juger ; la clef 
rgent, l'autorité qu'a l'Église de pouvoir absoudre. 

Si Deus bcniguus, quare sacerdos auslerus? TJbi cnim pater-farr.ilias est largus, 
iljîÉpensalor Don débet esse tenax. (S. Chrysostome.) 

Tune rupes Tarpeia sonat, magnoqne reclusa» 
Testatur stridore fores. 

(Lucain.) 



340 LA DIVINE COMÉDIE. 



CHANT X. 



Kntrés dans le Purgatoire, les poètes montent au premier cercle, où se purifie le 
péché d'Orgueil. — Tout d'abord ils voient grave's sur ks murs plusieurs exem- 
ples d'Humilité. — Puis ils voient les Ames des Orgueilleux marchant pénible- 
ment sous de lourds fardeaux. 



Quand nous fûmes au delà du seuil de la porte crue le 
penchant malin des âmes humaines laisse ouvrir si rare- 
ment, parce qu'il fait paraître droite la voie tortueuse, 

Je connus, au son qu'elle rendit, qu'elle était refermée. 
Et, si j'avais tourné les yeux vers elle, quelle excuse eût 
été digne d'une telle faute? 

Nous montions entre deux roches fendues dont les si- 
nuosités de part et d'autre imitaient l'onde qui fuit et puis 
revient. 

« Ici, dit mon guide, il faut user d'un peu d'art, en s'ap- 
prochant, tantôt par ici tantôt par là, du côté qui a des en- 
foncements. » 

Et ce soin rendit nos pas lents et si rares, que la lune 
alors décroissante, était rentrée dans son lit pour se reposer, 

Avant que nous fussions hors du sentier étroit. Mai» 
quand nous fûmes dégagés et à découvert là où le mont se 
rejette en arrière, 

Moi fatigué, et tous deux incertains de notre route, nous 
restâmes sur une plate-forme plus solitaire qu'une route à 
travers les déserts. 

Depuis le hord de l'ahîme jusqu'au pied de la haute 
chaussée qui va toujours en montant, on n'aurait mesuré 
que trois fois le corps d'un homme; 

Et, aussi loin que mes regards pouvaient aller avec leuri 
ailes, du côté gauche ou du côté droit, les ceintures de la 
plate-forme me semblaient à cette égale distance. 

Nos pieds n'avaient pas encore monté sur cette voi 
quand je reconnus que le côté intérieur qui, droit et à pi 
eût été inaccessible, 



LE PURGATOIRE. CHANT X. '341 

Était de marbre blanc et orné de bas-reliefs, tels que 
non-seulement Polyclète, mais la nature les aurait admirés 
à sa honte. 

L'ange qui vint sur terre avec la nouvelle de la paix ap- 
pelée durant tant d'années et avec tant de larmes, qui ou- 
vrit le ciel après la longue défense, 

Cet ange, sculpté dans une attitude suave, nous apparais- 
sait avec tant de vérité, qu'il ne semblait pas être une figure 
silencieuse. 

On eût juré qu'il disait Ave, parce que là aussi était 
représentée celle qui désira les clefs pour ouvrir à l'amour 
souverain. 

Et dans son attitude était exprimée cette réponse : Ecce 
ancilla Dei, aussi fidèlement qu'une figure laisse son em- 
preinte sur la cire. 

« Ne tiens pas ton esprit fixé sur un seul point, » dit le 
doux maître, qui m'avait près de lui du côté où les hommes 
ont le cœur. 

J'avançai donc en regardant, et je vis après Marie, et de 
ce côté où j'avais celui qui me faisait avancer, 

Une autre histoire sculptée sur le rocher. C'est pourquoi 
je devançai Virgile et je m'approchai, afin qu'elle fût bien 
placée sous mes yeux. 

Là, sur le marbre, étaient représentés le char et les bœufs 
tramant l'arche sainte, si redoutée de quiconque veut rem- 
plir un office que Dieu ne lui a pas commis. 

En avant se voyaient quantité de gens; et cette troupe, 
divisée en sept chœurs, faisait dire à deux de mes sens : 
Oui, elle chante ! non, elle ne chante pas ! 

De même, devant la fumée de l'encens si bien représen- 
tée, mes yeux et mon odorat étaient en désaccord et sur le 
oui et sur le non. 

La robe relevée et dansant, l'humble psalmiste précé- 
dait le vase bénit; en ce moment il était plus et moins 
qu'un roi. 

Vis-à-vis, et du faîte d'un grand palais, Michol le con- 
templait de l'air d'une femme dédaigneuse et triste. 

29. 



342 LA DIVINE COMÉDIE. 

J'arrachai mes pieds du lieu où je me tenais , pour voir 
de près une autre histoire qui, placée derrière Michol, blan- 
chissait. 

Là était représentée la haute gloire du prince romain 
qui , par sa grande vertu , excita le pape Grégoire à une si 
grande victoire 1 . 

Je parle de l'empereur Trajan. Au frein de son cheval 
Était une veuve en larmes, désolée ; 

Autour de lui on distinguait une foule abondante de ca- 
valiers, et au-dessus de sa tète les aigles d'or s'agitaient au 
vent. 

La malheureuse, au milieu de tous, semblait dire : 

« Maître, donne-moi vengeance pour mon fils qui est 
mort; mon cœur est navré. » 

Et il semblait lui répondre : « Attends que je revienne. » 
Et elle, comme une personne que pousse la douleur : 

« mon seigneur! si tu ne reviens pas! » Et lui : « Ce- 
lui qui sera où je suis t'accordera vengeance ! » Et elle : 
« Que te servira le bien fait par un autre, si le bien que tu 
dois faire tu le mets en oubli ? » 

Lui enfin : « Rassure-toi, il faut que je m'acquitte de mon 
devoir avant d'avancer. La justice le veut, et la pitié me 
retient. » 

Celui qui ne vit jamais une chose nouvelle* produisit ces 
paroles visibles, nouvelles pour nous, car il ne s'en trouva 
pas de telles sur la terre. 

Tandis que je me délectais à regarder ces tableaux de 
grande humilité, et si précieux à voir quand on en sait l'ou- 
vrier, 

Le poëte murmurait : « Voici par là bien des âmes, mais 

1 Pour entendre ceci, il faut savoir que Grégoire le Grand, pape, un jour lisant 
ta vie de Traian, se meil, pour les singulières vertus qui furent en ce brave empe- 
reur, à déplorer sa condition, veu qu'ayant esté payen, il ne pouvoit estre sauve. 
Lors entrant en une église, il pria Dieu si dévotement pour l'âme de Traian, que 
soudain il eut révélation comme Dieu auroit exaulcé ses prières, et que Traian 
estoit délivré des peines de l'enfer; mais il lui fut enjoinct de ne plus prier pour 
aucun infidèle ou payen. (Grangier.) 

* Dieu. 



LE PURGATOIRE. iflANT X. 343 

elles viennent lentement. Elles nous mèneront vers les de- 
grés supérieurs. » 

Mes yeux , qui étaient tout attentifs à regarder les nou- 
veautés dont ils sont avides, ne furent point lents à se tour- 
ner vers lui. 

Je ne veux pas, lecteur, que tu t'écartes des bonnes dis- 
positions pour entendre comment Dieu veut que les dettes 
se payent. 

Ne fais pas attention à la forme du martyre , pense à ce 
qui le suit; pense qu'au pire il ne peut aller au delà du 
grand jugement. 

Je commençai : « Maître, ce que je vois se mouvoir vers 
nous ne me semble pas êlre des personnes , et j'ignore ce 
que c'est, tant à cette vue je me trouble. » 

Et lui à moi : « La pesante condition de leur tourment les 
courbe tellement vers la terre, que mes yeux ont première- 
ment douté; 

» Mais regarde fixement, et avec tes yeux redresse ce qui 
s'en vient sous ces lourdes pierres. Déjà tu peux juger 
comme chacun d'eux est tourmenté. » 

chrétiens superbes, misérables et faibles, qui, perclus 
des yeux de l'entendement, vous fiez à vos pas qui vous font 
rétrograder ! 

Ne vous apercevez-vous pas que nous sommes des vers , 
nés pour former ld papillon angélique ! qui vole sans dé- 
fense à la justice de Dieu? 

Pourquoi votre esprit se dresse-t-il comme le coq? vous 
n'êtes que des insectes défectueux, des vers dont la forma- 
tion est avortée. 

Comme pour soutenir une solive ou un toit, souvent on 
voit le long de l'entablement une figure joindre les genoux 
à la poitrine, 

Laquelle fait naître, d'un mal non véritable, une vérita- 
ble souffrance en celui qui la voit; ainsi je vis ces âmes, 
quand j'appliquai mon soin à les examiner. 

* L'àme. 



344 LA DIVINE COMÉDIE. 

Il est vrai qu'elles étaient plus ou moins contractées, se- 
lon qu'elles avaient plus ou moins sur le dos; et celle qui 
avait plus de patience dans son tourment 

Semblait dire, en se plaignant : « Je n'en puis plus. » 



CHANT XL 



Prière des Orgueilleux. — Virgile leur demande quel sentier est le pins facile i 
monter. — Comme les deux poètes cliemineDt, Dante reconnaît parmi les Ame» 
le peintre Oderisi de Gubbio, qui lui fait l'histoire des peintres italiens se suc- 
cédant avec tant de rapidité, que la gloire de l'un fait bientôt oublier celle de 
l'autre. 



« notre Père qui es dans les deux, non circonscrit en 
eux, mais par un amour plus grand pour les premiers être» 
qui sont là-haut, 

» Loués soient ton nom et ton pouvoir par toute créature, 
de même qu'on doit rendre grâce à ta douce sagesse. 

» Que la paix de ton règne nous arrive , car si elle ne 
vient à nous , nous ne pouvons aller à elle , malgré notre 
intelligence. 

» Comme les anges te font, le sacrifice de leur volonté en 
chantant Hosanna, ainsi puissent faire les hommes ! 

» Donne-nous aujourd'hui la manne quotidienne, sans 
laquelle, dans cet âpre désert, celui-là va en arrière qui se 
travaille le plus pour avancer. 

» Et comme nous pardonnons à chacun le mal que nous 
avons souffert, toi aussi, bienfaisant, pardonne et ne regarde 
pas à notre mérite. 

» Notre vertu , qui si aisément succombe , ne l'éprouve 
pas contre l'antique adversaire, mais délivre-la de lui qui 
la tente si fort. 

» Cette dernière prière, ô Seigneur chéri ! déjà nous ne 
la faisons plus pour nous, qui n'en avons plus besoin, mai» 
pour ceux qui derrière nous sont restés. » 

Ainsi, tout en priant pour elles et pour nous, ces âme» 



LE PURGATOIRE. CHANT XI. 345 

s'en allaient sous leur fardeau, tout semblable à celui que 
parfois on croit porter en rêve. 

Inégalement chargées, elles cheminaient toutes, pleines 
d'angoisses et lasses, le long de -la première corniche, afin 
de se purifier des ténèbres du monde. 

Si par là on prie toujours pour nous , ici que ne doivent 
pas dire et faire pour ces âmes ceux qui ont une volonté 
douée de bonnes racines ! 

Il faut les aider à laver les taches qu'elles ont rapportées 
du monde , afin que, pures et légères , elles puissent s'éle- 
ver vers les roues étoilées. 

« Ah ! que la justice et la pitié vous allègent bientôt, pour 
que vous puissiez mouvoir les ailes qui vous enlèvent selon 
votre désir ! 

» Montrez-nous de quel côté on va le plus promptement 
vers l'échelle, et, s'il y a plus d'un passage, enseignez-nous 
celui qui est le moins montant. 

» Car celui-ci qui vient avec moi, tout chargé de cette 
chair d'Adam qui le revêt, est lent à gravir, malgré son bon 
vouloir. » 

Leurs paroles en réponse à celles qu'avait dites celui 
que je suivais, nous ne pûmes savoir de qui elles vinrent j 

Mais elles furent telles : « Venez avec nous, à main 
droite , sur la rive , et vous trouverez un passage où peut 
monter une personne vivante, 

» Et lì je n'étais pas empêché par cette pierre qui dompte 
mon front orgueilleux, et me force de tenir le visage 
baissé , 

» Je regarderais afin de voir si je connais celui-là qui est 
encore vivant et ne se nomme pas, afin d'exciter sa pitié 
pour mon supplice. 

» Je fus Latin et fils d'un grand Toscan; Guillaume Al- 
dobrandeschi fut mon père ; je ne sais si jamais son nom 
vous est parvenu. 

» L'antique sang et les actions brillantes de mes aïeux 
me rendirent si arrogant, que, ne pensant plus à la mère 
commune, 



346 LA DIVINE COMÉDIE. 

» J'eus tout homme en mépris, et à tel point, que ce mé- 
pris, causa ma mort, comme le savent les Siennois, et 
comme dans le Campagnatico le sait tout enfant 1 . 

» Je suis Humbert, et ce n'est pas à moi seulement que 
l'orgueil a fait mal, mais aussi à tous mes parents, qu'il a 
entraînés dans le malheur; 

» Et il faut, à cause de mon péché, que je porte ici ce 
fardeau, jusqu'à ce que j'aie ainsi satisfait à Dieu. Ce que 
je n'ai point fait parmi les vivants, je le fais parmi les 
morts. » 

En l'écoutant je baissai la tête : alors un des esprits, 
non celui qui parlait , se tourna sous le poids qui l'embar- 
rassait, 

Et il me vit, et il me reconnut, et il m'appela en tenant 
avec grand'peine ses yeux fixés sur moi, qui, tout penché, 
marchais à côté d'eux. 

« Oh! lui dis-je, n'es-tu pas Oderisi, l'honneur d'Agob- 
bio, l'honneur de cet art qu'on appelle à Paris enlumi- 
nure "..? 

— Frère, dit-il, on trouve plus riant le papier qu'enlu- 
mine Franco Bolognese 3 : tout l'honneur est maintenant 
pour lui, et pour moi une bien chétive part. 

» Je n'aurais pas été si courtois pendant que je vivais, à 
cause du grand ;lésir d'exceller dans l'art auquel s'appliqua 
mon cœur. 

» Ici se paye la peine d'un tel orgueil. Et encore ne se- 
rais-je pas où je suis, si, pouvant encore pécher, je ne 
m'étais tourné vers Dieu. 

» vaine gloire du pouvoir humain ! plante sans durée, 
que le vert reste peu de temps sur sa cime, lorsqu'elle ne 
touche pas à des temps de barbarie ! 



1 Ce fut à Campagnatico, dans les Maremmes, que les Siennois, irrités de l'oi- 
gueil d'Humbcrt, liront tuer ce lits des comtes de Sanlaliora ; son père était Guil- 
laume Aldobrandeschi. 

• Agobbio ou Gubbio, dans le duché d'Urbin, patrie d'Oderisi, le peintro cd mi- 
niature. 

* C'est-à-dire François de Bologne. • 



LE PURGATOIRE. CHANT XI. 347 

» Cimabué * crut tenir le champ de la peinture, et main- 
tenant c'est Giotto 2 qui a la vogue, de sorte que la renom- 
mée de l'autre est obscurcie. v 

» Ainsi un Guido 3 ravit à l'autre Guido * l'honneur de la 
langue, et peut-être un troisième est-il né qui chassera l'un 
et l'autre de son nid. 

» Le bruit du monde n'est qu'un souffle de vent qui vient 
tantôt d'ici, tantôt de là, et change de nom en changeant 
de côté. 

» Aurais-tu plus grande renommée si tu ne devais te dé- 
pouiller que d'une chair minée par l'âge, ou si tu étais mort 
avant de perdre ton parler enfantin ; 

» Dis, serais-tu plus connu, avant que passent trois mille 
ans ? ce qui est, comparé à l'éternité, un temps plus court 
qu'un mouvement de cils, comparé à l'astre qui , dans le 
ciel, tourne le plus lentement. 

» Celui qui, devant toi, fait si peu de chemin, toute la 
Toscane a proclamé son nom : c'est à peine aujourd'hui 
si on le murmure à Sienne, 

» Dont il était seigneur qnand fut détruite la rage de Flo- 
rence 5 , qui était aussi superbe dans ce temps qu'elle est à 
cette heure prostituée. 

» Votre renommée a la couleur de l'herbe qui vient et 
passe, et celui qui lui ôte sa couleur est le même qui la fait 
sortir verte de la terre. » 

Et moi à lui : « Tes paroles pleines de vérité font entrer 
une bonne humilité dans mon cœur, et ma grande enflure 
s'abaisse ; mais quel est celui dont tu parlais à l'instant? 

— C'est, répondit-il, Provenzano Salvani. 11 est ici parce 
qu'il eut la présomption de ne régir Sienne que par ses 
mains. 

» Il a marché et il marcne ains» sans repos depuis qu'il 



' Cimabué, mort en 1300. 
•Gioito, mort en 1336. 

• Guido Guinjcello, poëte de Bologne. 

4 Guido, autre poëte célèbre, ûls de Cavalcante Cavalcanti. 

• Ce fut à la fameuse bataille de Monte-Awato gagnée par les Siennoi». 



348 LA DIVINE COMÉDIE. 

est mort : telle est la monnaie que doit rendre, pour s'ac- 
quitter, celui qui là-bas a trop osé. » 

Et moi : ce Si un esprit qui attend, avant de se repentir, 
la limite de sa vie, demeure au bas de la montagne et ne 
monte jusqu'ici, 

» ( A moins qu'une prière salutaire ne lui vienne en aide) 
qu'après un temps égal à celui qu'il a vécu, comment sa 
venue ici lui a-t-elle été octroyée ? 

— Quand il vivait avec le plus de gloire, répondit l'om- 
bre, il s'agenouilla volontairement sur la place de Sienne, 
en déposant toute honte ; 

» Et là, pour tirer son ami de la peine qu'il endurait 
dans la prison de Charles, il se mit à trembler de toutes ses 
veines. 

» Je n'en dirai pas davantage, et je sais que mes paroles 
sont obscures, mais, d'ici peu de temps, tes concitovens 
agiront de manière que tu pourras en pénétrer le sens. 

» Cette action a retiré Provenzano des confins du Purga- 
toire. » 



CHANT XII. 

Après avoir quitté Oderisi, les poètes voient sculptés sur la corniche plusieurs 
exemples d'Orgueil. — De là, ils s'avancent conduits par un Ange qui, d'un 
mouvement de ses ailes, purifie Dante du péché d'Orgueil. — Ils montent au 
second cercle. 



Comme une paire de bœufs qui marchent sous le joug, 
cette âme chargée et moi, nous allâmes de front, tant que 
le permit mon doux pédagogue; 

Mais quand il me dit : s Laisse-le, et marche, car il est 
bon ici que, de la voile et des rames, chacun, autant qu'il 
peut, pousse sa barque, » 

Je redressai mon corps ainsi qu'il convient de faire lors- 
qu'on veut marcher, bien que mes pensées restassent cour- 
bées et abattues. 



1E PURGATOIRE. CHANT XII. 349 

Je m'étais mis en mouvement et je suivais de bon gré 
les pas de mon maître, et tous deux nous montrions comme 
nous étions légers,. 

Lorsqu'il me dit : « Tourne les yeux en bas, il te sera bon, 
pour alléger ta route, de voir le sol où tu mets les pieds. » 

Comme, afin que leur mémoire demeure, les tombes con- 
struites sous le pavé des églises portent le portrait des en- 
sevelis, tels qu'ils étaient jadis, 

Si bien qu'on se prend maintes fois à pleurer, tout poigne 
par ce souvenir, qui ne fait sentir son aiguillon que dans 
les cœurs pieux; 

Ainsi toute la route entre la montagne et l'abîme m'ap- 
parut couverte de figures, mais rendues avec plus de res- 
semblance à cause de l'ouvrier. 

Je voyais d'un côté celui qui fut créé plus noble que 
toutes les créatures tomber du ciel comme la foudre ; 

Je voyais, de l'autre côté, Briarée * atteint du trait céleste, 
gisant à terre, et l'attristant de son froid mortel; 

Je voyais Tymbrée 2 , je voyais Pallas et Mars, armés en- 
core autour de leur père, contempler les membres épars 
des géants ; 

Je voyais Nembrod 3 , au pied de sa grande tour, regarder, 
comme égaré, les nations qui furent avec lui dans le 
Sennaar. 

Niobé 4 ! avec quels yeux désolés je te voyais représentée 
sur la route entre sept et sept enfants morts ! 

Saul ! comme, percé de ta propre épée, là tu m'ap- 
parus mort sur le Gelboé qui dès lors ne sentit plus ni la 
pluie ni la rosée 5 ! 

folle Arachné! je te voyais déjà changée à demi en arai- 
gnée, triste sur les débris de l'œuvre qui se fila malheureu- 
sement pour toi. 



' Briarée, Titan. 

* Surnom d'Apollon. 

* Nembrod, un des constructeurs de la tour de Babel. 

* Fille de Tantale et épouse d'Amphion, mère de quatorze enfant», selon le 
s Afoates Gelboe, neque pluvia, neque ros veniant super vos. [Beg., 1. u.) 

30 



350 LA DIVINE COMÉDIE. 

Roboam i ! tes traits ici ne semblent plus menaçants ; 
mais, plein d'épouvante, tu t'enfuis sur un char avant que 
les autres te chassent. 

Le dur pavé montrait encore comment Alcméon * fit payer 
;her à sa mère sa malheureuse parure. 

11 montrait comment les fils de Sennachérib se jetèrent 
6ur lui dans le temple, et comment ils le laissèrent mort. 

Il montrait la ruine et le cruel châtiment de Cyrus quand 
Tomyris lui disait ; « Tu as eu soif de sang, et je t'emplis 
de sang. » 

Ils montraient comme s'enfuirent en déroute les As- 
syriens, après que fut mort Holopherne, et les restes de ce 
carnage. 

Je voyais Troie s en cendres et en ruines : ô Ilion * ! 
comme les peintures qui se trouvaient là te montraient 
abattu et avili ! 

Quel fut le maître du pinceau ou du ciseau qui traça 
les ombres et les poses que l'esprit le plus subtil devrait 
admirer ? 

Les morts paraissaient morts, et les vivants paraissaient 
vivants. Celui qui vit le fait ne le vit pas mieux que moi, 
tout ce que je foulai aux pieds, tant que je cheminai in- 
cliné. 

Or, enorgueillissez-vous, marchez d'un air altier, ô fils 
d'Eve! et ne baissez pas la tête afin de voir votre mauvais 
sentier ! 

Déjà nous avions fait plus de chemin autour de la mon- 
tagne, et le soleil était plus avancé dans sa route que ne le 
pensait notre esprit ainsi occupé, 

Quand celui qui , toujours en avant, s'en allait attentif, 
commença : a Lève la tête! il n'est plus temps de marcher 
de ce pas lent et distrait. 

> Roboam, lils de Salomon ; dix des tribu» se révoltèrent contre lui. 

* Alcméon, fils d'Amphiaraiis. 

* Troie est la province. 

* lUon, !a capitale. 



LE PURGATOIRE. CHANT XII. 351 

» Vois un ange qui s'apprête à venir vers nous; voici 
que la sixième servante du jour a fini son service *. 

y» Empreins de respect ton visage et toute ta personne, 
afin qu'il prenne plaisir de nous envoyer plus haut; pense 
que ce jour-ci ne rayonnera plus. » 

J'étais bien habitué par ses avis à ne pas perdre de temps, 
de sorte que sur cette matière il ne pouvait me parler un 
langage obscur. 

Vers nous venait la belle créature blanc-vêtue, et dont la 
figure scintillait comme l'étoile du matin. 

Elle ouvrit les bras , et ensuite elle ouvrit les ailes en 
disant : « Venez! il y a ici près des degrés, et, purifié, on 
les monte aisément. » 

A cette invitation bien peu viennent et répondent. race 
humaine, née pour voler là-haut ! pourquoi au moindre vent 
tomber ainsi ? 

L'ange nous mena où la roche était entaillée; là il me 
frappa le front de ses ailes s , puis il promit un voyage sûr 
et tranquille. 

De même qu'à main droite;, pour gravir la montagne où 
est placée l'église qui domine Florence s , la ville bien gou- 
vernée, là au-dessus de Rubaconte, 

La pente ardue de la montée s'adoucit par des escaliers 
(escaliers qui furent faits dans le temps où les registres et 
les mesures publiques étaient en sûreté), 

De même s'adoucit la pente escarpée qui tombe ici de 
l'autre cercle, mais les hautes parois vous serrent à droite 
et à gauche. 

Comme nos corps tâchaient de s'insinuer dans ce défilé, 
des voix, avec une douceur que le discours ne peut redire, 
chantèrent : Beati pauperes spiritu. 

Ah ! combien ces sentiers creux sont différents de ceux 
de l'enfer! Ici l'on entre parmi les chants; là-bas, parmi des 
gémissements furieux. 

' La sixième heure. 

* Pour effacer un des P tracés sur le front de Dante, le péché d'OrgueJ, 

' L'église de San-Miniato. 



352 LA DIVINE COMÉDIE. 

Déjà nous montions par le saint escalier, et il me semblait 
à moi-même être bien plus léger que je ne me trouvais sur 
la plaine; 

Aussi je m'écriai: «Maître, dis-moi, de quelle lourde chose 
m'a-t-on allégé, que je ne reçois presque aucune fatigue en 
marchant? » 

H répondit : « Quand les P restés sur ton front, mais déjà 
presque effacés l , auront tous, comme l'un d'entre eux, en- 
tièrement disparu, 

» Tes pieds seront tellement au service du bon vouloir, 
qu'ils ne sentiront plus la fatigue; ce sera pour eux un plaisir 
de monter. » 

Alors je fis comme ceux qm s'en vont portant sur la tête 
une chose sans le savoir, sinon quand les signes des autres 
la leur font soupçonner; 

Aussitôt leur main les aide à s'en assurer ; elle cherche, 
elle trouve et remplit l'office que l'œil ne pouvait faire. 

Ainsi, en étendant les doigts de la main droite, je ne 
trouvai plus que six des lettres que l'ange porteur des clefs 
avait marquées sur mon front. 

Voyant cela, mon guide se prit à sourire. 



CHANT XIII. 



Second cercle où se purifie le péché d'Envie. — Les poètes rencontrent plusieurs 
Esprits qui, tout en volant, citaient divers exemples d'Amour. — Ils voient en- 
suite les Ames des Envieux récitant les litanies des saints. — Les Envieux sont 
couverts d'un cilice"et leurs yeux sont cousus avec un fil de fer. — Dante parle 
à Sapia, dame siennoise. 

Nous étions au sommet de l'escalier, où, pour la seconde 
fois, se resserre la montagne sur laquelle les pécheurs se 
purifient en montant. 

Là aussi un cercle règne, comme le premier, autour de 

1 Le péché d'Orgueil, le plus grand de tous, en s'elïaçant, a déjà fait presque dis 
paraître les six autres. 



LE PURGATOIRE. CHANT XIII. 353 

la hauteur; seulement son arc est plus prompt à se refermer. 

On n'y trouve ni reliefs ni sculptures au trait ; les bords 
sont tout unis, et la route est également nue, la pierre qui 
les forme a une couleur livide 1 . 

« Si nous attendons ici quelqu'un pour demander notre 
chemin, disait le poëte,je crains que notre choix n'éprouve 
trop de retard. » 

Ensuite il dirigea ses yeux fixement sur le soleil; il fit de 
sa jambe droite un centre sur lequel s'appuya son mouve- 
ment, et il tourna la partie gauche de lui-même. 

« douce lumière, sous laquelle j'entre avec confiance 
dans le nouveau chemin ! conduis-nous, disait-il, selon qu'il 
faut nous conduire dans cette enceinte. 

» Tu réchauffes le monde, tu l'éclairés ; si quelque autre 
raison ne vient à rencontre, tes rayons doivent toujours être 
nos guides. » 

Ce qui compte ici-bas pour un mille, nous l'avions déjà 
parcouru en peu de temps, grâce à notre volonté active. 

Et vers nous voilà que nous sentîmes voler, car nous ne 
les vîmes pas, des esprits qui, en parlant, invitaient cour- 
toisement à la table d'amour. 

La première voix qui passa en volant dit fortement : Vinum 
non habent 2 , et derrière nous elle allait le répétant. 

Et avant qu'en s'éloignant cette voix eût cessé d'être en- 
tendue, une autre passa en criant : « Je suis Oreste, » et, 
comme la première, elle ne s'arrêta pas. 

« père ! dis-je alors, quelles sont ces voix ? » Et comme 
je demandais, voici une troisième, disant : « Aimez ceux qui 
vous ont fait du mal. » 

Le bon maître : « Ce cercle châtie et fouette le péché 
d'envie; donc les cordes du fouet sont agitées par l'amour. 

» Le frein des pécheurs rend un son tout contraire. Je 
pense que tu l'entendras avant que d'être arrivé au pas où 
l'on pardonne. 



1 Comme le teint des Envieux. 

■ Paroles de la Vierge au Christ, ans noces de Cina. 



354 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Mais, à travers l'air, attache fixement tes regards de ce 
côté, et tu verras devant nous des gens étendus, et chacun 
d'eux appuyé le long d'un rocher. » 

Alors j'ouvris les yeux plus qu'auparavant; je regardai 
devant moi, et je vis des ombres entourées de manteaux de 
la même couleur que la pierre. 

Et lorsque nous fûmes un peu plus avancés, j'entendis 
crier : « Marie, prie pour nous ! » puis crier : « Michel, 
Pierre et tous les saints, priez pour nous. » 

Je ne crois pas que sur la terre marche de nos jours un 
homme si dur, qu'il ne fût touché de compassion de ce que 
je vis ensuite : 

Car, lorsque je fus si près de ces esprits, qu'aucun de 
leurs mouvements ne m'était caché, je sentis par mes yeux 
une grande douleur s'échapper de moi. 

Ils me semblaient couverts d'un vil cilice, chacun d'eux 
soutenait l'autre sur son épaule, et tous étaient soutenus 
par le rocher. 

Ainsi les aveugles qui manquent de pain se tiennent aux 
Pardons * où ils quêtent pour leur besoin, et l'un appuie sa 
tête sur celle de l'autre, 

Afin que la pitié aille toucher les cœurs, non-seulement 
par le son des paroles, mais par la vue, qui n'y excite pas 
moins. 

Et comme le soleil ne parvient pas aux aveugles, ainsi 
aux ombres dont je parlais la lumière du ciel refuse ses 
largesses ; 

Car toutes ont les paupières percées et cousues avec un 
fil de fer, comme l'épervier sauvage qui n'est pas encore 
docile 8 . 

En allant , il me semblait faire un outrage de voir au- 
trui sans en être vu ; je me tournai donc vers mon sage 
conseiller. 

Il savait bien ce que, muet, je voulais dire; aussi il n'at- 



Les églises. 

Pratique de la fauconnerie, avant l'invention du chaperon. 






LE PURGATOIRE. CHANT XIII. 355 

tendit pas ma demande, mais il me dit : « Parle, et sois 
bref et sensé. » 

Virgile cheminait de ce côté de la chaussée d'où l'on peut 
tomber dans l'abîme, parce qu'elle n'est fermée par aucun 
bord; 

De l'autre côté étaient ces ombres , qui souffraient telle- 
ment de l'horrible couture , qu'elles baignaient leurs joues 
de larmes. 

Je me tournai vers elles : « vous, commençai-je, qui 
êtes sûres de voir la lumière du ciel, le seul souci de votre 
désir! 

» Que la grâce dissipe les écumes de votre conscience, 
que par elle le fleuve de votre esprit coule bientôt pur et 
clair ! 

« Dites-moi (et ce me sera une chose gracieuse et chère) 
s'il est parmi vous une âme latine, et peut-être si je la con- 
nais, je lui serai utile. 

— mon frère ! chacune de nous est citoyenne d'une 
seule et véritable cité , mais tu veux dire une âme qui ait 
fait le pèlerinage de sa vie en Italie. » 

Cette réponse , il me parut l'entendre un peu plus avant 
que le lieu où j'étais; ainsi je me fis entendre encore plus 
de ce côté. 

Au milieu des autres ombres j'en vis une qui avait l'air 
d'attendre, et si quelqu'un demande comment je m'en 
aperçus, c'est qu'elle tenait le menton levé à la façon d'un 
aveugle. 

« Esprit, lui dis-je, qui pour monter t'abaisses, si tu es 
celui qui m'a répondu, rends-moi instruit de ton pays ou 
de ton nom. 

— Je tus Siennoise, répondit-elle, et avec ces autres je 
purifie en ce lieu ma vie coupable, en pleurant vers celui 
qui doit se donner à nous. 

» Sage ne fus, bien que Sage (Sapia) je fusse nommée, 
et je me sentis plus joyeuse des malheurs des autres que 
de mon propre bonheur 1 . 

1 Savia non fui, ayegna che Sapia fossi chiamata. 



3o6 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Et pour que tu ne croies pas que je te trompe, écoute 
si je fus, comme je le dis, folle : déjà je descendais la pente 
de mes ans, 

» Alors mes concitoyens étaient près de Colle, en présence 
de leurs adversaires, et je demandais à Dieu une chose que 
déjà lui-même il voulait. 

» Ils furent rompus et réduits , en ce lieu , au pas amer 
de la fuite; et moi, en voyant une telle chasse, je fus prise 
d'une joie au-dessus de toutes les autres joies, 

» Tant que je levai au ciel ma tête effrontée, en criant à 
Dieu : Maintenant je ne te crains plus. Ainsi avait fait le 
merle trompé en hiver par quelques jours de beau temps. 

» Sur la fin de ma vie j'ai voulu la paix avec Dieu, et en- 
core ma dette n'eût pas été diminuée par la pénitence, 

» Si Pierre Pettinagno 1 , que sa charité émut de pitié pour 
mes fautes, n'avait eu souvenir de moi dans ses saintes 
oraisons. 

» Mais qui es-tu, toi qui vas t'informant de notre condi- 
tion, qui tiens, comme je le crois, les yeux ouverts, et parles 
en respirant? 

— Mes yeux, lui dis-je, seront aussi cousus ici, mais pour 
peu de temps, car il est petit le péché que j'ai fait par des 
regards d'envie. 

» Bien plus forte est ma peur quand mon âme réfléchit 
au supplice qu'on endure ci-dessous. Déjà le fardeau qu'on 
y porte me pèse. » 

— Et elle à moi : « Qui donc t'a conduit ici haut parmi 
nous, si tu crois retourner là-ba9? » Et moi : « C'est celui 
qui est avec moi et qui ne dit mot. 

» Je suis vivant; donc apprends-moi, esprit élu, si tu 
veux que là-bas je fasse encore pour toi mouvoir mes pieds 
mortels. 

— Ah! ceci est une chose si nouvelle à entendre, répon- 
dit-elle, que c'est un grand signe que Dieu t'aime; ainsi 
aide-moi de tes prières. 

' Ermite florentin. 



LE PURGATOIRE. CHANT XIV. 357 

» Et je te requiers par ce que tu désires le plus, si jamais 
tu foules la terre de Toscane, de bien rétablir ma réputa- 
tion parmi mes proches. 

» Tu les verras parmi cette nation vaine qui met fln Ta- 
lamone 1 son espoir, et qui y perdra plus d'espoir qu'à trou- 
ver la Diana 2 ; 

» Mais les amiraux y perdront plus encore. » 



CHANT XIV. 



Suite du cercle des Envieux. — Les poètes s'arrêtent pour écouter messer Guido 
del Duca et messer Rinieri da Calboli. — Censure que fait le premier des 
mœurs de la Toscane et de la Romagne. — Puis, continuant leur route, Dante 
et Virgile entendent dans l'air plusieurs voix qui citaient des exemples d'En 'ie. 



« Quel est celui-ci qui fait le tour de notre montagne 
avant que la mort lui ait donné la volée, et qui ouvre et 
ferme les yeux à volonté? 

— Je ne sais qui il est, mais je sais qu'il n'est pas seul; 
demande-le-lui, toi qui en es plus voisin, et accueille-le 
avec douceur pour qu'il n'hésite pas à te parler. » 

C'est ainsi que deux esprits, l'un sur l'autre appuyés, dis- 
couraient de moi à main droite ; ensuite ils levèrent leur 
visage pour me parler. 

Et l'un d'eux me dit : « âme qui , renfermée dans un 
corps, t'en vas vers le ciel! par charité console-nous et 
nous dis 

» D'où tu viens et qui tu es; car l'insigne faveur que tu 
as reçue nous rend émerveillés autant que le veut une 
chose qui jamais n'a été. » 

Et moi : « Par le milieu de la Toscane passe un petit 

1 Raillerie contre les Siennois qui avaient acheté le port de l'alamone sur la 
Méditerranée. 
1 Rivière qu'on disait couler sous la ville de Sienne. 



358 LA DIVINE COMÉDIE. 

Qeuve qui sort à Falterona l , et qu'un cours de cent milles 
ne peut rassasier. 

» C'est près de ce fleuve que j'ai reçu ma personne mor- 
telle. Dire qui je suis serait parler en vain , car mon nom 
ne résonne pas encore beaucoup. 

— Si, par mon esprit, je pénètre bien l'intention de ton 
discours, me répondit alors l'âme qui m'avait questionné la 
première, tu parles de l'Arno. » 

Et l'autre lui dit : « Pourquoi a-t-il caché le nom de cette 
rivière comme on fait des choses horribles? » 

Et l'ombre, qui était interrogée sur ce sujet, s'acquitta 
ainsi : « Je ne sais, mais il est bien juste que le nom d'une 
telle vallée périsse, 

» Car, dès sa source (là où s'élève si haut ce mont sau- 
vage dont a été détaché Peloro 2 , qu'en peu de lieux la chaîne 
montueuse dépasse cette hauteur), 

» Jusqu'au point où le fleuve se rend pour réparer tout 
ce que le ciel a tiré de la mer, à laquelle les fleuves doi- 
vent à leur tour toute l'eau qui chemine avec eux, 

» La vertu est évitée de tous comme un serpent ennemi, 
soit par un malheur de ce pays, soit par une mauvaise ha- 
bitude qui les entraîne. 

» Les habitants de cette misérable vallée ont tellement 
perverti leur naturel, qu'il semble que Circé les ait nourris 
dans ses pâturages. 

» C'est au milieu de sales pourceaux 3 , plus dignes de se 
nourrir de glands que d'autres aliments faits à l'usage des 
hommes, que ce fleuve fraye d'abord son maigre cours. 

» Il trouve ensuite, en descendant, des roquets plus har- 
gneux que ne le demande leur force*; aussi il leur tourne 
avec dédain le museau; 

» 11 va plus rapide, et plus il grossit, le fleuve maudit et 
malheureux, plus il trouve de chiens qui se font loups 8 . 

1 Falterona, montagne de l'Apennin. 

* Peloro, promontoire de Sicile. 
■ Les habitants di" Cacep»;n. 
« Ceux d'Arezzo. 

• les Florentins, gourmands et avares. (Ventubi.. 



LE PURGATOIRE. CHANT XIV. 359 

» Descendu après, par des gorges profondes, il trouve des 
renards si pleins de fraude, qu'ils ne craignent aucun engin 
qui puisse, les prendre 1 . 

» Je ne cesserai pas de dire, bien qu'un autre m'entende; 
et cela sera bon à celui-ci , pourvu qu'il se souvienne des 
choses qu'un esprit vrai me de'couvre. 

» Je vois ton petit-fils qui devient chasseur de ces loups 
sur la rive du fleuve cruel, et tous les épouvante 2 ; 

» Il vend, leur chair encore vivante; ensuite il les tue 
comme de vieilles bêtes; il ôte à beaucoup la vie et à lui 
l'honneur; 

» Il sort sanglant de la triste forêt 3 , demeurée telle que 
d'ici à mille ans elle ne pourra bourgeonner dans sa force 
première. » 

Comme à l'annonce de futurs malheurs se trouble le vi- 
sage de celui qui écoute , de quelque part que le malheur 
l'attaque, 

De même je vis l'autre âme, qui se trouvait tournée pour 
entendre, se troubler et devenir triste, quand ces paroles 
furent arrivées à elle. 

Le langage de l'une et la figure de l'autre me rendirent 
désireux de savoir leur nom, et je leur en fis la demande 
mêlée de prières. 

C'est pourquoi l'esprit, qui tout d'abord me parla, re- 
commença : « Tu veux que je m'amène à faire pour toi ce 
que tu ne veux faire pour moi; 

» Mais puisque Dieu veut que sa grâce brille si fort en 
toi, je ne te serai point avare. Sache donc que je suis Guido 
del Duca. 

» Mon sang fut si brûlé par l'envie, que, si j'eusse vu un 
homme devenir joyeux, tu m'aurais vu couvert d'une teinte 
livide. 



1 Les Pisans. 

* L'àme qui parle ici est Guido del Duca, de Brettinoro ; elle s'adresse à Ri* 
nieri. Del Duca veut parler de Fulcieri, petit-fils de Rinieri, podestat de Florence 
en 1302, qui, gagné par les Noirs, lit enfermer et tuer les principaux Blancs. 

"Florence. 



360 LA DIVINE COMÉDIE. 

» De ma semence voici la paille que je moissonne. race 
humaine ! pourquoi mettre ton cœur là où un bien demande 
l'exclusion de l'autre? 

» Celui-ci est Rinieri, le trésor et l'honneur de la mai- 
son de Calboli, où depuis personne ne s'est fait héritier de 
son mérite. 

» Et ce n'est pas seulement ses descendants qui sont dé- 
nués, entre le Pô et la montagne, la mer et le Réno, des 
qualités requises pour la vérité et les contentements de 
la vie; 

» Car, dans ces mêmes confins, le sol est si couvert de 
rejetons vénéneux, que, pour le cultiver, toute peine serait 
maintenant tardive. 

» Où est le bon Licio 1 , et Arrigo Manardi', Pierre Tra- 
versare 3 , et Guido de Carpigna*? Romagnols! ô race 
abâtardie ! 

» Puisqu'à Boulogne un forgeron fait souche 5 , puisqu'à 
Faenza un Bernardin di Fosco 6 , sorti de si petite graine, 
devient une noble tige ! 

» Ne t'étonne pas si je pleure, ô Toscan ! lorsque je me 
rappelle Guido de Prata, Ugolin d'Azzo, qui vécut avec nous, 

» Frédéric Tignoso et tous les siens, puis la maison Tra- 
versai et les Anastagi. Hélas ! ces deux familles ont perdu 
leur héritage de vertu ! 

» Si je pleure en me rappelant les dames et les cheva- 
liers, leurs travaux et leurs joies. Car l'amour et la cour- 
toisie excitaient les cœurs, là où ils sont devenus si dépravés. 

» O château de Brettinoro 7 ! pourquoi n'as-tu pas croulé 



1 Licio di Valbona, homme de bien. Sa fille e'pousa Richard, après s'être livree 
à lui. 

"■ Les commentateurs ne sont point d'accord sur ce personnage. 

1 Pierre Traversa™, seigneur de Ravenne, maria sa fille à Etienne, roi de Hon- 
grie. 

4 Guido, homme noble de Montefeltro. (Grangier.) 

1 Allusion à Lambertuccio, forgeron devenu grand seigneur. 

1 Homme valeureux et de petite naissance, etc. 

' Brettinoro, etc., châteaux de la Romagne, gouverne'e par de petits tyrani. Pa» 
(ani fut surnomme il Diavolo. — Fantoli, homme vertueux. 






LE PURGATOIRE. CHANT XIV. 361 

depuis que ta famille et tant de gens sont tombe's pour 
n'être pas criminels ? 

» Bagnacavallo fait bien, il ne produit plus d'enfants; 
Castocaro fait mal, et pis encore fait Conio, qui s'occupe à 
produire de tels comtes. 

» Les Pagani pourront engendrer quand leur démon aura 
fui; toutefois il ne restera jamais d'eux un souvenir bien 
pur. 

» Ugolin de Fantoli ! ton nom est en sûreté, puisqu'on 
n'attend plus d'héritier qui, en forlignant, puisse l'ob- 
scurcir. 

» Mais va-t'en, ô Toscan ! je me plais maintenant à pleu- 
rer bien plus qu'à parler; car notre pays m'a serré le 
cœur. » 

Nous savions que ces âmes chéries nous sentaient mar- 
cher ; donc, en se taisant, elles nous rassuraient sur notre 
chemin. 

Quand, tout en cheminant, nous nous trouvâmes seuls, 
voici, comme la foudre qui fend l'airi qu'une voix s'en vint 
droit à nous, disant : 

« Quiconque me trouvera doit me tuer 1 ! » Et elle s'en- 
fuit aussi vite que le tonnerre qui s'éloigne après avoir 
tout à coup déchiré le nuage. 

Comme notre oreille se reposait du bruit de cette voix, 
voici qu'une autre retentit avec un si grand fracas, qu'elle 
semblait un nouveau tonnerre qui suivait coup sur coup le 
premier : 

« Je suis Aglaure 8 , celle qui devint pierre. » Alors, pour 
me serrer contre le poëte, je fis un pas en arrière et non 
en avant. 

Déjà, de toutes parts, l'air était calme. Virgile me dit : 
« Tel fut le dur licou qui devrait retenir l'homme dans ses 
iimites. 

» Mais vous mordez si ardemment à l'appât, que l'haine» 

f Caïn. 

* Aglaurc, fille de Cécrops, possédée des Furitis, se tua. 

31 



3G2 LA DIVINE COMÉDIE. 

çon de l'antique ennemi vous tire à lui : donc le frein et 
les remontrances valent bien peu. 

» Le dei vous appelle et tourne autour de vous, en vous 
montrant ses beautés éternelles; cependant votre œil ne 
regarde que la terre ; 

» Aussi êtes-vous châtiés par celui qui voit toute chose. » 



CHANT XV. 

Troisième enceinte où se purifie le péché de Colère. — Les poètes, montant le* 
degrés qu'un Ange leur avait indiqués, arrivent à la troisième enceinte. — Ravi 
en extase, Dante voit plusieurs exemples de Mansuétude. — Les deux poètes 
sont ensuite enveloppés par une grande fumée qui les empêche de rien distin- 
guer. 

Autant qu'il reste de temps entre la fin de la troisième 
heure et le commencement du jour dans la sphère, qui, 
comme un enfant, toujours se joue et s'agite ; 

Autant il semblait rester au soleil de temps à parcourir 
vers le soir; là brillait Vesper, et ici, sur la terre, il était 
minuit. 

Les rayons nous frappaient en plein visage, parce que 
nous avions tourné toute la montagne, et que déjà nous 
marchions droit vers le couchant. 

Quand je sentis mon front fatigué par une lumière plus 
grande qu'auparavant, je fus stupéfait devant tant de choses 
qui m'étaient inconnues. 

Je levai donc mes mains au-dessus de mes paupières, et 
je me fis un abri où vint se briser l'excessive clarté. 

Comme un rayon réfléchi par l'eau ou par un miroir re- 
monte dans la partie opposée, et suit en remontant la même 
manière 

Dont il est descendu , bien différent de la chute de la 
pierre qui est perpendiculaire, selon que le démontrent 
l'expérience et l'art; 

De même il me parut que j'étais frappé par une lumière 



le purgatoire. CHANT XV. 363 

réfléchie devant moi, de sorte que ma vue fut prompte à 
fuir cet éclat. 

« Doux père, quelle est cette clarté dont je ne puis dé- 
fendre ma vue, et dont je suis comme criblé? Il me semble, 
dis-je, qu'elle s'avance vers nous. 

— Ne t'étonne pas, répondit-il, si la famille du ciel t'é- 
hlouit encore; c'est un messager qui vient inviter l'homme 
à monter. 

» Bientôt il ne te sera plus pénible de voir ces choses, 
mais tu seras heureux autant que la nature t'a donné de 
sentir. » 

Quand nous fûmes tout près de l'ange béni, il nous dit 
d'une voix joyeuse : « Entrez par cet escalier qui est moins 
droit que les deux autres. » 

Nous montions déjà hors du cercle, quand derrière nous 
on chanta : Beati miséricordes 1 , et Sois joyeux, toi qui es 
vainqueur 2 . 

Mon maître et moi, nous montions seuls, et je pensai, tout 
en marchant, à tirer profit de ses paroles. 

Donc je me dirigeai vers lui en demandant ainsi : « Que 
voulait dire l'esprit de la Romagne 3 , en parlant de biens 
qui l'un l'autre s'excluent? » 

Et lui à moi : « Il connaît à présent le danger de son 
plus grand péché; ne t'étonne donc pas s'il le condamne, 
pour que d'autres aient moins à pleurer. 

» Parce que si vos désirs s'attachent à des biens dont 
chaque part, lorsqu'on est plusieurs, diminue, l'envie excite 
vos poumons à soupirer. 

» Mais si l'amour de la sphère suprême tournait en haut 
votre désir, il n'y aurait pas une telle crainte dans votre 
cœur. 

» Cai*, dans cette enceinte, plus chacun dit nôtre, plus il 
possède du vrai bien, et plus il est brûlant de charité. 

— Je suis plus affamé de tes réponses, lui dis-je, que si 

1 Paroles de Jésus-Christ. (Malth., ehap. v.) 

* Ibid. 

•Guido del Duca. — Ce qui suit est de la scolastiqu» . 



364 LA DIVINE COMÉDIE. 






jusqu'à présent je m'étais tu; et il s'assemble plus que ja- 
mais des doutes dans mon esprit. 

» Comment peut-il être qu'un bien divisé rend plus ri- 
ches ses possesseurs plus ils sont en nombre, que ceux qui 
seraient en petit nombre à le posséder? » 

Et lui à moi : « Comme tu cloues toujours ton esprit aux 
choses terrestres, tu fais sortir des ténèbres de la vraie 
lumière 

» Ce bien infini et ineffable qui est là-haut, s'élance vers 
l'amour comme un rayon vers un corps lucide. 

» Il se donne d'autant plus qu'il trouve plus d'ardeur, de 
sorte que. d'autant la charité s'étend, d'autant s'accroît sur 
elle l'éternelle vertu. 

» Plus là-haut il y a d'âmes unies entre elles, plus il y a 
lieu à bien aimer, et plus on s'y aime, et, comme un mi- 
roir, l'un l'autre on se renvoie l'amour. 

» Si mes raisons ne te rassasient pas, tu verras Béatrice, 
et elle apaisera pleinement ce désir et tous les autres. 

» Avance cependant, afin que promptement s'effacent, 
comme deux le sont déjà, les cinq taches qui ne disparais- 
sent que sous les larmes *. » 

Comme je voulais dire : « Tu me satisfais, » je me vis 
arrivé à l'autre cercle, et mes regards avides et errants me 
firent taire. 

Là il me sembla être ravi soudainement en une vision 
extatique, et voir dans un temple un grand nombre de 
personnes. 

Et une femme à l'entrée disait, dans la douce attitude 
d'une mère : « Mon ûls, pourquoi as-tu agi ainsi enver: 
nous? 

» Voici que , tout en pleurs, ton père et moi nous te 
cherchions 2 . » Et, comme elle se tut, ce qui m'avait apparu 
d'abord disparut. 

Ensuite m' apparut une autre femme ayant sur les joues 

• La tacbe de i'Orgueil et celle de l'Envie ; il ne reste plus que cinq P au front 
du poëte. 
1 Parole; àt Marie et de Joseph à Jésus enfant. 



: 



LE PURGATOIRE. CHANT XV. 365 

ces gouttes d'eau que distille la douleur quand elle naît 
d'un grand de'pit contre quelqu'un. 

Et elle disait : « Si tu es seigneur de la ville pour le nom 
de laquelle il y eut entre les dieux tant de débats, et de 
laquelle toute science jette ses étincelles i , 

» Venge-toi 2 de ces bras hardis qui ont embrassé notre 
fille, ô Pisistrate! » Et ce seigneur doux et clément 

Me semblait lui répondre avec un visage serein : « Que 
ferons-nous à celui qui nous désire du mal, si celui qui 
nous aime est condamné par nous? » 

Ensuite je vis des gens brûlés du feu de la colère, tuer 
un jeune homme à coups de pierres en se criant fortement: 
les uns aux autres : « Martyrise ! martyrise 3 ! » 

Et je le voyais, lui, se courber sous la mort qui déjà le 
terrassait; mais de ses yeux il faisait toujours des portes 
pour le ciel. 

Au milieu de cette guerre furieuse, il priait le Seigneur 
suprême, de cet air qui ouvre la pitié, de pardonner à ses 
persécuteurs. 

Quand mon âme revint de ses visions placées hors d'elle 
aux objets véritables, hors d'elle aussi placés, je reconnu* 
qu'en substance mes erreurs n'étaient pas fausses. 

Mon guide, qui pouvait me voir faire comme un homme 
qui se débarrasse du sommeil, me dit : « Qu'as-tu donc, que 
tu ne peux te soutenir? 

» Tu as marché plus d'une demi-lieue en fermant les 
yeux, et les jambes incertaines, pareil à celui que le vin ou 
le sommeil incline. 

— O mon doux père! si tu m'écoutes, je te dirai, lui 
dis-je, ce qui m'apparut quand mes jambes chancelaient 
ainsi. » 

Et lui : « Si tu avais cent masques sur la face, tes pensées, 
même les moindres, ne me seraient pas moins connues. 



' Athènes. 

• Valere Maxime, liv. y. 

» Saint Etienne : tous exemples de résignation. 

3t. 



3C6 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ce que tu as vu te fut révélé pour que tu ne refuses pas 
d'ouvrir ton cœur aux eaux de paix qui sont versées par 
l'éternelle fontaine. 

« Je ne t'ai point demandé : « Qu'as-tu ? » comme fait 
celui qui ne regarde qu'avec l'oeil, et qui ne voit plus quand 
le corps gît inanimé. 

» Mais je te l'ai demandé pour rendre la force à tes pieds. 
Il faut ainsi exciter les paresseux, trop lents à bien employer 
le temps de la veille. » 

Nous marchions par cette vêprée, attentifs à regarder aussi 
loin que le pouvaient nos yeux contre les rayons brillants 
du soir. 

Et voilà que peu à peu une fumée s'avança vers nous 
obscure comme la nuit; et il n'y avait aucun lieu pour s'en 
garantir. 

Elle nous priva de l'air pur et de l'usage de la vue. 



CHANT XVI. 

Dante, en suivant son guide Virgile, entrevoit dans l'épaisse famée lei Ame« do 
ceux qui cédèrent à la Colère. — Ces Ames priaient tendrement l'Agneau ce' 
leste. — Une d'elles, Marc Lombard, démontre à Dante que les influences du, 
ciel ne déoident point les actions des hommes. 

L'obscurité de l'Enfer et d'une nuit privée de toute étoile 
sous un ciel aussi triste que le peut rendre un amas téné- 
breux de nuages, 

Ne mit pas devant ma vue un voile si épais que la fumée 
qui alors nous couvrit, et n'était pas un voile si rude et si 
grossier. 

L'œil ne pouvait rester ouvert; donc mon compagnon, 
sage et fidèle, s'approcha de moi et m'offrit son épaule. 

Comme l'aveugle s'en va derrière son guide pour ne point 
s'égarer et ne se point heurter contre une chose qui le blesse 
ou le tue, 

Je m'en allais ainsi par cet air épais et amer, en écou- 



LE PURGATOIRE. CHANT XVI. 367 

tant mon conducteur, qui disait : « Prends garde d'être sé- 
paré de moi. » 

J'entendais des voix, et chacune d'elles semblait prier 
pour obtenir paix et miséricorde de l'Agneau de Dieu qui 
efface les péchés. 

Agnus Dei 1 , tel était leur exorde; toutes disaient cette 
seule parole sur un seul ton, si bien qu'une parfaite con- 
corde semblait exister entre elles. 

« maître! dis-je, ce sont des esprits que j'entends? » 
— Et lui à moi : « Tu dis vrai, et ils sont occupés à dénouer 
le nœud de la colère. 

— Or, qui es-tu, toi qui fends notre fumée et qui parles 
de nous comme si tu partageais encore le temps en ca- 
lendes? » 

Ainsi parla une voix; c'est pourquoi le maître me dit : 
« Réponds, et demande si par ici on monte là-haut. » 

Et moi : « créature qui te purifies pour retourner belle 
à celui qui t'a faite ! tu entendras des merveilles si tu veux 
me suivre. 

— Je te suivrai autant qu'il m'est permis, répondit-elle, 
et si la fumée ne nous laisse pas nous voir, le son nous rap- 
prochera à défaut de la vue. » 

Alors je commençai : « Je m'en vais là-haut avec cette 
forme que la mort dissout, et je suis venu ici à travers les 
peines infernales. 

» Et si Dieu m'a tellement reçu dans sa grâce, qu'il veuille 
bien que je puisse voir sa cour par une voie si en dehors 
de l'usage commun, 

» Ne me cache pas qui tu fus avant ta mort, mais dis-le- 
moi; et dis-moi encore si je vais bien au passage, et tes pa- 
roles seront nos conductrices. 

— Je fus Lombard et je fus appelé Marco 2 . Je fus savant 
dans les affaires du monde, et j'aimai cette probité vers la- 
quelle maintenant personne ne tend son arc. 

» Pour arriver là-haut, va tout droit. » Ainsi il me ré- 

JOAN., 1,29. 

Noble vénitien, ami de Dante. 



368 LA DIVINE COMÉDIE. 

pondit, et il ajouta : « Je te prie de prier pour mei quand 
tu seras en haut. » 

Et moi à lui : « Je t'engage ma foi de faire ce que tu me 
demandes, mais je m'embarrasse dans un doute si je ne 
puis le dénouer. 

» D'abord il était simple, et après il est devenu double, 
lorsque j'accouple ton opinion présente, qui est pour moi 
certaine, avec une autre opinion que j'ai entendue ailleurs. 

» Ainsi, le monde est dénué de toute vertu comme tu 
me l'annonces, et il est chargé et couvert de malice. 

» Mais je te prie de m'en donner la raison si claire, que 
je la voie et la montre aux autres, car l'un place cette rai- 
son dans le ciel, cet autre ici-bas. » 

D'abord il exhala un profond soupir que la douleur ter- 
mina par un hélas ! et puis il commença : « Frère, le monde 
est aveugle, et je sens assez que tu en viens. 

» Vous qui vivez, vous reportez toute cause au ciel,, 
comme si toute chose se mouvait nécessairement par lui. 

» S'il en était ainsi, le libre arbitre serait détruit en vous, 
et il n'y aurait pas de justice à recevoir, pour le bien la 
joie, et pour le mal la douleur. 

» Le ciel aide le commencement de vos mouvements, 
mais je ne dis pas de tous; mais en supposant que je le dise, 
sa lumière vous est donnée pour distinguer le bien et la 
méchanceté. 

y> On vous a donné aussi le libre arbitre qui, si on l'em- 
ploie dans les premiers assauts, peut résister aux influences 
célestes, et qui, par suite, si on l'entretient bien, est vain- 
queur de tout. 

» Libres, vous êtes soumis à une force plus grande et à 
une meilleure nature, et celle-ci créa en vous l'esprit que 
le ciel ne tient pas sous son influence. 

» Donc, si le monde présent dévie, la raison en est en 
vous, il faut la chercher en vous; et moi, je t'en serai à cette 
heure la vraie preuve. 

» L'âme sort de la main de celui qui la caresse en son 



IE PURGATOIRE. CHANT XVI. 36S 

esprit avant qu'elle soit, pareille à un enfant qui, tout en 
pleurant et en riant, balbutie et se joue; 

» Cette âme simplette qui ne sait rien, sinon qu'elle pro- 
vient d'un créateur bienheureux, retourne volontiers à celui 
qui fait sa joie. 

» D'abord elle prend le goût des biens de peu de valeur j 
en cela se trompant, et elle court après eux, si un guide 
ou un frein ne dirige ailleurs son amour. 

» Il a donc fallu des lois pour servir de frein, il a fallu 
des rois qui, de la Cité véritable *, sussent au moins discer- 
ner la Tour 2 . 

» Les lois existent, mais qui offre sa main pour elles? Le 
pasteur qui précède le troupeau peut ruminer , mais il n'a 
pas les ongles fendus. 

» C'est pourquoi toute la bande voyant son guide se nour- 
rir des choses dont elle est gloutonne, s'en repaît et n'en 
demande rien de plus. 

» Tu peux bien voir que la mauvaise direction est la rai- 
son qui a rendu le monde coupable, et que ce n'est pas la 
nature qui est corrompue en vous. 

» Rome, qui améliora le monde, avait deux soleils % , les- 
quels faisaient voir l'une et l'autre voie, celle du monde et 
celle de Dieu. 

y> L'un des deux soleils a obscurci l'autre. Le glaive a été 
uni au bâton pastoral; ainsi joints de vive force, l'un et 
l'autre doivent mal s'accorder. 

» Car, réunis ainsi, l'un ne craint pas l'autre. Si tu ne me 
crois pas, que ton esprit pense à l'épi; car toute herbe se 
connaît à sa semence. 

» Au pays que l'Adige et le Pô arrosent *, on ne trouvait 
que valeur et courtoisie, avant que Frédéric 5 eût toutes ses 
querelles. 

1 Le ciel. 

* Les devoirs sociaux. 

* Le pape et l'empereur. 

* La Lombardie et la Romagne. 

* L'empereur Frédéric V. 



370 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Pour l'heure, il pourrait y passer en toute sûreté, 
celui-là qui, par honte, éviterait de parler aux gens de bien 
et d'en approcher. 

» Il y a bien encore trois vieillards * en qui l'ancien âge 
gourmande le nouveau, et à qui il tarde que Dieu les ap- 
pelle à une meilleure vie ! 

» Ce sont : Conrad da Palazzo, le bon Gherardo, et Guido 
da Castel, qu'on nomme mieux en français Lombard le 
Simple. 

» Dis dorénavant que l'église de Rome, pour confondre 
en elle les deux gouvernements, tombe dans la fange et 
salit elle et sa charge. 

— mon cher Marco ! lui dis-je, tu raisonnes bien! Et 
je comprends à cette heure pourquoi dans l'héritage les en- 
fants de Lévi furent exclus*. 

» Mais quel est ce Gherardo que tu tiens pour un sage, 
ce reste d'une race éteinte qui est un reproche pour ce 
siècle sauvage? 

— Ou ton parler me trompe, ou bien il me tente, répon- 
dit Marco, puisqu'en me parlant, Toscan, tu semblés ne rien 
savoir du bon Gherardo. 

» Je ne le connais sous aucun autre surnom, à moins que 
je ne le tire de sa fille Gajà 3 . Que Dieu soit avec vous, 
puisqu'avec vous je ne vais pas plus loin. 

» Vois l'aube qui rayonne à travers la fumée, et déjà 
blanchit. L'ange est ici; il faut que je parte avant qu'il pa- 
raisse. » 

Il parla ainsi, et plus ne voulut m'écouter. 



* Allusion à Conrad da Palazzo, etc. 

' Parce que Moïse les consacra au sacerdoce. 

*C'esloit, dit Grangier, un grand miroir de chasteté. 



LE PURGATOIRE. CHANT XVII. 371 



CHANT XVII. 

Sorti avec Virgile de l'épaisse fumée, Dante voit en imagination plusieurs exem- 
ples de Colère. — Ensuite, les deux poètes, guidés par un Ange, montent les 
degrés qui mènent au quatrième cercle. — Comme la nuit est survenue, ils 
s'arrêtent. — Virgile apprend à Dante que dans le quatrième cercle se purifie le 
péché de Paresse. 

Rappelle-toi, lecteur, si jamais dans les Alpes tu fus 
enveloppé par un nuage à travers lequel tu ne voyais pas 
autrement que la taupe à travers la pellicule qui couvre 
ses yeux; 

Comme lorsque les vapeurs humides et épaisses com- 
mencent à se raréfier, les rayons du soleil les pénètrent 
faiblement; 

Et ton imagination arrivera vite à voir comment je revis 
le soleil, avant l'instant où il s'allait coucher. 

Ainsi, égalant mes pas aux pas fidèles de mon maître, je 
sortis de cette nuée quand les rayons étaient déjà morts 
pour la partie basse de la montagne. 

imagination, qui parfois jettes l'homme hors de lui- 
même , si loin qu'il n'entend pas qu'autour de lui sonnent 
mille trompettes! 

Qui donc t'anime, si les sens ne t'aiguillonnent pas? Oh! 
ce qui t'anime, c'est une lumière formée dans le ciel, ou 
d'elle-même , ou par la divine volonté qui l'envoie ici-bas. 

La figure de celle que son impiété fit changer en cet 
oiseau 1 qui se plaît le plus à chanter, apparut à mon ima- 
gination. 

Alors mon esprit se concentra tellement en lui-même, 
que du dehors n'arrivait chose qui fût perçue par lui. 

Ensuite, dans ma haute fantaisie, pleuvait l'image d'un 
crucifié dédaigneux et fier 2 , et tel je le voyais mourir. 

Autour de lui étaient le grand Assiìérus, Esther son 



1 Philomèle, fille de Pandion, roi d'Athènes. 
1 Aman. 



372 LA DIVINE COMÉDIE. 

épouse, et le juste Mardochée, qui, à dire et à faire, fut 
irréprochable. 

Et lorsque cette image se fut rompue d'elle-même , à la 
manière d'une bulle, dès que manque l'eau sous laquelle 
elle s'était formée, 

Dans ma vision surgit une jeune fille pleurant fort et qui 
disait : « reine ! pourquoi donc par colère as-tu voulu ne 
plus être? 

» Tu t'es tuée pour ne pas perdre Lavinie 1 , cependant 
tu m'as perdue; et moi, ta fille, je me lamente sur ta perte, 
ô ma mère! plutôt que sur celle d'un autre 2 . » 

De même que, lorsqu'une nouvelle lumière frappe les 
paupières fermées, le sommeil tout à coup se brise, et, ainsi 
rompu, glisse avant de mourir entièrement; 

De même mes imaginations tombèrent, aussitôt que mon 
visage fut frappé par une lumière plus grande que celle qui 
est à notre usage. 

Je me tournais pour voir où j'étais, quand une voix me 
dit : « On monte par ici ! » et de moi écarta toute autre 
attention. 

Elle rendit aussi ma volonté si prompte à regarder quel 
était celui qui parlait, que je n'eus point de repos avant de 
l'avoir envisagé. 

Mais comme notre vue s'abat devant le soleil qui se voile 
sous sa lumière, de même ici ma force défaillait. 

« Celui-ci, dit mon maître, est un divin esprit, qui, sans 
avoir été prié, nous dirige dans la voie de la montagne, et 
il se cache lui-même dans sa lumière. 

» Il agit avec nous comme l'homme doit agir avec ses 
semblables ; car celui qui attend une prière , lorsqu'il voit 
le besoin, se dispose malignement à refuser tout secours. 

» Que nos pieds obéissent à une si grande invitation ; 
hâtons-nous de monter avant qu'il fasse nuit, car nous ne 
le pourrions plus jusqu'au retour du soleil. » % 

Ainsi parla mon guide, et lui et moi nous tournâmes nos 

' Fille du roi Latinus et d'Amata. (Virg., liv. xil) 



, LE PURGATOIRE. CHANT XVII. 373 

pas vers un escalier; et aussitôt que je fus sur la première 
marche, 

Je sentis comme un mouvement d'ailes qui éventait ma 
figure 1 ; et Ton disait : Beati pacifici* qui sont sans mau- 
vaise colère ! 

Déjà les derniers rayons qui sont suivis par la nuit s'éle- 
vaient si droit des bords de l'horizon, que les étoiles appa- 
raissaient de toutes parts. 

« mon courage! pourquoi ainsi t'éloigner? » disais-je 
à part moi; car je sentais la force de mes jambes demander 
trêve. 

Nous étions là où l'échelle ne monte plus, et nous étions 
arrêtés comme la nef qui arrive à la plage. 

Et j'écoutai un peu si j'entendais quelque chose dans le 
nouveau cercle ; puis , me retournant vers mon maître , je 
lui dis : 

« Mon doux père, de quelle offense se purifie-t-on dans 
le cercle où nous sommes? Si notre pied s'arrête, que ton 
entretien ne s'arrête pas! » 

Et lui à moi : « L'amour du bien qui n'a pas su accom- 
plir son devoir ici est justement repris dans sa direction; 
ici la rame trop lente doit encore battre les flots. 

» Mais, pour que tu comprennes encore plus nettement, 
tourne ta pensée vers moi, et tu retireras quelque bon fruit 
de ce moment de halte. 

» Mon fils, commença-t-il, ni créateur ni créature ne fu- 
rent jamais sans amour, soit naturel, soit volontaire; tu 
sais cela. 

» L'amour naturel fut toujours exempt d'erreur, mais 
l'autre peut errer par un objet coupable , ou par trop ou 
par trop peu de vigueur; 

» Tant que cet amour est dirigé vers les biens premiers, 
ou se modère lui-même dans son attachement pour les 
biens secondaires, il ne peut être l'occasion d'un plaisir 
mauvais; 

1 L'ange efface le troisième P, qui représentait le péché de Colère. 
. * S. Matthieu. 

32 



374 LA DIVINE COMEDIE. 

»-Mais quand il se tourne au mal, ou qu'il poursuit le 
bien avec plus ou moins d'ardeur qu'il ne faut, alors la 
créature agit contre son Créateur. 

» De là tu peux comprendre que l'amour est en vous la 
semence de toute vertu et de toute œuvre qui mérite châ- 
timent. 

» Or, comme l'amour ne peut être indifférent au salut 
de son sujet, toutes les choses sont ainsi préservées de leur 
propre haine; 

» Et comme aucun être créé ne se peut concevoir étaiit 
par lui-même, et séparé du premier être, tout sentiment 
qui portait à haïr le Créateur est impossible. 

» Il en résulte, si cette division est bien faite, que le mal 
que l'on aime est contre son prochain; et cet amour naît 
de trois manières dans votre limon. 

» L'un, par la chute de son voisin, espère de l'élévation, 
et, seulement pour cela, il désire qu'il soit mis à bas de sa 
grandeur. 

» L'autre craint de perdre pouvoir, faveur, honneur et 
réputation, parce que son prochain prospère; pour cette 
cause il s'attriste tellement, qu'il lui souhaite le contraire. 

» Un troisième semble tout honteux de quelque injure, et 
devient avide de vengeance; le mal de son offenseur est tout 
ce qu'il recherche. 

» Ces trois sortes d'amour s'expient là-bas , au-dessous. 
Or, je veux que tu comprennes aussi cet autre amour qui 
recherche le bien sans règle et sans mesure. 

» Chacun conçoit et désire confusément quelque bien dans 
lequel son esprit se repose; c'est pourquoi chacun s'efforce 
de l'atteindre. 

» Si un amour trop lent vous attire à voir ce bien ou à 
l'acquérir, ce cercle, après un juste repentir, sera le lieu 
de votre martyre. 

» 11 est un autre bien qui ne rend pas l'homme heureux; 
il n'est pas la félicité, il n'est pas la bonne essence de tout 
bien; il n'en est pas le fruit et la racine. 

» L'amour qui s'abandonne trop à ce bien s'expie au- 






LE PURGATOIRE. CHANT XVIII. 375 

dessous de nous dans trois cercles; mais comment cette 
triple répartition est établie, 
» Je le tairai, afin que tu le cherches par toi-même. » 



CHANT XVIII. 

Virgile qui, à la fin du chant précédent, avait dit que toute oeuvre, bonne et mau- 
vaise, provenait de l'Amour, démontre ici ce qu'est proprement l'Amour, et 
traite de la Liberté humaine. — Ames des Paresseux qui parcouraient le cercle 
en courant. — Les deux premières de la bande citaient des exemples de Célé- 
rité : les deux dernières, des exemples de Paresse. — Dante succombe au som- 
meil. 

Le sublime docteur avait fini son raisonnement, et il re- 
gardait attentivement dans mes yeux si je paraissais con- 
tent; 

Et moi, qu'une nouvelle soif excitait encore, je me tai- 
sais au dehors , et au dedans je me disais : « Peut-être le 
trop de demandes que je lui fais le fatigue. » 

Mais ce vrai père, s'apercevant du timide vouloir qui ne 
se découvrait pas , me donna la hardiesse de lui parler en 
me parlant. 

Donc moi : « Maître , ma vue s'avive tellement à ta lu- 
mière, que je discerne clairement ce que ta raison renferme 
ou décrit. 

» Or, je te prie, doux et cher père, démontre-moi cet 
amour auquel tu ramènes toute bonne œuvre et son con- 
traire. 

— Dirige vers moi, dit-il, les yeux perçants de ton intel- 
ligence, et tu verras d'une façon manifeste l'erreur des 
aveugles qui se font guides 1 . 

» Le cœur qui est créé propre à aimer s'élance vers toute 
chose qui lui plaît, aussitôt qu'il se sent touché par l'attrait 
du plaisir. 

1 Coeci sunt et duces cœcorum. (S. Matth., xv, vers. 14.) 



376 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Votre faculté appréhensive vous retrace un être réel, et 
le développe en vous avec tant de charme, que votre âme 
se tourne vers cet objet; 

» Et si en se tournant elle s'élève vers lui, cette inclina- 
tion est l*amour naturel, lequel s'unit à vous par le plaisir. 

» Ensuite, comme le feu va en haut par sa forme qui 
est faite pour monter là où il vit le plus dans sa vraie 
matière , 

» Ainsi l'âme éprise s'abandonne au désir, qui est le 
mouvement spirituel, et qui jamais ne repose qu'il n'ait 
joui de la chose aimée. 

» Or tu peux voir combien la vérité est cachée à ceux 
qui affirment que tout amour est en soi une chose louable, 

» Peut-être parce que sa matière leur semble toujours 
bonne; mais toute empreinte n'est pas bonne, encore que 
bonne soit la cire. 

— Tes paroles et mon esprit attentif à les suivre, lui ré- 
pondis-je, m'ont expliqué l'amour; mais cela m'a rempli 
de plus grands doutes. 

» Car si l'amour nous est offert par les objets du dehors, 
et si l'âme ne va pas autrement, elle n'a aucun mérite 
qu'elle aille droit ou de travers. » 

Et lui à moi : « Tout ce que notre raison voit sur ce 
point, je puis te le dire ; pour le reste, car c'est une œuvre 
de foi, attends d'être arrivé à Béatrice 1 : ceci regarde la foi. 

» Toute forme substantielle qui est distincte de la matière 
et qui lui est cependant unie, a, renfermée en elle, une 
vertu spéciale, 

» Laquelle, sans ses œuvres, ne peut être ni sentie, ni 
démontrée, mais se manifeste par ses effets, comme par ses 
feuilles vertes la vie de la plante. 

» D'où vient l'intelligence de ses premières notions, 
l'homme ne le sait pas , non plus la pente de ses premiers 
appétits, 

» Lesquels sont en nous, comme dans l'abeille la passion 

1 4 la thrologie» 



LE PURGATOIRE. CHANT XVIII. 377 

de faire du miel, et cette première volonté ne mérite ni 
blâme ni louange. 

» Or, pour que tout dérive vers cette première volonté., 
en vous est née la vertu qui conseille (la raison) et qui doit 
se tenir sur le seuil du consentement. 

» La raison est le principe d'où vous tirez occasion de 
mériter, selon qu'elle accueille ou repousse les bons ou les 
coupables amours. 

» Les sages qui, en réfléchissant, sont parvenus au fond 
des choses, ont reconnu cette liberté innée, et ils ont laissé 
au monde la Morale. 

» Donc, supposons que tout amour qui s'allume en vous 
surgit de nécessité, en vous aussi est le pouvoir de le ré- 
primer. 

» C'est la noble vertu que Béatrice appelle le libre arbitre; 
ainsi tâche de t'en souvenir si elle vient à t'en parler. » 

La lune, qui se levait tardivement et quasi à minuit, 
nous faisait paraître les étoiles plus rares, et avait l'air £ 
dans le firmament, d'un sceau tout enflammé. 

Elle parcourait dans le ciel ce chemin qu'embrase le 
soleil, alors que l'habitant de Rome le voit tomber entre la 
Sardaigne et la Corse. 

Et cette ombre bienfaisante, grâce à laquelle Piétola 1 est 
plus renommé que toute ville du Mantouan, avait délivré 
mon esprit de la charge qui l'accablait. 

Donc, moi, qui avais reçu des raisons claires et solides 
sur toutes questions , j'étais comme un homme qui rêve 
plein de sommeil; 

Mais cette somnolence me fut enlevée subitement par des 
âmes qui s'avançaient déjà derrière nos épaules. 

De même qu'autrefois l'Ismene et l'Asope 2 virent de nuit 
sur leurs bords la foule courir en fureur, parce que les 
Thébains avaient besoin de Bacchus; 

De même dans ce cercle, selon que j'ai vu, s'en venaient, 



* Petit bourg voisin de Mantoue, où est né Virgile, antrefoiE Andes- 

* Fleuves de Béotie et d'Achaïe. 

32. 



378 LA DIVINE COMÉDIE. 

fauchant du pied, ceux qu'une bonne volonté et qu'un juste 
amour conduit. ' 

Elles furent bientôt sui nous, car toute cette grande 
troupe n'allait qu'en courant, et les deux premières criaient 
en pleurant : 

« Marie courut eh nàte à la montagne; César, pour sub- 
juguer Lérida, laissa Marseille, et courut en Espagne *. » 

« Vite ! vite ! que le temps ne se perde pas par trop peu 
d'amour! criaient les autres après eux; car le zèle du bien 
fait reverdir la grâce ! 

— Ames, en qui une ferveur ardente compense peut-être 
maintenant la négligence et le retard que, dans votre tié- 
deur, vous avez mis à bien faire, 

» Celui-ci, qui est vivant (et certes je ne vous trompe 
pas), veut aller là-haut dès que le soleil reluira; dites-nous 
donc où est le plus prochain passage. » 

Telles furent les paroles de mon guide; et un de ces 
esprits lui dit : «Viens derrière nous, tu trouveras l'ou- 
verture. 

» Nous sommes si pleins de volonté pour avancer, que 
nous ne pouvons nous arrêter : donc pardonne si cette juste 
punition te semble une impolitesse. 

» Je fus abbé * à Saint-Zénon, à Vérone, sous l'empire du 
bon 3 Barberousse, dont Milan dans sa douleur s'entretient 
encore. 

» Tel a déjà un pied dans la fosse, qui pleurera pour ce 
monastère et sera triste d'y avoir eu de la puissance ; 

» Puisqu'en place du vrai pasteur, il a mis là son fils, 
mal de corps, pire encore d'esprit, et né d'une mauvaise 
union*. » 

Je ne sais si l'âme en dit davantage ou si elle se tut, tant 
elle était déjà éloignée de nous; mais j'entendis ces paroles 
et je me plus à les retenir. 



1 Exemples de Colorile opposc's à la Paresse. 

' Dotti Gerard second. 

! Epilhèlc ironique. 

'Le Gis naturel d'Albert de la Scala, seigneur de Vcrcat. 



LE PURGATOIRE. CHANT XIX. 379 

Et celui qui était en tout besoin mon secours, me dit : 
« Tourne-toi parla; n'en vois-tu pas deux qui viennent en 
faisant des morsures à la paresse ? » 

Ces deux âmes disaient derrière toutes les autres : « La 
nation pour qui la mer s'ouvrit, mourut avant que ses hé- 
ritiers vissent le Jourdain; 

» Et celle qui jusqu'à la fin n'endura pas les fatigues 
avec le fils d'Anchise, s'offrit d'elle-même à une vie sans 
gloire. » 

Ensuite, quand ces ombres furent si distantes de nous que 
je ne pouvais plus les voir, une nouvelle pensée descendit 
en moi; 

Et de celle-ci naquirent plusieurs autres, toutes diverses, 
et je me pris tellement à rêver en passant de l'une à l'autre, 
que, par plaisir, je fermai les yeux; 

Et je changeai mes pensées en sommeil. 



CHANT XIX. 



Cinquième cercle où se purifie le péché d'Avarice. — - Dante raconte une visioa 
qui lui est venue dans son sommeil. — Le soleil s'étant levé, les poètes pour- 
suivent leur route, et, instruits par un ange, prennent les degrés qui mènent au 
cercle des Avares. — Ils sont là pleurants et étendus sur le sol. — Le pape 
Adrien V. 



A l'heure où la chaleur du jour qui vient de mourir, 
vaincue par la froidure de la terre ou celle de Saturne, ne 
peut plus échauffer le froid de la lune ; 

Lorsque les géomanciens 1 voient le signe qu'ils nomment 
leur plus grande fortune s'élever à l'orient avant l'aube, 
dans cette voie du ciel qui ne restera pas longtemps brune, 

M'apparut en songe une femme bègue, aux yeux louches, 
aux pieds tors, manchote et d'un teint hâve 8 . 

1 La géomancie est l'art de deviner par des points marqués au hasard gur le 
gable ou sur le papier. 
* Lombardi croit que c'est le Mensonge. 



380 LA DIVINE COMÉDIE. 

Je l'examinais, et comme le soleil ranime les membres 
engourdis par le froid de la nuit, ainsi mon regard déliait 
sa langue; 

Puis, en peu de temps, il la redressait tout entière et colo- 
rait son visage triste, comme le demande l'amour. 

Lorsqu'elle sentit sa langue ainsi déliée, elle commença à 
chanter si bien, que j'aurais eu grand'peine à en détourner 
mon attention. 

« Je suis, chantait-elle, je suis la douce sirène qui, au 
milieu des mers, fait dévier les mariniers, tant ils sont 
poussés par le plaisir de m'entendre. 

» J'ai détourné par mon chant Ulysse de sa course vaga- 
bonde; celui qui s'arrête près de moi rarement s'en va, tant 
je l'enivre. » 

Elle n'avait pas encore fermé la bouche, quand parut à 
mon côté une femme sainte *, et prompte à rendre la pre- 
mière confuse. 

« Virgile ! Virgile ! quelle est cette femme ? » disait-elle 
fièrement; et lui s'approchait les yeux fixés seulement sur 
la femme sainte. 

Celle-ci saisit la première, et, déchirant ses vêtements, la 
découvrit par devant et me montra son ventre. La puanteur 
qui en sortait fut telle, que je m'éveillai. 

Je tournai les yeux, et le bon Virgile me disait : « Je t'ai 
au moins appelé trois fois. Lève-toi et viens; trouvons l'ou- 
verture par laquelle tu entreras. » 

Je me levai; les cercles du mont saoré étaient déjà pleins 
de la lumière du jour, et en marchant nous avions derrière 
nous le soleil. 

En le suivant je portais mon front comme celui qui a la 
tête chargée de pensées, de sorte qu'il forme un demi-arc 
de pont avec sa personne, 

Quand j'entendis: « Venez ! c'est ici qu'on passe. » Et ces- 
paroles furent dites d'un ton si suave et si doux, qu'on n'eu 
connaît pas de pareil dans cette région mortelle. 

* La Vérité, selon le mèise. 



LE PURGATOIRE. CHANT XIX. 38f 

Avec ses ailes ouvertes qui semblaient celles d'un cygne, 
celui qui avait ainsi parlé nous mena entre les deux flancs 
de la dure montagne; 

Ensuite il agita ses plumes et éventa mon front * en affir- 
mant : « Heureux ceux-là qui lugent, car ils auront de quoi 
consoler leurs belles âmes. » 

« Eh bien ! qu'as-tu donc à regarder la terre? » se prit 
à me dire mon guide, peu de temps après que l'ange s'était 
élevé au-dessus de nous. 

Et moi : « Une nouvelle vision qui me soumet à elle me 
jette dans de tels doutes, que je ne puis m'empêcher d'y 
penser. 

— Tu as vu, me dit-il, l'antique enchanteresse qui, 
dans les cercles au-dessous de nous, fait seule verser tant 
de pleurs ? Tu as vu comment l'homme peut se détacher 
d'elle? 

» C'en est assez. Frappe sur la terre tes talons, et tourne 
tes yeux vers ce rappel que te fait le Roi éternel avec ses 
grandes roues. » 

Tel le faucon, qui d'abord regarde ses pieds, arrive au 
cri du chasseur, ensuite déploie son vol, excité par le désir 
de la pâture qui l'attire ; 

Tel je me fis, et tel, tant que la roche se fend pour donner 
passage à celui qui monte, j'allai jusqu'au point où l'on entre 
dans le cercle. 

Lorsque j'eus pénétré dans le cinquième cercle, j'y vis des 
âmes gisantes à terre, toutes renversées sur le visage et qui 
pleuraient 2 . 

« Âdhœsit pavimento anima mea s , » disaient-elles avec 
des soupirs si profonds, qu'à peine les paroles s'entendaient. 

« élus de Dieu, en qui la justice et l'espérance rendent 
les souffrances moins dures ! dirigez-nous vers les degrés 
supérieurs. 

1 L'ange efface un autre P [le pe'ché de Paresse), en disant : Heureux ceux 
qui pleurent. (S. Matth., v.) 
* Les âmes des Avare». 
•Psaume 118. ' 



382 LA DIVINE COMÉDIE. 

— Si vous venez ici, exemptes d'y rester étendues, et si 
vous voulez trouver plus tôt le chemin, que votre main droite 
suive toujours le bord extérieur du cercle. » 

Telle fut la demande du poëte, et telle la réponse qui un 
peu en avant de nous lui fut faite. Je reconnus donc à ses 
paroles que cette âme ignorait la moitié de mon sort. 

Je tournai les yeux vers les yeux de mon maître, et par 
un signe joyeux il consentit à ce que mes regards deman- 
daient avec tant de désir. 

Quand j'eus le pouvoir de faire à ma guise, je m'appro- 
chai de cette créature que ses paroles me firent d'abord 
connaître, 

En disant : « Esprit en qui les pleurs mûrissent l'expia- 
tion sans laquelle on ne peut retourner à Dieu, suspends un 
peu pour moi ton plus grand soin. 

» Qui as-tu été? Et pourquoi avez-vous tous le dos tourné 
en dessus? Dis-le-moi, et dis encore si tu veux que j'obtienne 
quelque chose pour toi dans ce monde d'où je suis sorti 
vivant. » 

Et lui à moi : « pourquoi le ciel ordonne que notre dos 
soit ainsi tourné vers lui, tu le sauras; mais d'abord scias 
quod ego fui successor Pétri 1 . 

» Entre Sestri et Chiavari s'abîme un beau fleuve»; c'est 
de son nom que le titre de ma famille fait sa cime. . 

» Un mois et quelques jours m'ont prouvé combien pèse 
le grand manteau à celui qui le garantit de la fange : toutes 
les autres charges ne paraissent qu'une plume. 

» Ma conversion, hélas ! fut tardive; mais quand je fus 
fait pasteur romain, je découvris combien la vie est trom- 
peuse. 

» Je vis que là le cœur n'avait point de repos , et qu'on 
ne pouvait monter plus haut dans cette vie mortelle; aussi 
l'amour de la vie éternelle en moi vint s'allumer. 

» Jusqu'à ce moment, je fus une âme misérable, éloignée 

' Adrien V, pape. — < Sache que je fus successeur de Pierre. > Il régna uo 
mois el neuf jours. Il e'tait des Fiescbi de Gènes. 
• Le Lavagno. 



LE PURGATOIRE. CHANT XIX. 383 

de Dieu, entièrement avare; or, comme tu le vois, ici j'en 
suis puni. ._ 

» Ce qui suit l'avarice se montre ici dans la purification 
des âmes renversées, et la montagne n'a point de peine plus 
amère. 

» Comme notre œil fixé aux choses terrestres ne s'éleva 
pas vers le ciel, ainsi la justice le brise vers la terre. 

» Comme l'avarice éteignit en nous l'amour pour tout 
vrai bien, et par là fit mourir toute bonne œuvre, ainsi la 
justice nous tient ici à la gêne. 

w Liés des pieds et des mains, et prisonniers, et autant 
qu'il plaira au juste sure, autant nous resterons immobiles 
et étendus. » 

Je m'étais agenouillé, et je voulais parler; mais, comme 
je commençais, l'esprit s'aperçut, seulement en écoutant de 
cet acte de respect. 

« Quelle raison, dit-il, te ploie ainsi à terre? » Et moi 
à lui : ce Devant votre dignité ma conscience m'incline jus- 
tement. 

— Redresse tes jambes et lève-toi, frère, répondit-il. Ne 
te trompe pas. Comme toi et les autres je suis serviteur de 
la même puissance. 

» Si jamais tu as compris ce passage du saint Évangile 
où il est dit : « Neque nubenl i , » tu pourras savoir pourquoi 
je raisonne ainsi. 

» Maintenant va-t'en ! je ne veux pas que tu t'arrêtes 
davantage, car ta présence empêche les pleurs avec lesquels 
je mûris la satisfaction dont tu as parlé. 

» J'ai là-bas une nièce qui a nom Alagia 2 , et qui de soi 
est bonne, pourvu que, par son exemple, notre maison ne 
la rende pas mauvaise. 

» Elle seule là-bas m'est restée. » 

1 « lu resurrectione enim ncque nubent neque nubentur, sed erunt sicut angeli 
Dei in coelo. > (S. Matth.) — < Par ceci nous est signifié qu'en la vie éternelle 
tout le monde sera esgal. » (Grangier.) On ne verra ni époux ni épouse. 

! Femme de Marcel Malespina, protecteur de Dante. 



384 LA DIVINE COMÉDIE» 

CHANT XX. 

Tout en suivant son guide, Dante converse avec l'àme de Hugues Capet, qui loi 
cite plusieurs exemples de Pauvreté, de Libéralité et d'Avarice. — La montagne 
du Purgatoire tremble et les Ames se mettent à chanter : « Gloire à Dieu ! > 

Contre un meilleur vouloir un autre vouloir ne doit pas 
lutter : donc, afln de plaire à cet esprit, aux dépens même 
de mon plaisir, je retirai de l'eau l'éponge non saturée de 
ma curiosité. 

Je me mis en marche, et mon guide marcha aussi dans 
les lieux laissés libres le long des roches, comme on va sur 
un mur étroit en longeant les créneaux; 

Car les âmes qui laissent fondre goutte à goutte par leurs 
yeux le mal qui tient le monde entier, remplissaient tout 
l'autre bord. 

Maudite sois-tu, antique louve *, qui emportes pour ta faim 
profonde et insatiable plus de proies que toutes les autres 
bêtes ! 

ciel! qui, par tes mouvements, changes, comme on 
paraît le croire, les choses d'ici-bas, quand viendra celui 
devant lequel celle-ci doit s'enfuir ? 

Nous allions à pas lents et comptés, moi tout attentif aux 
ombres qu'avec pitié j'écoutais pleurer et se plaindre. . 

Et par hasard j'entendis crier devant nous : « douce 
Marie ! » Et cette voix plaintive était comme celle d'une 
femme qui est dans l'enfantement. 

Elle continua : « Tu fus pauvre, autant qu'on peut le voir 
par cette étable où tu déposas ton saint fardeau ! » 

Ensuite j'entendis : « bon Fabricius ! tu aimas mieux 
posséder la vertu avec la pauvreté, que de grandes richesses 
avec le vice. » 

Ces paroles m'étaient si agréables, que je passai outre 
pour connaître l'esprit d'où elles semblaient venues. 

• l'Avarice. 



LE PURGATOIRE. CHANT XX. 385 

Il parlait encore des largesses que Nicolas fit à des vierges, 
pour conduire à l'honneur leur jeunesse 1 . 

« âme qui parles si bien ! dis-moi qui tu as été, lui 
dis-je, et pourquoi tu es seule à renouveler ces louanges 
méritées ? 

» Tes paroles ne seront pas sans récompense, si je re-: 
tourne pour achever le court chemin, de cette vie qui vole 
à son terme. » 

Et elle : « Je te répondrai, non pour le secours que j'at- 
tends de là-bas, mais parce qu'une grâce si rare brille en 
toi avant que tu sois mort. 

» Je fus la racine de la mauvaise plante qui jette une 
ombre nuisible sur toute la terre chrétienne, tellement 
qu'elle donne rarement de bons fruits. 

» Mais si Douai, Gand, Lille et Bruges en avaient la force, 
on en aurait bientôt vengeance, et je la demande à celui 
qui juge toute chose. 

» Je fus nommé là-bas Hugues Capet; de moi sont nés 
les Philippe et les Louis par qui, depuis peu, la France est 
gouvernée 2 . 

)> Je fus fils d'un boucher de Paris. Quand les anciens 
rois manquèrent , excepté un qui était revêtu de la robe 
grise, 

» Dans mes mains se trouva placée la bride du gouver- 
nement; et j'avais tant de pouvoir dans cette nouvelle po- 
sition, et j'étais entouré de tant d'amis, 

» Que la tête de mon fils fut promue à la couronne va- 
cante; et de lui sont sortis les os sacrés des nouveaux rois. 

» Tant que cette grande dot de la Provence n'a ôté sa 
honte à mon sang, il valait peu, mais il ne faisait pas de 
mal; 

» Là, par la violence et le mensonge, il commença ses 

1 Saint Nicolas, évêque de Mira. 

' Les injures contre la France et les rois de France abondent ici, comme en 
; maint endroit, chez le rancuneux Gibelin, qui ne pouvait oublier l'appui que ses 
ennemis, les Guelfes, avaient reçu de Charles de Valois. 

33 






386 LA DIVINE COMÉDIE. 

rapines; ensuite, pour s'amender, il prit le Ponthieu et la 
Normandie; il prit encore la Gascogne. 

» Charles 1 vint en Italie, et, pour s'amender, il fit une 
victime de Conradin *, et puis il rejeta Thomas 3 dans le 
ciel, toujours pour s'amender. 

» Je vois un temps, et qui n'est pas trop loin, lequel pous- 
sera hors de France un autre Charles * pour mieux faire 
connaître lui et les siens. 

» Il en sort sans armes, et seulement avec la lance avec 
laquelle combattit Judas, et il la pointe si bien qu'elle perce 
le ventre de Florence. » 

Et là il ne gagnera point de terres, mais un péché et de 
la honte, d'autant plus lourds qu'un tel méfait lui semblera 
plus léger. 

L'autre 5 , qui est déjà sorti prisonnier de son vaisseau, 
je le vois vendre sa fille, et la marchander comme font les 
corsaires pour les autres esclaves. 

« avarice, que peux-tu faire de plus, puisque tu as 
tellement gagné à toi mon sang qu'il n'a point souci de sa 
propre chair? 

» Mais pour que le mal futur et le mal passé semblent 
moindres, je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni, et, 
dans la personne de son vicaire, le Christ prisonnier 6 . 

» Je le vois une autre fois livré à la dérision; je vois re- 
nouveler le vinaigre et le fiel; entre deux larrons vivants, 
je le vois mourir. 

» Je vois un nouveau Pilate, si cruel, que ceci ne le ras- 
sasie pas, et, sans décret de ceux qui ont le pouvoir, U 
porte dans le temple ses désirs cupides 7 . 

» mon Seigneur ! quand serai-je assez heureux pour 



1 Charles d'Anjou, frère de saiut Louis. 
' Conradin, fils de Frédéric II. 

* Saint Thomas d'Aquin. 

* Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. 

• Charles II, roi de Sicile. 

• Boniface VIII fut fait prisonnier par Nogaret et Etienne Colonna, chefs de 
l'armée de Philippe le Bel, nouveau Pilate. 

1 Allusion à la destruction de l'ordre des chevaliers du Temple. 



LE PURGATOIRE. CHANT XX. 387 

\oir la vengeance qui, cachée dans tes secrets, te rend douce 
ta colère ? 

» Quanta ce que je disais de l'unique épouse de l'Esprit- 
Saint, et qui t'a fait tourner tes pas vers moi pour obtenir 
quelque explication, 

» Cela entre dans nos prières tant que dure le jour; mais 
quand vient la nuit, nous citons en place des exemples tout 
contraires. 

» Nous répétons alors Pygmalion 1 , que sa passion glou- 
tonne pour l'or rendit traître, larron et parricide, 

y> Et la misère de l'avare Midas, puni par l'effet de sa de- 
mande avide, dont il est bon que toujours on se raille. 

» Ensuite chacun se rappelle ce fou d' Achan 2 , et com- 
ment il vola les dépouilles de l'ennemi, de sorte qu'ici la 
colère de Josué semble encore le mordre. 

» Après nous accusons Saphira et son mari; nous louons 
ceux qui foulèrent aux pieds Héliodore, et sur toute la mon- 
tagne monte en infamie 

» Polymnestor, qui tua Polydore. Finalement on crie : 
« Crassus ! dis-nous, puisque tu le sais, quelle est la sa- 
» veur de l'or. » 

y> Parfois nous parlons, l'un à voix haute, l'autre à voix 
basse, suivant l'affection qui nous éperonne et rend notre 
pas tantôt plus grand, tantôt plus petit. 

» Je n'étais pas seul tout à l'heure à rappeler le bien dont 
on s'entretient pendant le jour; mais près d'ici nulle autre 
personne n'élevait la voix. » 

Nous nous étions déjà séparés de cet esprit, et nous tâchions 
de monter le chemin aussi vite que nous le pouvions, 

Quand je sentis, comme une chose qui tombe, trembler 
la montagne ; aussi je fus saisi d'un froid comme d'ordinaire 
est saisi celui-là qui marche à la mort. 

Certes Délos ne s'agitait pas si fortement avant que La- 



1 C'est le Pygmalion, Gis de Be'lus, et frère de Didon. 

* Achan fut lapide pour avoir volé une partie du butin de Jéricho. — Saphira et 
Ananias, Héliodore, Polymnestor, Crassus, etc., autres exemples d'avarice punie. 



388 LA DIVINE COMÉDIE. 

tone y eût fait son nid pour enfanter les deux yeux du ciel ». 

Puis il s eleva de toutes parts un cri tel, que le maître se 
tourna vers moi en disant : « Ne crains rien tant que je suis 
ton guide. » 

Tous disaient : « Gloria in excelsis Beo, » autant que je 
le compris du lieu voisin où j'étais, et d'où le cri se pouvait 
ainsi entendre. 

Nous restâmes là immobiles et en suspens, comme les 
pasteurs la première fois qu'ils entendirent ce chant, 
jusqu'à ce que le tremblement cessât et que le chant fût 
achevé. 

Ensuite nous reprîmes notre saint voyage, regardant les 
ombres étendues à terre, et déjà retournées à leurs plaintes 
habituelles. 

Si ma mémoire n'erre pas, jamais l'ignorance d'une chose 
ne me tourmenta si fortement, et ne me rendit si désireux 
de savoir, 

Qu'il me semblait alors l'être dans ma pensée. Par notre 
marche hâtée je n'osais interroger; par moi-même je ne 
pouvais voir la chose. 

Ainsi je m'en allais timide et pensif. 



CHANT XXI. 

Les poètes, s'avauçant toujours, font la rencontre d'un Esprit. — III Ini deman- 
dent pourquoi cet ébranlement de la montatine, et pourquoi ce chant de glorifi- 
cation. — L'Esprit répond que cela a lieu chaque fois qu'une Ame vient d'achever 
sa purification. — Enfin, l'Esprit, se faisant connaître, dit qu'il est le poëte Stace. 

Cette soif naturelle qui jamais ne s'apaise sinon avec l'eau 
dont la femme samaritaine demanda la grâce s , 

Me tourmentait et m'excitait derrière mon guide dans 
cette voie embarrassée, et j'étais ému de compassion devant 
la juste vengeance de Dieu. 

Et voici : comme Luc a écrit que le Christ, déjà sorti de 

1 Apollon et Diane. 

* Qui biberil ex aquà quam ego dabo ei, non sitiet ìd .xternum. (Joahn.) 



LE PURGATOIRE. CHANT XXI. 389 

la fosse sépulcrale, apparut à deux hommes qui étaient sur 
la route, 

Ainsi nous apparut une ombre, et derrière nous elle ve- 
nait, regardant à leurs pieds les âmes étendues; et nous ne 
l'avions point aperçue avant qu'elle parlât, 

En disant : « Mes frères, Dieu vous donne la paix ! » Nous 
nous retournâmes subitement; et Virgile lui rendit le geste 
convenable; 

Puis il commença : « Que dans le concile bienheureux 
t'admette en paix la cour de vérité qui me relègue dans 
l'éternel exil ! 

— Comment, dit l'esprit, et pourquoi allez- vous si vite, 
si vous êtes des ombres que là-haut Dieu n'admet point? qui 
vous a guidés si avant sur ces degrés ? » 

Et mon docteur : « Si tu regardes les signes que celui-ci 
porte et que l'ange trace sur le front, tu verras bien qu'il 
a droit de régner avec les bons \. 

» Mais comme celle qui jour et nuit file n'avait pas encore 
fini pour celui-ci la quenouille que Clotho garnit et impose 
à chacun de nous, 

» Son âme, qui est ta sœur et la mienne, allant là-baut, 
ne pouvait aller seule, car elle ne saurait voir aussi bien 
que nous; 

» J'ai donc été tiré de la vaste gueule d'Enfer pour lui 
montrer la route, et je la lui montrerai tant que ma science 
pourra le guider. 

» Mais dis-nous, si tu le sais, pourquoi la montagne a 
éprouvé tout à l'heure de telles secousses, et pourquoi, 
jusqu'à ses pieds amollis par la mer, toutes les armes ont 
paru crier à la fois? » 

Par cette demande, Virgile rencontrait comme dans unj 
aiguille le chas de mon désir, de sorte que, grâce à l'espà 
rance, ma soif sentit moins son jeûne. 

L'esprit commença : « Ceci n'est point une chose que la 
sainte montagne ait ressentie sans ordre, ou qui soit en 
dehors de ses lois. 

1 Les signes sont les lettres P, 

33. 



390 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ce lieu est exempt de toute altération. Le bruit ne peut 
provenir que de ce que le ciel a reçu en lui de la montagne, 
et non d'aucune autre cause; 

» Car il ne tombe ici ni pluie, ni grêle, ni neige, ni rosée, 
ni givre, en deçà de la porte aux trois petits degrés. 

» On n'y voit ni nuées épaisses ou minces, ni éclairs, ni 
la fille de Thaumas, qui là-bas change souvent de place 1 . 

» La vapeur sèche ne s'élève pas plus avant que le som- 
met des trois degrés dont j'ai parlé, là où le vicaire de saint 
Pierre a les pieds. 

» Peut-être que plus bas le mont éprouve des secousses 
plus ou moins violentes; mais par l'effet du vent caché dans 
la terre, je ne sais comment ces hauts lieux ne tremblent 
jamais. 

» Ils tremblent quand une âme, se sentant purifiée, se 
lève ou se met en mouvement pour s'élancer là-haut, et un 
tel cri l'accompagne. 

» La volonté seule est la preuve de la purification; elle 
excite l'âme, désormais affranchie de ses épreuves, à changer 
de séjour ; l'âme jouit de cette juste volonté. 

» Avant cette heure l'âme voudrait bien s'affranchir, 
mais le désir de se purifier ne le permet pas; car ce désir 
qu'elle avait pour le péché, la divine justice le lui impose 
pour le châtiment. 

» Et moi, qui suis resté étendu sous ces douleurs cinq 
cents ans et plus, je n'ai senti qu'à cet instant la libre vo- 
lonté d'un séjour meilleur. 

» C'est pourquoi tu as entendu le tremblement de terre, 
et sur la montagne les pieux esprits louer le Seigneur afin 
qu'il les admette bientôt dans le ciel. » 

Il parla ainsi : « Et comme on jouit d'autant plus à boire 
que plus grande est la soif, je ne saurais dire quel conten- 
tement il me donna. » 

Et le sage guide : « Maintenant je vois le filet que vous 
prend, et comment on s'en délivre; pourquoi ici le mont 
tremble, et de quoi vous vous réjouissez tous ensemble. 

' Iris, ou l'arc-en-cieU 



LE PURGATOIRE. CHANT XXI. 391 

» A présent, qui as-tu été (permets que je le sache)? et 
pourquoi pendant tant de siècles es-tu resté ici étendu? 
Permets que je le saisisse dans tes paroles. 

— Dans le temps où le bon Titus, avec l'aide du grand 
roi, vengea la blessure d'où sortit le sang vendu par Judas, 

» Alors, répondit l'esprit, j'étais là-bas, portant le titre 
qui dure le plus et honore le plus 1 , assez célèbre, mais 
n'ayant pas encore la foi. 

» Si doux fut mon chant, que moi, Toulousain 2 , Rome 
m'attira vers elle, et là je méritai d'orner mes tempes de 
myrte. 

» Stace est le nom qu'on me donne encore là-bas; je 
chantai Thèbes, et ensuite le grand Achille, mais je tombai 
sur le chemin avec le second fardeau. 

» Mon ardeur trouva les étincelles qui devaient l'échauffer 
-ians cette divine flamme où plus de mille se sont embrasés. 

» Je parle de l'Enéide, laquelle fut ma mère et fut ma 
nourrice en poésie ; sans elle je n'écrivis pas une pensée 
qui eût le poids d'une drachme. 

» Et, pour avoir vécu là-bas au temps où vécut Virgile, 
je consentirais à retarder d'une année la sortie de mon 
exil. » 

Ces paroles firent tourner vers moi Virgile, avec un air 
qui, en se taisant, disait : « Tais-toi ! » Mais elle ne peut pas 
tout, cette faculté qui veut. 

Le rire et les pleurs suivent de si près la passion dont 
chacun est aiguillonné, qu'ils sont moins soumis à la vo- 
lonté des hommes les plus sincères. 

Je me pris donc à sourire, comme un homme qui fait 
signe , de sorte que l'ombre se tut et me regarda dans le» 
yeux, où l'affection de l'esprit se montre davantage. 

« Ah ! dit-elle, puisses-tu mener à bien la grande entre- 
prise ! Mais pourquoi ta face m'a-t-elle montré tout à l'heure 
cet éclair de sourire ? » 

» Le titre de poëte. 

' Stace, auteur de la Thébaide et de l'Achilléide, était de Naples (voyei St(v_ 
lib. v) ; mais Dante écrivait avant la découverte de cet ouvrage. 



392 LA DIVINE COMÉDIE. 

Alors je me sens pris de part et d'autre; l'un me fait taire, 
l'autre me conjure de parler; triste, je soupire, et je suis 
compris de Virgile. 

« Dis, repartit mon maître, et n'aie point de peur de 
parler; mais parle, et dis-lui ce qu'il demande avec tant 
de souci. » 

Donc moi : «Peut-être tu t'étonnes, antique esprit, du 
sourire que j'ai fait, mais je veux que plus d'étonnement te 
prenne encore. 

» Celui-ci, qui dirige là-haut mes yeux, est ce Virgile dont 
tu as appris à chanter fortement les hommes et les dieux. 

» Si tu as cru que mon sourire avait un autre motif, 
lgisse là ce faux motif, et crois qu'il venait des paroles que 
tu as dites de mon guide. » 

Déjà Stace s'inclinait pour embrasser les pieds de mon 
docteur, mais celui-ci lui dit : « Frère, ne fais pas ainsi, car 
tu es une ombre et tu vois une ombre. » 

Et l'autre, en se relevant : « Tu peux comprendre main- 
tenant la grandeur de l'amour qui pour toi m'enflamme, 
puisque j'oublie notre vanité, 

» En traitant une ombre comme un corps solide. » 



CHANT XXII. 

Sixième cercle où se purifie le péché de Gourmandise. — Les poètes y voient an 
arbre merveilleux, couvert de fruits odoriférants, et arrosé par une eau limpide 
qui sortait de la montagne. — A la racine de l'arbre, une voix rappelait dea 
exemples de Tempérance. 

Déjà l'ange était roste derrière nous : l'ange qui nous 
avait mis dans la voie du sixième cercle, après avoir effacé 
une des taches de mon front 1 . 

Et ceux qui ont tous leurs désirs tournés vers la justice 
nous. avaient dit de leur douce voix : « Heureux ceux qui ont 

' La tacbe d'Avarice. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXII. 393 

soif *, » et ils finirent sur ce mot sans donner le reste du 
verset. 

Et moi, plus léger qu'aux autres ouvertures, j'allais d'un 
tel pas que, sans aucune fatigue, je suivais là-haut les agiles 
esprits*. 

Alors Virgile commença : « Un amour allumé par la 
vertu en allume toujours un autre, pourvu que sa flamme 
se montre au dehors. 

» Depuis l'heure que parmi nous est descendu dans les 
limbes de l'enfer Juvénal, qui m'a fait connaître ton affec- 
tion pour moi, 

» Ma bienveillance pour toi-même fut telle, que jamais 
une plus forte ne vous saisit pour une personne qu'on n'a 
point vue, de sorte que ces degrés me paraîtront bien courts 
à monter. 

» Mais dis, et, comme ami, pardonne-moi si trop de pri- 
vauté lâche le frein de ma langue, et, comme ami, désor- 
mais raisonne avec moi. 

» Comment l'avarice a-t-elle pu trouver place dans ton 
sein, à travers ce grand sens dont tu as eu soin de te rem- 
plir? » 

D'abord ces paroles firent un peu sourire Stace, ensuite 
il répondit : « Toutes tes paroles me sont un signe bien cher 
d'amitié. 

» En vérité, bien souvent apparaissent des chojses qui 
donnent une fausse matière au doute, parce que les causes 
vraies sont cachées. 

» Tu crois, comme ta demande me le prouve, que je 
fus avare dans l'autre vie, peut-être à cause du cercle *où 
j'étais. 

» Or, sache que l'avarice fut trop éloignée de moi, et que 
ce dérèglement a été puni par un millier de lunes. 

» Et si je n'avais pas mieux réglé mes appétits, en mé- 
ditant ces vers, où tu t'écries quasi indigné contre l'humaine 
nature : 

j Beati qui sitiunt et esuriunt justitiatn. (S. Matth., v, vers. 6.) 
" Virgile et Stace. 



394 LA DIVINE COMEDIE. 

» faim exécrable de l'or! où ne pousses-tu pas les 
cœurs mortels 1 ! je subirais en tournant les joutes des 
damnés 8 . 

» Alors je m'avisai que les mains pouvaient trop s'ou- 
vrir pour dépenser, et je me repentis de ce mal comme des 
autres maux. 

» Combien ressusciteront sans cheveux, pour leur igno- 
rance qui leur ôte le repentir de ce péché, soit pendant la 
vie, soit à l'extrémité! 

» Et sache que la faute qui est directement opposée à 
chaque péché, sèche ici son venin avec ce même péché. 

» Donc, si j'ai été pour me purifier avec ceux qui pleurent 
leur avarice, cela m'est advenu pour la faute contraire. » 

Alors le chantre des vers bucoliques dit : « Quand *u 
chantas les cruels combats d'où naquit la double tristesse 
de Jocaste, 

» Il ne me semble pas (aux sons que Clio jette par ta 
bouche) que parmi les fidèles t'eût placé la foi, sans laquelle 
les bonnes œuvres ne sont point suffisantes. 

» S'il en est ainsi, quel soleil ou quelle lumière a telle- 
ment dissipé tes ténèbres, que depuis tu aies dirigé tes 
voiles vers la barque du pêcheur? » 

Et lui à lui : « Toi le premier, tu m'as dirigé vers le 
Parnasse, pour boire dans ses grottes, et le premier, dans 
l'amour de Dieu, tu m'as illuminé. 

« Tu as fait comme quelqu'un qui va de nuit, portant 
derrière lui une lumière dont il ne s'aide pas, mais qui der- 
rière lui rend les personnes sûres dans leur chemin, 

» Alors que toi tu as dit : « Le siècle se renouvelle, la 
justice revient avec les premiers temps du genre humain, 
et une nouvelle race descend du ciel 3 . » 

1 ... Quid non mortalia pectora cogis, 

Âuri sacra famés! (Mneid., Iib. m.) 

• Enfer, ch. vu. 

» Magnus ab integro sxclorum nascitur ordo. 

Jàm redit et Virgo, redeunt Saturnia regna, 
Jain nova progenies cœlo dcmittilur alto. 

(Eclco., IT.l . 



LE PURGATOIRE. CHANT XXII. 393 

» Par loi je fus poète, par toi chrétien. Mais, pour que 
tu voies mieux ce que je dessine, j'étendrai les mains pour 
y mettre la couleur. 

» Déjà le monde entier était imprégné de la vraie 
croyance semée par les messagers de l'éternel royaume, 

» Et tes paroles, citées plus haut, se rapportaient à celles 
des nouveaux prédicateurs : je pris donc l'habitude de les 
visiter. 

» Ils me parurent ensuite d'une telle sainteté, que quand 
Domi tien les persécuta, leurs pleurs ne coulèrent pas sans 
être mêlés à mes larmes. 

» Tant que je restai là-bas, je les secourus, et leurs mœurs 
droites me firent mépriser toutes les autres sectes. 

» Avant que dans mon poëme j'eusse conduit les Grecs 
au fleuve de Thèbes, j'avais eu le baptême ; mais par peur 
je fus chrétien en secret; 

» Et longtemps je fis montre du paganisme. Pour cette 
tiédeur j'ai parcouru le quatrième cercle pendant plus de 
quatre siècles. 

» Toi donc, qui as levé le couvercle qui me cachait le 
souverain bien, puisqu'il nous reste du temps avant d'avoir 
gravi cette route, 

» Dis-moi, si tu le sais, où est Térence, notre ancien ; et 
Cécilius, Plaute, Varron, où sont-ils? Dis-moi s'ils sont 
damnés, et dans quel cercle? 

— Ceux-ci, et Perse, et moi, et beaucoup d'autres, ré- 
pondit mon guide, nous sommes avec ce Grec que les Muses 
allaitèrent plus qu'aucun autre : 

» C'est dans le premier cercle de la noire prison; mainte 
fois nous causons de la montagne où nos nourrices demeu- 
rent toujours. 

» Là sont avec nous Anacréon, Simonide, Agathon et 
beaucoup d'autres Grecs qui ornèrent jadis leur front de 
laurier. 

» Là se voient tes héroïnes, Antigone, Déiphile, Argia, et 
Ismene, triste encore comme elle l'a été. 



396 LA DIVINE COMÉDIE. 

» On y voit celle qui montra Langia 1 , puis la fille de 
Tirésias, et Thétis, et avec ses sœurs Déidamie. » 

Déjà se taisaient les deux poëtes, attentifs de nouveau à 
regarder tout à l'entour, car ils avaient franchi les degrés 
et les parois. 

Et déjà les quatre servantes du jour 2 étaient restées en 
arrière, et la cinquième était au timon du char, dirigeant 
en haut sa pointe enflammée ; 

Quand mon maître : « Je crois qu'il convient de tourner 
notre épaule droite vers le bord du cercle, pour tourner la 
montagne comme nous avons coutume de faire. » 

Cette coutume fut donc notre indication, et nous prîmes 
la route avec moins d'hésitation, quand nous eûmes l'as- 
sentiment de l'autre âme vertueuse. 

Ils allaient devant, et moi tout seul derrière, et j'écou- * 
tais leurs discours, qui me donnaient l'intelligence de la 
poésie. 

Mais les deux entretiens furent bientôt interrompus par 
la vue d'un arbre que nous trouvâmes au milieu du che- 
min, chargé de fruits suaves et bons à l'odorat. 

Et comme, en s' élevant au ciel, un sapin diminue de 
branche en branche, ainsi celui-ci diminuait du côté de la 
terre, afin, je crois, que personne n'y montât. 

Du côté où notre chemin était fermé, il tombait, d'une 
roche élevée, une liqueur claire qui s'épandait sur les 
feuilles. 

Les deux poëtes s'approchèrent de l'arbre, et du milieu 
du feuillage une voix cria : « Vous vous abstiendrez de 
cette nourriture. » 

Ensuite elle dit : « Marie pensait plus à ce que les noces 
fussent honorables et complètes, qu'elle ne pensait à sa 
bouche, qui maintenant intercède pour vous. 

» Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour 
boisson; Daniel méprisa la nourriture, et acquit la science. 



• La fontaine Langia, qu'Hypsipyle indiqua à des chasseurs. 

* Les quatre premières heures. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIII. 397 

» Le premier siècle fut aussi beau que l'or; avec la faim 
les glands étaient savoureux, avec la soif les ruisseaux 
étaient un nectar. 

» Du miel et des sauterelles furent les mets qui nour- 
rirent Baptiste dans le désert; c'est pourquoi il est glorieux 
et aussi grand 

» Que vous le montre l'Évangile 1 . » 



CHANT XXIII. 

Les trois poètes, Dante, Virgile et Stace, rencontrent les Ames des Gourmands. 
— Exte'nués de faim et de soif, les Gourmands mâchent à vide. — Buonagiunta 
de Lucques, Boniface, messer Marchese, Forése. — Blâme de ce dernier contre 
les vêtements immodestes des dames Florentines. 

Pendant que je fixais mes yeux entre le vert feuillage, 
comme fait celui qui perd son temps à suivre un petit 
oiseau, 

Celui qui est pour moi plus qu'un père disait : « Mon 
fils, viens maintenant, car le temps qui nous est donné doit 
s'employer plus utilement. » 

Je tournai mes regards et mes pas non moins vite vers 
les sages qui parlaient si bien, que, grâce à eux, marcher 
ne me coûtait pas. 

Et voilà qu'on entendit pleurer et chanter : Labia mea, 
Domine 2 , d'une manière qui enfantait en moi le plaisir et 
la douleur. 

« doux père! commençai-je, qu'est-ce que j'entends? » 
Et lui : « Des ombres qui vont peut-être en défaisant le 
nœud de leurs péchés. » 

» Comme font des pèlerins pensifs, lesquels, s'ils rencon- 

1 Vini usus olim Romanis l'œminis ignotus fuit, ne scilicet in aliquod dedâcus 
prolaberentur. (Valer. Max., lib. II, cap. 1.) — Joannes locustas et mei sylvestre 
edebat. (Marc., i, v. 6.) 

2 Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam- [Davis 



398 LA DIVINE COMÉDIE. 

trent en chemin des gens qu'ils ne connaissent pas, se tour- 
nent vers eux et ne s'arrêtent, 

» De même une troupe muette et pieuse s'avançant der- 
rière nous d'un pas rapide, venait, et en nous dépassant 
nous regardait. 

» Chacun d'eux avait les yeux noirs et caves, la face pâle 
et si décharnée, que leur peau montrait la forme des os. 

» Je ne crois pas qu'Érésichthon ait été réduit à une peau 
si sèche, quand il eut le plus à craindre la faim. 

» Je disais en pensant en moi-même : « Voici comme 
était la nation qui perdit Jérusalem, quand Marie mangea 
son propre fils 1 . » 

Leurs yeux paraissaient des anneaux sans pierres; celui 
qui sur le visage des hommes lit les lettres OMO aurait 
bien reconnu sur leur figure la lettre M 2 . 

Qui croirait, s'il ne sait pas comment cet effet est produit, 
que l'odeur d'un fruit et celle d'une eau pût, en excitant 
leur désir, les tourmenter si vivement ? 

Je m'étonnais déjà pourquoi ils étaient si affamés, car la 
cause de leur maigreur et de leurs tristes écailles ne m'était 
pas encore connue. 

Et voilà que des creux de sa tête, une ombre tourna vers 
moi les yeux et me regarda fixement, puis cria d'une voix 
forte : « Quelle grâce m'est donc donnée ? » 

Jamais je ne l'aurais reconnue à son visage, mais dans sa 
voix me fut rappelé tout ce que les traits avaient absorbé 
en eux. 

Et cette étincelle rallumant en moi l'entière connaissance 
de ces lèvres déformées, je reconnus la figure de Forése. 

« Ah ! me suppliait-il, ne fais pas attention à cette lèpre 
aride qui me décolore la peau, ni à la chair qui me manque ; 

» Mais dis-moi la vérité sur toi-même. Quelles sont ces 

' Pendant le siège de Jérusalem par Titus. 

* Suivant quelques physionomistes, on peut lire le mot OMO , ainsi disposé 

| • | • | , dans les traits de notre Ggure. Les deux sont les veux, et la lettre M 
c forme du nez, des sourcils et des joues. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIU. 399 

deux âmes qui t'escortent ? ne refuse pas de me l'ap- 
prendre. » 

Je lui répondis : « Ton visage, que j'ai déjà pleuré mort, 
ne me donne pas une cause moins douloureuse de larmes, 
à présent que je le vois si changé. 

» Dis-moi donc, au nom de Dieu, ce qui vous maigrit 
ainsi; ne me fais point parler d'autre chose pendant que je 
m'émerveille, car il doit mal parler celui qui est rempli d'un 
autre soin. » 

Et lui à moi : « De l'éternelle justice une vertu tombe sur 
cette eau et sur cette plante laissée derrière nous, et cette 
vertu secrète m'exténue ainsi. 

» Toutes ces âmes qui chantent en pleurant pour avoir 
obéi à leur bouche outre mesure, doivent ici se sanctifier 
de nouveau par la faim et la soif. 

» L'odeur qui sort des fruits et de l'eau qui s'étend sur 
cette verdure, allume en nous le désir de boire et de manger. 

» Et ce n'est pas une seule fois qu'en faisant le tour de 
cet espace sera vive notre peine; je dis peine, et je devrais 
dire consolation, 

» Car la volonté qui nous mène à cet arbre est celle qui 
mena le Christ, plein de joie, à dire : Éli ! quand il nous 
délivra avec le sang de sa veine *, » 

Et moi à lui : « Forése s , depuis le jour que tu as échangé 
le monde pour une meilleure vie, cinq années ne se sont 
pas écoulées. 

» Si la puissance de pécher finit en toi avant que survînt 
l'heure de la douleur salutaire qui nous réconcilie avec 
Dieu, 

» Comment es-tu venu ici-haut? Je croyais te trouver en- 
core là-bas, où le temps par le temps se répare. » 

Et lui à moi : « C'est ma Nella qui, par ses plaintes assi- 
dues, m'a mené à boire la douce absinthe des douleurs. 

)) Par ses prières pieuses et ses soupirs elle m'a retiré 

1 Eli, lamma sabacttaani ? Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé? 
' Le Florentin Forése était frère de Corso Donati et de la belle Piccarda, qu'on 
retrouvera au chant III du Paradis. 



400 LA DIVINE COMÉDIE. 

de la côte où Ton attend, et elle m'a délivré des autres 
cercles. 

» Elle est d'autant plus chère et plus agréable à Dieu, ma 
bonne veuve, que j'aimais beaucoup, qu'elle est plus seule 
» bien faire. 

» Car la Barbagia de Sardaigne a des femmes bien plus 
pudiques que la Barbagia où j'ai laissé la mienne l . 

» doux frère! que veux-tu que je dise? Un temps futur 
est déjà devant mes yeux, temps pour lequel l'heure présente 
ne sera pas très-ancienne, 

» Où, dans la chaire, il sera défendu aux effrontées 
Florentines d'aller ainsi montrant leurs poitrines et leurs 
mamelles. 

» Quelles femmes barbares, quelles Sarrasines furent 
jamais, à qui il fallût, pour les forcer de se couvrir, des cen- 
sures spirituelles ou d'autres règlements ? 

y> Mais si ces éhontées savaient ce que le ciel leur réserve 

bientôt, déjà elles auraient la bouche ouverte pour hurler. 

. » Car, si ma prévoyance ne m'abuse pas, elles seront 

tristes avant que le duvet vienne aux joues de l'enfant qui 

s'apaise encore aux chansons de sa nourrice. 

» Ah ! frère, ne te cache plus à nous; tu vois que non- 
seulement moi, mais toutes ces âmes regardent la place où 
ton corps a voilé le soleil. » 

Alors moi à lui : « Si tu te rappelles quel tu fus avec moi 
et quel je fus avec toi, ce souvenir revenu te sera encore 
bien lourd. 

» Ce sage qui va devant moi me retira de cette vie l'autre 
jour, quand la sœur de celui-ci se montrait ronde ; » 

Et je montrai le soleil. « Ce sage m'a mené par la pro- 
fonde nuit chez les véritables morts, et avec ma véritable 
chair qui le suit. 

» Son aide m'a soutenu jusqu'ici sur les degrés et dans 
les détours de la montagne, qui vous redresse, vous que le 
monde a rendus tors. 

' Montagne de Sardaigne fori mal famée. — L'autre Barbagia signiùe Fioreicv. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIV. 401 

» Il m'a dit qu'il me ferait compagnie jusqu'à ce que je 
sois là où sera Béatrice. Alors il faut que je reste sans lui. 

» Virgile est celui-ci qui m'a parlé ainsi (et je le montrai 
du doigt); et cet autre est l'ombre pour laquelle a tremblé 
naguère dans toutes ses voûtes 

» Votre royaume, quand il fallut s'en séparer. » 



CHANT XXIV. 

tes trois poètes, qui ont quitté Forése, arrivent près d'un second arbre d'où sort 
une voix rappelant divers exemples de Gourmandise. Enfin, un ange leur in- 
dique les degrés du septième et dernier cercle. 

Ni par l'entretien notre marche, ni par la marche notre 
entretien ne se ralentissait; mais, tout en discourant, nous 
marchions rapidement, comme un navire poussé par un 
bon vent. 

Et les ombres, qui paraissaient des choses deux fois 
mortes, me montraient, par les fosses de leurs yeux, toute 
leur admiration de me savoir vivant. 

Et moi, continuant mon discours, je dis : « Cette ombre, 
à cause d'autrui, s'en va peut-être là-haut plus lentement 
qu'elle ne le fait. 

» Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda 1 ? dis-moi 
si je vois quelque personne à remarquer parmi toute cette 
foule qui ainsi me regarde. » 

Forese répondit : « Ma sœur, si belle et si bonne (je ne sais 
ce qu'elle fut le plus), déjà sur le haut Olympe triomphe 
joyeuse de sa couronne. » 

Il parla d'abord ainsi, et il ajouta : « Il n'est pas défendu 
ici de nommer chacun, tant notre ressemblance est altérée 
par la faim. 

» Celui-ci (et il le montra du doigt) est Buonagiunta, Buo- 

1 Piccarda, soeur de Forèie. 

31; 



402 LA DIVINE COMÉDIE. 

nagiunta de Lucques l , et cette âme plus loin que lui et plui 
maigre que les autres 

» Eut la sainte Église dans ses bras. Il était de Tours, et 
il expie par le jeûne les anguilles de Bolsène * qu'il faisaii 
cuire dans du vin doux. » 

Il m'en nomma beaucoup d'autres un à un, et tous pa- 
raissaient contents d'être nommés, si bien que je n'en vis 
pas un prendre un air sombre. 

Je vis parmi ces affamés, qui usent leurs dents à vide, 
Ubaldin della Pila, et Boniface qui nourrit tant de monde 
avec son rochet 3 . 

Je vis messer Marchese, qui jadis eut le temps de boire 
à Forli 4 , étant moins altéré, et. qui fut tel cependant que 
jamais il ne se sentit rassasié. 

Mais, pareil à celui qui d'abord examine, et ensuite fait 
plus d'estime de l'un que de l'autre, ainsi je fis de celui de 
Lucques, lequel paraissait plus que tous les autres me con- 
naître. 

Il murmurait et nommait je ne sais quelle Gentucca •, 
avec cette gorge où il sentait pourtant les plaies de la justice 
qui le consume ainsi. 

« âme, dis-je, qui semblés si avide de parler avec moi, 
fais en sorte que je t'entende, et contente-nous toi, et moi, 
en parlant. » 

Il commença : « Une femme est née qui ne porte pas en- 
core de voile, et qui te fera trouver agréable ma cité, quoique 
plus d'un l'en réprimandera. 

» Tu t'en iras avec cette prédiction; si tu as puisé quelque 
erreur dans ce que je murmure, les choses avenues te l'ap- 
prendront. 

» Mais, dis-moi, ne vois-je pas celui qui vient de mettre 

Buonagiunta, poëte renommé de Lucques. 
1 Le pape Martin IV, de Tours. 

• Ubaldino della Pila et Bonilace d'Imola, archevêque, tous célèbres gourmands. 
« Le marquis de Kigogliosi. Son sommelier un jour luy fit savoir que partout 

on disoit qu'il ne faisoit jamais autre chose que bovre ; et il respondit riant t 
Pourquoi ne disent aussi ceux-là que j'ai toujours soif? (Grangier.J 

* Jeune fille de Lucnucs, aimée de Dante. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIV. 403 

au jour les nouvelles rimes commençant ainsi : « Dames,, 
qui savez bien ce qu'est Amour 1 . » 

Et moi à lui : « Je suis ainsi que lorsque Amour m'in- 
spire, je note, et sur le mode qu'il me dicte au dedans, je 
m'en vais le répandant au dehors. 

— frère! dit-il, je vois maintenant le nœud qui nous a 
arrêtés, le Notaire, et Guittone 2 et moi, loin de ce doux et 
nouveau style qui m'est révélé. 

I » Je vois comme vos plumes suivent fidèlement celui qui 
dicte si bien 3 ; certes il n'en fut pas ainsi des nôtres. 

» Et celui qui veut monter plus haut ne distingue plus 
un style de l'autre ; » et, comme satisfait, il se tut. 

Comme ces oiseaux qui hivernent vers le Nil forment 
quelquefois une bande épaisse, ensuite volent avec plus de 
vitesse et s'en vont à la file, 

Ainsi toutes les âmes qui étaient là tournèrent le visage 
et pressèrent le pas, légères et par leur maigreur et par leur 
volonté. 

Et comme un homme lassé de courir laisse aller ses com- 
pagnons, et marche plus lentement jusqu'à ce que le souffle 
de ses poumons soit apaisé, 

Ainsi Forése laissa passer outre le saint troupeau, et il 
s'en venait derrière eux avec moi, me disant : « Quand te 
reverrai-je ? 

— Je ne sais, lui répondis-je, combien je vivrai; mais 
mon retour ne sera pas si prochain que, moi, en désir je ne 
sois auparavant arrivé sur la rive; 

» Car le lieu où je fus placé pour vivre de jour en jour se 
dépouille davantage du bien, et semble destiné à une triste 
ruine. 

— Va, reprit-il, je vois le plus coupable de tous * traîné 

1 C'est le premier vers d'une canzone de Dante en l'honneur de Béatrice. On 
la trouve dans la Vita nuova. 

* Jacques da Lentino, surnommé le Notaire, Guittone d'Arezzo, poètes médio- 
cres. 

' Amour. 

4 Corso Donati, chef des Noirs et frère de Forése, qui était du parti des Bianca. 
Corso Donati fut massacré dans les rues de Florence, ceci en 1308. 



4Ui LA DIVINE COMÉDIE. 

à la queue d'une bête vers la vallée où nulle faute n'e<U 
remise. 

» La bête à chaque pas va plus rapide, augmentant tou- 
jours de vitesse, jusqu'à ce qu'elle laisse le corps, en tous 
lieux heurté, indignement défait. 

» Ces sphères n'ont pas beaucoup à tourner (et il levais 
yeux au ciel), jusqu'à ce que devienne clair pour toi ce que 
mes paroles ne peuvent éclaircir davantage. 

» Maintenant je te laisse, car le temps est cher dans ce 
royaume, et j'en perds trop en marchant ainsi avec toi, 
deux à deux. » 

Tel parfois un cavalier sort au galop d'une troupe qui 
chevauche et s'avance, afin d'avoir l'honneur du premier 
choc, 

Tel l'esprit se sépara de nous à grands pas, et je restai 
sur la route avec ces deux-là qui furent de si grands ma- 
réchaux en poésie 1 . 

Et lorsqu'il fut assez loin devant nous pour que mes yeux 
le suivissent, comme mon esprit avait suivi ses paroles, 

J'aperçus les rameaux chargés de fruits et vivaces d'un 
autre pommier, et non éloignés de moi, qui étais alors 
tourné de ce côté. 

Sous cet arbre je vis des âmes élever les mains et crier 
je ne sais quoi vers le feuillage , comme de petits enfants 
qui, tout pleins de vains désirs, 

Font force prières auxquelles celui qui est prié ne ré- 
pond pas; mais pour aiguiser encore leur convoitise, il tient 
au-dessus d'eux l'objet de leur désir, et il ne le cache pas. 

Cette foule partit ensuite comme détrompée ; alors nous 
vînmes au grand arbre qui se refuse à tant de prières et de 
larmes : 

« Passez outre sans vous approcher; plus haut est un 
arbre dont le fruit fut mordu par Ève, et cet arbre en est 
un rejeton. » 

A\nsi, à travers les branches, je ne sais qui parlait. Donc 

' Vir-I.. c t SUCC 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIV. 405 

Virgile, Stace et moi, nous passâmes outre en nous serrant 
contre le côté du chemin qui s'élève. 

« Souvenez-vous, disait la voix, des maudits formés dans 
les nuages, qui, repus, combattirent Thésée avec leur dou- 
ble poitrine. 

» Souvenez-vous des Hébreux qui montrèrent leur mol- 
lesse en buvant ; c'est pourquoi Gédéon ne les voulut pas 
pour compagnons , quand près de Madian il descendit les 
collines. » 

Ainsi, en nous rapprochant de l'un des deux bords, nous 
passions en écoutant les divers péchés de gourmandise sui- 
vis autrefois de justes misères. 

Puis, rentrés dans le milieu de la route, nous avançâmes 
durant mille pas et plus, chacun de nous réfléchissant, mais 
sans parler. 

« Où allez-vous, pensant ainsi tous les trois, seuls? » dit 
tout à coup une voix; sur quoi je me secouai comme font 
les animaux épouvantés et peureux. 

Je levai la tête pour savoir qui c'était, et jamais, dans 
la fournaise , on ne vit des verres ou des métaux brillants 
et rouges 

Comme l'était cet esprit qui disait : « S'il vous plaît de 
monter, c'est par ici qu'il faut tourner ; par ici va celui qui 
veut aller vers la paix. » 

Son aspect m'avait ôté la vue; je me tournai vers mes 
maîtres, comme un homme qui va suivant ce qu'il entend. 

Et telle la brise de mai, messagère de l'aurore, se ré- 
pand et embaume, toute imprégnée de l'herbe et des fleurs, 

Un tel vent je sentis me frapper au milieu du front, et 
je sentis bien se mouvoir la plume qui me fit sentir l'odeur 
de l'ambroisie 1 . 

Et je sentis qu'on disait : « Heureux ceux-là que la grâce 



' Tal mi senti' un vento dar per mey, 

la fronte, e ben senti' muover la piuma 
Che fé' sentir d'ambrosia l'orezza. 
E semi' dir... 

L'Ance edace sur le front du poëte le P, signe du péché de Gourmandise. 



406 LA DIVINE COMÉDIE. 

enflamme tellement, que l'amour du manger ne fait pas 
fumer dans leur cœur trop de désirs, 
» Et qui n'ont faim qu'autant qu'il est raisonnable. » 



CHANT XXV. 

Septième et dernier cercle, où se purifie le péché de Luxure. — Stace explique à 
Dante l'œuvre merveilleuse de la génération, et comment les Ames revêtent une 
forme visible. — Esprits qui, au milieu des flammes, rappellent des exemples 
de Chasteté. 

C'était l'heure où, pour monter, il ne fallait plus de re- 
tard, car le soleil avait laissé le cercle méridional au Tau- 
reau, et la nuit au Scorpion 1 . 

Aussi, comme fait l'homme qui ne s'arrête pas, mais 
poursuit sa route, quoi qu'il rencontre, si l'aiguillon du be- 
soin le pique, 

Ainsi nous entrâmes dans le passage, l'un devant l'autre, 
en prenant l'escalier qui par son étroitesse force ceux qui 
montent de se séparer. 

Et tel le petit de la cigogne qui lève ses ailes par le dé- 
sir de voler, puis n'ose pas abandonner le nid, et rabaisse 
ses ailes; 

Tel j'étais plein d'un désir de demander qui s'allumait et 
s'éteignait; et je venais jusqu'à faire le mouvement de celui 
qui s'apprête à parler. 

Tout rapide que fût notre chemin, le doux père ne laissa 
pas de me dire : « Tire donc l'arc de ta parole que tu as 
bandé jusqu'au fer ! » 

Alors j'ouvris la bouche avec assurance, et je commen- 
çai : « Comment peut-on devenir maigre, là où le besoin 
de vous nourrir ne vous touche pas ? 

— Si tu te rappelais comment Méléagre se consuma à 
mesure que se consumait un tison, cela, répondit-il, ne te 
serait pas si aigre à comprendre. 

' Deux licures après midi. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXV. . 40V 

» Et si tu réfléchissais comme en faisant votre image 
glisser, elle glisse dans le miroir, ce qui te paraît dur te 
paraîtrait mou. 

» Mais pour que ton désir soit contenté , voici Stace ; je 
l'invoque aussi, et je le prie d'être le médecin de tes plaies. 

» Si là où tu es, je lui découvre le royaume éternel, re- 
pondit Stace, que ceci me disculpe de ne pouvoir te dire 
non. » 

Puis il commença : « Fils, si ton esprit reçoit et garde 
mes paroles, elles jetteront de la lumière sur le point dont 
tu parles. 

» Le plus pur du sang qui n'est jamais bu par les veines 
altérées , et qui reste comme les aliments superflus qu'on 
enlève de table *, 

» Prend dans le cœur une vertu qui le rend propre à 
former tous les membres humains, comme celui qui, pour 
se transformer en ces membres, traverse les veines. 

» Mieux digéré encore, il descend dans une partie qu'il 
est mieux de taire que de nommer, et de là s'alambique sur 
le sang d'un autre être, dans le vase naturel. 

» Là l'une et l'autre substance s'unissent : l'une disposée 
à recevoir l'impression , et l'autre à agir par l'effet de la 
perfection du lieu d'où elle découle. 

» Alors le sang paternel commence à opérer, d'abord en 
coagulant, ensuite il ravive ce que par sa matière il rendit 
consistant. 

» La vertu active du sang paternel, devenue âme végé- 
tative comme une plante (avec cette seule différence que 
celle-ci est en chemin, et que cette autre est déjà sur le 
rivage), 

» Agit tellement ensuite, que déjà elle se meut et sent, 
comme une éponge marine; et qu'ensuite elle se met à or- 
ganiser les puissances de l'homme dont elle est le germe. 

» Tantôt s'élargit, mon cher fils, tantôt s'étend la vertu 



1 Voir dans Ginguené {Hist. littér. de l'Italie, liv. Il), la critique de cette phi- 
losophie et de cette physique dantesques. 



408 LA DIVINE COMÉDIE. 

qui procède du cœur du père, et d'où la nature fait dériver 
tous les membres; 

» Mais comment d'animale elle devient raisonnable, tu 
ne le vois pas encore; ceci est un point qui a fait errer plus 
sage que toi 1 . 

» De sorte que, par sa doctrine, il a séparé de l'âme 
l'intellect possible, parce qu'il ne voyait à celui-ci aucun 
organe particulier. 

y> Ouvre ton cœur à la vérité que je lui présente, et 
sache que sitôt que dans le fœtus l'articulaire du cerveau 
est achevé, 

» Le Premier Moteur se tourne joyeux vers ce chef- 
d'œuvre de la nature, et lui inspire un esprit nouveau tout 
rempli de vertu; 

y Cet esprit unit à sa substance ce qu'il trouve là d'actif, 
et il s'en forme une seule âme qui vit, qui sent, et qui se 
retourne sur elle-même. 

» Et, afin que tu sois moins étonné de mes paroles, con- 
sidère la chaleur du soleil, laquelle devient vin si elle s'unit 
à l'humeur qui coule de la vigne. 

» Quand Lachésis n'a plus de lin, l'âme se sépare de la 
chair, et elle emporte avec elle, renfermées dans sa vertu 5 
les facultés humaines et divines ; 

» Les facultés sensibles sont toutes quasi muettes; mais 
la mémoire , l'intelligence et la volonté ont , dans leur ac- 
tion, plus de subtilité qu'auparavant. 

» Sans s'arrêter, l'âme arrive admirablement d'elle- 
même à l'un des rivages; là elle apprend la voie qu'il lui 
faut suivre. 

» Aussitôt que ce lien l'enferme, la vertu informative 
rayonne tout autour, de même et tout autant que lorsqu'elle 
vivait dans ses membres. 

» Et comme, lorsqu'il est pluvieux, l'air, par l'effet des 
rayons du soleil qui s'y réfléchit, se montre orné de diverses 
couleurs; 

1 VvcnhocJ. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXV. 40$ 

» Ainsi l'air d'alentour prend la forme que lui imprime 
virtuellement l'âme qui s'y est arrêtée. 

» Et semblable à la flamme qui suit le feu dans tons ses 
mouvements, la forme nouvelle va toujours suivant l'esprit. 

» Enfin, comme c'est de cette forme que l'âme tient son 
apparence , elle est nommée ombre ; ensuite elle organise 
chacun des sens, jusqu'à celui de la vue. 

» De là nous parlons, de là nous rions, de là nous ré- 
pandons les larmes et les soupirs que tu peux avoir entendus 
sur la montagne. 

» Selon que nos désirs et nos autres passions s'émeuvent, 
l'ombre prend diverses figures : telle est la cause de ce qui 
t'étonne. » 

Déjà nous étions arrivés à la dernière torture, et nous 
avions tourné à main droite ; et un autre soin nous rendait 
attentifs. 

En ce lieu le bord de la montagne darde la flamme en 
dehors , et le bord de l'abîme souffle en haut un vent qui 
repousse la flamme et l'éloigné de lui. 

Donc il fallait aller un à un du côté ouvert; d'un côté 
je craignais le feu , de l'autre je craignais de tomber dans 
l'abîme. 

Mon guide me disait : « Dans ce lieu il faut tenir le 
frein serré à ses yeux, car pour peu de chose on pourrait 
se tromper. » 

Summœ Deus clementiœ 1 , entendis-je alors chanter au 
milieu de cette grande ardeur , ce qui ne me rendit pas 
moins ardent de me retourner. 

Et je vis des esprits allant par la flamme. Pour ce, je re- 
gardais, mais en portant ma vue tantôt sur leurs pas, tan- 
tôt sur les miens. 

Après la strophe qui finit cette hymne, ils crièrent d'une 
voix haute : Virum non cognosco' 2 ; ensuite ils recommen- 
cèrent l'hymne à voix basse. 

L'ayant finie, ils crièrent encore : « Diane resta dans le 

1 Hymne chantée aui matines du samedi. 
* Saint Luc, I. 

35 



410 LA DIVINE COMÉDIE. 

bois, et en chassa Hélice, qui avait goûté le poison de 
Vénus 1 . » 

Ensuite ils se reprenaient à chanter; et ils célébraient 
les femmes et les maris qui furent chastes selon que l'or- 
donnent la vertu et le mariage. 

Et ceci, je crois, leur suffit pendant tout le temps que le 
feu les brûle ; c'est par de tels soins et de tels exercices 

Que leur plaie, la dernière du Purgatoire, se cicatrise. 



CHANT XXVI. 

Suite. — Les poètes voient d'autres Ames de Luxurieux qui, à travers les flammes 
s'avançaient vers les premières. — A leur rencontre, elles s'embrassaient en ci- 
tant divers exemples de Luxure, puis reprenaient leur route. — Dante s'entre- 
tient avec Guido Guinicelli, de Bologne, et Daniel Arnault, de Provence. 

Pendant que le long du bord nous allions ainsi l'un de- 
vant l'autre, souvent le bon maître disait : « Prends garde 
et aide-toi, puisque je t'avertis. » 

Mon épaule droite était frappée par le soleil, qui, déjà 
rayonnant sur tout l'occident, changeait en un blanc pâle 
sa couleur bleu céleste. 

Je faisais avec mon ombre paraître la flamme plus rouge; 
et, sui' un tel indice, je vis beaucoup d'âmes qui, tout en! 
marchant, étaient fort préoccupées. 

Ce fut à cette occasion qu'elles se mirent à parler de moi, 
et elles commencèrent à dire : « Celui-ci ne paraît pas avoir' 
un corps fictif. » 

Puis elles s'en assurèrent en s'approchant de moi autant 
qu'elles le pouvaient, mais en se gardant toujours d'entrer 
là où elles ne se seraient pas brûlées. 

« toi, qui vas derrière les deux autres, non pour être 
plus lent, mais peut-être par respect, réponds à moi, qui 
brûle dans la soif et dans le feu. 



Nymphe de Diane, séduite par Jupiter. 



I 



LE PURGATOIRE. CHANT XXVI. 4 H 

» Ce n'est pas pour moi seulement que ta réponse est un 
besoin ; tous ceux-ci en ont une soif plus grande que l'In- 
dien ou l'Éthiopien de l'eau froide. 

» Dis-nous,, comment arrive-t-il que tu fasses de ton corps, 
une muraille au soleil, comme si tu n'étais pas encore en- 
aré dans les rets de ia mort. » 

Ainsi me parlait un des esprits, et déjà je me serais ex- 
pliqué, si je n'étais devenu attentif à une autre nouveauté 
qui m'apparut alors. 

Par le milieu du chemin enflammé venait une seconde 
troupe, le visage tourné vers la première, ce qui me jeta 
dans le doute et l'étonnement. 

Je vis de chaque côté chaque ombre se hâter, et s'em- 
brasser Tune l'autre, mais sans s'arrêter, contentes de cette 
courte fête. 

Ainsi, au milieu de leurs bruns bataillons, les fourmis 
viennent à la rencontre nez à nez, peut-être pour se ques- 
tionner sur leur route ou sur leur butin. 

Après cet accueil amical, et avant de courir son premier 
pas, chacune des âmes se fatigue aussitôt à crier à qui mieux 
mieux, 

La nouvelle troupe : « Sodome et Gomorrhe ! » et l'autre : 
« Pasiphaé entra dans la peau d'une génisse afin que le 
taureau se ruât sur sa luxure. » 

Ensuite, comme les grues qui se fussent envolées, partie 
vers les monts Riphées, partie vers les pays de sables, les 
unes par crainte de la glace, les autres du soleil, 

De même les deux troupes : l'une s'en va, l'autre s'en 
vient, et tout en pleurant elles reprenaient leurs premiers 
chants et les cris qui leur conviennent le plus. 

Alors, comme devant, s'approchèrent de moi les mêmes 
âmes qui m'avaient interrogé; elles semblaient attentives 
et prêtes à m' écouter. 

Moi, qui par deux fois avais vu leur désir, je commençai : 
« âmes sûres d'arriver quelque jour à l'état de paix, 

» Mes membres ne sont point restés là-bas encore verts 



412 LA DIVINE COMÉDIE. 

ou déjà mûrs, mais ils sont ici avec moi, avec leui sang el 
avec leurs jointures. 

» Je vais là-haut afin de n'être plus aveugle; au-dessus 
de nous est une femme 1 qui nous procure cette grâce; voilà 
pourquoi je traîne ce corps mortel dans votre monde. 

» Puisse aussi le plus grand de vos désirs être bientôt 
satisfait ! Puisse le ciel, qui est le plus rempli d'amour et le 
plus vaste, vous loger dans ses lambris ! 

» Mais dites-moi, afin que je puisse encore le mettre par 
écrit , qui ëtes-vous et quelle est cette foule qui s'en vient 
derrière vous? » 

Le montagnard stupéfié ne se trouble pas autrement dans 
son admiration muette, quand, grossier et sauvage, il entre 
dam une ville, 

Que ne le fit chacune de ces ombres, à en juger par leur 
apparence; mais quand elles furent délivrées de cette stu- 
peur , laquelle se calme vite dans les cœurs haut placés : 

« Heureux toi qui, afin de mieux vivre, viens chercher 
l'expérience dans nos contrées! répondit l'ombre qui la 
première nous avait interrogés. 

» Les âmes qui ne viennent pas avec nous commirent le 
péché pour lequel César, pendant son triomphe, s'entendait 
railler et appeler reine*. 

» Elles s'éloignent donc en criant Sodome, en se faisant 
des reproches comme tu l'as entendu, et elles aident par 
leur honte la force de la flamme. 

» Notre péché fut doublement contre nature : mais comme 
nous n'avons pas observé la loi humaine, en suivant au con- 
traire notre appétit comme font les bêtes, 

» Pour notre opprobre, nous disons, en nous séparant, ' 
le nom de celle qui se changea en bête dans une enveloppe 
de bête. 

» Or tu sais nos actions et de quoi nous sommes coupa- 
bles. Si tu veux par hasard savoir notre nom, je n'ai pas le 
temps de le dire et je ne le saurais. 

1 Beatrice. 
' Voir Suétone. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXVI. 4/3 

» Je contenterai cependant ton désir de connaître le mien : 
je suis Guido Guinieelli 1 , et déjà je me purifie pour m' être 
repenti avant mon heure suprême. » 

Tels se montrèrent ces deux fils en revoyant leur mère 
en butte à la colère de Lycurgue 2 , tel je me montrai (mais 
non avec autant d'empressement que j'aurais voulu), 

Quand j'entendis se nommer lui-même, Guido, mon père 
€t le père de beaucoup d'autres meilleurs que moi qui ont 
écrit des rimes d'amour douces et gracieuses. 

Sans entendre et sans parler, je marchai longtemps pen- 
sif en le contemplant; mais à cause du feu je ne pouvais 
approcher davantage. 

Quand je fus rassasié de le regarder, je m'offris de tout 
cœur à son service avec ces serments qui font croire aux 
offres d'autrui. • 

Et lui à moi : « Tu me laisses, par ce que j'entends, une 
trace si profonde et si claire, que le Léthé ne pourrait l'ei- 
facer ni la rendre obscure. 

» Mais si tes paroles ont juré la vérité, dis-moi, pour 
quelle raison montres-tu que tu m'as pour cher dans tes 
propos et dans tes regards? » 

Et moi à lui: « Vos douces rimes, tant que durera le 
langage moderne, rendront bien chère l'encre qui les a 
tracées. 

— frère! dit-il, celui que je t'indique du doigt (et il 
me montra du doigt un esprit marchant devant lui) fut 
meilleur ouvrier dans sa langue maternelle 3 . 

» En vers d'amour et en prose de romans , il surpassa 
tous les autres, et laisse dire les sots qui pensent que le 
Limousin* est au-dessus de lui. 

» Ils tournent la tête vers le bruit plutôt que vers la vé- 
rité, et ainsi ils arrêtent leur opinion avant d'écouter l'art 
ou la raison. 

1 Poëte de Bologne. 

5 Thoas et Euméams retrouvèrent leur mère Hypsipyle au moment où Lycurguo 
roi de Némée, allait la faire mourir. 
3 Arnault Daniel, poëte provençal. 
«Gerault Bertueil, rimeur de Limoges. 

35- 



4*4 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ainsi firent beaucoup d'anciens pour Guittone, en lui 
donnant, de cris en cris, la première place, jusqu'à ce que, 
par la bouche de plusieurs personnes, la vérité Tait vaincu. 

» Maintenant, si tu as un si ample privilège qu'il te soit 
permis d'entrer dans le cloître où le Christ est abbé du 
collège h, 

» Dis-lui pour moi du Pater noster tout ce qui est néces- 
saire dans ce monde où nous n'avons plus le pouvoir de 
pécher. » 

Et puis, peut-être pour faire place à un autre qu'il avait 
après lui, il disparut dans le feu, comme dans l'eau le poi- 
son qui va au fond. 

Je m'avançai un peu vers celui qu'on m'avait montré, et 
je lui dis que mon désir préparait à son nom une récep- 
tion gracieuse. 

Et il commença gentiment à dire : 

Tan m'abellis vostre cortes deman, 

Ch' ieu no me puosc ni m'voil a vos cobrire; 

leu sui Arnaut che plor e vai cantan : 

Consiros vei la passada follor, 

E vei jauzen lo joi qu'esper denan. 

Ara vos prec, per aquella valor 

Que us guida al som sens freicb e sens câlina, 

Sovegna vos atemprar ma dolor '. 

Puis il se cacha dans le feu qui les purifie. 



1 Le Paradis. 

* « Tant me plaît votre courtoise demande, que je ne puis ni ne veux me ca- 
Cner à vous. 

> Je suis Arnault qui pleure et vais chantant : je vois, chagrin, la folie passée ; 
mais je vois, joyeux, la joie que j'espère à l'avenir. 

> Maintenant, je vous prie, par cette vertu qui vous guide, sans froid et sans 
chaleur, jusqu'au sommet, qu'il vous souvienne d'adoucir ma douleur. » 



LE PURGATOIRE. CHANT XXVII 415 

CHANT XXVII. 

Conseillés par un Ange, les poètes passent au milieu des flammes, puis gravissent 
les derniers degre's. — Au sommet, la nuit les arrête. — Nouvelle vision de 
Dante. — Vers l'aurore, les trois poètes parviennent au sommet de la montagne 
du Purgatoire. — Là, Virgile laisse Dante libre de faire désormais toute chose, 
sans plus demander conseil. 

Le point d'où le soleil darde ses premiers rayons sur la 
ville où fut répandu le sang de son créateur (quand l'Èbre 
tombe sous le signe élevé de la Balance, 

Et que Feau du Gange s'échauffe sous l'ardeur du midi), 
ce point était occupé par le soleil; donc le jour s'en allait 
pour nous, lorsque Fange de Dieu nous apparut joyeux. 

En dehoi's de la flamme, il se tenait sur la rive et chan- 
tait : Beati mundo corde 1 , mais d'une voix bien plus vive 
que la nôtre. 

Ensuite: « Ames saintes, on ne va pas plus avant, si 
d'abord le feu ne vous mord. Entrez dans les flammes, et 
ne soyez point sourdes au chant qui de plus loin arrive. » 

Ainsi dit Fange, quand nous fûmes près de lui. C'est 
pourquoi je devins, lorsque je l'entendis, tel que celui qui 
est mis dans la fosse. 

J'élevai mes deux mains jointes en regardant le feu, et 
me représentant avec force les corps humains que j'avais 
déjà vus brûler. 

Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me 
dit : « Mon fils, ici on peut trouver un tourment, mais non 
la mort. 

» Souviens-toi ! souviens-toi ! si je t'ai guidé sain et sauf 
sur les épaules de Géryon, que ferai-je à cette heure que je 
suis plus près de Dieu? 

» Aie pour certain que quand tu serais mille ans dans le 
gouffre de cette flamme, elle ne pourrait te rendre chauve 
d'un seul cheveu. 

» Et si par hasard tu crois que je te trompe, mets-toi 

1 Saint Matthieu. 






416 LA DIVINE COMÉDIE. 

près d'elle, et, comme preuve, que tes mains approchent 
du feu le bord de ta robe. 

» Dépose désormais, dépose toute crainte, tourne-toi pai 
ici, et poursuis ta route avec sécurité. » Mais, moi, je me 
tenais immobile, malgré ma conscience. 

Quand il me vit rester ainsi immobile et opiniâtre, 
Virgile, un peu troublé, me dit : « Vois donc, mon fils; 
entre Béatrice et toi il n'y a que cette muraille. » 

Comme au nom de Thisbé, Pyrame, près de mourir, ou- 
vrit les yeux et la regarda sous le mûrier qui, depuis, 
donna des fruits vermeils, 

Ainsi ma dure résistance s' étant amollie, je me tournai 
vers le sage guide, en entendant le nom qui rejaillit tou- 
jours dans mon esprit. 

Alors il secoua la tête et dit : « Comment: voulons-nous 
rester ici? i> Ensuite il sourit comme on fait à l'enfant qui 
est vaincu par un fruit. 

Puis il entra devant moi au milieu du feu, priant Stac 
de venir par derrière, lui qui, pendant un long chemin 
nous avait séparés tous les deux. 

Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais 
jeté, pour me rafraîchir, dans du verre bouillant, tant la 
chaleur y était démesurée. 

Le doux père, pour me conforter, s'en allait parlant de 
Béatrice, et disait : « Il me semble déjà voir ses yeux. » 

Une voix nous guidait en chantant au delà, et nous, 
attentifs à cette voix, nous sortîmes du feu là où il faut 
monter. 

« Venite, benedirti Patris mei l } disait une voix au milieu 
d'une lumière telle, que mes yeux vaincus ne purent la 
regarder. 

» Le soleil s'en va, continua-t-elle , et le soir approche; 
ne vous arrêtez point , mais hâtez le pas tandis que l'occi- 
dent n'est pas encore noir. » 

Le sentier montait droit à travers le rocher du côté de 

'Saint Matthieu. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXVII. 417 

l'orient ; or devant moi j'interrompais les rayons du soleil, 
déjà bas et fatigué. 

Et nous avions franchi peu de marches quand mes sages 
guides et moi, nous sentîmes, à notre ombre qui s'évanouis- 
sait, que derrière nous se couchait le soleil. 

Et avant que, dans toutes ses immenses parties, l'ho- 
rizon eût pris le même aspect , que la nuit se fût partout 
étendue, 

Chacun de nous se fit un lit d'un degré ; car la nature 
de la montagne nous était la pui96ance plutôt que le plaisir 
de monter. 

Telles les chèvres qui, avant d'être repues, étaient si in- 
quiètes et si hardies sur la cime des montagnes, demeurent 
doucement à ruminer, 

Et pendant que le soleil flamboie, se tiennent silencieuses 
à l'ombre, gardées par le pasteur qui s'appuie sur sa hou- 
lette, et, ainsi appuyé, les préserve; 

Et tel le berger qui reste dehors, et la nuit veille autour 
de son troupeau paisible, faisant la garde, de peur qu'une 
bête féroce ne le disperse, 

Tels nous étions alors tous trois , moi comme la chèvre , 
et eux comme les pasteurs, entourés deçà, delà par la grotte. 

On n'y pouvait voir que peu du ciel, mais dans ce peu 
je voyais les étoiles plus claires et plus grandes qu'à l'or- 
dinaire. 

Ainsi ruminant et regardant, je fus pris par le sommeil, 
le sommeil qui souvent, avant que la chose soit, en a des 
nouvelles. 

A l'heure, je crois, où Cythérée, qui paraît toujours brû- 
lante du feu d'amour, lançait de l'orient ses premiers rayons 
sur la montagne, 

Il me semblait voir en songe une femme jeune et belle 
qui s'en allait cueillant des fleurs par la campagne, et, en 
chantant, disait : 

« Sache, quiconque demande mon nom, que je suis Lia 1 , 

• Lia, fille de Labari, première femme de Jacob, ou la Vie active. 



4(8 LA DIVINE COMÉDIE. 

et que je vais étendant partout mes belles mains pour me 
faire une guirlande* 

» C'est pour me plaire devant le miroir qu'ici je me 
pare; mais ma sœur Rachel 1 ne quitte jamais le sien, et 
reste assise devant lui tout le jour. 

» Elle prend plaisir à voir ses beaux yeux comme moi à 
m' orner de mes mains; elle, c'est voir; moi, c'est agir qui 
me contente. » 

Déjà, devant les splendeurs avant-courrières du jour 
(splendeurs d'autant plus agréables aux pèlerins qu'en re- 
tournant ils logent moins loin de leur pays); 

Déjà, dis-je, les ténèbres fuyaient de tous côtés, et avec 
elles mon sommeil. Je me levai donc en voyant mes grands 
maîtres déjà levés. 

« Ce doux fruit que l'inquiétude des mortels va cher- 
chant sur tant de branches, aujourd'hui apaisera ta faim. » 

Voilà les paroles dont Virgile se servit en me parlant, et 
jamais étrennes ne leur furent égales en plaisir. 

Tant de désir vint augmenter mon désir d'être là-haut, 
qu'à chaque pas je sentais croître des ailes pour mon vol. 

Lorsqu'au-dessous de nous l'escalier fut entièrement par- 
couru, et que nous fûmes au degré supérieur, Virgile fixa 
sur moi ses yeux, 

Et me dit : « Le feu qui n'a qu'un temps et le feu éternel, 
tu les as vus, mon fils, et te voilà venu à un point où par 
moi-même je ne puis rien voir au delà. 

» Je t'ai amené ici par mon intelligence et mon art; 
prends maintenant ta volonté pour guide; tu es sorti des 
voies escarpées, tu es sorti des voies étroites. 

» Vois le soleil qui reluit sur ton front; vois l'herbe, les 
fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit d'elle- 
même. 

» En attendant que viennent, brillants de joie, les beaux 
yeux qui, en pleurant, me firent venir à toi, tu peux 
t'asseoir et tu peux aller parmi ces délices. 

1 Rachel, autre fille de Laban, seconde femme de Jacob, ou la Vie contera, 
piali ve. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXVIII. 419 

» N'attends plus mes discours et mes conseils, ton libre 
arbitre est droit et sain/et ce serait faillir de ne point faire 
selon ton jugement. 

» Donc, te plaçant au-dessus de toi, je te couronne et te 
mitre. » 



CHANT XXVIII. 

Au sommet de la montagne du Purgatoire, les trois poètes s'avancent vers la forêt 
du Paradis terrestre. — Le fleuve Léthé les arrête. — Sur le bord opposé ils 
aperçoivent Mathilde qui s'en allait chantant et cueillant des fleurs. — A la prière 
de Dante, Mathilde éclaircit plusieurs de ses doutes. 

Désireux d'observer au dedans et à l'entour la divine 
forêt, cette forêt épaisse et vive qui tempérait aux yeux le 
jour naissant *, 

Sans plus attendre je quittai le bord, marchant à travers 
la campagne lentement, lentement, sur un sol qui de toutes 
parts embaumait. 

Un air doux et qui ne pouvait changer me frappait le 
front, mais comme pourrait frapper un vent suave. 

Les feuilles, promptes à trembler sous ce doux zéphyr, se 
penchaient toutes en arrière vers le côté où le mont sacré 
jette sa première ombre 2 . 

Cependant elles ne s'écartaient pas tant de la ligne droite, 
que sur leurs cimes les petits oiseaux cessassent de prati- 
quer leur art: 

Mais avec une pleine joie, et en chantant, ils accueil- 
laient les premières heures au milieu des feuilles, lesquelles 
mêlaient leur murmure aux rimes des oiseaux. 

Tel est le bruit qui, de rameau en rameau, se répand 
dans les pins sur le rivage de Chiassi 3 , quand Éole laisse 
échapper le Sirocco *. 

1 Le poëte est arrivé au Paradis terrestre, au sommet de la montagne du Pnw 
gatoire. 
* Vers l'occident. 
' Près de Ravenne. 
4 Vent du sud-est. 



420 LA DIVINE COMEDIE. 

Tout lents qu'ils étaient, déjà mes pas m'avaient porté si 
avant dans la forêt, que je ne pouvais revoir par où j'étais 
entré. 

Et voilà que je ne pus aller plus loin, arrêté par un ruis- 
seau, lequel, à main gauche, pliait de ses petites ondes les 
herbes nées sur ses bords. 

Toutes les eaux qui d'ici-bas sont les plus pures, semble- 
raient avoir eu quelque mélange, comparées à celle-là qui 
ne cache nulle chose; 

Encore qu'elle coule rembrunie, rembrunie sous une 
ombre perpétuelle, qui jamais n'y laisse rayonner le soleil 
ou la lune. 

De mes pieds je m'arrêtai, et de mes yeux je passai au delà 
du petit fleuve pour y admirer la grande variété des arbres 
verdoyants. 

Et là m'apparut ( comme souvent apparaît une chose su- 
bite qui écarte merveilleusement toute autre pensée) 

Une Dame seule, laquelle s'en allait chantant et cueil- 
lant l'une après l'autre les fleurs dont toute sa route était 
émaillée. 

« belle Dame, qui te réchauffes aux rayons d'Amour ! 
si je dois en croire les traits qui d'ordinaire sont un témoi- 
gnage du cœur, 

» Daigne, lui dis-je, t'approcher de cette rivière assez pour 
que je puisse entendre ce que tu chantes. 

» Tu me fais souvenir du lieu où était Proserpine, et 
comme elle était belle au temps où sa mère la perdit, et elle 
ses fleurs printanières. » 

Comme une femme en dansant tourne à terre sur elle- 
même et les pieds serrés, mettant à peine un pied deyant 
"'autre, 

Ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se 
tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux 
modestes; 

Et elle donna contentement à mes prières en s'approchant 
si près, que ses douces paroles venaient à moi très-distinc- 
tement. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXJTIII. 42î 

Aussitôt qu'elle fut là où les herbes sont baignées par les 
ondes du beau fleuve, elle me fit le don de lever les yeux. 

Je ne crois pas qu'une si vive lumière ait brillé sous les 
cils de Vénus, quand son fils la blessa par mégarde. 

Elle me souriait de la rive droite, tout en cueillant les 
fleurs que cette heureuse terre produit sans semence. 

Le fleuve ne nous séparait que de trois pas; mais l'Hel- 
lespont où passa Xerxès (frein qui modère encore tous les 
orgueils humains) 

Ne fut pas plus odieux à Léandre, nageant entre Sestos 
et Abydos, qu'à moi-même ce fleuve, qui alors ne s'ouvrait 
pas devant moi. 

« Vous êtes nouveaux venus, commença-t-elle, et parce 
que je souris en ce lieu choisi pour nid à l'humaine nature, 

» Peut-être je vous étonne et excite en vous quelque 
soupçon, mais le psaume Delectasti 1 répand une lumière 
qui peut dissiper les nuages de votre entendement. 

f> Et toi qui es devant et qui m'as priée de parler, dis-moi 
si tu veux entendre autre chose, car je suis venue, prête à 
répondre à toutes les questions autant qu'il te faudra. 

— L'eau, répondis-je, et le bruit de la forêt combattent 
en moi une foi nouvelle en une chose que j'ai entendue et 
qui est contraire à celle-ci. » 

Elle aussitôt : « Je dirai comment naît de sa cause ce 
qui te fait t'é tonner, et je fondrai le nuage qui t'aveugle. 

» Le souverain bien, qui se plaît à lui seul, fit l'homme 
bon et pour le bien, et lui donna ce lieu pour arrhes de la 
paix éternelle. 

» A cause de sa faute, ici l'homme demeura peu *; à cause 
de sa faute, il changea en plaintes et en tristesse le rire 
honnête et les doux plaisirs. 

» Afin que les troubles excités plus bas par les exhalai- 
sons de l'eau et de la terre, qui, autant qu'elles le peuvent, 
s'échappent vers \Zc chaleur, 

1 C'est-à-dire le psaume 91, où le verset 5 dit : Delectasti me, Domine, etc. 

2 SeloD les commentateurs, Adam et Ève ne restèrent que sept heures dans le- 
Paradis terrestre : de l'aube à midi. 

36 



422 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ne fissent aucune guerre à l'homme, ce mont fut ainsi 
élevé vers le ciel, et il est à l'abri de tout orage depuis le 
point où la porte le ferme. 

» Or, comme l'air se meut en circuit, poussé par le pre- 
mier mobile, si le cercle n'est rompu d'aucun côté, 

» Un tel mouvement vient frapper cette hauteur qui est 
toute libre dans l'air vif et pur, et fait résonner la forêt, 
parce qu'elle est touffue. 

» Les plantes ainsi frappées imprègnent naturellement 
l'air de leur vertu; et l'air, en tournant, la secoue cireulai- 
rement. 

)> L'autre terre, selon qu'elle est digne par elle-même 
ou par son ciel, conçoit et pousse divers arbres de diverses 
qualités. 

» Ceci entendu, tu ne regarderas plus là-bas comme une 
merveille, si des plantes y poussent sans semences appa- 
rentes. 

» Tu dois savoir que la campagne sainte, où te voici, est 
pleine de toutes sortes de semences, et a en elle des fruits 
qui là-bas ne se recueillent point. 

» L'eau que tu vois ne jaillit pas d'une veine nourrie par 
la vapeur que le froid du ciel convertit en pluie, comme 
un fleuve qui s'emplit et qui perd son eau; 

» Mais elle sort d'une fontaine régulière et sûre qui re- 
prend dans la volonté de Dieu autant qu'elle verse par ses 
deux canaux. 

)> De ce côté elle descend avec une vertu qui ôte la mé- 
moire du péché ; de l'autre elle rend le souvenir de chaque 
bienfait. 

» Par ici elle se nomme Léthé l , et de l'autre Eunoé, et 
elle n'opère que lorsqu'on a bu de tous les deux. 

» Sa saveur est au-dessus de toutes les autres; et bien 
que ta soif puisse être assez apaisée pour que je ne t'entre- 
tienne pas davantage, 

» Par une grâce spéciale, je te donnerai encore un corol- 

1 \m, Oubli ; Eûvo'.a, Bon esprit. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIX. 423 

laire, et je ne crois pas que mes paroles te seront moins 
chères, si pour toi elles s'e'tendent ainsi au delà de mes 
promesses. 

» Les poëtes qui vantèrent anciennement l'âge d'or et 
son état heureux ont peut-être rêvé ce lieu sur le Parnasse. 

» Ici la tige humaine s'éleva innocente; ici l'éternel prin- 
temps et tous les fruits; ici le nectar dont chacun parle. » 

Alors je me retournai tout entier vers mes poëtes l , et je 
vis qu'ils avaient entendu avec un sourire cette dernière 
explication ; 

Alors je ramenai mes yeux vers la belle femme. 



CHANT XXIX. 

Lepoëte raconte qu'en suivant avec Matbilde les bords du fleuve Léthe', il vit dans 
la forêt une ardente lumière, et enteudit dans l'air une mélodie suave ; puis, 
ce fut une procession dans laquelle un Griffon traînait un char triomphal. Arrivé 
en face de Dante, le Griffon avec tout son cortège s'arrêta. 

Chantant comme une dame énamourée, et faisant suc- 
céder un verset nouveau à celui qui finissait, elle entonna 
Beati quorum teda sunt peccata 2 ; 

Puis, comme des nymphes qui s'en vont seules par les 
ombrages des forêts, désireuses, l'une de fuir, l'autre de voir 
le soleil, 

Elle s'avança contre le cours du fleuve en marchant sur 
la rive, et moi, me réglant sur elle, je la suivais à petits 
pas. 

Nous n'avions point achevé cent pas à nous deux, quand 
les rives tournèrent également de sorte qu'elles me repla- 
cèrent du côté du levant. 

Et notre route ne durait pas ainsi depuis longtemps, 
quand la dame se tourna tout entière vers moL, en disant : 
« Mon frère, regarde et écoute. » 

1 Virgile et Stacc. 

- Psaume xxxi : « Heureux ceux-là dont les pcciies sont cachés, c'estui rive 
lemis ; » car ils sont sortis du Purgatoire. 



i ' i LA DIVINE COMEDIE. 

Et voici qu'une lueur subite parcourut la grande forêt dans 
toutes ses parties, si brillante, que je doutai si ce n'était pas 
un éclair. 

Mais comme l'éclair passe aussi vite qu'il vient, et que 
cette lumière, tout en durant, resplendissait de plus en plus, 
je disais dans ma pensée : « Qu'est ceci ? » 

Et une douce mélodie courait dans l'air lumineux; alors 
un bon zèle me fit blâmer la hardiesse d'Eve ; 

Puisque là où la terre et le ciel obéissaient, cette femme 
seule, et qui venait à peine d'être formée, ne put souffrir de 
rester sous quelque voile; 

Et sous ce voile, si elle était restée avec résignation, j'au- 
rais plus tôt et plus longtemps senti ces ineffables délices. 

Tandis qu'à travers ces grandes prémices de l'éternel 
plaisir, je m'en allais tout interdit, et désireux encore dt 
plus de liesse, 

Devant nous, l'air, pareil à un grand feu, se montra tout 
embrasé sous les verts rameaux, et le doux son que nous 
avions déjà entendu devint un chant clair et distinct. 

vierges sacro-saintes , si jamais j'ai souffert pour vous 
la faim , le froid et les veilles, la nécessité me force d'im- 
plorer votre secours. 

Il faut que l'Hélicon verse en moi ses eaux, et que le 
chœur d'Uranie m'aide à mettre en vers des choses difficiles 
à concevoir. 

Je crus ensuite distinguer sept arbres d'or l , trompé par 
la grande distance qui était encore entre nous et le nouvel 
objet; 

Mais quand je fus si rapproché que l'objet commun sur 
lequel se trompe le sens, ne pouvait, par l'éloignement, 
perdre aucun de ses effets, 

La vertu, qui allie le discours à la raison, me découvrit 
que c'étaient des candélabres, et que les voix chantaient 
H osanna 8 . 



Symbole des sept grâces de l'Espnt-Saint. 

Uosauna, qui veut dire : fais-nous saufs, ou vivifie. (Grangier.) 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIX. 425 

Les beaux meubles flamboyaient au-dessus d'eux-mêmes 
plus clairs par un ciel serein que la lune à minuit et au 
milieu de son mois. 

Rempli d'admiration, je me retournai vers le bon Vir- 
gile, et lui me répondit par un regard non moins chargé 
d'étonnement. 

Je reportai ma vue vers les hauts candélabres, qui s'avan- 
çaient vers nous si lentement qu'ils auraient été dépassés 
par de nouvelles épouses. 

La Dame me cria : « Pourquoi observes-tu si ardemment 
ces vives lumières, que tu ne regardes pas ce qui vient 
après ? » 

Alors je vis derrière les candélabres, et comme derrière 
étaient leurs guides, venir des personnages vêtus de blanc 1 j 
jamais telle blancheur n'a brillé ici-bas. 

A gauche l'eau resplendissait, et elle réfléchissait aussi 
mon côté gauche, si je m'y regardais, comme l'eût fait un 
miroir. 

Quand je fus pour ma part arrivé à un point où le fleuve 
■seulement me séparait du cortège, afin de mieux voir je 
suspendis mes pas. 

E. je vis les flammes aller en avant, laissant derrière 
elles l'air peint de belles couleurs; et elles avaient l'appa- 
rence de pinceaux tirant des lignes. 

'si bien qu'en haut restaient très -distinctement sept 
lignes 2 , renfermant en elles les couleurs dont le soleil fait 
son arc et la lune sa ceinture. 

Ces étendards allaient en s'éloignant au delà de ma vue, 
et, autant qu'il me semblait, de dix pas s'éloignaient du 
dernier candélabre visible ceux qui venaient ensuite. 

Sous ce beau ciel que je décris, s'en venaient deux à deux 
vingt-quatre vieillards couronnés de fleurs de lis 3 . 

Tous chantaient : « Sois bénie entre les filles d'Adam, et 
bénies soient éternellement tes beautés ! » 

1 Les patriarches. 
* Les sept Sacrements. 
Les vingt-quatre livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. 

36. 



426 LA DIVINE COMÉDIE. 

Après que les fleurs et les fraîches herbes qui étaient 
devant moi furent dégagées de ces élus, 

Comme la lumière à la lumière succède dans le ciel, après 
les vingt-quatre vieillards vinrent quatre animaux cou- 
ronnés chacun de feuilles vertes 1 . « 

Ils avaient chacun six ailes garnies de plumes; les plumes 
étaient pleines d'yeux, et tels seraient les yeux d'Argus s'ils 
étaient vivants. 

Lecteur, je ne dépense plus mes rimes à décrire les formes 
de ces animaux; car la dépense future me retient si fort, 
que je ne puis ici faire de largesses. 

Mais lis Ëzéchiel, qui les dépeint comme il les vit venir 
des froides régions avec le vent, avec la neige et avec le 
feu; 

Et tels tu les trouveras dans ses livres, tels ils étaient ici, 
sauf que, touchant les plumes, Jean est avec moi et se sé- 
pare de lui. 

L'espace entre les quatre animaux renfermait un char 
triomphal porté sur deux roues 2 , et traîné par un Griffon, 
il venait. 

Le Griffon étendait ses deux ailes entre la ligne du milieu 
et les trois et trois autres, de manière qu'en les fendant il 
ne leur faisait aucun dommage. 

Elles s'élevaient si haut, que bientôt on ne les voyait 
plus. Le Griffon avait des membres d'or, dans la portion 
de son corps où il était oiseau; dans l'autre, il avait des 
membres mêlés de blanc et de vermeil. 

Non-seulement Rome ne réjouit pas d'un char si beau 
Scipion l'Africain, ni même Auguste, mais celui du soleil 
serait pauvre auprès de celui-ci; 

Le char du soleil qui, en déviant, fut brûlé, à la prière 
de la terre suppliante, quand Jupiter fut juste dans les 
secrets de sa colère, 

1 Les quatre Évangélistes. 

' Allégorie de l'Église. Cette vision du char et de son corte'ge rappelle Ézéchiel 
et l'Apocalypse. Le char, c'est l'Église ; les deux roues, l'Ancien et le Nouveau 
Testament ; le Griffon, avec sa double nature, Jésus-Christ. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXIX. 427 

Du côté de la roue droite, trois femmes 1 s'en venaient 
dansant en rond ; l'une si rouge, que dans le feu à peine 
eût-elle été vue; 

L'autre était comme si ses chairs et ses os eussent été 
faits d'émeraude; la troisième semblait de la neige nou- 
vellement tombée. 

Elles paraissaient guidées tantôt par la femme blanche, 
tantôt par la femme rouge, et, sur le chant de celle-ci, les 
autres avançaient ou lentes ou rapides. 

A la gauche. du char s'ébattaient quatre femmes vêtues 
de pourpre 2 , se réglant sur une d'elles qui avait trois yeux 
à la tête. 

Après ce chœur entrelacé que je viens de montrer, je vis 
deux vieillards différents de costumes, mais pareils d'atti- 
tude, chacun d'eux vénérable et calme 3 . 

L'un paraissait être des disciples de ce grand Hippocrate, 
que la nature fit pour les êtres animés qui lui sont le plus 
chers. 

L'autre montrait un soin contraire, en portant une épée 
brillante et aiguë, et telle que par delà le fleuve elle me fit 
peur; 

Ensuite je vis quatre personnages d'humble apparence *, 
et derrière eux tous un vieillard seul et dormant, mais avec 
une figure inspirée 5 ; 

Et les sept derniers étaient habillés comme la première 
bande ; toutefois ils n'avaient pas sur la tête une couronne 
de lis , 

Mais de roses et d'autres fleurs vermeilles, d'un peu 
loin on aurait juré qu'une flamme les brûlait au-dessus des 
sourcils. 

Et quand le char fut vis-à-vis de moi, un coup de ton- 

1 Les trois Vertus théologales : la Foi, couleur de neige ; l'Espe'rance, couleur 
d'émeraude ; la Charité, couleur de feu. 

s Les qeatre Vertus cardinales : la Tempéfance, la Force, la Justice et 1* Pru« 
deoo qui a une triple vue. 

s é'aint Luc, qui était médecin, et saint Paul. 

4 Les saints Jacques, Pierre, Jean, e.t Jude, frère de Jacques. 

' Saint Jean, à cause de son Apocalypse. 



428 LA DIVINE COMÉDIE. 

nerre s'étendit, et les dignes personnages, comme ^'il leur 
était interdit d'aller plus avant, 
S'arrêtèrent là avec les premiers candélabres. 



CHANT XXX. 

Béatrice descend du ciel. — A sa vue, Virgile disparaît. — Assise sur le char 
triomphal, Béatrice se- met à réprimander Dante ; puis, se tournant vers les 
Anges, elle gémit de la vie que, malgré ses conseils, le poëte, abusant des doni 
de la nature et de la grâce, a ici-bas suivie. 

Quand ce septentrion du premier ciel 1 (qui jamais ne 
connut ni couchant, ni levant, ni d'autre nuage que le voile 
laissé sur lui par le péché, 

Et qui, là, instruisait chacun de son devoir, de même que 
notre septentrion inférieur instruit celui qui tourne le timon 
pour bien venir au port) 

Se fut arrêté, les saints personnages venus les premiers 
entre les sept candélabres et le Griffon se tournèrent vers 
le char comme vers leur paix constante. 

Et l'un d'eux, comme un messager du ciel, cria trois fois 
en chantant : « Veni, sponsa, de Libano 2 , » et tous les autres 
chantèrent après lui. 

De même que les bienheureux, au dernier jugement, se 
lèveront promptement de leur tombeau, en chantant Alle- 
luia, avec leur voix enfin recouvrée; 

Ainsi, sur le char divin, se levèrent, ad vocem tanti senis, 
cent ministres et messagers de la vie éternelle. 

Tous disaient : « Benedictus qui venis 3 ; puis , en jetant 
des fleurs dessus et à Tentour : « Manibus o date lilia 
plenis''. » 

' Ce septentrion du premier ciel signifie les sept candélabres du ebani qui 
précède. 

' Cantique des cantiques, ch. iv. 

' Paroles des Juifs quand Jésus entra dans Jérusalem. 

• Enéide, 1. vu 



Ì.I PURGATOIRE. CHANT XXX. 429 

J'ai vu, au commencement du jour, la partie orientale 
toute rosée, et le reste du ciel revêtu d'une belle sérénité, 

Et la face du soleil naître couverte d'ombres, de sorte 
qu'à travers les vapeurs qui tempéraient sa clarté, l'œil la 
soutenait longtemps; 

Ainsi à travers un nuage de fleurs, qui des mains angé- 
liques s'élevait, puis retombait sur le char et tout à l'entour, 

Sous un voile blanc , et ceinte d'oliviers , une femme * 
m'apparut; elle portait un manteau vert, et sa robe avait 
là couleur d'une flamme vive. 

Et mon esprit, qui depuis si longtemps était resté sans 
être broyé de crainte et de stupeur en sa présence, 

Sans la reconnaître à l'aide des yeux, mais par la vertu 
cachée qui venait d'elle, il sentit la grande puissance de 
l'ancien amour. 

Aussitôt que mes yeux furent frappés par cette haute 
vertu, qui m'avait blessé avant que je fusse sorti de l'en- 
fance, 

Je me tournai à gauche avec ce respect de l'enfant qui 
court vers sa mère quand il a peur ou quand il est affligé, 

Afin de dire à Virgile : « Il ne m'est pas resté une goutte 
de sang qui ne tremble : je reconnais les signes de mon 
ancienne flamme 2 . » 

Mais Virgile nous avait privés de lui 3 , Virgile, ce doux 
père, Virgile à qui, pour mon salut, elle m'avait donné. 

Et même ce paradis terrestre, perdu par notre antique 
mère, n'empêcha point mes joues, nettoyées par la rosée, 
de redevenir noires sous mes larmes. 

« Dante, parce que Virgile s'en va, ne pleure pas encore, 
ne pleure pas encore! il te faut pleurer pour une autre 
blessure. » 

Tel un amiral qui va sur la poupe et sur la proue voir 

1 Beatrice ou la Théologie. 

Agnosco veteris vestigia flammse. 



!., lib. IT.) 
£a Poesie disparaît devant la Théologie. 



430 LA DIVINE COMÉDIE. 

les hommes qui commandent les autres vaisseaux, et les 
encourage à bien faire, v 

Telle, sur le bord gauche du char (quand je me retour- 
nai au bruit de mon nom, qui par nécessité s'enregistre ici), 

Je vis la femme, qui déjà m'avait apparu voilée, au mi- 
lieu de la fête angéÛque , diriger vers moi ses yeux de ce 
côté du fleuve. 

Bien que le voile qui descendait de sa tête, entourée des 
feuilles de Minerve, ne laissât point paraître tous ses traits, 

Dans son attitude royale et dédaigneuse, elle continua 
ainsi, pareille à celui qui, en parlant, réserve les paroles 
les plus chaudes pour les dernières : 

« Regarde-moi bien, je suis bien, je suis bien Béatrice! 
Comment as-tu daigné t' approcher de ce mont? Ne savais- 
tu pas qu'ici l'homme est heureux ? » 

Mes yeux se baissèrent sur l'onde claire, mais en m'y 
voyant, je les détournai sur l'herbe, tant la honte avait 
abattu mon front. 

Comme une mère paraît terrible à son fils, ainsi me pa- 
rut Béatrice , parce que je sentis le goût de sa tendresse 
acerbe. 

Elle se tut, et les anges chantèrent soudain : « In le, Do- 
mine, speravii; » mais ils n'allèrent pas au delà de : Pedes 
meos. 

Comme la neige, au milieu des arbres et sur les monts 
qui forment le dos de l'Italie, se congèle et se durcit au 
souffle des vents de l'Esclavonie, 

Puis, liquéfiée, s'écoule aussitôt que la terre, qui n'a 
point d'ombre, envoie son haleine, semblable au feu qui 
fait fondre la chandelle, 

Ainsi je fus sans larmes et sans soupirs avant les chants 
de ceux dont les notes répondent toujours aux notes des 
sphères célestes. 

Mais quand je compris, à leurs douces harmonies, qu'ils 
compatissaient à ma peine plus que s'ils avaient dit ; 
« Femme, pourquoi le maltraites-tu ainsi ?» 

1 Commencement du trentième psaume. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXX. 43 î 

La glace qui était endurcie autour de mon cœur devint 
souffle et eau, et avec mon angoisse sortit par ma bouche 
et par mes yeux. 

Elle cependant, immobile sur le côté droit du char, 
adressa ainsi ces paroles aux substances compatissantes : 

« Vous veillez dans le jour éternel, si bien que la nuit ni 
le sommeil ne vous dérobent un des pas que fait le siècle 
dans ses voies mortelles, 

» Donc je ferai ma réponse avec plus de soin qu'il ne 
vous en faudrait, pour que m'entende celui qui pleure sur 
l'autre rive, et que sa faute et sa douleur aient toutes deux 
la même mesure. 

» Non-seulement par l'influence des grandes sphères qui 
dirigent chaque semence vers une fin, selon que les étoiles 
l'accompagnent, 

» Mais par le large don des grâces divines qui, en pleu- 
vant sur nos âmes, en font monter des vapeurs si haut, 
que la vue ne peut en approcher, 

» Celui-ci, dans sa vie nouvelle, fut tel virtuellement que 
toute habitude droite aurait produit en lui d'admirables 
effets; 

» Mais le terrain mal semé et non cultivé devient d'au- 
tant plus mauvais et plus sauvage qu'il a en lui plus de 
bonne vigueur. 

» Quelque temps je le soutins de mes regards, en lu» 
montrant mes yeux d'enfant; je le menais avec moi tourné 
vers le droit chemin ; 

» Mais sitôt que je fus sur le seuil de mon second âge, 
et que je changeai de vie, celui-ci se sépara de moi, et se 
donna à d'autres. 

» Quand je montai de la chair à l'esprit, et que j'avais 
crû en beauté et en vertu, je lui fus moins chère et moins 
agréable. 

» Il tourna ses pas vers le faux chemin, en suivant les 
menteuses images d'un bien qui ne tient en entier aucune 
promesse. 

» Rien ne m'a servi d'obtenir pour lui des inspirations 



432 LA DIVINE COMÉDIE. 

par lesquelles je le rappelais en songe, ou autrement, tant 
il en a fait peu de compte. 

» Il tomba si bas, que tous mes moyens étaient déjà 
sans effet pour son salut, si je ne lui montrais les races 
damnées. 

w Pour ce j'ai visité le seuil des morts, et mes prières et 
mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit ici-haut. 

» Le haut décret de Dieu serait rompu s'il passait le 
Léthé et s'il goûtait de tels mets sans avoir payé l'écot 

» Du repentir qui répand des larmes. » 



CHANT XXXI. 



Kouvelles réprimandes de Béatrice, auxquelles Dante répond par la confession da 
toutes ses erreurs. — Après cet aveu, il tombe évanoui. — Mathilde plonge Dante 
dans le fleuve Léthé et lui fait boire de ses eaux. 



« toi, qui es au delà du fleuve sacré, » ajouta Béatrice 
en dirigeant vers moi la pointe de son discours, dont le 
tranchant m'avait paru si amer, 

Et en me poursuivant toujours sans ménagement, « dis, 
dis si tout cela est vrai? A cette grande accusation il faut 
que ta confession vienne se joindre. » 

J'étais si confondu que ma voix, qui s'émut, se perdit 
avant de s'être échappée de ses organes. 

Elle attendit un peu, puis elle dit : « Que penses-tu? Ré- 
ponds-moi, puisque tes tristes souvenirs ne sont pas encore 
effacé,; par les eaux du Léthé. » 

La confusion et la peur réunies tirèrent de ma bouche 
un oui si faible, que les yeux furent nécessaires pour le 
comprendre. 

Comme une arbalète trop tendue rompt, en se déban- 
dant, et la corde, et l'arc lui-même, et que la flèche touche 
au but avec moins de vitesse ; 

Ainsi je fus brisé sous cette lourde charge, et je répandis 



LE PURGATOIRE. CHANT XXXÎ. 433 

tanî de larmes et de soupirs, que ma voix se ralentit dans 
son passage. 

Alors elle à moi : « Au milieu des salutaires de'sirs venus 
de moi, qui te menaient à aimer le bien au delà duquel il 
n'y en a plus d'autre de désirable, 

» Quelles fosses infranchissables ou quelles chaînes as-tu 
trouve'es que tu dusses perdre l'espérance de passer au delà? 

» Quelles douceurs ou quels avantages se sont montrés 
sur le front des autres que tu dusses errer devant ces 
objets? » 

Après un long soupir amer, à peine eus-je assez de voix 
pour répondre, et mes lèvres se fatiguaient à exprimer ma 
voix. 

Tout en pleurant je dis: « Les choses présentes, avec 
leurs faux plaisirs, ont détourné mes pas aussitôt que votre 
visage s'est caché. » 

Et elle : « Quand tu te tairais, ou quand tu nierais ce que 
tu confesses, ta faute n'en serait pas moins connue : un si 
grand juge la sait ! 

» Mais quand l'aveu du péché s'échappe de la propre 
bouche du pécheur, la meule, dans notre céleste cour, se 
tourne contre le tranchant de l'épée. 

» Cependant, pour que tu emportes moins de honte de 
ton erreur , et pour qu'une autre fois , en entendant les si- 
rènes, tu sois plus fort, 

» Écarte la semence de tes pleurs et écoute : tu sauras 
que ma chair, qui là-bas est ensevelie, devait te diriger vers 
un but tout contraire. 

» Jamais la nature ou l'art ne t'ofïrirent un plaisir tel 
que les beaux membres où je fus enfermée, et qui sont 
tombés en poussière ; 

» Et si ce très-grand plaisir, par ma mort, t'échappa, 
quelle chose mortelle pouvait t'amener ensuite à la désirer? 

» A la première flèche que les faux biens te lancèrent, 
tu devais élever tes yeux vers le ciel, en me suivant, moi 
qui ne suis plus chose trompeuse. 

» Tu ne devais point abaisser tes ailes pour attendre là- 



434 LA DIVINE COMÉDIE. 

bas de nouvelles blessures, ou bien quelque fillette 1 , ou 
quelque autre vanité de si courte durée. 

» Le jeune oiseau attend bien deux ou trois coups, mais 
devant les yeux des oiseaux depuis longtemps garnis de 
plumes, les rets se déploient en vain , en vain se lancent 
les flèches 2 . » 

Comme les enfants, muets de honte et les yeux à terre, 
se tiennent debout, écoutant et reconnaissant leurs fautes, 
et se repentant, 

Tel je me tenais, et elle me dit : « Puisque, pour m'avoir 
entendue, tu as tant de douleur, hausse ta barbe, et tu du- 
ras encore plus de douleur en me regardant. » 

Le chêne robuste se déracine avec moins de résistance: 
au souffle du vent du nord, ou du vent qui vient de la terre 
d'Iarbe, 

Que moi, sur son commandement, je n'en mis à lever le 
menton; et lorsque par ma barbe elle demanda mon vi- 
sage, je sentis bien le venin de ces paroles. 

Enfin, quand je levai la face, mes yeux s'aperçurent que 
les belles créatures avaient cessé de répandre des fleurs; 

Et mes regards, encore peu assurés, virent Béatrice tour- 
née vers la bête sacrée qui est une seule personne en deux 
natures. 

Sous son voile, et au delà du fleuve bordé de verdure qui 
nous séparait , elle me parut se dépasser elle-même dans 
son ancienne, beauté, de plus encore qu'elle ne dépassait 
ici toutes lev autres quand elle était sur terre. 

L'ortie du repentir me piqua si fort, que, parmi les 
autres choses, celle qui avait le plus obtenu mon amour, 
celle-là me devint plus odieuse. 

Un si grand remords me mordit le cœur, que je tombai 
évanoui; et ce que je devins alors, celle-là le sut qui ea 
était cause. 

Puis, quand le cœur me rendit les sens extérieurs, je vis 



' Allusion maligne à la Gentncca, la jeune fille de Lucqueg. 
* Frustra jacitur rete ante oculos pennatorum. (Salomon.) 






LE PURGATOIRE. CHANT XXXI. 435 

au-dessus de moi la Dame 1 que j'avais déjà trouvée seule; 
et elle me disait : « Tiens-moi, tiens-moi ! » 

Elle m'avait traîné dans le fleuve jusqu'à la bouche, et 
tout en me tirant derrière elle, elle s'en allait sur l'eau, 
légère comme une nacelle. 

Quand je fus près de la rive bienheureuse , j'entendis 
chanter avec tant de douceur: Asperges me*, que je ne 
saurais me le rappeler, bien loin de l'écrire. 

La belle Dame ouvrit les bras, les passa autour de ma tête, 
et me submergea assez pour que je dusse m'abreuver de 
cette eau. 

Ensuite elle me retira, et ainsi baigné elle m'offrit aux 
quatre belles danseuses s , et chacune d'elles me couvrit de 
ses bras. 

« Ici nous sommes nymphes, dans le ciel nous sommes 
étoiles; avant que Béatrice descendît dans le monde, nous 
fûmes désignées pour être ses servantes; 

» Nous te mènerons devant ses yeux; mais, pour que tu 
puisses supporter leur vive lumière, les trois femmes qui 
sont par là *, et qui ont la vue plus pénétrante, aiguiseront 
la tienne. » 

Ainsi tout en chantant me dirent-elles; et puis elles me 
menèrent au poitrail du Griffon 5 , là où Béatrice se tenait 
tournée vers nous. 

Elles dirent : « Ne ménage pas ta vue; nous t'avons 
placé devant les émeraudes, d'où amour t'a déjà lancé ses 
flèches. » 

Mille désirs plus brûlants que la flamme attachèrent 
mes yeux sur les yeux brillants qui restaient fixés sur le 
Griffon. 

Comme dans un miroir le soleil se réfléchit, ainsi la 

' Mathilde. 

PS. L. , 

•La Tempérance, la Force, la Justice, la Prudence. 
4 La Foi, l'Espérance et la Charité. 
• Le Christ. 



436 LA DIVINE COMÉDIE. 

double bète rayonnait dans les yeux de Béatrice *, tantôt 
avec une forme, tantôt avec l'autre. 

Pense, lecteur, si j'étais émerveillé en voyant la bête rester 
ainsi immobile en soi, et se transformer dans son image 
réfléchie. 

Pendant que, pleine de stupeur et de joie, mon âme goûtait 
de cette nourriture qui, en vous rassasiant d'elle-même, 
d'elle-même vous altère, 

Les trois autres femmes qui s'annonçaient pour être de 
l'ordre le plus élevé , s'avancèrent en chantant et en dan- 
sant d'une manière angélique. 

« Tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints ( telle était 
leur chanson ) vers ton fidèle, qui a fait tant de pas pour 
te voir. 

» De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, 
afin qu'il distingue la seconde beauté que tu caches. » 

splendeur d'une lumière éternelle ! quel est celui qui, 
ayant pâli à l'ombre du Parnasse, ou qui, ayant bu à sa 
citerne, 

Ne paraîtrait pas bien embarrassé en essayant de te rendre 
telle que tu m'apparus là où le ciel t'entoure de son har- 
monie comme d'une ombre, 

Lorsque toi dans l'air libre tu te découvris ! 



CHANT XXXII. 



Avec Mathilde et Stace, le divin poëte suit la glorieuse procession, et arrive au 
pied de l'arbre de la Science du Bien et du Mal. — Tandis que les Bienheureux 
chantent une hymne, le poëte succombe au sommeil. 

Mes yeux étaient si tendus et si attentifs à apaiser la soif 
de dix ans, que tous mes autres sens étaient assoupis 2 ; 
Et mes yeux, sans souci d'autre chose, avaient deçà et 

1 La Théologie. 

■ Beatrice était morte en 1290, et Dante était censé écrire en 130O 



LE PURGATOIRE, CHANT XXXH. 437 

delà des murailles : ainsi le divin sourire de ma Dame 
m'attirait à lui avec ses anciens filets. 

Alors mon visage fut tourné forcément à gauche, par les 
déesses qui disaient : « Il regarde trop fixement ! » 

Et cette disposition gênante, qui est dans les yeux lors- 
qu'ils viennent d'être frappés par le soleil, me laissa quelque 
temps privé de la vue; 

Mais lorsqu'ils se furent remis devant une petite splendeur 
(je dis petite, la comparant à la grande lumière dont je me 
séparai par force), 

Je vis que la glorieuse armée avait tourné à main droite, 
et qu'en marchant elle avait le soleil et les sept flammes en 
face. 

Comme sous ses boucliers qui protègent son salut, un 
bataillon se range et se tourne peu à peu avec son enseigne, 
avant que son mouvement, soit entièrement achevé, 

Ainsi la milice du céleste royaume, qui précédait le 
char , défila tout entière avant que le char eût tourné sor. 
timon. 

Ensuite les femmes se replacèrent près des roues , et le 
Griffon mit en mouvement le char béni, bîen qu'aucune de 
ses plumes ne se fût agitée. 

La belle Dame qui m'avait fait passer le fleuve, et Stace 
et moi, nous suivîmes la roue qui décrivit le plus petit 
cercle. . 

En parcourant ainsi la haute forêt (déserte par la faute 
de celle qui crut le serpent), nous sentions nos pas réglés 
par des chants angéliques. 

Peut-être une flèche, libre de son frein, parcourt en trois 
volées autant d'espace que nous en avions achevé, quand 
Béatrice descendit. 

J'entendis que tous murmuraient : « Adam. » Ensuite ils 
entourèrent un arbre dépouillé de fleurs et de feuillage 
dans tous ses rameaux. 

Sa cime chevelue, qui s'étend d'autant plus qu'elle s'élève 
plus haut, serait, par sa hauteur, admirée des Indiens clans 
leurs forêts. 

37. 



438 LA DIVINE COMÉDIE. 

« Sois heureux, Griffon, ô toi qui ne déchiras pas de 
ton bec cet arbre, doux au goût, quoiqu'il en arrivât mal 
lu ventre à qui s'en approcha ! » 

Ainsi autour de l'arbre robuste cria le cortège, et l'animal 
à double nature répondait : « Ainsi se conserve la semence 
de toute justice. » 

Alors s'étant tourné vers le timon qu'il avait tiré, le 
Griffon le traîna au pied de l'arbre veuf -de ses feuilles, et 
il laissa à cet arbre le char qui en était formé. 

Comme nos plantes, lorsque la grande lumière tombe 
mêlée à celle qui rayonne derrière le céleste Poisson, 

Se couvrent de bourgeons et renouvellent chacune leur 
couleur avant que le soleil attelle ses coursiers sous une 
autre étoile, 

Ainsi, reprenant ses couleurs, moins vives que celles de 
la rose, mais plus vives que celles de la violette, se raviva 
l'arbre dont les rameaux étaient auparavant si dépouillés. 

Je n'ai pas entendu l'hymne que cette gent chanta alors 
(ici-bas on ne le chante point), et je ne pus supporter l'air 
tout entier. 

Si je pouvais retracer comment s'endormirent les yeux 
impitoyables d'Argus en écoutant les aventures de Syrinx, 
ces yeux à qui leur trop grande vigilance coûta si cher, 

Comme un peintre qui peint d'après un modèle, je re- 
tracerais comme je m'endormis; mais que celui-là veuille 
le faire qui sait bien représenter le sommeil. 

Je passe donc au moment où je me réveillai, et je dis 
qu'une splendeur perça le voile de mon sommeil, et une 
voix me cria : « Lève-toi! que fais-tu ? » 

Tels qu'à la vue des douces fleurs du pommier, qui rend 
les anges avides de son fruit et fait les noces perpétuelles 
du ciel, 

Pierre, Jean et Jacques, conduits sur le Thabor, et ren- 
versés devant l'éclat céleste, se relevèrent à la parole par 
laquelle des sommeils plus grands ont été rompus, 

Et virent alors que Moïse et Ëlie avaient disparu, et que 
la robe de leur maître avait changé de couleur; 



LE PURGATOIRE. CHANT XXXII. 439 

Tel je sortis de mon sommeil, et je vis penchée sur moi 
cette femme compatissante qui auparavant fut la conduc- 
trice de mes pas le long du fleuve. 

Et, plein d'appréhension, je dis : « Où est Béatrice? » 

Et elle : « Vois, elle est assise sur les racines de l'arbre 
aux feuilles nouvelles '. 

» Vois la compagnie qui l'environne. Les autres suivent 
au ciel le Griffon en disant des chants plus doux et plus 
mystérieux que ceux qu'ils ont chantés dans ces lieux. » 

Si sa réponse fut plus longue, je ne sais, parce que déjà 
était devant mes yeux celle qui avait fermé mon esprit à 
toute autre attention. 

Elle était seule assise sur la terre nue, comme laissée à 
la garde du char, que j'avais vu lier à l'arbre par la bête à 
deux formes. 

Rangées en cercle et lui formant un cloître de leur per- 
sonne, étaient les sept nymphes 2 , tenant en main ces lu- 
mières qui ne craignent pas l'Aquilon et l'Auster. 

« Tu seras peu de temps habitant de cette forêt, et tu 
seras éternellement avec moi, citoyen de cette Rome dont 
le Christ est Romain 3 ; 

» Donc, pour le profit du monde qui vit mal, tiens tes 
yeux fixés sur ce char, et, retourné là-bas , fais en sorte 
d'écrire ce que tu as vu. » 

Ainsi parla Béatrice, et moi j'étais tout dévoué à ses 
commandements ; je fixai mes yeux et mon esprit là où elle 
voulut. 

Jamais avec un mouvement si rapide le feu ne descend 
d'un nuage épais, lorsqu'il descend du point du ciel le plus 
éloigné, 

Que ne fondit sur l'arbre l'oiseau de Jupiter, rompant 
son écorce, abattant ses fleurs et ses feuilles nouvelles; . 

Et de toute sa force il frappa le char, lequel plia comme 



1 l'arbre de la science du bien et du mal, ravivé par Jésus-Christ ou le Gritfrii, 
* Les sept Vertus. 

Quella Roma onde Ci isto ò Romano. (Le Paradis.) 



440 LA DIVINE COMÉDIE. 

un navire en danger, et battu de droite et de gauche par 
la mer. 

Ensuite je vis pénétrer dans l'intérieur du char triomphal 
un renard qui paraissait ne jamais s'être nourri de bonne 
nourriture. 

Mais ma Dame, le réprimandant de ses vilaines fautes, 
le fit fuir aussi vite que le lui permirent ses os décharnés. 

Ensuite, du même côté d'où il était déjà venu, je vis 
l'aigle descendre dans le char et le laisser garni de ses 
plumes ; 

Et, pareille à la voix qui sort d'un cœur plaintif, une 
voix sortit du ciel, et elle disait : « ma barque ! comme 
tu es mal chargée ! » 

Ensuite il me parut que la terre s'ouvrait entre les deux 
roues, et j'en vis sortir un dragon qui enfonça sa queue à 
travers le char. 

Et comme la guêpe qui retire son aiguillon, de même en 
retirant sa queue malfaisante, il arracha une partie du fond 
du char, et il. s'en alla content, content. 

Ce qui resta du char, pareil à la terre vivace qui se 
recouvre de chiendent, se recouvrit de la plume offerte 
par l'aigle , peut-être avec une intention chaste et bien- 
veillante. 

L'une et l'autre roue et le timon en furent couverts en 
si peu de temps, qu'un soupir retient plus longtemps la 
bouche ouverte. 

Ainsi transformé, le saint édifice fit sortir des têtes de ses 
diverses parties, trois sur le timon et une à chaque angle. 

Les premières étaient cornues comme celles des bœufs, 
mais les quatre autres avaient une seule corne sur le front; 
pareil monstre n'a jamais été vu. 

Aussi sûre qu'une forteresse sur une haute montagne, 
je vis s'asseoir sur le char une prostituée toute débraillée, 
et qui promenait ses yeux autour d'elle. 

Et, comme pour empêcher qu'on ne la lui enlevât, je vis 
un géant debout auprès d'elle, et tous deux s'embrassaient 
de temps en temps, 



LE PURGATOIRE. CHANT XXXIII. 441 

Mais parce qu'elle tourna vers moi ses yeux avides et 
errants, le féroce amant la fouetta de la tête aux pieds. 

Ensuite, plein de soupçon et cruel de colère, il détacha le 
char monstrueux, et le traîna si loin par la forêt, que ses 
arbres, comme un bouclier, me cachèrent 

La prostituée et la nouvelle bête l . 



CHANT XXXIII. 

Dante, toujours conduit par Mathilde et par Stace, va boire aux douces eaux du 
fleuve Eunoé. — Puritié, il peut désormais mouter vers les étoiles. 

Deus, venerunt gentes 2 , cette douce psalmodie, alternée 
tantôt à trois voix, tantôt à quatre, les femmes la commen- 
cèrent en pleurant; 

Et Béatrice, soupirant avec compassion, les écoutait dans 
un tel abattement, que Marie, devant la croix, ne fut qu'un 
peu plus changée par la douleur. 

Mais lorsque les autres vierges lui donnèrent lieu de 
parler, elle se leva droite sur ses pieds, et, colorée comme 
le feu, elle répondit : 

« Modicum, et non videbitis me; et iterum, mes chères 
sœurs, modicum, et vos videbitis me \ » 

Puis elle mit devant elle les sept femmes, et derrière elle, 
seulement en faisant un signe, elle plaça moi, la Dame et 
le sage qui était resté avec nous *i 

Ainsi elle allait, et je ne crois pas que son dixième pas 
fût posé à terre quand de ses yeux elle frappa mes yeux. 

1 Toute cette fin est une allégorie des persécutions souffertes par l'Église. L'aigle, 
c'est la persécution des empereurs ; le renard, celle des hérétiques ; le dragon, 
celle de Mahomet ; le char avec les sept tètes est l'Église conduite par les sept pé- 
chés mortels ; la prostituée assise sur le char est le pape, et le géant couché près 
d'elle est le roi Philippe le Bel. 

5 Psaume lxxviii. 

a Saint Jean, ch. xvl 
SUce. 



442 LA DIVINE COMÉDIE. 

Et d'un air tranquille : « Viens plus vite , me dit-elle, 
atin que, si je te parle, tu sois bien placé pour m'en» 
tendre. » 

Lorsque je fus près d'elle comme je le devais, elle me dit : 
« Frère, pourquoi, venant avec moi, ne te hasardes-tu pas 
désormais à quelque demande ? » 

Comme ceux qui sont trop respectueux en parlant devant 
leur supérieur, de sorte qu'ils ne peuvent arracher la pa- 
role vivante de leurs dents, 

' Il m'advint que, sans former des sons entiers, je com- 
mençai : « Madame, vous connaissez mes besoins et ce qui 
leur est bon. » 

Et elle à moi : « Je veux que désormais tu te dépouilles de 
toute crainte et de toute honte, de sorte que tu ne parles 
plus comme un homme qui rêve. 

» Sache que le fond du char, que le serpent a brisé, fut 
et n'est plus l , mais que le coupable apprenne que la ven- 
geance de Dieu ne craint pas sa soupe 8 . 

» Il ne sera pas toujours sans héritiers, l'aigle qui laissa 
dans le char ses plumes, par lesquelles il devint un monstre 
et ensuite une proie. 

» Car je vois certainement, et partant je le raconte, des 
étoiles déjà proches, à l'abri de tout obstacle et de tout em- 
pêchement, qui amèneront un temps 

» Où le nombre cinq cent dix, et cinq s , envoyé de Dieu, 
détruira la prostituée et ce géant qui péchait avec elle. 

» Et peut-être ma prédiction obscure, comme Thémis et 
le Sphinx, ne te persuade pas, parce qu'elle aussi trouble 
l'intelligence; 



1 Bestia quam vidisti fuit et non est. (S. Jean, Apocal.) 

* Selon le peuple de Florence, une soupe mangée sur la tombe de celui qu'on 
avait tué vous mettait à l'abri de toute vengeance. 

3 Pour comprendre cette prédiction, il faut savoir que Dante veut qu'on écri » 
pour cinq cents la lettre D, pour cinq la lettre V, pour dix la lettre X. Ces trois 
lettres forment le mot dux, géne'ral ; il s'ensuit qu'un général viendra détruire la 
iirostiluée et le géant. Suivant certains commentateurs, ce devait être l'empereur 
Uenri VII ; suivant d'autres, Can le Grand, de Verone. 



LE PURGATOIRE. CHANT XXXIII. 443 

io Mais bientôt les faits seront les naïades * qui délieront 
le nœud serré de cette énigme, sans dommage pour leurs 
troupeaux et leurs blés. 

» Toi, note ces paroles ; et, comme elles sont sorties de 
moi, enseigne-les aux vivants de cette vie qui est une course 
vers la mort. 

» Et souviens-toi, quand tu les écriras, de ne pas cacher 
comment était l'arbre 2 qui, par deux fois, a été ici profané 
devant toi. 

» Quiconque l'effeuille ou le brise offense Dieu par un 
blasphème de fait, car Dieu l'a créé saint pour son seul 
usage. 

» Pour avoir mordu à son fruit, la première âme a at- 
tendu dans la peine et dans le désir, pendant cinq mille 
ans et plus, celui qui a puni sur lui-même cette morsure 3 . 

» Ton esprit dort s'il ne comprend pas que c'est pour une 
cause singulière que cet arbre est si élevé et si développé 
vers sa cime. i 

» Et si tes vaines pensées n'avaient pas été autour de ton 
esprit comme l'eau de l'Eisa *, et si, en te complaisant dans 
ces pensées, tu n'avais taché ton esprit, comme Pyrame a 
taché le fruit du mûrier, 

» Par tant de circonstances seulement tu reconnaîtrais, 
avec un profit moral pour toi-même, la justice de Dieu dans 
l'interdit dont il a entouré cet arbre. 

» Mais comme ton intelligence, je le vois, est devenue 
de pierre, et s'est obscurcie dans le péché, au point que la 
lumière de mes paroles t' éblouit, 

» Je veux que tu emportes mes paroles, sinon écrites, au 
moins peintes en toi, par la même raison que le pèlerin 
emporte un bourdon entouré de palmes. » 

1 Allusion à ces vers d'Ovide : 

Carmina Naïades non intellecta priorum 
Solvunt ingeniis, etc. 

[Metam., vil.) 
L'Église. 
J Le Christ, qui a expié la faute d'Adam. 
* Petit fleuve de la Toscane qui couvre d'un tartre épais tout ce qu'on y plonge. 



444 LA DIVINE COMÉDIE. 

Et moi : « Comme la cire ne change jamais la figure im- 
primée sur. elle par le cachet, ainsi mon cerveau porte dé- 
sormais votre empreinte. 

» Mais pourquoi votre parole désire'e vole-t-elle autant 
au-dessus de ma vue, que plus mes yeux s'efforcent de la 
suivre, plus au contraire ils la perdent ? 

— C'est afin que tu connaisses, dit-elle, quelle école tu 
as suivie, et que tu voies comment sa doctrine peut suivre 
mes paroles, 

» Et que tu voies que notre voie s'éloigne de la divine, 
autant que s'éloigne de la terre le ciel qui tourne le plus 
haut. » 

Or, je lui répondis : « Il ne me souvient pas dé m'être 
jamais écarté de vous, et ma conscience ne me donne pas 
de remords. 

— C'est que tu ne peux t'en souvenir, répondit-elle en 
souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé. 

» Et si la fumée prouve le feu, cet oubli prouve claire- 
ment que ta volonté occupée ailleurs a commis d'autres 
fautes. 

» En vérité, mes paroles seront désormais aussi nues qu'il 
les faut montrer à ta vue grossière. » 

Et plus brillant, et marchant à pas plus lents, le soleil 
parcourait le cercle du méridien, lequel change selon les 
diverses situations de la terre; 

Quand s'arrêtèrent (comme s'arrête l'escorte qui précède 
une autre troupe, si elle rencontre des choses nouvelles sur 
ses pas) 

Les sept Dames, arrivées aux limites d'un ombrage déjà 
éclairci et triste, tel que, sous leurs feuillages verts et 
leurs rameaux noirs, les Alpes en répandent sur leurs 
froids ruisseaux. 

Devant elles l'Euphrate et le Tigre me paraissaient sortir 
d'une même fontaine, et, comme des amis, être lents à se 
séparer 1 . 

1 Et fluvius egrediebatur de loco voluptatis ad irrigandum Paradisum, qui inde 
dividitur in quatuor capita. (Genèse, chap. Il, vers. 10.) 



LE PURGATOIRE. CHANT XXXIII. 445 

« lumière, ô gloire de la race humaine ! quelle est cette 
eau qui s'épanche ainsi d'une même source, et qui ensuite 
se divise ? » 

A cette prière il me fut dit : « Prie Mathilde qu'elle te le 
dise. » Et la belle Dame répondit, comme fait celui qui se 
disculpe : 

« Cette chose-ci et d'autres encore lui ont été dites par 
moi, et je suis sûre que l'eau du Léthé ne les a point effa- 
cées. » 

Et Béatrice : « Peut-être une plus grande préoccupation, 
qui souvent nous enlève la mémoire, fait que son esprit 
obscurci ne voit pas par ses yeux. 

» Mais vois l'Eunoé qui par là s'écoule , mène-le vers le 
fleuve, et, selon que tu as coutume, ravive sa force évanouie.» 

Comme une âme gentille, qui ne s'excuse en rien, mais 
fait sa volonté de la volonté d'autrui , aussitôt qu'elle lui 
est manifestée par un signe, 

Ainsi, dès que je fus près d'elle, la belle Dame se mit en 
marche, et dit à Stace, à la manière des femmes : « Viens 
avec lui! » 

Si j'avais, lecteur, un plus long espace pour écrire, je 
chanterais en partie la douce boisson, qui jamais ne m'eût 
rassasié. 

Mais, puisque voilà pleins tous les papiers destinés à ce 
second cantique, le frein de l'art ne me laisse pas aller 
plus loin. 

Je revins de l'eau très-sainte refait comme les plantes 
nouvelles, renouvelées en leurs nouvelles feuilles *, 

Pur et disposé à monter aux étoiles. 

* Riflato si, come piante novelle 

Rinnovellato di novella fronda. 

le cantique du Purgatoire contient 4754 ver». 



38 



LA DIVINE COMÉDIE. 



LE PARADIS ». 



CHANÏ PREMIER. 

Dante, après des actions de grâces au ge'nie de la Poe'sie qui l'a élevé graduelle» 
ment jusqu'à la contemplation des choses célestes, raconte comment, guidé par 
Béatrice, ou la Théologie, il a pu, du Paradis terrestre, monter dans le ciel. 

La gloire de celui qui fait tout mouvoir 8 pénètre dans 
l'univers, et resplendit plus dans une partie et moins dans 
une autre. 

J'ai été dans le ciel qui reçoit le plus de sa lumière, et 
■j'ai vu des choses que ne sait ni ne peut redire celui qui 
descend de là-haut 3 . 

Car notre intelligence s'approchant de l'objet de son dé- 
sir, y pénètre si profondément, que la mémoire ne peut 
plus revenir en arrière. 

Cependant toutes les beautés du saint royaume, dont j'ai 
pu faire un trésor dans mon esprit, seront désormais la 
matière de mon chant. 

bon Apollon ! dans ce dernier travail, fais de moi-même 
un vase tout rempli de ta puissance , et tel que tu le de- 
mandes pour ton laurier bien-aimé. 

Jusqu'ici ce fut assez pour moi d'une des cimes du Par- 

' Le poëte a donné à l'Enfer la forme d'un immense entonnoir, et tout au fond 
est plongé Satan ; au Purgatoire, la forme d'une montagne, du sommet de laquelle 
l'àme s'élance vers le ciel ; le Paradis renfermera dix sphères, où, attiré par Béa- 
trice, Dante pénétrera successivement : la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, STvs, 
Jupiter, Saturne, la sphère des Étoiles fixes, le Premier-Mohile et l'Empyrc'e. 
Stabilisque manens dat cuncta moveri. (Boece.) 

J Quoniam raptus est in paradisum et audivit arcana verba qua; non licct hornini 
loqui. (Corinih., XII.) 



448 LA DIVINE COMÉDIE. 

nasse; mais à cette heure ce sont les deux qu'il me faut, 
afin d'entrer dans le reste de ma carrière. 

Entre dans mon sein, et souffle-toi en moi-même tel 
que tu étais quand tu tiras de leur gaine les membres de 
Marsyas. 

divine vertu! si tu te donnes si bien à moi, que je 
puisse manifester l'ombre du royaume bienheureux, em- 
preinte dans ma pensée, 

Tu me verras venir à ton arbre chéri, et me couronner 
alors de ces feuilles dont le sujet et toi m'aurez rendu 
digne. 

Si rarement, ô mon père! on cueille le laurier pour 
triompher, César ou poëte 1 (faute et honte des volontés 
humaines ! ) , 

Que lorsqu'un esprit en est avide, le feuillage du Pénée 
devrait répandre de la joie autour de l'heureuse divinité de 
Delphes. 

Une petite étincelle est suivie d'une grande flamme; peut- 
être après moi saura-t-on prier avec une voix meilleure, 
de sorte que Cyrrha daignera répondre 2 . 

La lumière du monde parvient aux mortels par des ou- 
vertures diverses; mais quand elle sort par cette ouverture, 
où quatre cercles se réunissent à trois croix, 

Son cours est meilleur, et meilleure son influence; elle 
façonne et marque mieux à sa manière la che de notre 
monde. 

Le matin était quasi arrivé là-haut par cette ouverture, 
et le soir ici-bas ; tout ce haut hémisphère était blanc et 
l'autre hémisphère noir, 

Quand je vis Béatrice, tournée sur le flanc gauche, re- 
garder le soleil : jamais l'aigle ne le regarda si fixement. 

Et comme un second rayon sort du premier et remonte 
là-haut, pareil au pèlerin qui veut s'en retourner ; 

Ainsi l'action de Béatrice , pénétrant par mes yeux dans 

Cui gemina: florent vatumque ducumque 
Certalim laurus. (Stat.) 

pour Apollon, à qui cette ville était dédiée. 



1 Cyrrha, pour Apollon, à qui 



LE PARADIS. CHANT I. 449 

ma pensée, fit naître mon action ; et, contre notre usage et 
notre puissance, je fixai mes yeux sur le soleil. 

Beaucoup de choses nous sont possibles là-haut, qui ici 
ne nous sont pas possibles, par une vertu de lieu fait en 
propre pour l'espèce humaine. 

Je ne pus longtemps supporter l'éclat du soleil; mais 
non si peu de temps, que je ne le visse jeter des étincelles 
autour de lui-même, pareil au fer qui sort bouillant de la 
fournaise ; 

Et soudain il me parut que le jour au jour s'ajoutait, 
comme si celui qui peut 1 avait orné le ciel d'un autre 
soleil. 

Béatrice se tenait, toute fixée par les yeux, aux roues 
éternelles * ; et moi je fixai sur elle mes regards détournés 
de là-haut; 

Et, à la contempler, je devins tel en moi-même que de- 
vint Glaucus à goûter de cette herbe qui le rendit compa- 
gnon des dieux de la mer. 

Cette faculté de transhumaner ne se pourrait exprimer 
per verba 3 ; que cet exemple suffise donc à celui à qui la 
grâce réserve cette expérience. 

Si j'étais seulement celui que tu as naguère créé , tu le 
sais, Amour qui gouvernes le ciel ! ô toi qui m'as élevé par 
ta lumière ! 

Quand le mouvement céleste, que tu éternises, ô esprit 
désiré ! me rendit attentif à lui-même par cette harmonie 
que tu tempères et que tu discernes, 

Il me parut qu'un si grand espace du ciel s'allumait alors 
à la flamme du soleil , que pluies ou fleuves ne firent ja- 
mais un lac si étendu. 

La nouveauté des sons et cette grande lumière m'embra- 
sèrent d'un tel désir de savoir leur cause, que jamais je n'en 
ressentis d'une pointe si vive. 

1 Dieu. 

• Les Sphères. 

Trasumanar siguilicar per verba 

Non si poria. 

38. 



4o0 LA DIVINE COMÉDIE. 

Donc elle, qui me voyait aussi bien que je me vois moi- 
même, voulut satisfaire mon esprit tout ému; et avant que 
j'eusse demandé, elle ouvrit la bouche. 

Et elle commença : « Tu te rends toi-même lent à com- 
prendre par (les fausses imaginations; de sorte que tu ne 
vois pas ce que tu aurais vu si tu les avais secouées. 

» Tu n'es plus sur la terre, comme tu le crois : la foudre, 
en fuyant le lieu où elle se forme, ne court pas si vite que 
toi en t'élevant vers ce lieu. » 

Si je fus dépouillé de mon premier doute par ces sou- 
riantes et brèves paroles, je fus plus enlacé intérieurement 
par un doute nouveau. 

Et je dis : «Déjà je me suis reposé content de ma grande 
admiration; mais à présent j'admire comment j'outre-passe 
ces corps légers. » 

Elle alors, après un pieux soupir, dirigea vers moi les 
yeux avec cet air que prend une mère devant le délire de 
son fils; 

Et elle commença : « Toutes les choses ont un ordre entre 
elles, et cet ordre est la forme qui fait l'univers ressem- 
blant à Dieu. 

» Ici les hautes créatures voient les traces de la force 
éternelle , qui est la fin pour laquelle est fait l'ordre déjà 
exposé. 

» Dans l'ordre que je dis, toutes les créatures ont leurs 
inclinations, et, selon leur sort divers, avoisinent plus ou 
moins leur principe. 

» Ainsi elles tendent vers des ports divers par la grande 
mer de l'être, et chacune avec l'instinct qui lui fut donné 
et qui la conduit : 

» L'un de ces instincts porte le feu vers la lune; l'autre 
est un moteur dans le cœur des mortels; l'autre resserre et 
ramasse la terre en elle-même. 

» Et cet arc frappe non-seulement contre les créatures 
qui sont dépourvues d'intelligence, mais encore celles qui 
ont l'intellect et l'amour. 

» La Providence, qui l'ordonne si sagement, rassérène 



LE PARADIS. CHANT II. 451 

toujours de sa lumière le ciel dans lequel roule le premier 
mobile qui a la plus grande rapidité; 

» Et c'est là que maintenant, comme à un site désigné, 
nous porte la vertu de cette corde qui dirige tout ce qu'elle 
lance vers un but joyeux. 

» I) est vrai que, comme la forme ne s'accorde pas bien 
des fois avec les intentions de l'art, parce que la matière est 
sourde à répondre, 

» Ainsi de cette direction dévie souvent la créature qui a 
le pouvoir, bien que poussée de la sorte, d'incliner vers un 
autre côté. 

» Et, comme on peut voir le feu tomber d'un nuage, elle 
tombe de même, lorsque sa première impulsion est dé- 
tournée vers la terre par le faux plaisir. 

» Tu ne dois pas plus t'étonner, si j'en juge bien, de ton 
ascension, que tu ne t'étonnerais si, du haut d'une mon- 
tagne, un fleuve descendait jusqu'au bas. 

» Ce serait merveille en toi si, libre d'obstacle, tu te fusses 
assis au bas, comme si la flamme vive restait en repos sur 
la terre. » 

Et puis elle releva ses yeux vers le ciel. 



CHANT IL 

Dante pénètre avec Béatrice dans le corps de la Lune, première sphère. — Ac- 
tions de grâces à Dieu. — Béatrice explique au poète la cause des taches aper- 
çues dans la Lune. 

vous qui, désireux d'écouter, avez suivi dans une petite 
barque mon vaisseau qui s'avance en chantant, 

Revirez pour revoir vos rivages ! ne vous mettez pas en 
mer , car peut-être, en me perdant, resteriez-vous égarés. 

Les eaux où je vais entrer ne furent jamais parcourues l . 
Minerve souffle dans ma voile, Apollon me conduit, et les 
neuf Muses me montrent les Ourses. 

' A via Pieridum peragro loca uullius ante trita solo, etc. (Luc&et.) 



452 LA DIVINE COMÉDIE. 

Vous autres, en petit nombre, qui de bonne heure avez 
tendu le cou vers le pain des anges, pain dont on vit ici, 
mais sans pouvoir s'en rassasier, 

Vous pouvez bien mettre votre navire sur la haute mer 
en suivant mon sillage sur l'eau qui bientôt redevient unie. 

Ces glorieux Argonautes, qui passèrent à Colchos, ne 
furent pas émerveillés autant que vous le serez, quand ils 
virent Jason devenu bouvier. 

La soif perpétuelle et créée avec l'âme d'arriver au 
royaume formé sur Dieu, nous emportait rapides, quasi 
comme vous voyez le ciel. 

Béatrice regardait en haut, et moi je regardais en elle; 
et peut-être en aussi peu de temps qu'un dard est posé sur 
l'arCj se détache de la noix et vole, 

Je me vis arrivé en un lieu où une admirable chose 
tourna vers elle mes regards; or donc celle à qui mes sen- 
timents ne pouvaient être cachés, 

Se tournant vers moi, aussi gracieuse que belle : « Élève 
vers Dieu ton âme reconnaissante, me dit-elle, lui qui nous 
a transportés dans la première étoile. » 

Il me paraissait que nous étions couverts d'un nuage lu- 
cide, épais, solide, et poli comme un diamant qu'aurait 
frappé le soleil. 

La perle éternelle * nous reçut en elle, comme l'eau, tout 
en restant unie, reçoit un rayon de lumière. 

Puisque j'étais corps, ici-bas on ne peut comprendre 
comment une dimension peut en admettre une autre , ce 
qui doit être si un corps pénètre dans un autre corps; 

En nous donc devrait s'allumer plus vif le désir de voir 
cette essence, dans laquelle on voit comment notre nature 
s'unit à Dieu. 

Là on verra ce que nous croyons par la foi, et sans dé- 
monstration ; mais cela sera de soi-même manifeste, comme 
la vérité première en qui l'homme a croyance. 

Je répondis : « Madame, aussi reconnaissant que je puis 

la lune, nommée plus bas la perle éternelle. 



LE PARADIS. CHANT II. 453 

l'être, je rends grâce à celui qui m'a enlevé du monde 
mortel. 

» Mais dites-moi quelles sont les taches obscures de ce 
corps lunaire qui, là-bas sur terre, font raconter tant de 
fables sur Caïn l ? » 

Elle sourit un peu, et puis elle me dit : « Si l'opinion des 
mortels s'égare là où la clef des sens ne peut ouvrir, 

» Certes les flèches de l'étonnement ne devraient point te 
piquer désormais; puisque, si elle vient après les sens, tu 
vois que ta raison a de courtes ailes. 

» Mais dis-moi ce que par toi-même tu en penses. y> 
Et moi : « Ce qui m'apparaît ici-haut de forme diverse 
est produit, je crois, par des corps raréfiés et des corps 
denses 2 . » 

Et elle : « Tu verras d'une manière certaine que ta 
croyance plonge dans le faux, si tu écoutes bien l'argument 
que je lui opposerai. 

» La huitième sphère montre plusieurs étoiles 3 , les- 
quelles, et pour la qualité et pour la quantité de la lumière, 
se peuvent noter comme étant de différents aspects. 

» Si des corps raréfiés et denses produisaient toutes ces 
différences, il n'y aurait, dans toutes ces étoiles, qu'une 
seule vertu distribuée en plus ou en moins , ou bien éga- 
lement. 

» Or, des vertus diverses doivent être le fruit de principes 
formels; et tous ces principes, hormis un seul *, seraient 
détruits par ton raisonnement. 

» De plus, si un corps raréfié formait ces taches brunes 
dont tu demandes la cause, alors, ou la planète serait en 
quelque point privée de sa matière ; 

» Ou comme le corps d'un animal, qui montre tantôt le 

1 Dans les taches de la lune, le peuple croyait voir Caïn portant un fagot. 

3 Raro ; ce mot manque au français, mais Fénelon a employé raréfié dans le 
même sens originel. 

* Les étoiles fixes, physique du temps de Dante. 

4 Les corps raréfiés et denses. 



45 i LA DIVIDE COMÉDIE. 

gras, tantôt le maigre, ainsi, dans ses diverses parties, la 
planète changerait de couleur. 

» Si des corps raréfiés formaient ces taches, cela devien- 
drait manifeste dans les éclipses du soleil, car sa lumière 
passerait à travers la lune, comme elle traverse les autres 
corps raréfiés. 

» Ce qui n'est pas. Donc il faut examiner l'autre suppo- 
sition; et s'il arrive encore que je la renverse, ton opinion 
sera démontrée fausse. 

» Si ce corps raréfié ne peut traverser la lune, il faut 
qu'il y ait un point où son contraire ne le laisse plus 
passer; 

» Et de là le rayon rejaillit, comme la couleur revient 
par un verre qui est doublé par une feuille de plomb. 

» Mais tu diras que le rayon paraît ici plus obscur qu'en 
d'autres parties, parce qu'il se réfracte à une grande pro- 
fondeur. 

» Quant à cette objection, tu peux t'en délivrer par l'expé- 
rience, cette fontaine d'où découlent les ruisseaux de vos 
arts *. 

» Tu prendras trois miroirs; places-en deux loin devant 
toi, à une même distance; le troisième, place-le plus au 
loin ; puis fixe les yeux entre les deux premiers. 

» Tourné ainsi vers ces miroirs, aie soin que derrière toi 
s'élève une lumière qui éclaire les trois miroirs et revienne 
à toi, répercutée par eux tous; 

» Alors, bien que le plus éloigné ne répande pas une 
lumière si étendue, tu verras qu'il éclaire aussi vivement 
que les deux autres. 

» Maintenant, comme sous les coups des chauds rayons, 
les lieux que couvrait la neige sont délivrés de sa couleur 
et de sa froidure première ; 

» Ainsi, dégagé de ses fausses opinions, ton esprit va 
recevoir, par ma volonté, une lumière si vive, qu'à sou 
aspect tu le sentiras scintiller. 

1 Expeiienlia magistra rerum. 



LE PARADIS. CnANT II. 455 

» Dans le ciel de la divine paix se meut un corps dont 
la vertu renferme Fêlre de tout ce que lui-même contient. 

» Le ciel suivant, qui a tant d'étoiles, distribue cet être 
entre diverses essences, de lui distinctes et en lui con- 
tenues. 

» Les autres deux disposent de diverses manières les 
distinctions qu'ils renferment, et les mènent vers les fins et 
les causes qui leur sont assignées. 

» Ces organes du monde, comme tu vois maintenant, 
descendent de degré en degré, de sorte qu'ils prennent d'en 
haut la vertu qu'au-dessous ils communiquent. 

» Regarde bien comme par ce chemin je marche vers la 
vérité que tu désires, afin que, par la suite, tu saches seul 
tenir le gué. 

» Le mouvement et là vertu des sphères sacrées, il con- 
vient que tu l'attribues aux moteurs bienheureux, comme 
l'œuvre du marteau au maréchal. 

» Le huitième ciel, que tant de lumières rendent si beau, 
prend l'image de l'intelligence profonde qui lui donne le 
mouvement et en devient le cachet. 

» Et comme l'âme, sur votre poussière, vient, par diffé- 
rents membres, se résoudre en différentes puissances; 

» Ainsi l'intelligence développe sa bonté multipliée sur 
les étoiles, en se tournant sur son unité. 

» Chaque vertu s'allie diversement avec le corps précieux 
qu'elle avive, et auquel elle se lie, comme à vous-même 
la vie. 

» Cette vertu, mêlée aux corps, brille par la nature 
joyeuse dont elle dérive, comme la joie dans une prunelle 
vive. 

» De cette vertu vient donc, et non des corps denses et 
raréfiés, ce qui semble inégal en lumière : elle est le prin- 
cipe formel qui produit, 

» Conformément à sa puissance, ce qui est obscur et ce 
qui est clair. » 



456 IA DIVINE COMÉDIE. 



CHANT III. 



Ce poëte rencontre dans la Lune les Ames de celles qui, ayant fait Tceu de virgì- 
nité, durent par la violence manquer à leur vœu. — Piccarda, sœur de Forése, 
lai expose comment tous les Bienheureux sont contents du degré de gloire qui 
leur est accordé; puis la règle religieuse qu'elle et Constance, lille du roi Roger, 
avaient embrassée sur terre. — Selon les commentateurs, Dante a choisi la Lune 
pour séjour de la virginité, parce qu'étant froide de sa nature, cette planète 
dispose les âmes à la chasteté. On sait aussi que dans l'antiquité, Diane ou la 
Lune était la déesse de la virginité. 



Ce soleil * qui d'abord brûla mon cœur d'amour, m'avait 
découvert, par ses preuves et ses réfutations, le doux aspect 
de la belle vérité. 

Et moi, pour me confesser vaincu et persuadé, autant que 
je le devais, je levai la tête plus haut pour parler. 

Mais une vision m'apparut qui me retint si fort attaché 
à la contempler, que je ne me souvins plus de ma con- 
fession. 

Comme par des verres transparents et nets, ou par des 
eaux claires et tranquilles, pas assez profondes pour que le 
fond en soit sombre, 

Les images reviennent à nos yeux si affaiblies, qu'une 
perle sur un front blanc ne vient pas plus lentement à nos 
regards ; 

Ainsi je vis plusieurs figures prêtes à parler. C'est pour- 
quoi je tombai dans l'erreur contraire à celle qui alluma 
l'amour entre l'homme 2 et une fontaine. 

Aussitôt que je les eus aperçues, estimant qu'elles étaient 
réfléchies par un miroir, je tournai les yeux pour voir de 
qui elles provenaient, 

Et je ne vis rien ; de sorte que je les ramenai vers mon 
doux guide, qui, en souriant, avait des étincelles dans ses 
saints regards. 

« Ne t'étonne pas si je souris de ton raisonnement puéril,. 

1 Béatrice ou la Théologie. 
Narcisse. 



LE PARADIS. CHANT IH. 457 

me dit Béatrice; ton pied ne s'appuie pas encore sur la 
vérité, 

» Et, comme d'habitude, il te fait trébucher. Les figures 
que tu A r ois sont de vraies substances, ici reléguées pour 
avoir manqué à leur vœu. 

« Donc parle avec elles, écoute et crois, car la vraie 
lumière qui les réjouit ne laisse jamais leurs pas s'en 
écarter. » 

Et moi je m'adressai à l'ombre qui semblait plus disposée 
à converser, et, quasi comme un homme que trop de hâte 
embarrasse, je commençai : 

« esprit heureusement créé, qui, sous les rayons de la 
vie éternelle, sens en toi une douceur qu'on ne comprend 
jamais si on ne l'a goûtée ! 

» Tu me rendras reconnaissant, si tu daignes me dire ton 
nom et votre sort à tous. » Et l'ombre tout aussitôt avec des 
yeux riants : 

» Notre charité ne ferme point les portes à un juste 
désir ; elle se conforme à celle de Dieu, qui veut que toute 
sa cour lui ressemble. 

» Dans le monde je fus une vierge religieuse, et si ta 
mémoire me regarde bien, elle me retrouvera, quoique 
aujourd'hui plus belle. 

» Tu reconnaîtras que je suis Piccarda i , J'ai été placée 
ici avec ces autres bienheureux, et bienheureuse je -suis 
dans la sphère la plus lente 2 . 

» Nos affections, enflammées des seules joies de TEsprit- 
Saint, se réjouissent dans l'ordre où il les a établies; 

» Et ce sort qui paraît si peu élevé nous est donné, parce 
que nos vœux furent négligés et rompus en partie 3 . » 

Et moi à elle : « Sur vos admirables figures resplendit 



1 Piccarda, de la famille des Donati, de Florence. 
* La lune, suivant le système de Ptole'mée. 

Perche fur negletti 
Li nostri voti, e voti in alcun canto. 

Ce concetto est intraduisible. 



458 tA DIVINE COMEDIE. 

jft ne sais quoi de divin, qui change le premier aspect qu'on 
a gardé de vous. 

» Aussi je n'ai pas été prompt à me souvenir : mais à 
présent je m'aide de ce que tu me dis, de sorte que de te 
reconnaître m'est chose plus facile. 

» Mais, dis-moi, vous qui êtes heureuses dans cette sphère, 
désirez-vous un lieu plus élevé pour mieux voir Dieu, pour 
mieux l'aimer et en être mieux aimées ? » 

Elle sourit un peu avec les autres ombres; ensuite elle 
me répondit si joyeuse, qu'elle semblait brûler de l'amour 
du premier foyer : 

« Frère, une vertu de charité calme notre volonté, et 
cette vertu ne nous fait vouloir que ce que nous avons, 
et ne nous donne la soif d'aucun autre bien. 

» Si nous désirions être plus élevés, nos désirs seraient 
en désaccord ayec la volonté de celui qui nous rassemble 
ici; 

» Désaccord que n'admettent point les sphères célestes. 
Tu verras, si tu remarques bien leur nature, qu'il est né- 
cessaire ici de vivre dans la charité : 

y> Et même il est essentiel à notre existence bienheureuse 
de se tenir dans la volonté divine, de manière que toutes 
nos volontés se résolvent en une seule. 

» Que nous soyons rangés de degré en degré dans ce 
royaume, cela plaît à tout le royaume, comme au roi, dont 
la volonté fait notre volonté. 

» Dans sa volonté est notre paix; elle est cette mer où 
tout vient se jeter , et ce qu'elle a créé, et ce que fait la 
nature. » 

Alors il me fut clair que tout lieu dans le ciel est Paradis, 
quoique la grâce du bien suprême n'y pleuve pas de la 
même façon. 

Mais, comme il advient qu'on est rassasié d'un mets, et 
que d'un autre mets on sente encore le désir, de sorte qu'on 
redemande de celui-ci, et que de l'autre on refuse 

Ainsi je fis du geste et de la parole, afin d'apprendre de 



LE PARADIS. CHANT 111. 4S9 

cette âme quelle fut la toile jusqu'au bout de laquelle elle 
ne poussa point la navette. 

« Une vie parfaite, un me'rite éminent, me dit-elle, 
placent plus haut que nous dans le ciel une femme , selon 
la règle de laquelle on s'habille et Ton se voile dans votre 
monde 1 , 

» Afin jusqu'à la mort de veiller et de dormir avec 
l'époux qui accepte tout vœu que la charité conforme à 
son désir. 

» Pour la suivre je m'enfuis du monde toute jeune, je 
m'enfermai sous son habit, et je promis de suivre la voie 
de son ordre; 

» Puis des hommes, plus habitués au mal qu'au bien, 
m'enlevèrent de la douce clôture : Dieu sait quelle fut en- 
suite ma vie. 

» Pour cette autre splendeur qui se montre à toi , à ma 
droite, et qui brille de toute la lumière de notre sphère, 

» Ce que je dis de moi, elle le pense d'elle : elle fut reli- 
gieuse, et l'on a de même ôté de sa tête l'ombre des ban- 
deaux sacrés. 

» Mais quand elle fut retournée dans le monde, contre 
son gré et contre ses bonnes habitudes, elle ne fut jamais 
dépouillée du voile de son cœur. 

» C'est la lumière de la grande Constance 2 , qui, du se- 
cond orgueil de la Souabe, engendra le troisième, et la der- 
nière puissance de cette race. » 

Ainsi parla Piccarda; ensuite elle commença l'Ave Maria, 
tout en chantant, et, tout en chantant, elle s'évanouit, 
comme à travers l'eau sombre une chose pesante. 

Mes regards, qui la suivirent autant que possible, se 
tournèrent, lorsqu'ils l'eurent perdue, vers le but d'un plus 
grand désir, 

Et se dirigèrent tout entiers sur Béatrice ; mais celle-ci 



1 Sainte Claire, de l'ordre des Franciscaines, auquel appartenait Piccarda. 
5 Fille de Roger, roi de Pouille et de Sicile; Constanee fut tirée die «on mo- 
nastère à Païenne et mariée à l'empereur Henri VI 



460 LA tlVINE COMÉDIE. 

jeta de tels éclairs devant mes yeux, que d'abord ils ne 
purent supporter cette vue ; 
Et cela me rendit plus lent à l'interroger. 



CHANT IV. 



Dante est encore dans la planète de la Lune. — Là, Béatrice Ini re'vèle deux vé> 
rites : la première, où est le séjour des Bienheureux; la seconde, touchant la 
différence entre la volonté mixte et la volonté absolue. — Le poète demande 
à son guide s'il est un moyen de satisfaire à des vœux qui n'ont pas été accom- 
plis. 

Entre deux mets placés à égale distance et attirant éga- 
lement, un homme libre de choisir mourrait de faim avant 
de porter l'un d'eux à ses dents ; 

De même se tiendrait un agneau entre les désirs de deux 
loups féroces, il tremblerait également; de même se tien- 
drait un chien entre deux daims 1 . 

Donc, si je me taisais, je ne m'en repens pas : également 
suspendu entre mes doutes, ce silence était nécessaire; je 
ne m'en loue pas non plus. 

Je me taisais; mais mon désir était peint sur mon visage, 
et ma demande s'y montrant, apparaissait plus chaude 
qu'elle n'eût été dans des paroles. 

Béatrice fit ce que fit Daniel en délivrant Nabucodòno- 
sor de cette colère qui l'avait rendu injustement cruel. 

Et elle dit : « Je vois bien comme deux désirs contraires 
t'attirent ; ton souci se lie lui-même si fortement, qu'il ne 
peut se développer au dehors. 

» Tu argumentes ainsi : si la bonne volonté dure, par 

• Imité d'Ovide : 

Tigns ut, auditis diversa valle duorum 
Exslimulata fame mugitibus armentorum, 
Nescit ulro potins ruât, etc. 

[Metam., lib. v.) 



LE PARADIS. CHANT IV. 461 

quelle raison la violence d'autrui diminuerait-elle la me- 
sure de mon mérite? 

» Et une autre occasion pour toi de douter, c'est que les 
âmes semblent retourner aux étoiles, selon la sentence de 
Platon 1 . j 

» Telles sont les questions qui pèsent également sur ta 
volonté; donc, je traiterai d'abord celle qui a le plus de fiel. 

» Entre les séraphins, celui qui pénètre le plus en Dieu, 
Moïse, Samuel, ou l'un des deux Jean (celui que tu voudras 
prendre), je ne dis point Marie, 

» Tous ces séraphins n'ont pas leur banc dans un autre 
ciel que ces esprits qui viennent de t'apparaître , et n'ont 
pas pour leur existence plus ou moins d'années. 

» Mais tous embellissent le premier cercle, et ils ont la 
vie différemment douce, selon qu'ils sentent plus ou moins 
l'éternel Esprit. 

» Ces âmes se sont montrées ici, non parce que cette 
sphère leur a été destinée, mais pour te montrer, parmi 
les sphères, quelle est la moins élevée. 

» C'est ainsi qu'il convient de parler à votre esprit, parce 
qu'il ne saisit que par les sens ce qu'il rend ensuite digne 
de l'intelligence 2 . 

» Pour cela l'Écriture condescend à vos facultés, elle 
attribue à Dieu des pieds et des mains, et elle entend tout 
autre chose. 

» Et la sainte Église vous représente sous des apparences 
humaines, Gabriel et Michel, et l'autre qui guérit Tobie. 

» Ce que Timée 3 pense des âmes n'a point de rapport 
■avec ce qui se voit ici, car il paraît penser comme il parle. 

» Il dit que l'âme retourne à son étoile, croyant qu'elle 
en fut détachée quand la nature l'unit à une forme. 

» Et peut-être son opinion est-elle autre que les mots ne 
la rendent,, et elle peut avoir une intention qu'il ne faut 
pas railler. 

' Voir le Timée. 

5 Nihil est in intellectu, quin priùs fuerit in sensu. 

* C'est-à-dire Platon dans le Timée. 

39. 



462 LA DIVINE COMÉDIE. 

» S'il entend que l'honneur et le blâme de l'influence 
retournent à ces sphères, peut-être son arc a-t-il touché 
quelque vérité. 

» Déjà ce principe mal entendu a égaré quasi tout le 
monde, de sorte qu'on a couru adorer Mercure, Jupiter et 
Mars. 

» L'autre doute qui t'agite a moins de venin, car sa ma- 
lignité ne pourrait pas t'écarter de moi. 

» Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mor- 
tels, c'est un argument de foi, et non de méchanceté hé- 
rétique. 

» Mais comme votre entendement peut bien pénétrer jus- 
qu'à celte vérité, je vais te rendre satisfait, selon que tu le 
désires. 

» Si la "violence arrive quand celui qui l'endure ne se 
prête en rien à celui qui le force, ces âmes ne sont pas ex- 
cusées par cette violence ; 

» Car la volonté, si elle ne le veut, ne s'éteint pas; mais 
elle fait comme la nature fait dans le feu, quand même la 
violence l'abattrait mille fois. 

» C'est pourquoi si la volonté se plie un peu ou beau- 
coup, elle cède à la force ; ainsi firent ces âmes, puisqu'elles 
pouvaient retourner au saint lieu. 

» Si leur volonté était restée entière , comme celle qui 
tint Laurent sur le gril, et celle qui rendit Mucius si dur 
pour sa main ', 

» Elle les aurait reportées, sitôt qu'elles furent libres, 
dans le chemin d'où elles avaient été enlevées; mais une 
si solide volonté est trop rare. 

» Par ces paroles, si tu les as recueillies comme tu le de- 
vais . est détruit l'argument qui t'aurait encore importuné 
plusieurs fois. 

» Mais à cette heure un autre mauvais pas vient à 1% tra- 

* Urere quam potuit contemplo Mucius igne, 

Hanc spedare manum Porsenna non poluit. 

(MARTIAL.) 



LE PARADIS. CHANT IV. 463 

verse devant tes yeux , et tel que par toi-même tu n'en 
pourrais sortir; auparavant tu te sentirais fatigué. 

» Je t'ai mis pour certain dans l'esprit qu'une âme heu- 
reuse ne pourrait mentir;, parce qu'elle est toujours auprès 
de la première vérité. 

» Ensuite tu as pu entendre de Piccarda que Constance 
garda son affection pour le voile, de sorte qu'en ceci elle 
paraît me contredire. 

» Bien souvent, frère, il advient que, pour fuir le péril, 
on fait contre son gré ce qu'il ne faut pas faire; 

» Comme Alcméon, qui, prié de cela par son père, tua 
sa propre mère, et, pour ne pas perdre la piété, se fit 
impie-. 

» Je veux que tu penses à ce point : que si la force et la 
volonté s'accordent, il en résulte que les fautes ne peuvent 
plus s'excuser. 

» La volonté absolue ne consent pas au mal, mais elle y 
consent en tant qu'elle craint, si elle se retire, de tomber 
dans une plus grande peine. 

» Donc, lorsque Piccarda s'exprime comme elle l'a fait, 
elle entend parler de la volonté absolue , et moi j'entends 
parler de l'autre; de sorte que nous disons vrai toutes 
deux. » 

Tel fut l'écoulement du saint ruisseau sortant de la fon- 
taine d'où toute vérité dérive : ainsi elle mit la paix dans 
l'un et l'autre de mes désirs. 

« amante du premier amant 2 ! ô Dame divine ! m'écriai- 
je ensuite, dont le parler m'inonde et m'échauffe tellement, 
que de plus en plus il m'avive, 

» Mon affection n'est pas si profonde, qu'elle me suffise 
pour vous rendre grâce pour grâce ; mais que celui qui voit 
et peut réponde pour moi. 

» Je vois bien que notre entendement ne se rassasie ja- 

' Ultusque parente parentem 

Natus erit facto pius et sceleralus codem. 

(Ovide, Métam.) 
• Beatrice, amante de Dieu. 



46* LÀ DIVINE COMÉDIE. 

mais, s'il n'est éclairé par la vérité, hors de laquelle ne 
brille aucune vérité ; 

» Aussitôt qu'il l'a pu atteindre, il se repose en elle 
comme la bête sauvage dans sa tanière; et il faut qu'il l'at- 
teigne, sinon chacun de nos désirs serait vain. 

» C'est par ce désir que le doute naît au pied de la vé- 
rité comme un rejeton; et c'est dans sa nature de nous 
pousser jusqu'au sommet de colline en colline. 

» Ceci m'invite, ceci m'encourage, ô Dame! à vous de- 
mander avec respect le mot d'une autre vérité qui m'est 
obscure. 

» Je veux savoir si l'homme peut satisfaire à des vœux 
rompus par d'autres bonnes actions qui ne soient pas pe- 
tites dans votre balance. » 

Béatrice me regarda avec des yeux remplis d'étincelles 
d'amour, avec des yeux si divins, que, sentant ma force 
vaincue, je me détournai, 

Et restai comme anéanti, avec les yeux baissés. 



CHANT V. 



Béatrice, voulant résoudre le doute exposé par Dante au chant précédent sur la 
nature et l'essence du vœu, lui iudique de quelle manière on peut satisfaire aux 
vœux qui ont été rompus. — Ils montent ensuite au second ciel dans la planète 
de Mercure. — Un nombre inlini d'Ames bienheureuses viennent vers le poète, 
et une d'elles lui propose de répondre à toutes ses questions. 



«Si, dans ce centre du brûlant amour, je t'apparais 
rayonnante au delà de ce qui se voit sur terre, au point que 
je surmonte la force de tes yeux, 

» Ne t'étonne pas , car ceci provient d'une vue parfaite 
qui, comme elle saisit vite les objets, les examine aussi ra- 
pidement une fois qu'elle les a bien saisis. 

» Je vois clairement comme resplendit déjà dans ton in- 



LE PARADIS. CHANT V. 465 

telligence l'éternelle lumière dont la seule vue allume en 
nous l'amour. 

» Et si quelque autre chose attire votre amour , ce n'est 
qu'une trace mal connue de cette lumière qui luit à travers 
ces choses. 

» Tu veux savoir si, par d'autres bonnes actions, on peut 
satisfaire à un vœu rompu , de manière que l'âme soit à 
l'abri du remords. » 

C'est ainsi que Béatrice commença ce chant; et comme 
un homme qui n'interrompt pas son discours, elle conti- 
nua ainsi son saint enseignement : 

« Le plus grand don que, dans sa largesse, Dieu nous fit 
en nous créant, et le plus conforme à sa bonté, et celui qu'il 
apprécie le plus, 

» Ce fut la liberté de la volonté, dont les créatures intel- 
ligentes furent et sont toutes seules douées. 

» Maintenant t'apparaîtra, si tu raisonnes d'après ce prin- 
cipe, la haute valeur d'un vœu, s'il est ainsi fait que Dieu 
consente quand toi-même tu consens. 

» Car, en concluant le pacte entre Dieu et l'homme, on 
sacrifie ce trésor de la volonté dont je parle, et on le sacri- 
fie par son propre fait; 

» Donc que peut-on rendre en échange? Si tu crois bien 
user de ce que tu as déjà offert, c'est d'une chose mal ac- 
quise vouloir faire une bonne œuvre. 

» Tu es désormais fixé sur le point principal. Mais comme 
la sainte Église donne en ceci des dispenses, ce qui paraît 
contraire à la vérité que je t'ai découverte, 

» Il te faut encore rester un peu à table, parce que la 
nourriture lourde que tu as prise demande un peu d'aide 
pour passer. 

» Ouvre l'esprit à ce que je te présente, et l'enferme en 
toi-même; car cela ne donne pas la science, d'entendre 
sans retenir 1 . 

» Deux choses sont nécessaires à l'essence parfaite de ce 

1 JSiliil scimus nisi quod memoria teuemus. (Cicép.om.I 



466 LA DIVINE COMÉDIE. 

sacrifice : l'une est l'objet même qu'on sacrifie; l'autre est 
la convention en elle-même. 

» Cette dernière ne s'efface jamais, si elle n'est pas obser- 
vée, et c'est à son sujet que, plus haut, je t'ai parlé en termes 
si précis. 

» Pour cette cause, ce fut une nécessité aux Hébreux d'of- 
frir, bien que souvent l'offrande subît un changement 
comme tu dois le savoir *. 

» Quant à l'autre chose, que je t'ai montrée comme for- 
mant la matière du sacrifice, elle peut être telle qu'on n'ait 
point failli si on l'échange contre une autre matière. 

» Mais que nul ne change de sa propre autorité le far- 
deau de son épaule, sans un tour de la clef blanche et de 
la clef jaune*. 

» Estime tout changement insensé, si la chose délaissée 
n'est point contenue dans la chose nouvellement prise, 
comme quatre dans six. 

» Or, toute chose qui pèse tant par sa valeur, qu'elle 
attire de son côté la balance, ne se peut remplacer par une 
autre. 

» Que les mortels ne se fassent pas un jeu du vœu qui 
les lie! Soyez fidèles, et en vous engageant ne soyez pas 
aveugles, comme Jephté dans sa première offrande ! 

Car il lui valait mieux dire : « J'ai mal fait, » que de 
faire pis en observant son vœu; et tu peux trouver tout 
aussi insensé le grand chef des Grecs, 

» Lui qui força Iphigénie à pleurer son beau visage, et fit 
pleurer sur elle les fous et les sages lorsqu'ils entendirent 
parler d'un culte si barbare. 

» Chrétiens, soyez plus lents à vous mouvoir; ne soyez 
pas comme la plume à tout vent, et ne croyez pas que toute 
eau vous lave. 

» Vous avez l'Ancien et le Nouveau Testament, et le 
Pasteur de l'Église pour vous guider : que cela vous suffise 
pour votre salut. 

' Voir au Lécitique, chap. I et Vin. 

' Se rappeler les deux clefs de l'Église au chant IX du Purgatoire. 



LE PARADIS. CHANT IV. 46? 

» Si de mauvais désirs vous appellent ailleurs, soyez 
hommes, et non des brebis folles, afin que le Juif ne rie 
pas de vous, au milieu de vous. 

» Ne faites pas comme l'agneau qui laisse le lait de sa 
mère, et, simple et folâtre, combat contre lui-même pour 
son seul plaisir. » 

Ainsi, comme je l'écris, me parla Béatrice; puis elle se 
retourna toute pleine de désirs vers ce côté où le monde est 
plus brillant. 

Son silence et le changement de ses traits firent taire 
mon esprit avide, qui avait déjà de nouvelles questions à 
mettre en avant. 

Et comme la flèche qui frappe le but avant que la corde 
soit en repos, ainsi nous courûmes au second royaume *. , 

Là je vis ma Dame si radieusement belle quand elle péné- 
tra dans la lumière de ce ciel, que la planète en devint plus 
lumineuse. 

Et si l'étoile se changea et rit, que fis-je, moi qui, par 
ma nature, suis en tout sens mobile ! 

Comme dans un vivier dont l'eau est tranquille et pure, 
les poissons accourent vers ce qui vient du dehors et qu'ils 
croient être leur pâture. 

De même je vis bien plus de mille splendeurs accourir 
vers nous, et l'on entendait chacun s'écrier : « Voilà qui 
accroîtra nos amours ! » 

Et pendant que chacune d'elles venait à nous, on voyait 
l'âme pleine de liesse au milieu du vif éclat qui sortait d'elle. 

Pense, ô lecteur, si ce qui commence ici s'arrêtait, quelle 
faim pleine d'angoisses tu aurais d'en savoir davantage ! 

Et tu verras, d'après toi-même, combien j'avais désir 
d'apprendre leur condition de ces splendeurs, dès qu'elles 
se manifestèrent à mes yeux. 

« O heureusement né I à qui la grâce donne de voir les 
trônes du triomphe éternel avant d'avoir quitté la milice 
des vivants, 

' Au ciel de Mercure. 



468 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Nous sommes enflammés de la lumière qui s'épand par 
tout le ciel; donc, si tu de'sires t'éclairer sur notre sort, 
rassasie-toi selon ton plaisir. » 

Il me fut dit ainsi par un de ces pieux esprits ; et par 
Béatrice : « Dis, dis en toute confiance, et crois-les comme 
des dieux. 

— Je vois bien que tu habites, comme dans un nid, ton 
nid dans ta propre lumière, et que tu la transmets par tes 
yeux, puisqu'elle brille lorsque tu souris ; 

» Mais j'ignore qui tu es, et pourquoi tu tiens, ô digne 
âme ! le degré de la sphère qui se voile aux mortels avec 
les rayons d'un autre i . » 

Ainsi dis-je vers la lumière qui d'abord m'avait parlé, 
et elle alors devint plus brillante qu'elle n'était. 

Comme le soleil qui se cache lui-même par trop de lu- 
mière, quand la chaleur a détruit les vapeurs amassées qui 
la tempéraient. 

Ainsi par une plus grande joie se cache dans son rayon 
la figure sainte, et ainsi enfermée, enfermée elle me ré- 
pondit 2 

Selon que le chante le chant suivant. 



CHANT VI. 



L'Esprit qui avait propose à Dante de répondre à ses questions, déclare être l'em- 
pereur Justinien, el raconte ensuite toutes les gloires de l'Aigle romaine. — 
Dans Mercure habitent les Ames qui, par leurs belles actions, ont su s'élever à 
la gloire. — Là brille la lumière de Romée, miuistre de Raymond Bérenger, 
comte de PrGvence. 

« Après que Constantin eut tourné l'aigle contre le cours 
du ciel qu'elle avait suivi, derrière l'antique ravisseur de 
Lavinie 3 . 

1 Les rayons du soleil. 

' E così chiusa chiusa mi rispose, etc. 

■ C'est-à-dire, après que Constantin eut ramené de Rome à Byzance l'aigle ro- 
maine qui avait suivi Énée d'Orient en Occident au pays de Lavinie. 



LE PARADIS. CHANT VI. 469 

» Pendant cent et cent ans et plus, l'oiseau de Dieu se 
tint à l'extrémité de l'Europe, dans le voisinage des mon- 
tagnes, d'où il était d'abord sorti. 

)> Et, à l'ombre de ses ailes sacrées, il y gouverna le monde 
passant toujours de main en main; or, en changeant ainsi, 
il vint enfin sur la mienne. 

» Je fus César, et je suis Justinien, qui par la volonté du 
premier amour, que toujours je ressens, retranchai des lois 
le superflu et l'inutile. 

» Avant de m'être appliqué à cet ouvrage, je croyais qu'il 
n'y avait dans le Christ qu'une nature, et non plus, et je 
me contentais d'une telle croyance; 

» Mais le bienheureux Agapet, qui fut grand pasteur, me 
ramena à la vraie foi par ses paroles; 

» Je le crus, et tout ce qu'il me disait je le vois clairement 
à cette heure; comme tu vois dans toute contradiction une 
partie fausse et une partie vraie. 

» Aussitôt que je marchai avec l'Église, il plut à Dieu de 
oa'inspirer par grâce ce grand travail, et je m'y livrai tout 
entier. 

» Je confiai les armées à mon Bélisaire, et la droite de 
Dieu fut si bien avec lui, que ce fut un signe que je devais 
me reposer. 

» A présent ma réponse s'applique ici à ta première 
question ; mais le sujet me force de la faire suivre encore 
de quelques explications, 

» Pour que tu voies s'ils ont bien raison ceux qui se lèvent 
contre le signe saint et sacré, et ceux qui se l'approprient 
et ceux qui s'y opposent 1 . 

» Vois quelle haute vertu l'a rendu digne de vénération; 
et sa gloire commença au jour où Pallas 2 mourut pour lui 
donner l'empire. 

» Tu sais que l'Aigle fit sa demeure dans Albe pendant 

' Les Guelfes et les Gibelins. 
• Le fils d'É vanii m 

4U 



470 LA DIVINE COMÉDIE. 

trois cents ans et plus, jusqu'au jour où trois contre trois 
combattirent pour elle h 

» Tu sais ce qu'elle fit depuis l'enlèvement des Sabines 
jusqu'à la douleur de Lucrèce, sous sept rois, domptant tou'<. 
autour les nations voisines. 

» Tu sais ce qu'elle fit, portée par ces insignes Romaini, 
contre Brennus, contre Pyrrhus, contre les autres princes 
et peuples ligués : 

» D'où Torquatus, et Quintius * qui reçut un surnom de 
sa chevelure négligée, les Décius et les Fabius, conquirent 
une renommée que j'aime à admirer. 

» Elle terrassa l'orgueil des Arabes, qui, derrière Annibal, 
passèrent les roches Alpestres, d'où toi, fleuve du Pô, tu 
découles. 

» Sous elle triomphèrent, jeunes encore, Scipion e,. 
Pompée; et pour cette montagne sous laquelle tu es né, ce 
triomphe parut amer 3 . 

» Puis, vers ce temps où le ciel voulut ramener le mond' 3 - 
à l'état serein dont il est le modèle, César la prit par la vo- 
lonté de Rome. 

» Et ce qu'elle fit du Var jusqu'au Rhin, l'Isère et la Saône 
le virent, et la Seine le vit, et toute la vallée dont les eaux 
gonflent le Rhône. 

» Ce qu'elle fit après sa sortie de Ravenne, et le passage 
du Rubicon, fut d'un vol si rapide, que la langue et la plume 
ne la suivraient pas. 

» Elle tourna les troupes vers l'Espagne, puis vers Du- 
razzo, et elle frappa Pharsale si rudement, que le Nil brûlant 
en sentit la douleur. 

» Antandre et Simoïs, d'où elle s'était élancée *, elle les 
revit, et aussi le lieu où repose Hector; puis, pour le malheur 
de Ptolémée, elle repartit. 

» De là elle vint foudroyer Juba; puis elle se retourna 

1 Combat des Horaces et des Curiaces. »> 

' Quintius Cincinnatus. 

' La montagne de Fiesole qui domine Florence, patrie de Dante. Fiesole fut 
rumi i' par les légions romaines pour avoir donné asile à Catilina. 
* Avec Énée. 



i 



LE PARADIS. CHANT VI. 471 

vers votre Occident, où elle entendait le clairon de Pompée. 

» Pour ce qu'elle fit avec celui qui la porta ensuite *, 
Brutus et Cassius aboient en enfer 2 ; Modène et Pérouse en 
furent dans la douleur. 

» Et elle en pleure encore, cette triste Cléopâtre, qui> 
en fuyant devant l'aigle, reçut de l'aspic une mort subite 
et atroce. 

» Avec celui-ci , l'aigle romaine courut jusqu'à la mer 
Rouge; avec celui-ci elle établit dans le monde une si grande 
paix, que le temple de Janus fut fermé. 

» Mais ce que ce signe, qui m'excite à parler de lui, avait 
fait d'abord, et ce qu'ensuite il devait faire dans le royaume 
mortel qui lui est soumis, 

» Devient en apparence chétif et obscur, si, le voyant dans 
la main du troisième César, on le considère avec un oeil 
éclairé et une affection pure. 

» Car la vivante justice qui m'inspire lui accorda, dans 
la main de celui que je cite, la gloire de venger la divine 
colère 3 . 

» Or émerveille-toi ici devant ce que je vais te répéter. 
Avec Titus l'aigle courut ensuite tirer vengeance de la ven- 
geance du péché antique *. 

» Et quand la dent lombarde mordit la sainte Église, Char- 
lemagne la secourut en remportant la victoire sous les ailes 
de l'aigle. 

» Désormais tu peux juger de ceux que. j'ai accusés plus 
haut, et de leurs fautes qui sont la cause de tous vos maux. 

» L'un au signe commun oppose les lis jaunes, l'autre se 
l'approprie, ne songeant qu'à son parti, si bien qu'il est 
difficile de savoir lequel est le plus en faute. 

» Qu'ils fassent, les Gibelins, qu'ils fassent leurs menées 

! Avec Auguste. 

* Se rappeler le dernier chant de VEnfer. 

* Tibère, le troisième César, aurait pu venger la mort du Christ. 

* La mort du Christ fut la vengeance que Dieu trra de la faille d'Adam, et Tïtu« 
«Uà punii' les exécuteurs de celle vengeance. 

A far vendetta corse 
Della vendetta del peccato antico. 



472 LA DIVINE COMÉDIE. 

sous un autre signe; car on suit mal celui-ci quand, lui et 
la justice, on les sépare! 

» Et que ce nouveau Charles * ne l'abatte pas avec ses 
Guelfes, mais qu'il craigne des serres qui à un lion plus grand 
ont arraché la crinière ! 

» Maintes fois les fils ont déjà pleuré pour la faute de leur 
père; et qu'on ne croie pas que Dieu change ses armes pour 
les lis. 

» Cette petite étoile * est peuplée des bons esprits qui ont 
été actifs sur la terre, afin d'y être remplacés par l'honneur 
et la renommée. 

» Et lorsque les désirs s'élèvent vers cette étoile tout en 
déviant ainsi, il faut que les rayons du véritable amour 
soient aussi moins vifs à s'élever. 

» C'est dans la mesure de nos récompenses et de notre 
mérite que se trouve une partie de notre joie , parce que 
nous ne la voyons ni moindre ni plus grande. 

» Donc la vivante justice adoucit tellement en nous le 
désir, que jamais il ne se peut tourner vers une mé- 
chanceté. 

» Des voix différentes font les doux concerts; ainsi les 
différents degrés de notre vie rendent une douce harmonie 
au milieu de ces sphères. 

» Dans cette perle luit la lumière de Romée 3 , dont l'œuvre 
grande et belle fut mal récompensée. 

» Mais les Provençaux qui furent contre lui n'ont pas eu 
longtemps sujet de rire; et de vrai, celui-là chemine mal 
qui tourne à sa perte les bienfaits d'autrui. 

» Raymond Bérenger eut quatre filles, et chacune d'elles 
fut reine ; et ceci fut fait par Romée, personne humble et 
errant pèlerin. 

» Et puis des paroles louches excitèrent Raymond à de- 

1 Charles TI, roi de Fouille. 
* Mercure. 

3 Voir dans les chroniques la curieuse histoire de ce Romée, qui demanderait 
une note trop longue. 



LE PARADIS. CHANT VII. 47$ 

mander des comptes à ce juste qui lui rendit sept et cinq 
pour dix. 

» Sur quoi, il partit pauvre et vieux; et si le monde 
savait le courage qu'il eut en mendiant sa vie, morceau à 
morceau, 

» Ce monde, qui le loue beaucoup, le louerait davan- 
tage. » 



CHANT VII. 



L'empereur Justinien disparaît avec les autres Esprits. — Alors Be'atnce résout les 
doutes que quelques paroles de l'empereur avaient fait naître dans la pensée du 
poëte, touchant la rédemption, l'immortalité de l'àme et la résurrection de» 
corps. 

Hosanna sanctus Deus Sabaoth, 
Superillustrans claritate tuà 
Felices ignés horum Malahoth ! 

Ainsi, en se tournant vers sa sphère, me parut chanter 
cette substance *, sur laquelle s'est répandue une double 
lumière 2 . 

Et elle et les autres reprirent leur danse, et, comme de 
très-rapides étincelles, se voilèrent à mes regards dans un 
éloignement soudain. 

Je doutais, et je me disais : « Dis-lui, dis-lui donc ! Oh ! 
disais-je à part moi, dis-lui donc à la Dame que tu aimes et 
qui apaise ta soif avec la douce rosée de ses lèvres ! » 

Mais ce respect qui s'empare de moi tout entier pour 
B et pour ICE, m'inclinait comme un homme qui s'as- 
soupit 3 . 

Béatrice me laissa peu de temps ainsi, et elle commença 

1 Justinien. 

* < Il entend que la lumière ou splendeur de Justinien s'estoit augmentée de la 
moytié pour avoir usé la vertu de charité à l'endroit de Dante. » (Grangicr.J 

* Pour Bice, diminutif de Béatrice. 

Ma quella reverenza, che s'indonna 
Di tutto me, pur per B e per ICE. 

40. 



474 LA DIVINE COMÉDIE. 

<m rayonnant sur moi d'un sourire tel qu'il rendrait un 
homme heureux dans le feu : 

ce Selon que me l'apprend mon jugement infaillible , tu 
penses en toi-même comment une juste vengeance fut juste- 
ment punie. 

» Mais je débarrasserai vite ton esprit, et toi, écoute, car 
mes paroles vont te faire présent d'une grande vérité. 

» Pour n'avoir pas souffert un frein utile, à la faculté 
qu'on nomme la volonté, l'homme qui ne naquit pas *, en 
se damnant, damna toute sa race. 

» D'où il advint que l'espèce humaine, infirme, languit 
là-bas durant plusieurs siècles dans une grande erreur, 
jusqu'à ce qu'il plût au Verbe de Dieu de descendre; 

» Et la nature, qui s'était éloignée de son créateur, il 
l'unit en lui à sa personne par le seul acte de son éternel 
amour. 

» Maintenant dirige ton esprit sur ce raisonnement. Cette 
nature unie ù son créateur, telle qu'elle fut créée, était sin- 
cère et bonne : 

» Par elle-même, elle fut bannie du Paradis, parce qu'elle 
sortit de la voie de vérité et de sa vie*. 

» Donc la peine endurée sur la croix, si on la mesure à 
la nature prise par le crucifié, plus justement que jamais 
une autre fit sentir son étreinte 

» Et aussi nulle autre ne fut plus injuste en regardant 
à la personne qui souffrit, et en qui s'était unie cette 
nature. 

» Partant d'un seul acte sortirent des choses diverses; 
car la même mort plut à Dieu et aux Juifs; par elle la terre 
trembla et le ciel s'ouvrit. 

» Désormais cela ne doit plus te paraître au-dessus de 
ta portée, si l'on te dit qu'une juste cour a puni une juste 
vengeance 3 . 

» Mais à présent je vois, de pensée en pensée, ton esprit 

: Adam. 

* Ego sudi via, veritas et vita. (Joan., xiv.) 

'Che giusta vendetta poscia vengiata fu da giusta corte. 



LE PARADIS. CHANT VII. 475 

serré dans un nœud dont il attend avec un grand déiir qu'on 
le de'gage. 

» Tu dis : « Je comprends bien ce que je viens d'entendre; 
mais pourquoi Dieu voulut user de ce mode pour notre ré- 
demption, ceci m'est caché. » 

» Frère, ce décret est voilé pour les yeux de tout 
homme dont l'esprit n'a point grandi dans la flamme de 
l'amour. 

» Et véritablement, comme on examine beaucoup ce 
point et qu'on le comprend bien peu, je te dirai pourquoi 
un tel mode fut pris comme le plus digne. 

» La divi ne 'bonté, qui écarte d'elle toute rancune, étin- 
celle en brûlant elle-même, de sorte qu'elle fait jaillir les 
beautés éternelles. 

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire n'a point de fin, 
parce que rien ne change son empreinte quand elle-même 
l'a donnée. 

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire est entièrement 
libre, comme n'étant pas sujet à l'influence des choses se- 
condaires. 

» Plus l'être sorti d'elle lui est conforme, plus cet être 
lui plaît : car l'ardeur sainte qui rayonne sur toute chose 
est plus vive dans celle qui lui est plus ressemblante. 

» L'humaine nature a sur toute autre l'avantage de ces 
dons immédiats; mais si un seul lui manque, il lui faut 
déchoir de sa noblesse. 

» C'est le péché seul qui lui ôte sa liberté et sa ressem- 
blance avec le Souverain Bien, parce qu'elle n'en reflète que 
peu la blanche lumière. 

» Et jamais elle ne retourne à sa dignité native, si elle ne 
remplit le vide laissé par sa faute, et si par de justes peines 
elle n'expie des plaisirs mauvais. 

» Votre nature, quand elle pécha tout entière dans son 
germe, fut dépouillée de ses dignités et chassée du Paradis. 

» Et elle ne pouvait les recouvrer, si tu l'examines bien 
attentivement, par nulle voie, sinon en passant par un de 
ces deux gués : 



476 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ou que Dieu, dans sa bonté, eût remis le péché, ou que 
l'homme par lui-même eût racheté sa folie. 

» Maintenant plonge tes regards dans l'abîme du conseil 
éternel, et, autant que tu le peux, tiens-toi attentif à mes 
paroles. 

» L'homme ne pouvait jamais, dans ses limites naturelles, 
donner satisfaction, car il ne pouvait pas descendre par son 
humble obéissance 

» Autant que par sa désobéissance il avait aspiré à 
s'élever; et pour cette raison, l'homme était dans l'incapa- 
cité de donner par lui-même satisfaction. 

» Donc il fallait que Dieu ramenât l'homme à la vie pio- 
nière par ses propres voies; je dis par une de ces voies, ou 
par toutes les deux. 

» Mais comme l'œuvre est d'autant plus chère à l'ou- 
vrier, qu'elle représente mieux la bonté du cœur d'où elle 
est sortie, 

» La divine bonté, qui donne son empreinte au monde, 
se réjouit de procéder par toutes ses voies pour vous relever 
vers elle. 

» Entre le premier jour et la dernière nuit, jamais pro- 
grès si grand et si magnifique ne s'opéra ou ne pourra 
s'opérer par l'autre voie. 

» Car Dieu fut plus généreux de se donner lui-même pour 
rendre l'homme capable de se relever, que s'il l'avait seu- 
lement renvoyé absous. 

» Or, tous les autres moyens étaient insuffisants devant 
la justice, si le Fils de Dieu ne se fût humilié jusqu'à s'in- 
carner. 

» A présent, pour bien remplir tous tes désirs, je reviens 
en arrière, et je t'éclaircirai quelque point, afin que tu y 
voies comme moi-même. 

» Tu dis : « Je vois l'air, je vois le feu, l'eau et la terre, 
et tous leurs mélanges se corrompre et durer peu; 

» E* ces choses pourtant ont été des créatures; or, si ce 
que tu as dit était vrai, elles devraient être à l'abri de la 
corruption. » 



LE PARADIS. CHANT Vili. 47T 

» Les anges, frère, et le pays libre et pur où tu es, peu- 
vent se dire créés, comme ils le sont de fait dans leur être 
entier; 

» Mais pour les éléments que tu as nommés, et les choses 
qui en viennent, une puissance créée leur donne seule leur 
forme. 

» Créée fut la matière dont ils sont faits, créée fut la 
puissance informante dans ces étoiles qui roulent autour 
d'eux. 

» L'âme de toutes les brutes et des plantes, composée de 
plusieurs puissances, tire des saintes étoiles l'étincelle et le 
mouvement K 

' » Mais notre vie aspire sans intermédiaire la suprême 
bonté, et s'en énamoure si fort, que toujours elle la désire. 

» Et de ceci tu peux conclure encore votre résurrection, 
si tu réfléchis comment fut créée la chair humaine, 

» Alors que les premiers parents furent tous les deux 
créés. » 



CHANT VIII. 

Dante et Be'atnce montent dans la sphère de Vénus (le troisième ciel), qui, par 
son humidité, disent encore les vieux commentateurs, dispose à l'amour. — 
Cette influence, autrefois mauvaise, est aujourd'hui toute pure et spirituelle. — 
Charles Martel, roi de Hongrie, expose au poëte comment d'un père vertueus 
un fils vicieux peut naître. 

Le monde croyait jadis, au péril de son âme, que des 
rayons de la belle Cypris, qui tourne dans le troisième 
épicycle, émanait le fol amour; 

C'est pourquoi les nations antiques, dans leur antique 
erreur, non-seulement l'honoraient par des sacrifices et des 
prières votives, 

Mais elles honoraient Dionèe et Cupidon, l'une comme 

Selon les scolastiques, l'àme des brutes était produite par la nature, celle dcfr 
hommes immédiatement par Dieu. 



478 LA DIVINE COMÉDIE. 

la mère, l'autre comme le fils, et elles disaient qu'il s'était 
assis près du sein de Didon h 

Et de celle-là. de qui je tire le début de ce chant, ils 
tiraient le nom de l'étoile dont le soleil regarde avec 
plaisir tantôt les cils blonds, tantôt la chevelure flottante 
sur le dos. r 

Je ne me sentis pas monter dans cette sphère 2 , mais je 
fus certain que j'y étais en voyant ma Dame devenir plus 
belle. 

Et comme dans la flamme se remarque l'étincelle, et 
comme dans la voix la voix se distingue, quand l'une sou- 
tient un même son et que l'autre va et vient ; 

Ainsi je vis dans cette lumière d'autres lueurs se mouvoir 
en rond, plus ou moins agiles, selon, je crois, qu'elles re- 
flétaient l'éternelle clarté. 

D'un froid nuage ne sortirent jamais, visibles ou invi- 
sibles, des vents si rapides, qu'ils n'eussent paru embar- 
rassés et lents 

A qui eût vu venir à nous les divines lumières, laissant 
la ronde commencée dans le haut ciel des Séraphins. 

Et derrière celles qui nous apparurent en avant résonnait 
un Hosanna si mélodieux, que depuis je n'ai jamais été sans 
un désir de l'entendre. 

Alors une d'elles descendit plus près de nous, et seule 
commença : « Nous sommes toutes prêtes à faire ton plaisir, 
afin que tu te réjouisses en nous. 

» Nous tournons ici dans le même cercle, avec le même 
mouvement circulaire et avec la même soif que les princes 
célestes, auxquels tu as déjà dit dans le monde : 

» Vous qui par voire intelligence faite» mouvoir le troisième 
ciel 3 ; » et nous sommes si pleines d'amour, que, pour te 
plaire, un moment de repos ne nous sera pas moins doux. » 

Après que mes yeux se furent portés avec respect sur ma 

' Enéide, 1. 1. 

• La planète de Venus. 

• Cimimcncemcnt de la première canzone du Convivio amoroso do Danio. 



LE PARADIS. CHANT VIII. 479 

Dame, et qu'elle les eut rendus, par sa vue, contents et 
assurés, 

Je les retournai vers la lumière qui s'était si amoureuse- 
ment offerte à moi; et ces mots : « Dis! qui es-tu? » furent 
ma réponse empreinte d'une grande affection. 

Oh ! combien je la vis devenir plus brillante par l'allé- 
gresse nouvelle dont s'accrut son allégresse, quand je lui 
parlai ! 

Devenue ainsi, elle me dit : « Le monde ne m'eut là-bas 
que peu de temps; et si j'y étais plus longtemps restée, 
beaucoup de maux seront qui n'auraient pas été 1 . 

» Je suis cachée à tes yeux par ma joie qui rayonne tout 
à l'entour et me couvre, comme l'animal enveloppé de sa 
soie. 

» Tu m'as bien aimée, et tu avais une bonne raison pour 
cela; car, si j'étais resté là-bas plus longtemps, je t'aurais 
montré de mon amour autre chose que les feuilles. 

» Cette rive gauche, baignée par le Rhône, après qu'il 
s'est mêlé à la Sorgue, m'attendait, le temps venu, pour son 
seigneur; 

» Et aussi cette pointe de l'Ausonie, où s'élèvent Bari, 
Gaëte et Catena, et d'où le Tronto et le Verde se dégorgent 
dans la mer. 

» Déjà brillait sur mon front la couronne de cette tene 
que le Danube arrose*, lorsqu'il abandonne les rives tu- 
desques. 

» La belle Trinacrie 3 qui s'obscurcit entre Pachino et 
Peloro, sur le golfe que l'Eurus tourmente avec le plus de 
violence, 

» Non à cause de Typhée 4 , mais du soufre qui s'exhale 
de son sol, la belle Trinacrie aurait encore attendu ses 
rois, nés par moi de Charles et de Rodolphe, 

» Si le mauvais gouvernement, qui toujours encourage à 

'Cette àme est Charles Martel, roi de Hongrie, que Dante connut à Florence. 

' La Hongrie. 

* La Sicile. 

4 Un des Titans écrasés sous l'Etna. 



480 LA DIVINE COMÉDIE. 

la révolte les peuples soumis, n'avait excité Palerme à crier : 
Meurs! meurs 1 ! 

» Et si mon frère savait prévoir, il. fuirait déjà l'avarice 
cupide de ses ministres catalans, pour n'avoir pas à en 
souffrir. 

» En vérité, il doit aviser, ou par lui-même, ou par au- 
trui, à ce que sa barque ne soit pas chargée au delà de la 
charge qu'elle supporte. 

» Sa nature, devenue avare de libérale, aurait besoin de 
serviteurs occupés à d'autres soins que de mettre de l'ar- 
gent dans leurs coffres 2 . 

— Comme je pense, dis-je alors, que la joie profonde que 
tes paroles versent en mon âme, ô mon seigneur ! tu la vois 
ainsi que je la vois moi-même 

» En celui-là où toute joie commence et finit, cette joie 
m'est d'autant plus chère ; et ceci ne m'est pas moins cher 
de croire qu'en contemplant Dieu tu vois ma félicité. 

» Tu m'as rendu joyeux; donc éclaire-moi, puisque, tout 
en parlant , tu m'as amené à douter comment d'une se- 
mence douce peut sortir un fruit amer. » 

Ainsi moi à lui, alors lui à moi : « Si je puis te montrer 
une vérité, tu tourneras les yeux vers ce que tu demandes, 
comme à présent tu lui tournes le dos. 

» Le bien, qui met en mouvement et en joie le royaume 
que tu gravis, fait de sa providence la force motrice de ces 
grands corps ; 

» Et non-seulement toutes les natures sont abritées au 
sein de sa pensée, qui est la perfection, mais elles y trou- 
vent toutes à la fois leur salut ; 

» Car tout ce que cet arc décoche tombe droit à une fin 
prévue, de même que la flèche dirigée vers son but. 

» Si cela n'était pas, le ciel où tu chemines produirait 
non des effets vivants, mais des ruines. 

» Et cela ne peut être, si les intelligences qui meuvent 



1 Les Vêpres siciliennes. 

* Robert, frère de Charles Martel de Hongrie, était lils de Charles II. 



LE PARADIS. CHANT VIII. 48 1 

ces étoiles ne sont pas défectueuses, comme serait défec- 
tueux le premier esprit qui ne les eût pas créées parfaites. 

» Veux-tu que cette vérité te devienne encore plus 
claire? » Et moi : «Non! car je juge impossible que la na- 
ture manque dans ce qui est nécessaire. » 

Et l'âme, derechef: « Çà, dis-moi : serait-ce sur terre 
une pire existence pour l'homme s'il ne vivait pas en so- 
ciété? — Oui, répondis-je, et ici je n'en demande pas la 
raison. 

— Et cela peut-il être , si là-bas l'homme ne vit pas di- 
versement en diverses professions? Non, si votre maître a 
dit vrai dans ce qu'il a écrit. » 

L'âme, en poursuivant ses déductions, arriva à ceci; puis 
elle conclut : « Donc vos effets divers doivent avoir des 
causes diverses : 

» C'est pourquoi l'un naît Solon, et l'autre Xerxès, l'autre 
Melchisédech, et l'autre celui qui perdit son fils, comme son 
fils volait dans l'air. 

» La nature des cercles célestes, qui donne son empreinte 
à la cire mortelle, fait bien son travail, mais ne distingue 
pas où elle l'applique. 

» De là il advient qu'en sortant de sa mère Ésaû se sé- 
pare de Jacob, et que Quirinus naît d'un père si vil, qu'on 
le fait remonter à Mars *. 

La nature engendrée serait toujours conforme à la nature 
qui engendre 2 , si la providence divine n'était pas la plus 
forte. 

» Ton esprit tient maintenant ce qui le fuyait,* mais, afin 
que tu saches que je me complais à t'instruire, je veux t'ar- 
mer encore de ce corollaire : 

» Toujours la nature est stérile si la fortune lui est enne- 
mie, comme toute autre semence répandue hors du sol qui 
lui convient. 

» Et si le monde s'appuyait là-bas sur les fondements 

1 Romulus, fils de Rhéa Sylvia et du dieu Mars. 
' La nai«rc du fils serait conforme à celle du père. 

41 



482 LA DIVINE COMÉDIE. 

que pose la nature, il aurait certainement des habitants 
meilleurs 

w Mais vous tournez à la religion tel qui e'tait né pour 
ceindre l'épée, et vous faites roi tel qui devait être prédi- 
cateur : 

y> C'est ainsi que vos pas sont hors de la vraie route. » 



CHANT IX. 

Le poêle trouve encore dans la planète de Vénus Cunizza, sœnr d'Eizelin da Ro- 
mano, laquelle lui prédit les malheurs réservés à la Marche de Tre'vise. — Il 
converse ensuite avec le troubadour Foulques de Marseille. 

Après que ton père Charles, belle Clémence 1 , eut éclairci 
mes doutes, il me raconta les trahisons que devait essuyer 
sa race; 

Mais il dit : « Tais-toi, et laisse tourner les années; donc 
je ne puis rien dire, sinon que de justes regrets suivront 
tous vos malheurs. » 

Et déjà la vivante et sainte lumière 2 s'était tournée vers 
le soleil qui la remplit, comme vers le bien qui suffit à 
toute chose. 

âmes abusées, folles et impies, qui détournez vos pen- 
sées d'un tel bien en les dirigeant vers les vanités ! 

Et voilà qu'une autre de ces splendeurs descendit vers 
moi, et elle montrait, par les clartés dont elle s'entourait, 
son envie de me plaire. 

Les yeux de Béatrice, qui s'étaient fixés sur moi comme 
auparavant, m'assurèrent du doux assentiment donné par 
elle à mon désir. 

u Oh! satisfais aussitôt ma volonté, esprit bienheureux, 
lui dis-je, et donne-moi la preuve que tout ce que je pense 
se peut réfléchir en toi. » 

1 Fille de Charles Martel, roi de Hongrie, et épouse de Louis le Uutin, roi de 
France. 
' Charles Martel. 



LE PARADIS. CHANT IX. 483 

Alors la lumière qui était encore nouvelle pour moi, de 
la profondeur où elle chantait auparavant, se prit à me 
dire, comme quelqu'un qui se réjouit de bien faire : 

» Dans cette partie 1 de la terre dépravée d'Italie, qui est 
située entre Rialto et les sources de la Brenta et de la Piava, 

» S'élève une colline (laquelle pourtant ne monte pas 
bien haut) d'où jadis descendit une petite flamme qui, dans 
toute la contrée, causa un grand désastre. 

» Elle et moi nous sortîmes du même lieu ; je fus appe- 
lée Cunizza 2 , et je brille ici, parce que la lumière de cette 
étoile m'a vaincue 8 . 

» Mais, joyeuse et sans regrets, je suis indulgente en 
moi-même pour la cause de mon sort : ce qui semblera 
peut-être surprenant à votre vulgaire. 

» Ce joyau lumineux et rare 4 de notre ciel, qui est le 
plus proche de moi, laissa sur terre une grande renommée, 
et, avant que sa gloire meure, à ce siècle s'ajouteront cinq 
autres siècles. 

» Vois si l'homme doit se rendre excellent, afin que sa 
première vie en laisse sur terre une seconde ! 

» Ce n'est pas ce que pense maintenant cette tourbe 
qu'enferment le Tagliamento et l'Adige, et pour être battue 
elle ne se repent pas encore. 

» Mais bientôt il adviendra que Padoue et ses habitants, 
rebelles à leur devoir, changeront l'eau du marais qui 
baigne Vicence 5 ; 

» Et là où le Sile et le Cagnano se joignent, un tel do- 
mine et va la tête haute, quand déjà pour le prendre se 
fabrique le filet. 

» Feltre pleurera encore le parjure de son pasteur impie, 

1 VeDise. 

1 Cunizza était sœur d'Ezzelin da Romano, tyran de Padoue. 

3 « Et ici je reluis, parce que m'ha vaincue la lumière de cette étoile de Yéuus, 
l'influence de laquelle nous rend amoureuses. > (Grangier.) 

4 Foulques de Marseille. 

5 Allusion à la victoire remportée, le 17 septembre de l'année 1314, par Cas 
Grande della Scala sur Jacques de Carrare, seigneur de Padoue. 



484 LA DIVINE COMÉDIE. 

parjure si affreux, que jamais pour un pareil on n'est en- 
tré à Malta 1 . 

» Trop large serait la cuve qui recevrait le sang ferra- 
rais, et trop fatigué celui qui pèserait once à once le sang 

» Que donnera ce prêtre courtois 2 pour se montrer dé- 
voué à son parti; et de tels dons seront bien conformes aux 
mœurs d'un tel pays. 

» Là-haut sont des miroirs, que vous appelez Trônes, par 
lesquels se réfléchissent sur nous les jugements de Dieu; ainsi 
nos propres paroles nous paraissent vraies et bonnes. » 

Ici Tâme se tut , et il me sembla qu'elle s'était tournée 
vers quelque autre penser dans -a sphère, où elle se plaça 
telle qu'elle était auparavant. 

L'autre joie ou lumière, qui m'était déjà connue, se 
montra à mes yeux resplendissante comme un fin rubis 
sur lequel tombe le soleil. 

Là-haut une vive splendeur naît de la joie, comme chez 
nous le rire; mais, là-bas, l'ombre s'obscurcit selon que 
l'âme est triste. 

» Dieu voit tout, m'écriai-je, et ta vue le pénètre, ô bien- 
heureux esprit ! de sorte que nulle volonté enfermée en lui 
pour toi ne peut être cachée; 

■» Donc pourquoi ta voix 3 , qui récrée toujours le ciel avec 
le chant de ces flammes pieuses qui se font un capuce de 
leurs six ailes, 

» Ne satisfait-elle pas mes désirs? Je n'attendrais pas ta 
demande, si je voyais en toi comme tu vois en moi-même. » 

L'âme répliqua par ces paroles : « La plus grande vallée 
dans laquelle se répand l'eau sortie de cette mer qui envi- 
ronne la terre, 

» Se prolonge tant contre le soleil entre des rivages 
opposés, qu'elle met le méridien là où auparavant était 
l'horizon. 

» Je fus un des riverains de cette vallée, entre l'Ëbre et 

1 Tour près du lac Bolgena, ancienne prison des papes. 

■ Alexandre, évèque de Plaisance, qui livra des réfugiés ferrarais au gouver- 
neur de la Pouille. 

Il parle à Foulques, de Marseille, célèbre poète provençal et évèque 



LE PARADIS. CHANT IX. 4Ì53 

le fleuve Macra qui, par un cours de peu d'étendue, sépare 
Gênes de la Toscane. 

» A la même distance quasi de l'Orient et de l'Occident, 
sont situées Bougie et la terre où je suis né; terre qui jadis 
a échauffé de son sang les vagues de son port 1 . 

» Foulques m'appela cette nation qui connut bien mon 
nom ; et ce ciel est éclairé par moi comme je le fus par lui : 

» Car cette fille de Bélus 2 , qui oublia Sichée et fit oublier 
Creuse, ne brûla point de plus de feux que moi, tant que 
l'âge me le permit; 

» Ni cette Rhodopée, qui fut abusée par Démophon, ni 
Alcide, quand il eut Iole enfermée dans son cœur. 

» Ici pourtant on est sans repentir; mais on s'y réjouit, 
non de ses fautes qui ne reviennent pas à la mémoire, mais 
de la vertu souveraine qui ordonne et prévoit. 

» Ici on admire cet art qui produit de si beaux et de si 
grands effets, et l'on découvre le bien par lequel le monde 
d'en haut agit sur le monde d'en bas. 

» Mais afin que tu emportes, dégagées de toute incerti- 
tude, les pensées qui sont nées dans cette sphère, il faut 
que je poursuive encore plus loin mes instructions. 

» Tu veux savoir qui est dans cette lumière qui scintille 
ainsi près de moi, comme un rayon de soleil dans une eau 
pure. 

Or sache que là, dans cette âme si paisible, est l'âme 
de Rahab; réunie à notre ordre, elle y, brille au premier 
rang. 

» Elle fit son assomption dans ce ciel, où finit l'ombre 
produite par votre monde, avant toute autre âme délivrée 
par le triomphe du Christ. 

» Il était juste qu'il la laissât dans quelque sphère, comme 
une palme de la haute victoire qu'il remporta avec ses deux 
mains clouées sur la croix ; 

» Car cette femme favorisa les premiers exploits de 

1 Marseille, qui fut assiégée par César. — En face de Marseille est Bougie, swr 
la côte d'Afrique. 
Bidon. 

41. 



486 LÀ DIVINE COMÉDIE. 

Josué sur la terre sainte, qui touche si peu la mémoire 
du pape. 

» Ta cité l , rejeton de celui qui le premier tourna le dos 
à son créateur , et dont l'envie fut une source de tant de 
larmes, 

» Ta cité produit et répand une fleur maudite 2 qui a fait 
dévier les brebis et les agneaux, car elle a fait un loup du 
pasteur. 

» C'est pour elle que l'Évangile et les grands docteurs 
sont délaissés, et qu'on étudie seulement les décrétâtes, 
comme il paraît trop à leurs marges. 

» A cela s'occupent le pape et les cardinaux; et leurs 
pensées ne vont plus à Nazareth , là où Gabriel ouvrit ses 
ailes; 

» Mais le Vatican et les autres parties saintes de Rome 
qui furent le cimetière de cette milice dont Pierre était le 
chef, 

» Bientôt seront délivrés de l'adultère 3 . » 



CHANT X. 

Exposition de l'ordre dans lequel Dieu crea l'univers. — Béatrice (c'est-à-dire la 
Théologie), toujours plus lumineuse plus clic s'élève, emporte Dante au qua- 
trième ciel ou dans le Soleil. — Ames qui forment une couronne et tournent 
en clianlant. — Une de ces Ames est saint Thomas d'Aquiu. 

En regardant en son Fils avec l'amour que l'un et 
l'autre exhalent éternellement, la première et ineffable 
Puissance 

Fit avec un si grand ordre tout ce que notre intelligence 
et nos yeux aperçoivent, que nul ne peut admirer l'œuvre 
du Créateur sans goûter de sa vertu. 



1 Florence. 

' Les florins d'or, monnaie toscane. 

* « 11 semble prcJire la mort de ltoniface, et il nomme ce méchant pape adul 
1ère, parce uu'il ecrromnoit la vrave épouse de Dieu qui est l'Église. > /Graiigior 



LE PARADIS. CHANT X. 487 

Lève donc , lecteur , lève avec moi tes regards vers les 
hautes sphères, de ce côté où un mouvement vient choquer 
un mouvement contraire: 

Et là, mets-toi à contempler l'art de ce maître qui l'aime 
tant en lui-même que jamais il n'en détourne les yeux. 

Vois comme de là se détache le cercle oblique 1 portant 
les planètes pour satisfaire au monde qui les appede. 

Si leur route n'était pas oblique, plus d'une influence 
dans le ciel serait vaine, et là-bas presque toute puissance 
serait morte. 

Et si elle s'éloignait plus ou moins de la ligne droite, il 
s'ensuivrait, et en haut et en bas, une interruption dans 
l'ordre du monde. 

A présent, lecteur, reste sur ton banc, en revenant sur 
les choses dont se donne ici l'avant-goût, si, avant de te 
lasser, lu veux t'emplir de joie. 

J'ai mis devant toi la nourriture, désormais c'est à toi- 
même de la prenure ; car elle réclame pour elle tous mes 
soins, cette matière dont je me suis fait l'écrivain. 

Le plus grand ministre de la nature 2 , qui imprime au 
monde la vertu du ciel et mesure le temps avec sa lumière, 

Tournait avec ce signe céleste que j'ai décrit ci-dessus, 
juste au point où les heures se présentent plus tôt; 

Et j'étais avec lui 3 , mais je ne m'aperçus pas plus d'y 
être monté, qu'un homme n'aperçoit une pensée avant sa 
venue. 

Et Béatrice, cette femme qu'on voit passer du bien au 
mieux si subitement, que son progrès n'a pas de mesure 
dans le temps, 

Elle, si brillante par elle-même, oh ! ce qu'elle devint 
dans le soleil où j'entrai, ce qu'elle devint, non par l'effet 
d'une couleur, mais par une plus vive lnmière, 

Jamais on ne pourrait se l'imaginer, quand même, 
pour le dire, j'appellerais l'esprit, l'art et toutes ses res- 

1 Le zodiaque. 

' Le soleil. 

* .1 Ytiiis entré dans le soleil. 



488 LA DIVINE COMÉDIE. 

sources ; mais on me peut croire et on doit de'sirer de la 
voir. 

Et si nos imaginations n'arrivent pas à tant de hauteur, 
ce n'est point merveille, puisque jamais regard n'alla au 
delà du soleil. 

Telle était la quatrième famille du Père suprême, famille 
qu'il rassasie sans faim en leur montrant comment de lui 
procèdent et l'Esprit et le Fils. 

Et Béatrice s'écria : « Rends grâces, rends grâces au soleil 
des anges qui par sa grâce t'a élevé à cet astre visible. » 

Jamais le cœur d'un mortel ne fut si vite disposé à la dé- 
votion et à se rendre pleinement à Dieu, 

Que moi je le fus à ces paroles; et tout mon amour s'en 
alla si bien vers lui, que Béatrice s'éclipsa dans l'oubli. 

Ceci ne parut pas lui déplaire, mais elle en sourit; et la 
splendeur de ses yeux souriants divisa sur plusieurs objets 
ma pensée absorbée en un seul. 

Je vis plusieurs lumières vives et triomphantes faire de 
nous un centre, et d'elles une couronne ; elles étaient plus 
douces par leur voix que brillantes par leur figure. 

Ainsi nous voyons parfois la fille de Latone * environnée, 
quand l'air est si imprégné de vapeurs qu'il maintient le 
cercle dont est formée sa couronne. 

Dans la cour du ciel d'où je reviens, se trouvent plusieurs 
joyaux, et si rares et si beaux, qu'on ne les peut tirer de ce 
royaume. 

Et le chant de ces lumières était un de ces joyaux : que 
celui qui ne peut pas prendre des ailes pour voler là-haut 
en attende donc des nouvelles d'un muet. 

Lorsqu'en chantant ainsi ces ardents soleils eurent tourné 
autour de nous trois fois, comme les étoiles des pôles tou- 
jours fixes, 

Elles me parurent pareilles à ces femmes qui ne sertent 
pas de la danse, mais qui s'arrêtent en silence, écoutant 
jusqu'à ce qu'elles aient bien entendu les notes nouvelles» 

' La lune. 



LE PARADIS. CHANT X. 489 

Et j'entendis une des lumières parler ainsi : « Puisque 
le rayon de la grâce dont s'allume le véritable amour, qui 
lui-même s'accroît toujours en aimant, 

» Brille multiplié en toi de telle sorte, qu'il te conduit en 
haut par cette échelle, que, sans la remonter, personne ne 
descena, 

» Celui qui refuserait à ta soif le vin de sa fiole ne serait 
pas plus en liberté que l'eau qui ne peut descendre vers la 
mer. 

» Tu veux savoir de quelles plantes fleuries est tressée 
cette guirlande qui contemple en l'entourant la belle Dame, 
ton guide et ton soutien dans le voyage du ciel : 

» Je fus un des agneaux du saint troupeau que menait 
Dominique dans le chemin où l'âme se fortifie si elle ne 
s'égare pas. 

» Celui qui est le plus près de ma droite fut mon frère et 
mon maître : c'est Albert de Cologne; et moi, je suis Thomas 
d'Aquin. 

» Si tu veux savoir qui sont tous les autres, que tes yeux 
suivent bien mes paroles en faisant le tour de la bienheu- 
reuse couronne. 

» Cette autre étincelle sort du sourire de Gratien 1 , qui 
par ses écrits fut si utile à l'un et l'autre droit, qu'il fut 
agréé dans le Paradis. 

» L'autre, après lui, ornement de notre chœur, fut ce 
Pierre 2 qui, comme la veuve, offrit son trésor à la sainte 
Église. 

La cinquième lumière 3 , qui parmi nous est la plus belle, 
brûle d'un tel amour, que là-bas tout le monde a soif d'en 
savoir des nouvelles. 

» En elle est donc le haut esprit, en qui une science si 
profonde fut infuse, que, si la vérité est la vérité, il ne s'en 
éleva pas un second qui eût tant appris. 

1 Bénédictin de Saint-Félix, à Bologne, auteur de la Concorde des eanont dit- 
tordants. 
8 Pierre Lombard, surnommé le Maître des sentences. 
* Salomon. 



490 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Ensuite tu vois la lumière de ce cierge qui, là-bas, 
a le mieux vu dans la nature des anges et connu leur 
ministère l . 

» Dans l'autre petite lueur sourit cet avocat des temples 
chre'tiens, dont Augustin a mis à profit la doctrine 8 . 

» Maintenant, si tu diriges l'œil de ton esprit de lumière 
en lumière, en suivant mes éloges, tu dois avoir soif de con 
naître la huitième. 

» En elle se réjouit de la vue du souverain bien l'âme 
sainte qui montre à nu le monde trompeur à celui qui veut 
bien la consulter 8 . 

» Le corps d'où elle fut chassée repose à Cieldauro, 
et elle du martyre et de l'exil, est venue vers cette paix 
céleste. 

» Vois plus loin jeter des flammes l'ardent esprit d'Isidore, 
de Bède et de Richard *, qui dans ses contemplations fut 
plus qu'un homme. 

» Celle-ci, dont ton regard se détourne en revenant vers 
moi, est la lumière d'un esprit à qui, dans ses graves pen- 
sées, la mort paraissait trop lente; 

» Elle est l'éternelle clarté de Séguier 5 , qui, en profes- 
sant dans la rue du Fouarre, excita l'envie par des syllo- 
gismes tous remplis de vérités. » 

Ensuite, comme l'horloge qui nous appelle à l'heure où 
l'Épouse de Dieu 6 se lève pour chanter à l'Époux matines 
et mériter son amour, 

Et comme alors deux rouages tirent d'un sens et d'un 



1 Denys l'Aréopagite, à qui l'on attribue le traité De codesti hierarchid. 
Paul Orosius. 

* Bocce, souvent consulté par Dante, est enseveli dans l'église du Ciel- >'or, à 
Pavie. 

* Richard, chanoine régulier de Saint-Victor. 

5 Ou Siger de Courtray, professeur, dans la rue du Fouarre, à Taris. € A'el vice 
degli strami, > dit le poëte. — '« L'Université avait autrefois des croies dos deux 
côtés de cette rue. Elle prit son nom de rue du Fouarre, vieux mot qui signifie 
de la paille, de la grande quantité qu'en faisaient apporter les écoliers. Ils u'étaioo 
assis dans les classes que sur de la paille. > (Sainte-Flux.) 

« L'Église. 



LE PARADIS. CHANT XI. 49! 

autre, en sonnant tin-tin avec des notes si douces i , que 
l'esprit heureusement disposé s'enfle d'amour, 

Ainsi je vis la glorieuse sphère se mouvoir et faire se ré- 
pondre les voix dans une harmonie si pleine de douceur, 
qu'elle ne peut être connue 

Que là où la joie s'éternise. 



CHANT XL 

le grand docteur saint Thomas résout quelques doutes qu'il a découverts dam 
l'esprit du poëte. — Il raconte ensuite la vie séraphique de saint François d'As- 
sise. 

soins insensés des mortels ! combien sont défectueux 
les raisonnements qui rabaissent votre vol et vous font 
battre la terre de vos ailes ! 

Les uns s'adonnaient au droit, les autres aux aphorismes 
delà médecine; ceux-ci suivaient le sacerdoce, et ceux-là 
régnaient par force et par sophismes ; 

Quelques-uns volaient, quelques-uns s'appliquaient aux 
affaires publiques; plusieurs s'énervaient dans les plaisirs 
de la chair, et d'autres se donnaient à l'oisiveté, 

Tandis que moi, libre de toutes ces choses, j'étais monté 
avec Béatrice jusqu'au ciel, où m'était réservé un si glorieux 
accueil. 

Lorsque chacune des âmes fut revenue au point du cercle 
où elle était auparavant, elle s'arrêta comme sur son chan- 
delier la chandelle 2 . 

Et j'entendis dans cette lueur 3 , qui d'abord m'avait parlé, 
une voix qui commençait ainsi en souriant et en devenant 
plus douce et plus pure : 

« Comme je m'allume aux rayons de la lumière éternelle, 

■ Tin tin sonando con sì dolce nota. 

» Fermo sì come a candelier candela. 

Comme la cire reste immobile dans le flambeau. (Artaud.) 
•Saint Thoma ''Aq-'n. 



492 LA DIVINE COMÉDIE. 

de môme, en regardant tes pensées dans sa divine clarté, 
j'en aperçois les causes. 

» Tu as des doutes et tu as aussi le désir que ma bouche 
emploie des paroles si claires et si ouvertes, que je mette à 
la portée de ton intelligence 

» Ces autres paroles où j'ai dit • Chemin où l'on se fortifie; 
et celles-là : Il ne s'en éleva pas un second. Or il est néces- 
saire ici de bien distinguer. 

» La Providence, qui gouverne le monde avec cette science 
où tout regard humain est vaincu avant d'être arrivé 
jusqu'au fond, 

» Afin d'amener jusqu'à son Bien- Aimé 1 l'épouse de celui 
qui, en jetant un cri vers les hauts, l'épousa avec son sang 
béni, 

» Afin de la lui amener plus confiante en elle-même et 
à lui plus fidèle , la Providence établit en sa faveur deux 
princes pour la guider dans la charité et la sagesse : 

» L'un fut tout séraphique par son ardeur 2 ; l'autre par 
sa grande sapience fut sur terre un reflet de la lumière 
des chérubins 3 . 

» Je parlerai d'un seul, car c'est parler des deux, si l'on 
prend l'un ou si l'on prend l'autre ; puisque leurs œuvres 
tendirent vers une seule et même fin. 

» Entre le Tupino et l'eau qui descend de la colline choisie 
pour sa demeure par le bienheureux Ubald, une côte fertile 
découle de cette haute montagne, 

» D'oùPérouse sent venir le froid ou le chaud par la Porte 
du Soleil 4 , tandis que derrière la montagne pleurent sous 
leur joug pesant Nocera et Gualdo. 

» Sur cette côte, là où la pente devient moins roide, naquit 
au monde un soleil, comparable au nôtre, qui semble par- 
fois sortir du Gange. 

» Or, que ceux-là qui veulent parler de ce heu ne l'ap- 
pellent pas Assise, car ce nom dirait trop peu de chose; 

1 L'Église, épouse du Christ. 

5 Saint François. 

1 Saint Dominique. 

4 Porte de Pérosue qui conduit à Assise. 



LE PARADIS. CHANT XI. 493 

mais qu'ils l'appellent Orient, s'ils veulent employer le mot 
propre. 

» Ce soleil n'était pas encore très-loin de son lever, qu'il 
commençait à faire sentir à la terre quelque bon effet de sa 
grande vertu. 

» Car, tout jeune, il se mit en guerre avec son père, par 
attachement pour cette femme l à qui, comme à la mort, 
nul n'ouvre la porte avec plaisir. 

» Et devant sa cour spirituelle, et coram pâtre, il s'unit à 
elle ; ensuite de jour en jour il l'aima plus fortement. 

y> Elle, veuve de son premier mari 2 , depuis mille et cent 
ans et plus, obscure et méprisée, était restée jusqu'à celui-ci 
sans être recherchée par aucun autre. 

» De rien ne lui servit d'ouïr que celui qui avait mis tout 
le monde dans l'épouvante l'avait trouvée sans peur, au son 
de sa voix, près de son cher Amyclas 3 ; 

)> De rien ne lui servit d'avoir été si constante et si as- 
surée, que, tandis que Marie resta au pied de la croix, elle 
y monta avec le Christ. 

» Mais, afin de ne pas continuer dans un style trop voilé, 
François et la Pauvreté sont les deux amants qu'on devra 
reconnaître désormais dans mes paroles diffuses. 

» Leur concorde et leurs visages empreints d'allégresse, 
leur amour, leur étonnement, leurs doux regards, étaient 
pour autrui la cause de saintes pensées : 

)) Tant que le vénérable Bernard se déchaussa le premier 
pour courir après un tel prix, et tout en courant il lui sem- 
blait aller avec lenteur. 

» richesse ignorée ! ô bien véritable ! Égidius se dé- 
chausse, Sylvestre se déchausse aussi à la suite de l'Époux, 
tant l'épouse leur plaît. 

» Dès lors ce père et maître s'en va avec sa Dame 4 ei 
avec cette famille qui déjà nouait l'humble cordon. 

• La Pauvreté. 
» Le Christ. 

' Le pêcheur qui dans sa barque passa César d'Épire eu Italie. 

* La Pauvreté. 

42 



494 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Et ce n'est point une lâcheté de cœur qui lui fit baisser 
les yeLX, parce qu'il était fils de Bernardone *, et qu'il 
paraissait étonnamment méprisable; 

» Mais il communiqua royalement à Innocent sa règle 
austère, et il reçut la première approbation de son ordre. 

» Quand se fut accru le pauvre troupeau de ce pasteur, 
dont la vie admirable se chanterait mieux parmi les gloires 
du ciel, 

» L'Éternel Esprit, se servant d'Honorius, oma d'une se- 
conde couronne la sainte volonté de l'archimandrite; 

» Et lorsque, par soif du martyre, il eut prêché en pré- 
sence du Soudan superbe le Christ et ceux qui le suivirent, 

» Trouvant ces nations trop rebelles à la conversion, afin 
de ne pas rester inactif, il revint cueillir les fruits de ses 
plantes d'Italie. 

» Sui' un âpre rocher, entre le Tibre et l'Arno, il reçut 
du Christ les derniers stigmates que ses membres portèrent 
deux ans. 

» Quand il plut à celui qui l'avait élu pour un si grand 
bien de l'élever à la récompense qu'il méritait pour s'être 
fait si humble, 

» Il recommanda à ses frères, comme à des héritiers lé- 
gitimes, sa Dame tant aimée, et il leur commanda de l'aimer 
fidèlement. 

» Alors la belle âme voulut se détacher de l'enveloppe 
mortelle pour retourner dans son royaume, et elle ne vou- 
lut pour son corps d'autre bière que celle de la pauvreté. 

» Pense maintenant quel fut le digne collègue de Fran- 
çois chargé de maintenir la barque de Pierre dans la haute 
mer, et de la diriger vers son but. 

» Or, ce fut notre patriarche 2 . Aussi, tu peux le voir : 
celui qui va, suivant Dominique, selon qu'il le commande, 
charge une bonne marchandise. 



1 Marchand de laine à Assise. Saint François y naquit en 1182. Il fut surnommé 
François pour sa connaissance de la langue fninçoisc, dont se serv?ieul les com- 
merçants italiens. 

' Saint Dominique. 



LE PARADIS. CHANT XII. 495 

» Mais son troupeau est devenu si avide d'une nourriture 
nouvelle, qu'il ne peut pas ne se point répandre dans di- 
vers pâturages; 

» Et plus ses brebis vagabondes s'e'cartent et vont loin de 
lui, plus elles retournent au bercail vides de lait. 

» Il en est bien qui craignent le danger et se serrent au- 
tour du pasteur; mais elles sont si peu, que peu de drap 
suffit pour les enfroquer. 

» A cette heure, si mes paroles ne sont pas obscures, si 
ton attention est restée soutenue, si ton esprit se rappelle 
ce que j'ai dit, 

» Ton désir doit être en partie satisfait; puisque tu auras 
vu où la plante peut s'ébrancher, et que tu auras compris la 
restriction incluse dans mon précédent raisonnement, quand 
je disais : 

» Où l'on se fortifie, si l'on ne s'égare pas. » 



CHANT XII. 

Saint Thomas ayant fini de parler, la couronne des Ames lumineuses se remet à 
tourner, et bientôt apparaît une seconde couronne, plus grande, composée de 
Bienheureux. — Parmi eux est saint Bonaventure. — Il raconte au poète la vie 
de saint Dominique, et lui nomme les Ames qui habitent le Soleil. — Tout ce 
chant est consacré à la glorification de la vie religieuse. 

Dès que la flamme bienheureuse 1 eut dit ces dernières 
paroles, la sainte meule commença à tourner, 

Et elle n'avait pas tourné une fois sur elle-même, qu'une 
autre sphère, l'enfermant dans un cercle, unit et accorda 
mouvement à mouvement, et chant à chant. 

Or ces chants surpassaient autant ceux de nos muses et 
de nos sirènes, dar.s :es douces mélodies, qu'une lumière 
directe surpasse une lumière réfléchie. 

Comme on voit deux arcs parallèles et de même couleur 

1 Saint Thomas d'Auuin. 



496 LA DIVINE COMÉDIE. 

se courber sur un nuage délicat , quand Junon dépêche sa 
messagère, 

De sorte que celui du dehors naît de celui du dedans 
(pareil en ceci à la voix de cette nymphe errante que 
l'amour consuma ainsi que le soleil consume les vapeurs 1 ), 

Comme on voit, dis-je, se courber ces deux arcs qui sont 
un présage pour les hommes, à cause de l'alliance que Dieu 
fit avec Noé, que jamais plus ils n'auront de déluge, 

De même les deux guirlandes de ces roses éternelles 
tournaient autour de nous , et la guirlande extérieure ré- 
pondait à celle du dedans. 

Lorsque la danse et toute cette grande fête de chants et 
de flammes, échangées entre elles par ces lumières joyeuses 
et caressantes , 

Se furent arrêtées ensemble et unanimement (semblables 
aux yeux qui s'ouvrent et se ferment ensemble, dociles à la 
volonté qui les meut), 

Du cœur de l'une des nouvelles lumières sortit une voix* 
qui, en me tournant vers le lieu d'où elle venait, me rendit 
tel que l'aiguille se tournant vers le pôle. 

Et elle commença ainsi : « L'amour qui me fait belle 
m'entraîne à discourir de l'autre chef, à l'occasion duquel 
on a parlé du mien si favorablement. 

» Il est juste que là où est l'un d'eux, l'autre paraisse 
aussi; puisqu'ils ont milité pour la même cause, il faut que 
leur gloire brille en même temps. 

» L'armée du Christ, qu'il coûta si cher de réarmer, sui- 
vait son enseigne, lente, craintive et peu nombreuse, 

» Lorsque l'Empereur qui règne toujours s'alarma des 
dangers de cette milice; non qu'elle en fût digne, mais par 
un effet de sa grâce ; 

» Et, comme il a été dit- il envoya au secours de son 
Épouse deux champions, j.ux gestes et paroles desquels se 
rallia le peuple égaré. 

1 Éclio. 

1 Saint Bonaventura., le docteur sc'raphique, ne en 1221 



( 



LE PARADIS. CHANT XÏI. 497 

» Dans cette partie du globe 1 où se lève le doux zéphyr 
pour ouvrir les feuilles nouvelles dont se revêt l'Europe ; 

» Non très-loin du battement de ces ondes derrière les- 
quelles, pendant sa longue fuite, le soleil se cache quelque- 
fois à tous les hommes, 

» Est située la fortunée Callaroga 2 , sous la protection du 
grand écu sur lequel le lion soumet et est soumis 3 . 

» Dans ce lieu naquit l'amant passionné de la foi chré- 
tienne, le saint athlète, doux aux siens, dur aux ennemis; 

» Et dès qu'elle fut créée, son âme fut remplie d'une 
vertu si vive, que, dans le sein de sa mère, il la rendait 
prophète. 

» Après que les épousailles furent accomplies, sur les 
fonts sacrés, entre lui et la foi, épousailles où ils se do- 
tèrent d'un salut mutuel, 

» La Dame qui donna pour lui l'assentiment vit en 
songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses 
héritiers; 

» Et pour qu'il fût visiblement ce qu'il était, un esprit 
descendit pour lui donner le nom de celui qui le possédait 
tout entier : 

» Dominique il fut appelé * ; et j'en parle comme de 
l'agriculteur que le Christ choisit pour l'aider dans son 
jardin. 

» Il parut bien pour l'envoyé et le familier du Christ, car 
le premier amour qu'il manifesta fut pour le premier con- 
seil que le Christ a donné. 

» Plusieurs fois sa nourrice le trouva éveillé et agenouillé 
à terre, comme s'il eût dit dans son silence : « Je suis venu 
pour cela. » 

» toi, son père, justement nommé Félix! ô toi, sa 



1 En Espagne. 

5 Où naquit saint Dominique, année 1170, aujourd'hui Calahorra. 

3 Les armes de Castille : < In che soggiace il leone e soggioga. > — Voir l'Ar- 
moriai de Castille. 

4 Dominicus. 

42. 



498 LA DIVINE COMÉDIE. 

mère, justement nommée Jeanne! si l'interprétation de vos 
noms est celle qu'on leur donne 1 . 

» Lui, ce ne fut pas pour ce monde , pour lequel on se 
fatigue cà suivre les leçons d'Ostie et de Taddeo, mais pour 
l'amour de la vraie manne 2 , 

» Qu'en peu de temps il devint un grand docteur; alors 
il se mit à cultiver la vigne, qui perd vite sa verdure si le 
vigneron ne fait pas son devoir. 

» Et étant venus vers ce siège, autrefois plus secourable 
aux pauvres (faute dont je n'accuse pas le saint-siége, mais 
celui qui l'occupe et qui fortigne 3 ), 

» 11 ne demanda pas des dispenses, afin de ne rendre que 
deux ou trois pour six; il ne demanda pas le premier bé- 
néfice vacant ; non décimas quœ sunt pmiperum Dei; 

» Mais la permission de combattre contre les hérésies du 
monde, pour la semence d'où sont nées les vingt-quatre 
plantes qui s'élèvent autour de toi*. 

» Puis, avec sa doctrine et sa volonté tout ensemble, il 
entra dans son office apostolique comme un torrent qu'une 
source élevée précipite. 

» Et son impétuosité attaqua plus vivement les rejetons 
de l'hérésie, là où les résistances étaient plus fortes. 

» De lui sortirent ensuite divers ruisseaux qui arrosent 
le jardin catholique , si bien que ses arbrisseaux en sont 
plus vivants. 

» Si telle fut l'une des roues du char sur lequel l'Église 
se défendit, et vainquit les adversaires sortis de sa propre 
Site, 

» Tu devrais connaître sans peine l'excellence de l'autre 
roue 5 , dont Thomas, avant ma venue, t'a parlé avec tant 
d'éloges. 

» Mais l'ornière que creusa la partie élevée de sa circon- 

1 Félix, c'est-à-dire Heureux; Jeanne, en hébreu, favorisée de ta Grâce. 

* Le cardinal Ostiense, c'est-à-dire d'Ostie» qui a fait un livre sur les décré- 
tais ; Taddeo, médecin de Florence. 

» lioniface VIII. 

* Les vingt-quatre Bienheureux. 
3 Saint François d'Assise 



LE PARAD5S. CHANT XII. 499 

férence est abandonnée, de sorte qu'où était le bien main- 
tenant est le mal. 

» Sa famille, qui posait fidèlement les pieds sur les traces 
de François, a tellement changé sa marche, qu'elle met la 
pointe du pied où il mettait les talons. 

» Mais on verra vite la moisson née de la mauvaise cul- 
ture, quand l'ivraie se plaindra qu'on ne la porte pas au 
grenier. 

n Je conviens qu'en cherchant feuille à feuille dans notre 
volume , on trouverait encore une page où on lirait : « Je 
suis tel que j'ai été. » 

» Mais ce ne serait ni à Casale , ni à Aquasparta , d'où 
sont venus deux hommes dont l'un relâche trop et l'autre 
resserre trop la règle. 

» Pour moi, je suis la vie de Bonaventure, de Bagnore- 
gio; dans les grands offices où l'on m'éleva j'ai toujours 
négligé les soins temporels. 

» Illuminato et Augustin sont ici 1 5 ils furent les pre- 
miers des pauvres déchaussés qui, portant le cordon, de- 
vinrent les amis de Dieu. 

» Hugues de Saint-Victor est ici avec eux 8 , et Pierre 
Mangiadore 3 , et Pierre l'Espagnol, lequel brille sur terre 
dans ses douze livres; 

» Le prophète Nathan est ici , et le métropolitain Chry- 
sostôme*, et ce Donatus 5 qui daigna mettre la main au pre- 
mier des arts ; 

» Puis Baban; et à mon côté brille Joachim, abbé de 
Calabre, doué de l'esprit prophétique. 

» J'ai dû louer ce grand paladin de l'Église, tant j'étais 
ému par l'ardente sympathie et le doux parler de frère 
Thomas, 

» Dont s'émeut avec moi toute cette compagnie » 



1 Deux religieux de Saint-François. 

3 Prieur de Saint-Vicìcr-lez-Pdris, mort en 1142. 

* Ou Comeslor. Histc.'ien ecclésiastique, né en Lombardie. 
' Archevêque de Gonstantinople. 

* Un grammairien, maitre do saint Jcròroo- 



500 LA DIVISE COMEDIE. 



CHANT XIII. 

Le poète fait une nouvelle description des brillantes couronnes, de leurs danses 
et de leurs concerts. — Après quoi il demande à saint Thomas d'Aquin da lui 
expliquer quelques paroles renfermées au dixième chant. 

Qu'il s'imagine celui-là qui veut bien comprendre ce que 
je vis alors, et, pendant que je parle, qu'il conserve cette 
image aussi ferme qu'un rocher; 

Qu'il se représente, dis-je, quinze étoiles illuminant d'une 
telle clarté diverses parties du ciel, qu'elles pénètrent l'air 
le plus dense et le plus épais; 

Qu'il s'imagine ce char auquel l'espace de notre ciel est 
assez étendu pour que de jour et de nuit son timon tourne 
et ne disparaisse pas; 

Qu'il s'imagine la bouche de cette corne, commençant 
à la pointe de l'axe autour duquel tourne la première 
sphère ; 

Qu'il s'imagine que ces étoiles, en se réunissant, ont 
formé dans le ciel deux signes pareils à celui que forma la 
fille de Minos, lorsqu'elle sentit le froid de la mort * ; 

Puis, que l'un de ces signes a ses rayons confondus dans 
les rayons de l'autre , et que tous deux tournent de telle 
manière qu'ils vont en sens contraire : 

Alors il aura comme l'ombre de la vraie constellation et 
de la double danse qui se mouvait autour du point où j'étais 
placé; 

Car ce que je vis l'emporte autant sur ce que nous 
voyons d'ordinaire, que le mouvement du ciel, qui dépasse 
en rapidité tous les autres, l'emporte sur le mouvement de 
la Cbiana 2 . 

Là on chantait , non Bacchus et Péan , mais trois per- 
sonnes dans une nature divine, et dans une seule personne 
l'union de la nature divine à la nature humaine. 



1 La couronne d'Ariane, mise par Bacchus parmi les conslellatious. (Ovide.} 
1 Rivière de Toscane, 



LE PARADIS. CHANT XIII. 50 i 

Le chant et les danses prirent fin, et vers nous se tour- 
nèrent les saintes lumières, se félicitant de passer d'un soin 
à un autre. 

Puis rompant le silence au milieu de l'accord de ces 
dieux, la lumière par qui me fut racontée l'admirable vie 
du pauvre de Dieu 1 

Me dit : « Puisqu'une partie du blé est battue 2 et que 
déjà son grain est serré, le doux amour m'invite à en battre 
l'autre partie. 

» Tu crois que dans cette poitrine d'où une côte fut tirée 
pour former la belle bouche dont le palais coûta si cher au 
monde 3 , 

» Et que dans cette poitrine* qui, percée d'un coup de 
lance, satisfit tellement à la justice de Dieu, qu'elle fit pen- 
cher la balance du côté de ses mérites, malgré le poids de 
nos fautes, 

» Fut versée autant de lumière qu'il en est accordé à la 
nature humaine, par cette grande vertu qui les fit l'une et 
l'autre : 

» Ainsi tu t'étonnes de ce que j'ai dit ci-dessus, en ra- 
contant que le bienheureux enfermé dans la cinquième 
sphère n'eut jamais son second. 

» Maintenant ouvre les yeux à ce que je te réponds, et 
tu verras que ta croyance et mon dire seront à la vérité 
comme est le centre à tous les points du cercle. 

» Ce qui ne meurt pas et ce qui peut mourir n'est qu'une 
splendeur de cette idée qu'enfante, en aimant, Notre-Sei- 
gneur. 

» Car cette vive lumière 5 qui sort de la Puissance ra- 
dieuse, mais ne s'en détache pas non plus que l'Amour, 
dont le rapport forme leur frinite, 

» Réunit, par un effet de sa bonté, ses rayons sur neuf 



1 SaiDt Thomas d'Aquin, par qui fut racontée la vie de saint François. 

5 Puisque ton premier doute est éclairci. 

» Ève. 

4 La poitrine du Christ. 

* Le Yerbe. 



5Û2 LA DIVINE COMÉDIE. 

sphères , comme dans un miroir, mais en restant éternel» 
lement une. 

» De là elle descend jusqu'aux dernières puissances, dimi- 
nuant tellement de force , d'acte en acte , qu'elle ne crée 
plus que des êtres éphémères. 

» Et par ces êtres j'entends les choses engendrées , que 
le ciel par son mouvement produit avec ou sans germe. 

» La matière de ces êtres et la cause qui les produit 
n'ont pas un seul mode d'agir, et partant sous leur em- 
preinte particulière l'idée divine paraît plus ou moins ; 

» D'où il advient que le même arbre donne , selon l'es- 
pèce, des fruits bons ou mauvais, et que vous naissez avec 
des inclinations diverses. 

» Si la matière était conduite à point , et si le ciel était 
dans sa vertu suprême, la beauté idéale paraîtrait tout 
entière; 

» Mais la nature donne toujours une empreinte impar- 
faite, semblable dans ses œuvres à l'artiste qui a bien la 
pratique de l'art, mais dont la main tremble. 

» Donc, si l'ardent amour dispose et fait descendre les 
vifs rayons de la première vertu , toute perfection sur ce 
point est atteinte. 

» Ainsi fut faite autrefois la terre, vraiment digne de 
toute perfection animale, ainsi la Vierge conçut sans 
souillure. 

» Partant, j'approuve ton opinion, car jamais l'humaine 
nature ne fut ni ne sera ce qu'elle fut dans ces deux per- 
sonnes. 

» A présent, si je n'allais pas plus avant, tu commen- 
cerais par t'écrier : « Comment donc celui-ci fut-il sans 
égal ' ? » 

» Mais, pour faire bien apparaître ce qui ne paraît pas, 
songe quel il était, et quelle cause l'excita à demander, 
lorsqu'il lui fut dit : « Demande ! » 

» Je n'ai point parlé de façon que tu ne passes voir clai- 



LE PARADIS. CHANT XIII. 503 

rement que cet homme fut un roi qui demanda la sagesse, 
afin d'être un véritable roi. 

» Il ne désira point savoir quel est le nombre des natures 
célestes, ou si le nécessaire avec le contingent produisent le 
nécessaire ; 

» Ou bien si est dare primum molum esse ; ou si dans un 
demi-cercle on peut placer un triangle qui n'ait pas un angle 
droit : 

» Donc, si tu as bien saisi ce que j'ai dit et ceci même, la 
sagesse royale, telle est la science sans pareille sur laquelle 
tombait la flèche de mon intention. 

» Et si tu diriges une vue nette sur ces mots : s'éleva, tu 
verras qu'il n'a de rapport qu'aux rois ; or les rois sont nom- 
breux, mais les bons sont rares. 

» Prends mes paroles avec cette distinction, et tu pourras 
ainsi garder ta croyance sur le premier père et notre 
bien-aimé 1 ; 

» Et que ceci te mette du plomb aux pieds, afin de te faire 
mouvoir lentement, comme un homme fatigué, vers le oui 
et le non que tu ne vois pas. 

» Car il est bien bas parmi les sots celui qui, sans 
distinction, affirme ou nie, soit dans un cas, soit dans 
l'autre. 

» C'est pourquoi il advient souvent que l'opinion cou- 
rante prend une fausse route, et que la passion lie notre 
intelligence. 

» C'est plus qu'en vain qu'il s'éloigne de la rive, car il n'y 
revient jamais tel qu'il l'a quittée, celui qui va à la pêche 
de la vérité et qui ne sait pas son art. 

» Et de ceci sont des preuves évidentes pour le monde Par- 
menide, Mélissus, Biïssus et plusieurs autres qui allaient i" 
ne savaient où. 

» Ainsi firent Sabellius et Arius, et ces insensés qui furent 
pour les Écritures comme des épées, où, en se mirant, les 
visages droits semblent tortueux. 



504 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Que les hommes encore ne soient pas trop hardis à 
juger , comme fait celui qui estime le blé dans le champ, 
avant qu'il soit mûr. 

» Car j'ai vu tout l'hiver le buisson rester âpre et sau- 
vage, puis porter des roses sur sa cime ; 

» Et j'ai vu le vaisseau courir droit et agile pendant tout 
son voyage, et périr en arrivant à l'entrée du port. 

» Que Monna Berthe et Ser Martino *, pour avoir vu, l'un 
voler, l'autre faire des offrandes, ne croient pas les voir tels 
qu'on les voit au conseil divin, 

» Car celui-là peut se relever, celui-ci peut tomber. » 



CHANT XI\. 

le sage roi Salomon révèle a Dante une venté. — Toujours plus fort, le poëte 
monte avec Béatrice au cinquième ciel, le ciel de Mars. — Croix resplendis- 

• «ante au milieu de laquelle se tenait Jésus-Christ avec les Ames des Bienheu- 
reux qui avaient combattu pour la foi. — Harmonie céleste. 

Du centre à la circonférence , et de la circonférence au 
centre, se porte l'eau dans un vase arrondi, selon qu'elle est 
poussée du dedans ou du dehors. 

Ce que je dis là advint à mon esprit aussitôt que se tut 
l'âme glorieuse de Thomas, 

Par la ressemblance 2 qui naissait de ses paroles et de 
celles de Béatrice, à laquelle, après Thomas, il plut de com- 
mencer ainsi : 

« Celui-ci a besoin, bien qu'il ne vous l'indique ni par la 
voix ni même encore par la pensée, d'arriver à la racine 
d'une autre vérité. 

» Dites -lui si la lumière dont se pare votre substance 

1 « Dame Berthe et sire Martin. Ce sont noms qu'il a choisys entre le menu 
peuple, par lesquels il faut entendre toute personne jdiote et simple, etc. > 
(Giangier.) 

2 A l'égard de Thomas, qui lui parle, Dante semble placé au centre d'un vena 
d'eau qu'on agiterait ; à l'égard de Béatrice, à la circonférence de ce cercle. 



LE PARADIS. CHANT XIV. 505 

demeurera éternellement avec vous comme elle est à cette 
heure. 

» Et si elle demeure, dites comment il adviendra, après 
que vous serez redevenus visibles *, qu'elle ne nuise pas à 
votre vue. » 

Comme parfois, dans un élan de joie plus grande, ceux 
qui dansent en rond, poussés et entraînés, élèvent la voix 
et ragaillardissent leurs gestes, 

Ainsi, à cette prière pieuse et instante, les cercles saints 
montrèrent une nouvelle joie dans leurs rondes et leurs 
hymnes merveilleuses. 

Celui qui se lamente de ce qu'on meurt ici-bas pour vivre 
là-haut n'a pas vu d'ici-bas les divins rafraîchissements de 
l'éternelle pluie. 

Cet un et deux et trois qui vit toujours et règne toujours 
en trois et deux et un, non circonscrit et qui circonscrit 
toute chose 2 , 

Trois fois était chanté par chacun des esprits avec une 
telle mélodie, que de l'entendre serait pour tout mérite une 
suffisante récompense. 

Et moi j'entendis, dans la lumière la plus divine du 
moindre cercle, une voix modeste 3 , peut-être telle que fut 
celle de F Ange à Marie ; 

Elle répondait : « Aussi longue que sera la fête du Pa- 
radis, aussi longtemps notre amour rayonnera autour de ce 
vêtement. 

» Sa clarté suit l'ardeur de notre amour 4 ; l'ardeur 
dépend de nos célestes visions, lesquelles seront d'autant 
plus élevées, que l'âme, au delà de son propre mérite, aura 
une part à la grâce. 

» Quand nous aurons revêtu la chair glorieuse et sainte. 



1 Après la résurrection. 

8 La Trinité : « Quell'uno e due e tre che sempre vive. > 

3 Cette voix modeste est, suivant Landino, celle do Pierre Lombard ; suivant 
d'autres, celle de Salomon. 

* Plus nous savons, plus nous aimonsi et plus nous aimons, plus nous sommes 
revêtus de lumière. 

43 



506 LA DIVINE COMÉDIE. 

notre personne sera plus reconnaissante, parce qu'elle sera 
entière. 

» De là s'accroîtra ce que de sa lumière gratuite nous 
donne le souverain bien ; lumière qui nous permet de le 
voir. 

» Dé là doit s'accroître notre sainte vision, s'accroître 
l'ardeur qui à la vision s'allume, s'accroître le rayon qui 
de l'ardeur descend. 

» Mais comme le charbon, qui donne la flamme, la dé- 
passe tellement en vive blancheur qu'il apparaît au milieu 
d'elle, 

» Ainsi cet éclat, qui déjà nous entoure, sera vaincu par 
celui de la cbair que la terre recouvre cependant. 

» Et une si grande splendeur ne pourra nous fatiguer, 
car les organes du corps seront assez forts pour tout ce qui 
pourra faire nos délices. » 

L'un et l'autre chœur me parurent si prompts et si una- 
nimes à dire amen, qu'ils montrèrent bien leur désir de 
revêtir leurs corps morts; 

Non pour eux peut-être, mais pour leurs mères, pour 
leurs pères et pour les autres qui leur furent chers avant 
qu'ils fussent des flammes éternelles. 

Et voilà qu'autour de ces clartés naît et s'ajoute une clarté 
pareille et telle qu'un horizon lumineux. 

Et comme, au premier tomber du soir, on commence à 
entrevoir dans le ciel des lueurs nouvelles qui semblent 
être et ne pas être; 

Ainsi il me sembla commencer à voir de nouvelles sub- 
stances, qui formaient un cercle en dehors des deux autres 
circonférences. 

véritable reflet du Saint-Esprit ! comme tout à coup il 
devint si éclatant à mes, yeux, que, vaincus, ils ne purent 
le soutenir ! 

Mais Béatrice se montra à moi si belle et si riante, que 
cette vision doit se laisser parmi celles que n'a pu garder 
ma mémoire. 

Cependant mes yeux reprirent la force de se relever, et 



LE PARADIS. CHANT XIV. 507 

je me vis transporté seul avec ma Dame dans le ciel d'un 
salut plus haut *. 

Bien m'aperçus-je que j'étais plus élevé, au sourire en- 
flammé de l'étoile, qui me parut plus rouge que de cou- 
tume. 

De tout mon cœur et avec ce parler qui est le même en 
chacun, je fis à Dieu l'holocauste de remercîments dus à 
cette grâce nouvelle, 

Et dans mon sein n'était pas encore éteinte l'ardeur du 
sacrifice, que je le sentis reçu et agréable. 

Car des splendeurs m'apparurent si éblouissantes et si 
rouges entre deux rayons, que je dis : Hélios 2 ! combien 
tu les ornes ! 

Comme, toute semée de grandes et de petites lumières, 
Galaxie 3 étend, entre les pôles du monde, une ligne si 
blanche, qu'elle remplit de doute les plus savants; 

Ainsi ces rayons constellés formaient, dans la profondeur 
de Mars, le signe vénérable * que forme, dans le cercle, la 
jonction des cadrans. 

Ici la mémoire domine le talent; car sur cette croix 
resplendissait le Christ, de sorte que je ne puis trouver 
une digne comparaison. 

Mais celui qui prend sa croix et suit le Christ me par- 
donnera encore mieux ce que je laisse, en voyant un jour 
sur cet arbre étinceler le Christ. 

D'un côté à l'autre côté de la croix, et entre la cime et 
la base, se mouvaient des lumières, scintillant avec force 
lorsqu'elles se rejoignaient et lorsqu'elles passaient outre. 

Ainsi l'on voit sur terre des atomes volant en ligne droite 
ou courbe, agiles ou lents, changeant sans cesse d'aspect, 

Se mouvoir dans le rayon qui souvent traverse l'ombre 

1 II est transporte dans un ciel plus haut, et par conse'quent plus près de la vu* 
de Dieu, qui est le vrai salut. 
'Le soleil. 
1 La Voie lactée. 
• La croix. 



508 LA DIVINE COMÉDIE. 

que par son intelligence et son art l'homme s'est ménagée 
contre la chaleur. 

Et comme un luth et une harpe de leurs cordes nom- 
breuses forment un doux accord pour celui-là même qui ne 
distingue pas chaque note, 

Ainsi, des lumières qui là réapparurent se forma sur la 
croix une mélodie dont j'étais ravi, sans même comprendre 
leur hymne. 

Je sentis bien qu'elle renfermait de hautes louanges, cai 1 
ceci m'anïvait : « Ressuscite et sois vainqueur! » Mais 
c'était comme à quelqu'un qui ne comprend pas et qui 
entend. 

J'étais tellement énamouré, que jusque-là chose ne fut qui 
m'eût attaché avec de si doux liens. 

Peut-être cette parole paraîtra trop hardie en mettant 
au-dessous de ce plaisir celui de contempler les beaux yeux 
où j'apaise mes désirs. 

Mais celui qui sait que les empreintes de toute beauté 
deviennent plus vives plus on s'élève, et que je ne m'étais 
pas alors retourné vers les yeux de ma Dame, 

Celui-là peut m'excuser de ce dont je m'accuse polli- 
ni' excuser l , et peut voir que je dis la vérité ; car le saint 
plaisir qui naît de ce regard ne s'explique pas, 

Puisqu'en s'élevant ce plaisir devient plus pur. 



CHANT XV. 



Cacciaguida, trisaïeul du poëte, l'accueille avec un grand amour. — Il lui expose 
la généalogie des Alighieri. — Il lui parle ensuite des anciennes mœurs de Flo- 
rence. — Enfin il raconte comment, en combattant les Turcs, il mourut pour la 
foi de Jésus-Christ. 

La volonté honnête par laquelle se manifeste toujours 

E scusar puommi di quel ch'io m'accuso 
Per iscusarmi. 



LE PARADIS. CHANT XV. 509 

l'amour dont les aspirations sont droites, comme la cupi- 
dité se manifeste par la volonté inique, 

Imposa silence à cette douce lyre, et fit reposer les saintes 
cordes 1 que la main du ciel monte et descend. 

Comment seraient-elles sourdes à de justes prières, ces 
substances qui, pour me donner le désir de leur faire 
quelque prière, furent d'accord pour se taire ? 

C'est raison qu'il se lamente sans fin, celui qui, par 
amour des choses qui ne durent pas éternellement, dé- 
pouille un tel amour. 

Tel, par un ciel tranquille et pur, court deçà et delà un 
feu subit qui attire nos yeux jusqu'alors indifférents, 

Et semble une étoile qui change de place, sinon qfie, du 
côté où elle s'allume et dure peu, nulle clarté ne s'éteint; 

Tel, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, 
courut un astre 2 de la constellation qui resplendit dans ce 
ciel. 

Et le diamant ne se détacha point de son fil, mais il 
parcourut la ligne radieuse, et sembla un feu derrière de 
l'albâtre. 

Non moins pieuse apparut l'ombre d'Anchise (s'il faut en 
croire la plus grande de nos muses), lorsque dans l'Elysée 
il aperçut son fils. 

O sanguis meus, o super infusa 

Gratia Sei, sicut tibi, cui 

Bis unquam cœli janua reclusa ? 

Ainsi la lumière : c'est pourquoi je fus pour lui tout 
attentif; ensuite je tournai mes regards vers ma Dame, et 
de part et d'autre je restai tout stupéfait. 

Car dans ses yeux brillait un sourire tel, que je pensai 
voir des miens le fond de ma grâce et de mon Paradis s . 

Après quoi, l'esprit, si doux à entendre et à voir, ajouta 
à ses premières paroles des choses que je ne compris pas, 
tant il parla avec profondeur. 

1 Les âmes des bienheureux. 
' C'est l'Ame de Cacciaguida, le trisaïeul du poêle 
Je pensai être arrivé à ma félicité complète. 

43. 



510 LA DIVINE COMÉDIE. 

El ce n'était point par choix qu'il me les cachait ainsi, 
mais par nécessité, parce que ses conceptions dépassaient 
l'entendement des mortels. 

Cependant, quand l'arc de son ardente affection fut assez 
détendu pour que ses paroles descendissent jusqu'au but 
permis à notre intelligence. 

La première chose que j'entendis fut : « Béni sois-tu, triple 
et un, toi qui es si propice à mon sang ! » 

Et il poursuivit : « Le cher et long désir, puisé par moi 
en lisant ce grand volume où le blanc et le noir ne se 
changent jamais, 

» A été apaisé par toi, ô mon fils ! au milieu de cette 
lumière où je te parle : j'en remercie celle-là qui t'a fourni 
d'ailes pour voler vers ces hauts lieux '. 

» Tu crois que ta pensée parvient jusqu'à moi de celui 
qui est le premier, comme de l'unité, si on la connaît, pro- 
viennent le cinq et le six; 

» Et, pour cela , tu ne me demandes ni qui je suis, ni 
pourquoi je parais devant toi plus joyeux que tout autre 
dans cette troupe joyeuse. 

» Tu crois ce qui est; car, dans cette vie, les petits et les 
grands regardent le miroir où, même avant que tu penses, 
tes pensées se répandent. 

» Mais, pour que l'amour sacré dans lequel je veille d'une 
vue toujours attentive, et qui m'altère d'un désir bien doux, 
ait tout son contentement, 

» Toi, d'une voix assurée, libre et joyeuse, proclame ta 
volonté, proclame ton désir : déjà ma réponse est prête. » 

Je me tournai vers Béatrice. Elle, qui m'avait entendu 
a^ant que j'eusse parlé, me sourit d'une manière qui fit 
croître les ailes de mon désir. 

Alors je commençai ainsi : ce L'amour et le savoir, dès que 



Venisti tandem, tuaqne expectata parenti 
Vicit iter durum pielas? datur ora lueri, 
Nate, tua... 

[.iìneiii., lib. H.) 



LE PARADIS. CHANT XV. 511 

l'égalité première vous apparut, ont pesé le même poids 
dans chacun de vous ; 

» Car, dans ce soleil 1 qui vous éclaire de sa lumière et 
vous embrase de sa chaleur, ces deux vertus sont si égales, 
que toutes les autres similitudes seraient insuffisantes; 

» Mais la volonté et la puissance chez les mortels, par une 
. raison qui vous est manifeste, sont inégalement pourvues 
d'ailes ! 

» Aussi moi, qui suis mortel, je me sens atteint de cette 
inégalité, et c'est du cœur seul que je vous rends grâce de 
votre réception paternelle. 

» Je te supplie, vivante topaze qui enrichis ce précieux 
joyau 2 , de m'instruire de ton nom. 

— mon rejeton, en qui je me complus tandis que je 
t'attendais , je fus ta racine ! » Ainsi fit-il d'abord en me 
répondant. 

Ensuite il me dit : « Celui duquel ta lignée prend son nom, 
et qui depuis cent ans et plus est occupé à tourner la pre- 
mière côte de la montagne, 

» Fut mon fils et fut ton bisaïeul; il faut bien que par 
tes œuvres tu abrèges sa longue fatigue. 

» Florence, dans l'antique enceinte d'où elle entend 
sonner encore tierce et none, vivait en paix, sobre et 
pudique. 

» Elle n'avait point de carcans, point de couronne, point 
de femmes parées, point de ceinture plus belle à voir que 
la personne qui la porte; 

» En naissant, la fille ne faisait pas encore peur à son 
père, car l'heure de la marier et la dot n'avaient pas toutes 
deux dépassé toute mesure. 

» Il n'y avait pas de maisons vides d'enfants; Sardana- 
pale n'y était pas encore venu pour montrer ce qu'on peut 
faire dans une chambre. 



Dieu. 
' Cette croix de feu. 



512 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Montemalo l n'était pas encore vaincu par votre Uccel- 
latojo, qui, comme il a été surpassé dans son élévation, le 
sera dans son déclin. 

» J'ai vu Bellincion Berti 2 marchant avec une ceinture 
de cuir et d'os, et sa femme s'en revenir de son miroir sans 
e visage fardé. c 

» J'ai vu ceux de Nerli et ceux du Vecchio se contenter 
d'une simple peau, et leurs femmes toutes à leur fuseau et 
à la quenouille. 

» femmes heureuses ! chacune d'elles connaissait sa 
sépulture à venir, et nulle d'elles, pour la France, n'était 
seule dans son lit. 

» L'une veillait au sein du berceau, et, pour consoler le 
nourrisson, employait ce parler qui fait la première joie 
des pères et des mères. 

» L'autre, en tirant la chevelure de sa quenouille, 
devisait avec sa famille des Troyens, et de Fiesole, et de 
Rome. 

. » On eût tenu alors pour merveille une Cianghella et un 
Lapo Salterello, comme on s'étonnerait aujourd'hui d'un 
Cincinnatus et d'une Cornélie. 

» Dans ce calme et cette belle vie de citoyens, dans cette 
civilisation si loyale, dans un si doux abri, 

» La Vierge Marie, invoquée à grands cris, me fit naître; 
et, dans votre antique baptistère, je fus à la fois nommé 
chrétien et Cacciaguida. 

» Moronto et Eliseo furent mes frères; ma femme me vint 
de la vallée du Pô, et de là fut tiré ton second nom. 

» Après je suivis l'empereur Conrad 3 ; et il me décora 
de l'ordre de sa milice, tant par mes belles actions j'étais 
venu dans sa faveur. 

« A sa suite je marchai contre la loi perverse de ce 

* Montemalo pour Monte-Mario, montagne près de Rome; Uccellatojo est une 
montagne près de Florence. Il veut dire qu'alors liomc n'était pas vaincue e» 
beauté par Florence; mais que cet éclat va bientôt cesser. 

* Père de la belle Gualdrada. 

* Conrad III, mort cu 1 152. 






LE PARADIS. CHANT XVI. 513 

peuple * qui, par la faute de votre pasteur, usurpe votre 
domaine. 

» Là, par cette vilaine race, je fus libéré du monde 
trompeur dont l'amour avilit tant d'âmes, 

» Et du martyre j'arrivai à cette paix. » 



CHANT XVI. 

Cacciaguida dit quel fut le lieu et le temps de sa naissance. — Il dit quelle était 
alors la population de Florence, et quelles étaient les plus honorables familles 
de cette ville; enfin quels de'sordres ont été amenés par les mœurs nouvelles. 

chétive noblesse du sang, si tu fais les hommes s'enor- 
gueillir de toi sur cette terre où notre esprit est si débile, 

Tu ne seras plus pour moi un sujet d'étonnement, puisque 
là où les appétits ne dévient pas (je dis au ciel), là je m'en 
glorifiai ! 

Tu es, certes, un manteau qui raccourcit vite, car, si de 
jour en jour on n'y ajoute un morceau, le temps rôde à 
l'entour avec ses ciseaux. 

Par ce mot vous, auquel Rome se soumit la première, et 
dans l'emploi duquel ses descendants ont moins persévéré, 
recommencèrent mes paroles. 

C'est pourquoi Béatrice, qui était un peu à l'écart, se prit 
à sourire, pareille à celle qui toussa à la première faute de 
cette Ginevre dont parle la chronique s . 

Je commençai : « Vous êtes mon père, vous me donnez 
toute hardiesse à parler; vous m' élevez si haut, que je suis 
plus que moi-même. 

» Mon âme s'emplit d'allégresse par tant de ruisseaux, 
qu'elle-même devient une fontaine de joie; de sorte qu'elle 
la peut recevoir sans se rompre. 

» Dites-moi donc, ô ma source aimée ! quels furent vos 

1 Les Sarrasins qui alors ravagèrent l'Italie. 

" La suivante de Ginevre. Se rappeler l'épisode de Françoise de Rimiui. 



51 4 LA DIVINE COMÉDIE. 

ancêtres, et quelles furent les années qui firent époque dans 
potre enfance. 

» Parlez-moi du bercail de saint Jean *, dites quel il était 
alors, et quels étaient les hommes dignes des plus hauts 
rangs. » 

Comme au souffle des vents le charbon s'avive dans la 
flamme, ainsi je vis cette lueur resplendir à mes caresses. 

Et comme à mes yeux elle se fit plus belle, aussi avec une 
voix plus douce et plus suave, mais non dans notre langage 
moderne, 

Elle me dit : « Depuis le jour où il fut dit Ave 8 jusqu'à 
l'enfantement où ma mère, qui à cette heure est une sainte, 
se délivra de moi, son fardeau, 

» Cette planète 3 revint cinq cent cinquante-trois fois se 
renflammer sous les pieds de son lion. 

» Mes ancêtres et moi nous naquîmes dans le lieu où se 
rencontre le dernier quartier de la ville * pour celui qui court 
dans vos jeux annuels. 

» Contente-toi d'entendre cela sur mes aïeux : ce qu'ils 
furent et d'où ils vinrent, il est plus convenable de s'en taire 
que d'en parler. 

» Tous ceux qui étaient alors en état de porter les armes, 
depuis la statue de Mars 5 jusqu'au Baptistère, formaient le 
cinquième de ceux qui sont aujourd'hui vivants ; 

» Mais la population, qui est à présent mélangée de gens 
de Campi, de Certaldo et de Figghine, était pure jusque dans 
le dernier artisan. 

» Oh ! qu'il serait mieux d'être les voisins de ceux que 
je nomme, et d'avoir votre frontière à Galluzzo et à Tres- 
piano, 

» Que d'avoir de telles gens dans vos murs, et d'endurer 
la puanteur du villageois d'Aguglione et de celui de Signa, 
qui a déjà l'œil aiguisé pour trafiquer ! 

1 De Florence, qui a saint Jean pour patron. 

' Depuis la Salulation angulique, jusqu'à l'an 1090 ou 1091. 

* La planète de Mars. 

4 Le quartier de San Piero. 

v La statue de Mars était sur le Ponte Vecchio. 



LE PARADIS. CHANT XVI. 515 

» Si la nation qui dégénère le plus au monde n'avait pas 
été une marâtre pour César, mais presque une mère aimante 
pour son fils : 

» Tel est devenu Florentin, et changeur et marchand, qui 
s'en serait retourné à Simifonti, là où son père allait quêter 
son pain ; 

» Les Conti seraient encore à Montemurlo , les Cerchi 
seraient dans la Pièvre d'Acone, et peut-être les Buondel- 
monti à Valdigrieve *. 

» Toujours la confusion des personnes fut le commence- 
ment des malheurs d'une cité, comme dans le corps trop 
d'aliments entassés. 

» Le taureau aveugle tombe avant l'agneau aveugle, et 
maintes fois une seule épée taille plus et mieux que cinq 
épées. 

» Si tu regardes Luni et Urbisaglia, et comment elles 
s'en sont allées, et comment s'en vont après elles Chiusi et 
Sinigaglia, 

» D'entendre comment les familles se défont ne te pa- 
raîtra chose nouvelle ni forte, puisque les cités mêmes ont 
un terme. 

» Toutes vos choses ont leur mort comme vous; mai? 
elle se dissimule dans quelques-unes, qui semblent durer 
beaucoup, parce que votre vie est courte. 

» Et comme le cours du ciel de la lune couvre et dé- 
couvre sans trêve les rivages de la mer, ainsi la fortune 
fait de Florence. 

» Aussi ne doit-on pas regarder comme chose étonnante 
ce que je dirai de ces premiers Florentins dont la renommée 
est cachée dans la nuit des temps. 

» J'ai vu les Ughi, j'ai vu les Catellini, les Filippi, les 
Greci, les Ormanni et les Alberichi déjà sur leur déclin, 
illustres citoyens; 

» J'ai vu aussi grands qu'ils étaient antiques, avec ceux de 
la Sannella, ceux de l'Arca, et les Soldanieri, et les Ardinghi, 
et les Bostichi. * ? 

1 Od épargne au lecteur l'explication de toutes ces généalogies florentines. 



516 LA DIVINE COMÉDIE. 

» Près de la porte, chargée présentement d'une nouvelle 
félonie d'un si grand poids, que bientôt il fera chavirer 
votre barque, 

» Étaient les Ravignani, desquels sont descendus et le 
comte Guido et tous ceux qui ont pris ensuite le nom du 
grand Bellincione. 

» Della Pressa savait déjà comme on doit gouverner, et 
déjà Galigaio avait dorés dans sa maison la garde et le 
pommeau de son épée. 

» Grande était déjà la colonne du Vair ', et illustres 
étaient les Sachetti, les Guiochi, les Sifanti, les Barucci et 
les Galli, et ceux qui rougissent au souvenir du boisseau 2 . 

» Le cep d'où naquirent les Calfucci était déjà grand, et 
déjà avaient été promus aux chaises curules les Sizii et les 
Arrigucci. 

» Oh! combien forts j'ai vu ceux qui se sont détruits par 
leur orgueil ! Les boules d'or fleurissaient Florence dans tous 
ses hauts faits 8 . 

» Ainsi faisaient les pères de ceux qui, chaque fois que 
votre évêché vaque, s'engraissent en tenant le consistoire. 

» Cette famille outrecuidante 4 , furieuse comme un dragon 
à celui qui fuit, mais, à qui lui montre les dents ou la bourse, 
paisible comme un agneau, 

» Déjà surgissait, mais de si petites gens, qu'il ne plut pas 
à libertin Donato que son beau-père l'eût fait leur parent. 

» Déjà le Caponsacco était descendu de Fiesole dans le 
marché, et déjà c'étaient de bons citoyens que Giuda et 
Infangato. 

» Je te dirai une chose incroyable et vraie : dans le petit 
cercle que formait la ville, on entrait par la petite porte qui 
devait son nom à la maison de la Péra. 

» Chacun de ceux qui portent les beaux insignes du 

Armane des Siili. 
2 Les Chiaramonti ou les Tosinghi, qui avaient altéré la mesure du graia. 
E le palle dell'oro 
Fiorali Fiorenza in tutti suoi gran fatti, 
4 Les Adimari. 



LE PARADIS. CHANT XVI. 517 

grand baron * dont le nom et la gloire se ravivent à la fête 
de Thomas, 

» En reçut ses ordres de chevalerie et ses privilèges, bien 
qu'il se soit rangé dans le parti du peuple, celui-là qui en- 
toure ses armoiries d'une bordure d'or. 

» Déjà existaient les Gualterotti et les Importuni, et le 
Borgo serait encore plus calme, s'ils n'y avaient pas ren- 
contré de nouveaux voisins. 

» La maison d'où naquirent vos douleurs, par le juste 
courroux qui vous a détruits et ensuite a mis fin à votre vie 
heureuse, 

» Cette maison était honorée avec tous les siens. Buon- 
delmonte ! que tu fis mal, cédant aux instigations d' autrui, 
de fuir son alliance * ! 

» Beaucoup sont tristes qui seraient joyeux, si Dieu avait 
fait don de ton corps à l'Ëma, la première fois que tu vins 
dans la cité. 

» Mais il fallait que, sur cette pierre rompue qui garde le 
pont, Florence sacrifiât une victime, puisque c'en était fait 
de la paix. 

» Avec ces familles et bien d'autres, j'ai vu Florence 
dans un repos si grand, qu'elle n'avait aucun sujet de 
pleurer. 

» Avec ces familles j'ai vu son peuple si glorieux et si 
juste , que jamais le lis du bout de la lance n'était porté 
renversé, 

» Ni, par les divisions, n'était devenu vermeil. » 

1 Hugues jmarquis de Toscane. 

5 Et d'e'peuser une Donati, d'où les premières querelles des Guelfes et des Gi- 
beline. 



44 



518 LA DIVINE COMÉDIE. 

CHANT XVTI. 

Cacciaguida rappelle à Dante les malheurs qui lui furent prédits dan* l'Enfer e» 
dans le Purgatoire. — A son tour, il prédit au poëte soa exil de Florence, et 
le refuge qu'il doit trouver chez les seigneurs della Scala. — Enfin il l'exhorte 
à écrire tout ce qu'il avait vu dans son voyage. 

Tel celui qui vint vers Climène pour s'assurer de ce qu'il 
avait entendu contre lui, et dont Fimprudence rend encore 
les pères moins faciles pour leurs enfants ', 

Tel j'étais et tel je paraissais à Béatrice et à la sainte lu- 
mière a , qui auparavant avait pour moi changé de place. 

C'est pourquoi ma Dame : « Jette au dehors l'ardeur de 
ton désir, me dit-elle, afin qu'elle sorte bien empreinte du 
cachet intérieur. 

» Non pas que notre connaissance de toi-même s'accroisse 
par tes paroles, mais pour que tu oses dire ta soif, et qu'un 
autre te donne à boire. 

— « ma chère tige, qui t'élèves si haut, que, comme les 
esprits terrestres voient que deux angles obtus ne peuvent 
être contenus dans un triangle, 

» Ainsi tu vois les choses contingentes avant qu'elles 
soient en elles-mêmes, en considérant le point auquel tous 
les temps sont présents ; 

» Pendant que, sous la conduite de Virgile, j'étais sur la 
montagne où se guérissent les âmes, et tout en descendant 
dans le monde des morts, 

» De graves paroles me furent dites touchant ma vie 
future, bien que je me sente tel qu'un tetragone contre les 
coups de l'avenir. 

» C'est pourquoi ma volonté serait contente d'apprendre 
quelle fortune s'apprête pour moi, car la flèche prévue vient 
plus lente. » 

1 Phaeton pria Climène de lui apprendre s'il était vraiment S* d'Apollon. — 
Instruits par l'imprudence de Phaeton, qui conduisit si mal le char de son père, 
les parents sont moins faciles pour les désirs de leurs enfants. 
'Cacciaguida. 



LE PARADIS. CHANT XVII. 519 

Ainsi dis-je à cette lumière qui d'abord m'avait parlé, 
eî, comme le voulut Béatrice, mon désir lui fut révélé. 

Et ce ne fut point avec ces ambiguïtés dans lesquelles 
s'engluaient jadis les nations folles '/avant que fût immolé 
l'Agneau de Dieu qui rachète les péchés, 

Mais dans des paroles claires et un latin précis que me 
répondit cet amour paternel enfermé dans sa lumière, mais 
se manifestant par son sourire. 

« Les choses contingentes qui ne s'étendent pas au dehors 
des bornes de votre matière sont toutes figurées sous le re- 
gard éternel; 

» Toutefois la nécessité n'en résulte pas plus que du re- 
gard de celui qui voit un navire descendre un courant. 

» Et de là, comme vient aux oreilles la douce harmonie 
de l'orgue, ainsi vient à ma vue le temps qui pour toi s'ap- 
prête. 

» Tel Hippolyte partit d'Athènes par la cruauté et la per- 
fidie de sa belle-mère, tel tu dois partir de Florence. 

» Cela, on le veut; et cela, déjà on le demande; et cela 
sera bientôt fait par ceux qui s'en occupent là où tous les 
jours on trafique du Christ. 

» Le crime sera le lot du parti vaincu, comme on a cou- 
tume; m